Auteurs de a à z

« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
                            

 

 

Mo Yan 莫言

Présentation

par Brigitte Duzan, 06 juin 2010, actualisé 16 mai 2024

 

Celui qui était encore Guan Moye (管谟业) est né en février 1955 [1] à Gaomi (高密), à l’est de la province du Shandong, en bordure de la presqu’île de Jiaodong (胶东半岛).  

 

Il se trouve que, par le plus grand des hasards, Gaomi se trouve à quelques kilomètres de Zichuan (淄川), aujourd’hui partie de Zibo, où, en 1640, naquit Pu Songling (蒲松龄), auteur des “Contes étranges du studio du bavard” Liaozhai Zhiyi《聊斋志异》, dont le style n’est pas étranger à celui de son voisin et confrère.

 

Ceci est cependant presque anecdotique. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’importance qu’ont gardée pour Mo Yan ses années d’enfance, et la place primordiale dans son œuvre de son Gaomi natal, devenu aussi emblématique que Macondo

 

Mo Yan

pour Gabriel García Márquez, sauf que Macondo était une pure création. 

 

Ce petit paysan de Gaomi est ensuite devenu un grand écrivain, couronné du prix Nobel de littérature le 11 octobre 2012.

 

Faim et solitude pour muses

 

Le petit Guan Moye est né dans une famille de paysans pauvres, mais pas suffisamment pauvres : au moment de la réforme agraire, ils furent classés « paysans riches », parce que le grand père avait un petit lopin de terre ; quant à son père, il était considéré comme un paysan cultivé car il lisait et savait se servir d’un boulier. Etre classé « paysans riches » vous donnait une très mauvaise « origine de classe », juste après « propriétaires terriens », si bien que l’enfant Guan Moye, à l’école, fut soumis à des discriminations constantes.

 

Dans la préface à la traduction anglaise d’un recueil de ses nouvelles [2], Mo Yan revient longuement sur cette période qui l’a marqué comme au fer rouge, et constitue une source inépuisable de son inspiration. « Chacun a ses raisons pour devenir écrivain, dit-il pour commencer, je ne suis pas une exception. Mais la raison pour laquelle je suis devenu l’écrivain que je suis, et non un autre Hemingway ou un autre Faulkner, est directement liée à ce que j’ai vécu étant enfant. » Et ce qu’il a vécu alors, c’est surtout la faim et la solitude, dont il parle comme de ses deux muses.

 

La faim

 

Sa petite enfance s’est passée pendant les années du Grand Bond en avant, et la famine qu’il entraîna ; il s’en souvient comme d’une période de fanatisme sans précédent et de passions politiques au nom desquelles le peuple était appelé à supporter les pires privations au nom de l’intérêt supérieur de la nation. A l’époque, les enfants de son âge – cinq ou six ans - étaient à moitié nus les trois quarts de l’année ; il se rappelle leurs ventres enflés, et leurs cous si minces qu’il semblait miraculeux qu’ils fussent capables de supporter leurs têtes.

 

Ils ressemblaient à des hordes de chiens affamés, dit-il, constamment sur la brèche pour tenter de trouver quelque chose à manger. Après avoir terminé les feuilles des arbres, ils s’attaquèrent à l’écorce, directement, et, à ce régime, leurs dents devinrent acérées comme des lames de couteaux ; l’un de ses amis d’alors, ajoute-t-il, devint plus tard électricien : il était capable de couper avec les dents les câbles électriques les plus résistants.

 

Il se souvient encore que, au printemps 1961, on livra du charbon à l’école. Comme ils ne savaient pas ce que c’était, ils le soumirent au même traitement que l’écorce des arbres ; les adultes les imitèrent bientôt. Il a oublié le goût exact que cela avait, mais ce qu’il n’a pas oublié, c’est le plaisir intense que procurait la découverte de nouvelles choses dont on n’aurait jamais pensé qu’elles pussent être comestibles. La faim, la nourriture, et l’alcool qui lui est lié, sont des thèmes qui parcourent toute son œuvre.

 

Il a déclaré à plusieurs reprises que, s’il était devenu écrivain, c’est parce que les écrivains, officiels donc payés par l’Etat, étaient réputés manger des raviolis trois fois par jour. C’est une chose qui le rapproche de Yu Hua, mais c’est beaucoup plus dramatique dans son cas parce que Yu Hua, né en 1960, n’a pas de souvenirs de la famine et voulait simplement accéder à une vie plus facile.

 

La solitude

 

En 1966, au début de la Révolution culturelle, classé parmi les « mauvais éléments » parce qu’un oncle avait été propriétaire foncier, il est renvoyé de l’école. Ce furent alors des années de solitude passées à garder des animaux dans les prés. Les buffles et les oiseaux devinrent ses compagnons. Il se mit à leur parler, et, comme ils ne semblaient guère lui prêter attention, à se raconter des histoires ; il parlait tout seul, au point que sa mère s’en inquiéta, mais ce n’était que le début d’une logorrhée qu’il a ensuite transcrite sur papier. Son processus d’écriture ne semble guère avoir changé : il dit concevoir ses écrits dans sa tête, pendant de longues périodes ; ensuite il écrit très vite, en quelques semaines le plus souvent [3].

 

On conçoit que ces années lui aient laissé un sentiment profond d’empathie pour les souffrances humaines, de sympathie pour les opprimés, et de colère contre les injustices. Il apprit par la suite que manger des raviolis trois fois par jour n’empêche pas la souffrance, en particulier celle née de la solitude et de l’incommunicabilité, et que cette souffrance peut être beaucoup plus terrible que celle purement physique. Mais, au fond de lui-même, il garde la sensation irréductible que rien n’est pire que la faim.

 

L’armée comme libération et voie vers l’écriture

 

Pour sortir de la misère et de sa condition de paysan, il n’avait guère, comme Yan Lianke, qu’une possibilité : entrer dans l’armée. Malheureusement, il fallait avoir une bonne ‘origine de classe’ pour cela. Il réussit donc, en 1973, à se faire embaucher comme ouvrier dans une usine de coton, avec un peu de piston, dit-il, et de là dans l’armée, en 1976, l’année de la mort du président Mao. Il y passa par divers postes, simple planton, services de sécurité, bibliothèque, enseignement, et, en même temps, commença à écrire, dans sa chambrée, sans formation spéciale ni connaissances théoriques.

 

Tout cela fut largement compensé par son imagination et ses dons personnels ; il avait appris dès l’enfance, en écoutant son grand père, comment on peut raconter des histoires propres à captiver son auditoire ; il y avait là toute une tradition orale qui venait de l’aube des temps. Le cadre de ses histoires est Gaomi, et le sujet, d’une manière ou une autre, est toujours lui-même :

 

一个作家一辈子可能写出几十本书,可能塑造出几百个人物,但几十本书只不过是一本书的种种翻版,几百个人物只不过是一个人物的种种化身。这几十本书合成的一本书就是作家的自传,这几百个人物合成的一个人物就是作家的自我。

« Au cours de son existence, un écrivain peut écrire plusieurs dizaines de livres, créer des centaines de personnages, mais ces dizaines de livres ne sont finalement que différentes versions du même ouvrage, et les centaines de personnages l’incarnation d’un seul et même personnage. Le livre en lequel se résument les centaines d’autres, c’est l’autobiographie de l’auteur, et le personnage qui est la somme des centaines d’autres, c’est l’auteur lui-même. »

 

Ses premières œuvres sont courtes, la première nouvelle étant publiée en 1981 : c’est « pluie torrentielle de nuit printanière » (春夜霏霏). C’est alors qu’il prend pour nom de plume Mo Yan (莫言), soit ‘pas un mot’ : simplement pour se rappeler qu’il est toujours dangereux de trop parler en Chine, mais injonction, il faut bien le dire, à laquelle qu’il ne s’est guère tenu.

 

En 1984, il entre à l’académie des beaux-arts de l’armée de libération, dans le département de littérature, où il passe deux ans. C’est alors qu’il publie, outre « Explosion » (爆炸), toujours dans le registre court, sa première nouvelle « de taille moyenne, intitulée « Radis de cristal » (透明的红萝卜), dont le personnage principal, l’enfant sans nom, ‘l’enfant noir’ (黑孩), est tiré directement de ses souvenirs d’enfance : petit et malingre, survivant improbable d’une vie de chien, mais à la recherche de la beauté cachée sous la surface de l’eau et dans l’infime des choses. Mo Yan est né.

 

« Radis de cristal »

(透明的红萝卜)

 

         La trilogie des titres culinaires : sorgho, ail et alcool

 

Après un premier pavé en 1988, « Les treize pas » (十三步), salué comme œuvre d’avant-garde, mais sur laquelle je passerai rapidement car je n’ai, honnêtement, jamais réussi à le terminer, viennent ses grands romans, ceux qui ont fait de leur auteur un phénomène d’édition internationale, mais surtout après l’adaptation du premier au cinéma par Zhang Yimou (张艺谋 ).

 

1986 : « Le clan du sorgho » (红高粱家族)

Ce premier grand roman se passe en 1939, pendant la guerre de résistance contre le Japon. La grand-mère du narrateur participe, avec son petit-fils, à la résistance dans un village du Shandong, pays du sorgho dont le rouge des fleurs est évidemment symbolique. Mal préparés au combat, les paysans se joignent à un ancien brigand pour attaquer un convoi japonais. C’est le récit de cette attaque qui forme le cœur du roman, mais ce n’est pas un récit de plus sur la guerre contre les

 

« Le clan du sorgho »

 (红高粱家族)

Japonais. Mo Yan y apporte des bouleversements chronologiques qui cassent la narration en

 

affiche du film « Le sorgho rouge » 

(红高粱)

 

introduisant des épisodes de la vie des principaux personnages, avec une forte imagerie érotique sous-jacente : rencontre des parents, débuts de la résistance, etc.. Cependant, ces flash-backs sont très bien intégrés au récit principal, si bien que jamais le lecteur n’en perd le fil.

 

Il y a donc là un début de travail sur la forme qui, outre celui sur le style, fit du livre, lors de sa parution, une œuvre remarquée dans le monde littéraire chinois. Il n’aurait cependant probablement jamais été le succès de librairie qu’il est ensuite devenu si Zhang Yimou ne l’avait peu après adapté au cinéma sous le titre « Le sorgho rouge » (红高粱), Ours d’or au festival de Berlin en 1988, film culte et film phare de la ‘cinquième génération’ des réalisateurs chinois qui consacra à la fois et Mo Yan et Zhang Yimou, dont c’était le premier long métrage en tant que réalisateur [4].

 

1989 : « La mélopée de l'ail paradisiaque » (天堂蒜薹之歌)

Cette ballade autant que mélopée (genre « Ballade des pendus ») est une première œuvre de satire politique sur fond de sympathie pour la misère paysanne, dans le district de Tiantang (天堂), au Shandong, ce ‘paradis’ annoncé par le titre. C’est un coin tranquille, apparemment, où tout le monde cultive de l’ail, mais la corruption de cadres, réservant les silos à leur propre production et entraînant la mévente de celle des petits paysans après les avoir accablés de taxes diverses et fantaisistes, pousse ceux-ci à la révolte, et au saccage des bureaux de l’administration locale. Ceux soupçonnés d’être les meneurs du mouvement sont arrêtés, battus et emprisonnés en attendant un hypothétique procès.

 

Doublé d’une histoire d’amours contrariées, le texte se lit comme un réquisitoire contre le féodalisme tenace qui régit encore le monde paysan, et la perpétuation du pouvoir des mandarins sous l’uniforme du Parti. On s’est demandé, et on se demande encore, comment le livre a échappé à la censure, surtout dans le climat tendu de 1989. La seule raison que l’on peut avancer est son ton tragi-comique et

 

 

« La mélopée de l'ail paradisiaque »

(天堂蒜薹之歌)

son aspect de farce paysanne anarchique, avec chapelets d’insultes, chansons populaires et bagarres épiques, qui en masque le caractère dénonciateur. Avec ce premier long roman, Mo Yan a trouvé son style. Ce qu’il va constamment modifier ensuite, ce sont ses constructions narratives.  

 

1993 : « Le pays de l'alcool » (酒国)

On retrouve ici la dénonciation de la bureaucratie, mais dans une construction complexe, juxtaposant deux fils narratifs qui se répondent en miroir. Le premier est une fiction de forme traditionnelle qui met en scène un détective envoyé au « pays de l’alcool » pour enquêter sur de prétendues pratiques cannibales, impliquant un trafic d’enfants utilisés pour préparer des plats raffinés pour les cadres. Le second fil de la narration est un échange de lettres entre un aspirant écrivain et un auteur confirmé du nom de Mo Yan, le premier portant successivement à la connaissance du second trois nouvelles de sa plume que l’autre commente ensuite.

 

L’équilibre entre les deux formes du récit évolue peu à peu pour donner plus d’importance à la fiction secondaire, certains personnages apparaissant dans les deux, ce qui brouille les pistes. Le thème du cannibalisme renvoie à Lu Xun et à sa célèbre nouvelle « Le journal d’un fou »

 

 «  Le pays de l'alcool » (酒国)

 (《狂人日记》), où le cannibalisme est la métaphore des anciennes traditions, et en particulier du népotisme et de la bureaucratie, autant de pratiques « mangeuses d’hommes », où l’individu est sacrifié [5].  

 

C’est une des narrations les plus complexes de Mo Yan, et celle où il inaugure l’utilisation de son propre personnage au sein du récit, comme contrepoint narratif, procédé qu’il reprendra par la suite sous diverses formes.

 

Censure et rupture avec l’armée

 

Il est remarquable que Mo Yan n’ait jusque là jamais eu de problèmes avec la censure. La première, et seule, friction qu’il ait connue dans ce domaine fut à l’occasion de son roman suivant, sorti en 1996 : « Beaux seins, belles fesses » (《丰乳肥臀》). Le personnage principal s’appelle Jintong (金童), c’est-à-dire « l’enfant d’or », car il est le dernier-né d’une famille de sept filles, toutes dotées de prénoms signifiant l’attente de la naissance d’un garçon : 来弟, que vienne le petit frère, 招弟, appelle le petit frère, 领弟, amène le petit frère, 想弟, pense au petit frère, etc… Et quand il arrive enfin, cet enfant tant désiré, il est blond (car son père est un missionnaire suédois), égoïste et gâté, nourri au sein jusqu’à l’adolescence, image d’une société phallocratique et bureaucratique où les ressources et les énergies paysannes sont asséchées par les politiques du Parti.

 

Le roman débute à la naissance de Jintong, en 1938, pour s’achever en 1995, parcourant ainsi une bonne partie de l’histoire récente de la Chine. C’est, sous forme

 

« Beaux seins, belles fesses »

(《丰乳肥臀》)

de saga familiale pleine « de bruit et de fureur », un témoignage sur l’évolution de la société paysanne chinoise de l'occupation japonaise à l'économie socialiste de marché.

 

Cependant, là encore, Mo Yan ne nous livre rien de traditionnel : dans les cinquante dernières pages, il nous raconte des faits qui constituent le miroir des événements relatés au début, et qui viennent jeter un jour nouveau sur la narration initiale ; la construction narrative adoptée imite donc ce qui se passe dans la réalité, où l’on ignore souvent les antécédents des gens que l’on rencontre, et le passé qui pourrait expliquer ce qu’ils sont et pourquoi ils sont ainsi.

 

On se demande pourquoi ce livre-là a brusquement subi l’ire des autorités de censure. Ce qu’on pourrait lui reprocher, c’est d’avoir été tellement anarchique qu’il a incité le traducteur anglais de Mo Yan, Howard Goldblatt, à demander des coupes et des modifications à l’auteur. Mais il reste l’un des romans favoris de Mo Yan ; il a déclaré que, si l’on devait lire un seul de ses livres, c’est celui-ci qu’il faudrait lire, car « il y a tout, dedans : l’histoire, la guerre, la politique, la famine, la religion, l’amour et le sexe. » Juste ce qu’il fallait pour affoler les censeurs, autant pour le contenu politique que sexuel, surtout après le prix prestigieux qui lui fut attribué (大家文学奖)et qui contribua à attirer encore plus l’attention sur le livre.

 

Il fut retiré de la vente, et Mo Yan forcé de faire son autocritique. Le livre paraîtra à nouveau en 2003, et entre temps les éditions piratées auront encore plus contribué à sa notoriété, mais l’incident incita Mo Yan à démissionner de l’armée l’année suivante, en 1997. Désormais libre de son temps autant que de ses mouvements, il se remit à écrire avec frénésie.

 

Santal, karma et autres histoires

 

En 2001, dans « Le supplice du santal » (《檀香刑》), Mo Yan donne la parole à toutes les voix de l’agonie, celles qui vocifèrent et celles qui se taisent, pour paraphraser la critique du Monde parue lors de la sortie de la traduction française. C’est un livre dont la forme est encore originale, calquée sur celle d’un opéra du Shandong, dont le personnage soumis au supplice a la « voix de chat » traditionnelle, mais dans un style aux aspects grotesques et fantastiques qui en font un texte dissonant.

 

Il fut suivi en 2003 d’un pavé de 350 000 caractères, les « 41 coups de canon » (《四十一炮》), dont la diffusion fut retardée par l’épidémie de SARS [6]. C’est l’histoire d’un fils de boucher, avec pour cadre un abattoir de village aux confins d’une grande ville. Les thèmes sont modernes : le chômage, l’écart croissant entre zones urbaines et rurales, et les changements dans les valeurs morales quand les paysans commencent à gagner de l’argent. Le style est ici encore en pleine évolution, plus foisonnant et anarchique que jamais, plein d’allusions de tous genres et de couleur locale.

 

Le roman récent le plus réussi de Mo Yan est, cependant, certainement « La dure loi du karma » (《生死疲劳》), publié en mai 2006. C’est encore une construction foisonnante, « cinquante ans d’histoire chinoise racontée en six réincarnations », comme titrait Claire Devarrieux dans ‘Libération’ à la sortie de la traduction du livre en France :

« Il s’agit encore …d’un livre très long, titanesque. Mais ... il suscite un enthousiasme enfantin.

 

« Le supplice du santal » (《檀香刑》)

 

« 41 coups de canon » (《四十一炮》)

 

« La dure loi du karma » (《生死疲劳》)

Certaines scènes sont si épiques, ou si émouvantes, qu’elles restent en mémoire comme des morceaux de lectures d’avant, de quand on était petits. Cela tient, bien sûr, à l’argument, qui donne le rôle principal aux animaux : un homme mort en 1950 se réincarne successivement en âne, en bœuf, en cochon, en chien, en singe et, pour finir, en bébé baptisé « Grosse Tête » né avec le siècle. »

 

Le mort est un riche notable de 30 ans, propriétaire terrien exécuté en prélude à la réforme agraire, et l’histoire débute le 1er janvier 1950, en enfer, quand Yama, lassé par les dénégations successives du mort refusant de reconnaître ses fautes, le renvoie sur terre réincarné en âne ; celui-ci retrouve sur terre l’ancien valet de la ferme qui a épousé la concubine du défunt, et s’accroche contre vents et marées à sa condition de paysan indépendant. Pendant la grande famine, l’âne est la proie des villageois et se réincarne en bœuf, etc….

 

Ce valet, « au visage bleuté », fait partie des souvenirs de Mo Yan : c’est un personnage surgi de son enfance dont le visage singulier l’a hanté pendant près de quarante ans, jusqu’à ce qu’il se décide à en faire le personnage central de son roman. Il lui manquait la structure adéquate pour construire sa narration ; il l’a trouvée un jour qu’il visitait un temple dans la banlieue de Pékin : il y avait au mur des fresques représentant les différentes étapes animales de la métempsychose. Il a eu brusquement la révélation de la forme qu’allait prendre son livre, et l’a ensuite terminé en quarante trois jours : comme Mozart écrivant ses partitions, il écrit lorsque tout est bien en place dans sa tête.

 

Le livre apparaît ainsi comme le « roman de la transformation », comme il l’a lui-même expliqué : transformation du personnage principal et du regard que les autres portent sur lui (le valet devenant positif à la fin, lorsque, à partir de 1980, les paysans retrouvent peu à peu leurs terres décollectivisées), transformation de l’idéologie, de la société, et in fine de la littérature, transformation aussi de la narration qui semble également se réincarner au fil de l’histoire. Mais la narration n’est pas une suite de vignettes habilement composées, c’est un cycle, comme celui du temps et de la vie, dont la boucle se referme lorsque naît la dernière réincarnation du propriétaire initial, le petit garçon qui reprend alors les premières phrases du livre.

 

Comme dans « Le pays de l’alcool », il y a dans « La dure loi du karma » un personnage du nom de ‘Mo Yan’ qui vient, de temps à autre, terminer ou compléter un passage. Mo Yan a expliqué qu’il en avait fait l’emblème de l’écrivain dans la société, dont l’une des missions est de compléter ce que disent journalistes et historiens.

 

« Grenouilles » (《蛙》)

 

Il a mis trois ans à se remettre de ce travail, trois ans à chercher une autre idée, et surtout une autre structure pour sa narration. Ce dernier roman, « Frog » (《蛙》), a été publié en décembre 2009 à grands renforts de publicité. Il s’agit encore d’une saga familiale, cette fois déployée autour du personnage d’une de ses propres tantes (姑姑 gūgu la sœur de son père). Sage-femme réputée, elle fut obligée d’œuvrer à l’application des nouvelles lois de planning familial, et devint ainsi un personnage démonisé et détesté.

 

L’histoire est contée sous la forme de quatre lettres et une pièce de théâtre, dans un style direct qui rompt avec la prose baroque et luxuriante des livres précédents. On ne peut pas reprocher à Mo Yan de vouloir se renouveler, mais il manque à ce livre une dose d’émotion. La pièce finale, en neuf tableaux, qui cherche à rendre compte des sentiments conflictuels de la tante, s’intègre difficilement à ce qui précède et laisse une impression décousue.

Peut-être aussi la narration est-elle bridée par le sujet évoqué, celui de la politique de l’enfant unique, qui reste encore un sujet sensible en Chine. 

 

Le roman a été couronné du prix Mao Dun en 2011. La traduction en français, par Chantal Chen-Andro, est sortie le 18 août 2011, au Seuil.

 

Une préférence pour les nouvelles

 

Il est indéniable que Mo Yan a créé un style particulier, proche du réalisme fantastique de la littérature sud-américaine, mais aussi de la littérature fantastique chinoise, et de Pu Songling en particulier ; mais il a également reconnu l’influence de Faulkner et de Flaubert, ainsi que de James Joyce. Il n’en reste pas moins que son style est unique, empreint de couleur locale et d’un humour noir typiquement chinois.

 

Si l’on peut admirer les superbes constructions de certains de ses romans, ils sont cependant, pour la plupart, noyés dans un constant délire verbal dont on n’a pas l’impression qu’il est vraiment maîtrisé. C’est une des raisons pour lesquelles on peut préférer ses nouvelles, comme lui-même d’ailleurs : il a dit, rejoignant en cela Lao She, qu’il accordait beaucoup plus d’importance, dans son œuvre, à ce qu’il avait accompli dans le domaine de la forme courte, de la nouvelle.

 

Contrairement à Lao She, en revanche, c’est par là qu’il a commencé, pour y revenir constamment, entre deux romans-fleuves. Souvent, d’ailleurs, c’est à partir d’un épisode non développé d’un roman que ses nouvelles sont élaborées. Il en a écrit près de quatre-vingts, et il y en a peu qui sont traduites, une vingtaine au total, mais ce sont parmi les meilleures.

 

La plus connue est certainement « Le maître a de plus en plus d'humour » (《师傅愈来愈幽默), nouvelle ‘de taille moyenne’ qui semble traiter des problèmes auxquels doivent faire face les ouvriers brutalement mis à  la retraite, ou se retrouvant au chômage quand leur usine périclite, comme c’est le cas du ‘Shifu’ de cette nouvelle. En réalité, elle évoque aussi les problèmes que rencontrent les jeunes couples non mariés dans la recherche d’un toit où pouvoir partager tranquillement leur amour. Pour survivre, notre Shifu, chômeur malgré lui, récupère un vieux bus abandonné qu’il retape pour en faire un lieu de rendez-vous. Et ça marche…

 

Là encore, la nouvelle a été adaptée au cinéma par Zhang Yimou, donnant un film certes secondaire dans la filmographie du réalisateur, mais attachant et d’un humour légèrement amer, avec le célèbre Zhao Benshan dans le rôle principal : c’est « Happy Times » 《幸福时光》 ).

 

Seize autres nouvelles de styles très divers, écrites entre 1984 et 2000, ont été publiées en traduction française en 2004, sous le titre de l’une d’elles, « Enfant de fer » (《铁孩》). Ce sont des sortes de contes qui mettent aux prises des enfants avec la méchanceté humaine et la cruauté des adultes. L’ ‘enfant de fer’ du titre du recueil est une superbe création aux limites du fantastique, un pur produit de l’imagination de Mo Yan : un enfant des temps de famine qui s’est mis a grignoter du fer pour survivre et en a acquis un aspect de métal rouillé. Mais il y a aussi des histoires d’amour enfantines, comme « Histoire

 

affiche du film « Happy Times »

(《幸福时光》)

d’amour » (爱情故事), une histoire horrible sortie tout droit du « Clan du sorgho » (人与兽), l’évocation du traitement inhumain réservé aux petites filles (« Enfant abandonné » 弃婴), ou encore un texte de pure poésie, mais traité sur le mode réaliste : l’histoire d’une jeune mariée qui s’envole comme le papillon de la légende, mais qui est ici brutalement ramenée sur terre. 

 

En février 2018, c’est un autre recueil, de sept nouvelles cette fois, qui a été traduit en français, par Chantal Chen-Andro, et publié au Seuil : « Le chien blanc et la balançoire » (《白狗秋千架》).

 

Retour à l’écriture après le Nobel

 

En mai 2018, Mo Yan a annoncé rompre la « malédiction du Nobel » et revenir résolument à l’écriture, après cinq années passées à diverses missions officielles liées au prix Nobel.

 

Nouvelles

 

Il a commencé dès 2017 à réviser certaines de ses nouvelles écrites avant 2012, mais en a aussi écrit de nouvelles. Il en a publié une trilogie dans le numéro de mai 2017 de la revue Shouhuo (《收获》) : « Le regard du propriétaire foncier » (《地主的眼神》), « Le combattant » (《斗士》) et « La faucille de gauche » (《左镰》) [7].

 

Le critique Li Jingze a noté une continuité thématique dans ces nouveaux textes, mais aussi l’apparition de nouveau thèmes comme la réconciliation (和解) ou la tolérance (宽容). La langue, quant à elle, reste toujours aussi vivante.

 

Mais Mo Yan a surtout travaillé pour le théâtre.

 

Théâtre

 

2012

 

Alors qu’il parlait d’adapter à la scène certains de ses romans et même d’écrire un opéra, il a en fait d’abord repris une pièce de théâtre adaptée des Mémoires historiques (《史记》) de Sima Qian (司马迁), et plus spécialement d’un épisode des biographies de xia, ou chevaliers errants (游侠列传) et d’assassins (刺客列传). Il s’agit du cinquième des « assassins », Jing Ke (荆轲), figure tragique que le roi de la principauté de Yan () avait chargé d’assassiner le roi de Qin, mais qui échoua dans sa mission, et le paya de sa vie.

 

La pièce – « Notre Jing Ke » (《我们的荆轲》) - a été initialement créée fin 2012 par le metteur en scène Ren Ming (任鸣) au Théâtre de l’art du peuple de Pékin (北京人民艺术剧院) dont il est l’actuel directeur [8]. Les répétitions ont eu lieu discrètement après la nouvelle de l’obtention du prix Nobel. Ren Ming a déclaré que c’était la pièce la

 

Le metteur en scène Ren Ming

plus difficile de toutes celles qu’il a mises en scène au cours de sa carrière.

 

La défaite de l’assassin

 

Mo Yan a fait une adaptation critique de cette histoire légendaire : il joue sur les dialogues pour évoquer les multiples possibilités de récits historiques, et donc dénoncer la relativité de la vérité, ou des vérités historiques. « Dans cette pièce, aucun des personnages ne doit être considéré comme mauvais. Ils sont comme chacun d’entre nous… » a expliqué Mo Yan. Comme toujours en Chine, se tourner vers les anciens permet de réfléchir sur le présent. En ce sens, « tout drame historique devient un drame contemporain » a dit le metteur en scène.

 

Traduite et surtitrée en chinois par Chantal Chen Andro, la pièce va être donnée, dans cette même mise en scène et avec la même troupe pékinoise, à la Criée, le Théâtre national de Marseille, les 23, 24 et 25 mai 2019 [9].

 

2024

Après 2012, Mo Yan s’est consacré tout particulièrement à l’écriture pour le théâtre. Le 3 mai 2024 a été créée au Grand Théâtre de Suzhou une nouvelle pièce intitulée « Crocodile » (鳄鱼) - pièce en quatre actes et neuf scènes dont le texte avait été publié l’année précédente.

 

Le personnage principal, Shan Wudan (单无惮), est l’ancien maire d’une ville côtière, un fonctionnaire corrompu qui a détourné des fonds publics et, après s’être enrichi, est parti vivre aux États-Unis. Pourtant, Mo Yan s’est défendu d’avoir cédé à l’humeur du temps et écrit une pièce « anti-corruption ». Il a insisté sur le fait que « Crocodile »  est en fait sur le thème du désir et de ses excès, dans le même esprit que beaucoup de ses romans antérieurs. 

 


 

Traductions en français 

(toutes les traductions s’entendent du chinois)

 

Aux éditions Actes Sud :

Le clan du sorgho (《红高粱家族》) traduit par Pascale Guinot et Sylvie Gentil, 1993

 

Aux éditions du Seuil :          

Les treize pas (十三步) roman traduit par Sylvie Gentil, 1995

Le pays de l'alcool (酒国) roman traduit par traduit par Noël et Liliane Dutrait, 2000

Beaux seins, belles fesses (《丰乳肥臀》) roman traduit par Noël et Liliane Dutrait,  2004

Enfant de fer (《铁孩》) recueil de seize nouvelles, traduites par Chantal Chen-Andro,  2004

La mélopée de l'ail paradisiaque (天堂蒜薹之歌) traduit par Chantal Chen-Andro, 2005 *

Le maître a de plus en plus d'humour (《师傅愈来愈幽默) nouvelle traduite par Noël Dutrait, 2005

Le supplice du santal (檀香刑) roman traduit par Chantal Chen-Andro, 2006

Le chantier (《筑路》) roman traduit par Chantal Chen-Andro,  2007

Quarante et un coups de canon (《四十一炮》) roman traduit par Noël et Liliane Dutrait, 2008

La dure loi du karma (《生死疲劳》) roman traduit par Chantal Chen-Andro, août 2009.

Grenouilles (《蛙》), roman traduit par Chantal Chen-Andro, 2011.

Le veau, suivi de Le coureur de fond, deux nouvelles traduites par François Sastourné, 2012.

Le Grand Chambard, traduit par Chantal Chen-Andro, 2013

Le Clan du sorgho rouge, roman traduit par Sylvie Gentil, 2014 (traduction intégrale)

Dépasser le pays natal, quatre essais sur un parcours littéraire, traduits par Chantal Chen-Andro, 2015

Professeur Singe, suivi de Le bébé aux cheveux d’or,  

    deux nouvelles traduites par François Sastourné et Chantal Chen-Andro, 2013

Le clan des chiqueurs de paille, roman traduit par Chantal Chen-Andro, 2016.

Les retrouvailles des compagnons d’armes, roman traduit par Noël Dutrait, 2017

Le chien blanc et la balançoire, recueil de sept nouvelles traduites par Chantal Chen-Andro, 2018.

Lèvres rouges, Langue verte, recueil de onze nouvelles, trad. Chantal Chen-Andro et François Sastourné, 2024.

 

* Pour la petite histoire, l’édition originale de cette traduction fut publiée aux éditions Messidor en 1990. Cette maison d’édition faisait partie du groupe La Farandole, créé en 1955 au sein du groupe éditorial du Parti communiste français pour diffuser la littérature pour la jeunesse d’Union soviétique et des pays communistes, et mis en liquidation en 1995. 

 

Aux éditions Philippe Picquier :

Le radis de cristal (透明的红萝卜) traduit par Pascale Wei-Guinot et Wei Xiaoping, 1998

La Carte au Trésor (藏宝图) traduit par Antoine Ferragne, 2004

La joie (欢乐) traduit par Marie Laureillard, 2007

La Belle à dos d'âne dans l'avenue de Chang'an, quatre nouvelles  traduites par Marie Laureillard (avec Combat dans la peupleraie, Menottes de pouces, La femme au bouquet de fleurs), 2011

 

Aux éditions Caractères

Explosion (爆炸) nouvelle traduite par Camille Loivier, 2004

 

Aux éditions Hongfei

La Bourrasque, trad. Yeh Chun-liang, ill. Zhu Chengliang 朱成梁, Hongfei, coll. Vents d’Asie“, 2022.

 


 

Adaptations cinématographiques

 

1988 Le sorgho rouge (红高粱), film de Zhang Yimou adapté du « Clan du sorgho rouge » (《红高粱家族》

2000 Happy Times (《幸福时光》), film de Zhang Yimou adapté de la nouvelle « Le maître a de plus en plus d'humour » (《师傅愈来愈幽默》)

2003 Nuan (《暖》) film de Huo Jianqi (霍建起) adapté de la nouvelle « Le chien blanc et la balançoire » (《白狗秋千架》).

        


 

Bibliographie

 

Mo Yan, le lieu de la fiction, de Zhang Yinde, éditions du Seuil, 2014

 

Compte rendu de lecture par Fanny Fontaine, Perspectives chinoises n° 2015/4

http://www.cefc.com.hk/fr/article/yinde-zhang-mo-yan-le-lieu-de-la-fiction/

                                                                         


 

A lire en complément :

 

Club de lecture du Centre culturel de Chine
Compte rendu séance 1 - octobre 2018 – Mo Yan (莫言)

 

- Les romans

 

II. Roman : Le supplice du santal

 

III. Roman : Grenouilles

 

- Une nouvelle :

« Le vieil homme et le château bleu »《蓝色城堡》

         
- Dans les actualités :

 

Mo Yan annonce « rompre la malédiction du Nobel » et recommencer à écrire !

 

Un nouveau recueil de nouvelles de Mo Yan traduites en français : « Chien blanc et balançoire »

 

Premier ouvrage en français sur Mo Yan et traduction intégrale du « Clan du sorgho »

 

Chantal Chen Andro à la BnF le 5 janvier pour sa traduction de « Grenouilles » de Mo Yan

 

« Les conteurs » : superbe discours de Mo Yan à Stockholm, pour la réception du prix Nobel

Mo Yan couronné du prix Nobel de Littérature, le 11 octobre 2012

 
« L’homme et l’animal dans l’oeuvre de Mo Yan » : décryptage de Zhang Yinde à lire dans China Perspectives

 

Mo Yan honoré aux Etat-Unis, par la Modern Language Association

 

 

[1] Ou 1956 dans ses biographies françaises.

[2] « Shifu, you’ll do anything for a laugh » (《师傅愈来愈幽默》), traduit par Howard Goldblatt (Arcade Publishing, 2001)

[3] Voir à ce sujet l’opinion de Wolfgang Kubin exprimée lors de son passage à l’émission Sanrenxing de Phénix TV.

[4] Voir par ailleurs mon analyse du film, et en particulier les modifications apportées par Zhang Yimou à l’histoire dans son scénario :

www.chinese-shortstories.com/Adaptations%20cinematographiques_ZhangYimou_Le_sorgho_rouge.htm

[5] Mo Yan a par ailleurs écrit une nouvelle qui est un ‘remake’ de celle de Lu Xun intitulée « Le remède » () : chez Mo Yan, le personnage principal va récupérer la vésicule biliaire d’un condamné à mort exécuté pour concocter un médicament pour sa mère atteinte d’une cataracte. Mais celle-ci tombe raide morte lorsque son petit-fils lui apprend sans ambages d’où provient le remède qu’elle vient d’avaler.

[6] Le titre est une allusion à une expression locale : 炮孩子, ou ‘enfant qui bombarde’ (au sens de ‘bombarder de questions’), désigne un enfant extrêmement bavard, ceux dont nous disons qu’ils « soûlent ».

[7] Voir la présentation des textes avec les illustrations : http://cul.qq.com/a/20171114/017166.htm

[8] Théâtre fondé en juin 1952 et consacré au « théâtre parlé » ou huaju (话剧).

 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.