Auteurs de a à z

« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
              

 

 

Yan Lianke 阎连科

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 7 avril 2010, actualisé 3 mai 2017

     

Yan Lianke est né en 1958 dans le village de Tianhu, dans le district de Song, au Henan (河南省嵩县田湖镇), près de Luoyang (洛阳. C’est non loin de là que se situent les monts Balou (耙耧) qui servent de cadre à plusieurs de ses récits, écrits à partir de 1988, dont le recueil de nouvelles « Le chant céleste des monts Balou » (《耙耧天歌》) et le roman « Bons baisers de Lénine » (《受活》) – on parle de la « série de Balou » (耙耧系列).
 
Ses parents étaient des paysans illettrés et 

 

Yan Lianke en juillet 2016 (photo 腾讯文化)

pauvres, il était le dernier de quatre enfants, deux sœurs et un frère, également paysans ; son père est mort à la fin des années 1980, mais sa mère, ses sœurs et son frère travaillent toujours la terre.

      

Sa biographie est souvent résumée en trois dates :

1978年入伍,1985年毕业于河南大学政教系。1991年毕业于解放军艺术学院文学系

1978, il entre dans l’armée ; 1985, il est diplômé du département politique de l’université du Henan ; 1991, il sort diplômé de l’académie des Beaux-Arts de l’Armée populaire de Libération, section littérature.

     

Tout le reste, justement, est littérature.

 

1958-1978 : Libéré par l’écriture… et l’armée

     

On imagine Yan Lianke petit paysan, faisant des kilomètres à pied pour aller à l’école, jusqu’au jour où son frère lui fait cadeau d’une vieille bicyclette rouillée, achetée d’occasion lors d’une vente de vélos au

 

Paysage du Henan

 

rebut de la Poste, comme il le raconte dans l’un de ses récits (《哥哥给我买的自行车》). Il continue péniblement l’école jusqu’à ce que la Révolution culturelle, et la maladie du père, y mettent un terme. Son histoire aurait pu s’arrêter ainsi, au bord d’un champ : paysan à son tour, inéluctablement.

     

Mais l’une de ses sœurs, malade, doit rester au lit un hiver entier, sans autre occupation que la lecture ; le petit frère est chargée de

l’approvisionner en livres, et fait la navette entre la maison et la bibliothèque du village, lisant sa cargaison au passage (1) : le Voyage en Occident bien sûr, mais surtout les titres de l’époque, les romans typiques des années

cinquante, à la gloire du Parti, de l’Armée, de l’esprit révolutionnaire et des héros de la Patrie, auxquels viennent se rajouter leurs héritiers, les héros envoyés se rééduquer à la campagne et défricher les confins du pays au début de la Révolution culturelle.

     

C’est une histoire de ce genre, une jeune fille envoyée dans le Dongbei, qui le frappe alors, non la nouvelle en soi, mais l’histoire de l’auteur : Zhang Kangkang (张抗抗). La jeune femme, née en 1950 à Hangzhou, avait été envoyée dans le Heilongjiang en 1969 ; en 1972, elle avait publié une première nouvelle,  puis un roman (《分界线》), en 1975, et, après deux ans d’études à l’institut des beaux-arts du Heilongjiang, était devenue en 1979 membre de l’association des écrivains de la province, et écrivain professionnel. Yan Lianke en tire une conclusion : le meilleur moyen d’échapper à sa condition de paysan, et à la pauvreté atavique qui va avec, c’est d’écrire.

     

Il s’y met alors, à dix-sept ans, tout en travaillant jusqu’à seize heures par jour dans une usine de ciment. Il écrit le soir, après le travail, en catimini, pour qu’on ne vienne pas lui reprocher de gaspiller l’huile de la lampe, et termine ce premier roman en 1977 : 300 000 caractères sur la lutte des

 

Zhang Kangkang

classes, l’exploitation des paysans par les propriétaires, en prenant l’exemple de sa mère, mariée à quinze ans, comme tant d’autres, parce que la famille était trop pauvre pour continuer à la nourrir.

     

Mais, pour sa mère, la seule échappatoire à la terre, c’est l’armée. Yan Lianke finit par céder à ses injonctions : il s’engage en 1978, et se retrouve cantonné à Kaifeng (开封, l’ancienne capitale impériale, rivale de Luoyang, de l’autre côté du Henan, à une centaine de kilomètres vers l’ouest. Il est ‘à la ville’, il a l’électricité et un salaire.

      

1978-1994 : A la recherche d’un ton personnel

     

Ce salaire, il le gagne en écrivant des slogans, des discours pour ses supérieurs. Bien noté, apprécié, il est vite promu secrétaire au sein du département politique (c’est-à-dire chargé de la propagande) de son régiment. La suite fait partie de sa légende personnelle.

     

Un jour, un haut cadre de l’armée passe par là, remarque des slogans calligraphiés sur un tableau noir ; c’est l’ancien secrétaire de Jiang Qing, la femme de Mao ; Yan Lianke n’en sait rien, discute avec lui, se vante d’avoir déjà écrit un roman, que l’autre demande à voir, évidemment. Coup de téléphone au village : le frère répond, envoyer les pages du manuscrit ? ah, c’est que, cet hiver, il a fait froid, ils ont manqué de bois pour se chauffer, la mère a tout brûlé…   C’était impubliable, personne ne voulait plus de ces romans révolutionnaires d’un autre âge, mais quand même…

     

Yan Lianke se remet à écrire, pendant les moments de loisir que lui laisse son entraînement militaire : des nouvelles, d’abord, publiées dans un journal de l’armée. La première est l’histoire édifiante d’un paysan qui veut absolument entrer dans l’armée et qui, pour cela, tente de soudoyer un cadre ; mais celui-ci lui renvoie son cadeau, ce qui entraîne une prise de conscience morale chez le paysan qui devient dès lors un bon soldat.

     

Mais ce genre de sujet commence à le lasser. Il obtient en 1985 un diplôme de sciences politiques de

l’université du Henan. C’est l’époque de la guerre sino-vietnamienne : il écrit alors sa première nouvelle « de taille moyenne » intitulée « Petit village, petite rivière » ( 小村小河》)qui passe la censure et est publiée en 1986 aux éditions Kunlun (《昆仑》), éditions du département politique de l’armée. C’est d’autant plus étonnant que la nouvelle est une critique de la guerre : elle raconte les aventures d’un soldat qui ne pense qu’à fuir les combats et l’armée pour revenir chez lui, et retrouver sa famille ; une fois revenu, il meurt en tentant de sauver un paysan emporté par la rivière locale en crue, et il est alors fêté par tout le village comme un héros.

     

La nouvelle remporte un grand succès auprès des soldats qui sont encore en garnison à la frontière : elle exprimait ce que tout le monde pensait. Au-delà, c’est un superbe manifeste contre la guerre en général, et le début d’une réflexion critique sur la société qui va donner des chefs d’œuvre dans les années qui suivent.

     

Cette réflexion est encore approfondie après qu’il a terminé ses études à l’institut des Beaux-Arts de

l’Armée de Libération, en 1991. En effet, de graves problèmes de dos l’obligent à rester étendu de longs mois ; il en profite pour lire beaucoup : Kafka, la littérature sud-américaine, dont bien sûr García Márquez, tous auteurs qui ont beaucoup influencé les écrivains chinois de la même génération. Il cherche encore sa voie, mais ce n’est plus pour longtemps.

     

En 1992, il adhère à l’Association des Ecrivains chinois, qui le protègera par la suite. Puis il franchit le pas : 1994 est l’année de la rupture. Et, à partir de ce moment-là, l’image de l’écrivain diverge selon

l’endroit où l’on se place : écrivain iconoclaste et censuré vu d’un côté, écrivain de la ruralité du Henan, de l’autre. Même les titres cités sont différents selon que l’on consulte une biographie occidentale ou chinoise : la manipulation des lecteurs est insidieuse.

      

1994-2004 : Image diffractée

     

a) Ecrivain iconoclaste, censuré et viré de l’armée

     

« Le soleil couchant de l’été »

 

1. En 1994, il déclenche une première controverse avec son roman « Le soleil couchant de l’été » (夏日落), immédiatement censuré. Il parle toujours de militaires, mais il n’est plus question de héros : Yan Lianke y décrit son expérience, les paysans qui veulent entrer dans l’armée non par idéal révolutionnaire, mais pour assurer le toit et le couvert, survivre en un mot, et ne pas rester à la campagne. Dans ce livre, il raconte l’histoire de deux officiers qui rêvent de promotion pour offrir une résidence en ville à leur famille, mais dont les plans de carrière sont ruinés par le suicide d’un jeune cuisinier sous leurs ordres ;  ils finissent par renoncer à leur amitié en se dénonçant mutuellement pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être…

     

Non seulement le roman est censuré, mais Yan Lianke doit en outre passer plusieurs mois à écrire son autocritique. Il

faut dire qu’il est à l’époque censé écrire des ouvrages de propagande… Il est même à deux doigts d’être renvoyé à la campagne avec son épouse et son fils, mais la menace n’est finalement pas exécutée.

     

2. Il continue d’écrire, toujours alité, mais en changeant de style et de genre. Le nouvel ouvrage qui fait parler de lui, publié en 1997, s’intitule « Les jours, les mois, les années » (年月日). C’est comme le couronnement d’une série de nouvelles sur le terroir, comme 《乡里故事》 (histoire au pays), en 1992, ou 《欢乐家园》(le joyeux cercle de famille), en 1995. C’est une fable qui se passe dans une région où une sécheresse terrible fait fuir les habitants ; seul un vieillard et son chien aveugle restent là, à surveiller la croissance d’un unique pied de maïs, luttant contre les rats, qui finissent par partir aussi, puis se battant contre les loups pour le dernier filet d’eau. Un an plus tard, la pluie revient, les paysans regagnent le village, mais trouvent le vieillard mort avec son chien.

     

C’est un hymne à la vie, une poésie lyrique écrite dans un langage raffiné, une pastorale dans un style qui rappelle Shen Congwen (沈從文) : un plaisir à lire. Il est couronné en 2000 du prix Lu Xun.

     

3. Yan Lianke, cependant, revient ensuite vers la satire sociale, avec un roman publié en janvier 2004 dont le titre, en dialecte du Henan comme le reste de l’ouvrage, signifie quelque chose comme « le plaisir des jours » , un plaisir rabelaisien, énorme, malheureusement traduit en français par « Bons baisers de Lénine » : 受活Shòuhuó.

     

C’est une fable, à nouveau, mais désopilante cette fois : un responsable de district tente de promouvoir sa carrière en se faisant l’agent d’un village de sa circonscription, peuplé d’handicapés de toutes sortes, qui ont monté un spectacle ambulant genre « monstrueuse parade » à la Tod Browning ;

 

« le plaisir des jours »

avec l’argent ainsi gagné, il veut acheter à la Russie le corps embaumé de Lénine et celui d’autres dirigeants de pays socialistes pour en faire une exposition, et transformer le village en centre d’attraction touristique, une sorte de Disneyland communiste, bref le village du bonheur : 受活庄.

     

C’est, parmi ses romans, l’un des préférés de Yan Lianke. La noirceur du sujet est compensée par

l’humour, la poésie mêlée au réalisme le plus crû, une verve truculente et débridée, exprimée dans le dialecte local. Et évidemment, l’histoire se termine mal : le cadre finit par perdre ses deux jambes dans un accident de voiture, comme si la marche effrénée au succès, commercial et financier, ne

pouvait qu’échouer.

      

« Servir le peuple »

 

C’est une satire mordante de la manière dont les autorités locales chinoises montent des projets industriels et commerciaux pour s’enrichir, ou au moins réussir à boucler leurs budgets. Le roman a été, bien sûr, censuré, et a en outre valu à son auteur d’être chassé de l’armée ; mais il a quand même obtenu le troisième prix Lao She (3届老舍文学奖优秀长篇小说奖), pour 2004-2005, et, en mars 2005, le deuxième prix Ding Jun (鼎钧双年文学奖), deux prix biannuels parmi les plus prestigieux en Chine.

     

4. L’année 2005 voit ensuite la sortie de deux livres qui, traduits dans une vingtaine de langues, ont contribué à la gloire de leur auteur, mais continué de lui valoir des ennuis avec la censure chinoise.

     

Le premier est « Servir le peuple » (为人民服务). Le titre est celui d’un article écrit par Mao en 1944, pour commémorer la mort d’un soldat de l’armée rouge érigé

en modèle, Zhang Side (张思德). Ancien de la Longue Marche, trois fois blessé au combat, il fut garde

du corps de Mao à partir de 1943, avant de mourir écrasé dans l’effondrement d’un four pour fabriquer du charbon de bois (selon la version officielle).(2)

     

Dans son article, Mao dit : « Mourir pour le bien du peuple a plus de poids que le mont Tai  .. Le camarade Zhang Side est mort pour le peuple, sa mort a donc plus de poids que le mont Tai. » Or Yan Lianke s’attaque de front au mythe révolutionnaire créé par Mao lui-même, en détournant l’un des slogans les plus célèbres de la Chine communiste. Dans son livre, qui a souvent été comparé à ‘L’amant de Lady Chatterley », la toute jeune femme d’un général impuissant tente de satisfaire ses désirs sexuels avec un jeune soldat, leurs ébats atteignant des sommets épiques lorsqu’ils brisent des statuettes ou des bustes de Mao, excités sans doute par le danger auquel ils s’exposent ce faisant : la mort au peloton d’exécution ; ils se mettent donc à les collectionner pour les casser au moment opportun.

 

 

Zhang Side

 

Le roman fut publié dans le magazine Huacheng (花城杂志), suscitant une vive controverse, mais plus pour ses scènes de sexe que pour son contenu « contre-révolutionnaire ». Le gouvernement chinois ordonna immédiatement la saisie des 30 000 numéros imprimés, mais cela ne fit qu’accroître l’intérêt 

 

« Le rêve au village des Ding »

 

pour le roman, phénomène qui se répéta pour le livre suivant : « Le rêve au village des Ding » (丁庄梦).

     

 « Le rêve au village des Ding » est sans doute le livre de Yan Lianke le plus connu en Occident car il traite des ravages du Sida dans un village du Henan où les gens, poussés par des cadres véreux, ont vendu leur sang pour arrondir leurs fins de mois, dans des conditions moins qu’hygiéniques qui ont contribué à propager la maladie. Il est né de sa rencontre, en 1996, avec un médecin à la retraite qui avait commencé à attirer l’attention sur le problème, pour être aussitôt harcelée par les autorités. C’est un réquisitoire terrible contre les dérives d’une société gangrenée par l’appât du gain, d’autant plus terrible qu’il est écrit froidement, sans recherche d’effets dramatiques ; ce qu’il a raconté dans ses divers entretiens sur le sujet est bien plus terrible que ce qu’il dépeint dans son livre (3).  Mais cela reste un roman, non un reportage, l’atmosphère est surréelle et baroque, c’est ce qui fait la valeur du livre.

 

100 000 exemplaires en furent publiés, et 80 000 aussitôt vendus avant que le gouvernement ait pu faire vider les rayons des librairies, trois jours plus tard. Le livre fut ensuite publié à Hong Kong et Taiwan, piraté en Chine, traduit à l’étranger, on en a tellement parlé qu’il n’est pas utile d’en dire plus. Cependant, la réaction des autorités montre bien l’évolution du système de censure en dix ans : en 2005, plus question d’imposer une autocritique à l’auteur, la pression est exercée sur les éditeurs et les maisons d’édition. Le responsable de la maison de Shanghai (上海文艺出版社) expliqua qu’ils avaient reçu des ordres « d’en haut » leur interdisant de « publier et vendre le livre, et de lui faire de la publicité ».

      

Yan Lianke lui-même ne fut pas averti, il ne prit connaissance de l’interdiction que lorsqu’il cessa de recevoir le paiement de ses droits. Il ne fut pas poursuivi non plus : l’Association des Ecrivains lui conseilla de prendre un peu de repos et de distance avec l’actualité, et l’envoya en voyage à l’étranger, le temps que les esprits se calment. Il gagna même un procès contre son éditeur qui non seulement ne lui avait pas payé ses droits, mais s’était engagé en outre, dans le contrat initial, à verser l’équivalent de 6 500 dollars au vrai village de l’histoire, pour le traitement des malades. (4)

     

Mais le système est devenu d’autant plus redoutable : il a pour résultat d’imposer une pression indirecte sur les écrivains, et de les contraindre à l’autocensure s’ils veulent pouvoir trouver un éditeur.

     

5. Dans son roman suivant, ‘Feng Ya Song’ (《风雅颂》), en 2008, Yan Lianke choisit, comme par vengeance, de s’en prendre à ce climat généralisé d’autocensure ; c’est une autre fable, bien peu flatteuse, décrivant les intellectuels comme participants du système, et bénéficiaires du chaos ambiant, moral autant qu’économique (ou médical), renonçant à leur devoir moral de dénonciation des abus. Il a déclaré avoir écrit deux versions du livre, dont une version non expurgée pour publication à l’étranger, soulignant encore plus les dégâts d’une censure insidieuse qui bride les talents, dans tous les domaines.

     

Le titre du livre, 《风雅颂》, renvoie au Livre des Odes ou Shijing 《诗经》, le plus ancien recueil de poésie chinoise, l’un des ‘cinq classiques’. Les poèmes y sont divisés en trois catégories stylistiques et musicales : chansons (des royaumes) fēng; odes   et hymnes sòng. Les

 

 ‘Feng Ya Song’

chansons des royaumes (国风) se présentent comme des chants populaires des différents Etats de

l’ancien empire des Zhou, évoquant la vie quotidienne, ses peines et ses joies, sur fond de croyances populaires. Les odes, qui étaient destinées à accompagner les festivités et cérémonies de la cour, ont pour thème essentiel la louange des gouvernants et de leur politique. Les hymnes, quant à eux, étaient chantés lors des sacrifices rituels. 

      

Mais ce classique est à lire en grande partie au second degré, les chants ayant souvent des significations cachées (sur le mode allégorique), la peine d’un amant délaissé, par exemple, pouvant signifier la tristesse d’un sujet abandonné par un mauvais souverain, ce qui vient en contrepoint des dithyrambes des odes. On peut donc y voir un reflet d’un premier système d’autocensure, ce qui donne un contexte ironique au propos de Yan Lianke. Il est écrit dans un style personnel qu’il a déclaré inspiré du réalisme fantastique sud-américain.

     

Evidemment, le livre a été l’objet d’une attaque en règle non tant des autorités elles-mêmes cette

fois-ci, que des intellectuels, et en particulier ceux de l’université de Pékin (Beida北大), directement visés : l’histoire raconte les déboires d’un professeur d’université (ironiquement nommé Yanke mais avec un caractère différent 杨科) enfermé dans un hôpital psychiatrique, après un vote à mains levées de ses collègues, pour avoir pris sa femme en flagrant délit d’adultère avec le vice-chancelier de

l’université. Dans l’hôpital, il est envoyé à une séance d’explication du Shijing... Affolé, il finit par s’enfuir et retourne dans son village où il continue à étudier le classique. Chaque chapitre a ainsi le titre d’un poème du livre, allégorique, bien sûr.

     

Yan Lianke avait commencé sa carrière en déboulonnant les idoles militaires, il continue ici en déboulonnant leurs équivalents modernes. On comprend qu’il lui ait été interdit d’aller à Francfort pour la Foire du Livre (5) : c’était la réponse du berger à la bergère, ou le coup de pied de l’âne, si l’on préfère.

     

b) Un écrivain du terroir, qui réfléchit sur ses origines
     
Si l’on consulte une biographie chinoise (officielle), il n’y a guère, parmi les titres précédents, que « Les jours, les mois, les années » qui figure dans la liste de ses œuvres, au point que l’on pourrait se demander si l’on parle bien du même auteur.
     
En Chine, l’accent est mis sur ses écrits concernant son pays natal, la vie dans les campagnes reculées et pauvres du Henan, des récits non traduits, souvent nostalgiques : des romans comme《日光流年》

Rìguāng liúnián (l’éclat du soleil qui passe avec le temps), publié en 1998, ou《坚硬如水》jiānyìng rú shuǐ (solide comme l’eau), publié en 2001… mais aussi « En songeant à mon père » (《想念父亲》), traduit en français et publié en 2010.
     
Yan Lianke est, dans ce genre, l’auteur d’un nombre impressionnant de nouvelles écrites tout au long de sa carrière, et publiées régulièrement dans divers magazines et recueils, mais dont on parle beaucoup moins parce qu’elles n’ont pas le caractère iconoclaste et médiatique de ses romans, et parce qu’elles n’ont pas été traduites, pour la plupart. Elles décrivent, un peu à la manière de Wang Zengqi (汪曾祺), le monde rural du Henan et la vie dans ce coin de terre, souvent magnifiée par le regard rétrospectif du souvenir.
     
Le tournant de la maturité
     

Les quatre livres

 

Puis, en 2008, ayant atteint la cinquantaine, Yan Lianke a réfléchi sur sa manière d’écrire, et a décidé de ne plus pratiquer l’autocensure, que tout le monde pratique consciemment ou inconsciemment, et qui est bien pire que la censure elle-même, selon lui. Il regrette aujourd’hui de s’être lui-même bridé lors de la rédaction de ses principaux romans, dont « Le rêve au village des Ding » qu’il déplore de ne pas avoir écrit comme il aurait voulu, ce qui n’a pas empêché le livre d’être interdit de toute façon.
     
Cette décision a généré chez lui une nouvelle approche de l’écriture, et donné en 2011 « Les quatre livres » (《四书》), un livre superbe sur les conséquences désastreuses du Grand Bond en avant, la grande famine des années 1959-1961, mais vue du point de vue des intellectuels détenus dans des camps de « rééducation » après leur condamnation dans le cadre de la campagne anti-droitiers de 1957. C’est

surtout un récit d’une extrême originalité, où la forme importe tout autant que le fond.

               

Original, mais sur un sujet toujours tabou, le livre n’a pas trouvé d’éditeur en Chine continentale. Il a finalement été publié à Hong Kong, fin 2010, puis à Taiwan en février 2011, année difficile pour lui, une année de chien errant, comme il l’a écrit dans une lettre publiée dans le New York Times (6) : cette année 2011 a en effet été marquée par la démolition éclair de la maison qu’il avait achetée à Pékin deux ans auparavant, dans le cadre de travaux d’élargissement d’une route. Frappée d’alignement, la maison a brutalement été détruite avec tout le quartier en décembre….
     
Il en reste un livre, écrit en souvenir, et une page web avec quelques photos des temps heureux :
http://www.books.com.tw/activity/2012/05/711/

     
Le plus triste est que, après la démolition de sa maison, il est revenu dans sa famille, dans le Henan, pour célébrer les fêtes du Nouvel An. Il a trouvé tout le monde, chez lui comme dans le village, content de l’amélioration des conditions de vie… et n’aspirant qu’à une chose : qu’il n’écrive rien qui puisse ennuyer le gouvernement…

 

Livre de souvenirs
(le titre est l’ancienne adresse

de la maison, et le caractère

sur la couverture, 拆 chāi démolir,

est celui peint sur les maisons

qui doivent être détruites)

       

Recherche d’un style nouveau

 

Chroniques de Zhalie 

 

En 2013, il a publié un nouveau roman, dans un style encore totalement différent, intitulé ‘chronique d’une explosion’ (炸裂志), qui décrit la prodigieuse expansion économique locale des dernières années et a été traduit en français, par Sylvie Gentil, sous le titre « Chroniques de Zhalie ».

 

2014 : prix Kafka

 

Le jeudi 22 mai 2014, Yan Lianke est devenu le 14ème lauréat du prix Kafka. Il a réagi en disant que Kafka était certainement l’un des auteurs qui avaient exercé une grande influence sur lui, comme sur beaucoup d’écrivains chinois de sa génération dont les écrits sont pour la plupart empreints d’un absurde au quotidien qu’ils ont eux-mêmes vécu.

 

Créé en 2001, le prix a déjà récompensé, entre autres, Philip Roth (USA), Elfriede Jelinek et Peter Handke (Autriche), Harold Pinter (Grande Bretagne), Haruki Murakami (Japon), Amos Oz (Israel) et l’ancien président tchèque Václav Havel. Il manquait certainement un écrivain chinois à la liste, et Yan Lianke remplit parfaitement les critères de sélection : un auteur contemporain dont l’œuvre plaît aux lecteurs quelle que soit leur origine, leur nationalité ou leur culture.

 

2015 : Rixi

 

En 2015, Yan Lianke a publié, chez Rye Field à Taiwan, un roman d’un style encore différent, aux confins du surréalisme : Rixi (《日熄》), soit « Quand la lumière s’est éteinte ».

 

Il s’agit d’une histoire de somnambules, ou plutôt d’un semblant de somnambulisme comme mode de survie, les hommes étant plongés dans l’obscurité et le désordre …  C’est évidemment une allégorie du monde chinois actuel.

 

Le roman a été couronné du prix Hongloumeng et est en cours de traduction en anglais sous le titre « Death of the Sun ».

 

Essais, nouvelles et autres textes

 

Outre ces romans, qui ont fait l’objet de traductions régulières en français depuis 2006, Yan Lianke a également publié un grand nombre de textes courts, essais et nouvelles, qui apportent les uns des commentaires sur son œuvre et les autres une approche différente, mais complémentaire.

 

La seule nouvelle traduite à ce jour est la nouvelle "moyenne" « Le chant céleste des monts Balou » (《耙耧天歌》), traduite par Sylvie Gentil sous le titre « Un chant céleste » et publiée comme "roman" chez Philippe Picquier en même temps que l’essai « A la découverte du roman » (《发现小说》), ce qui est un peu trompeur (7).

 

Recueils de nouvelles 文集、小说集

1992         Histoires de chez moi 《乡里故事》

1993         Fables de paix 《和平寓言》

1994         En direction du paradis 《朝着天堂走》

1995         La maison de la joie 《欢乐家园》

1997         Nouvelles choisies par l’auteur 《阎连科小说自选集》

1998         《黄金洞》

2000         En direction du sud-est 《朝着东南走》

2000         Romantisme révolutionnaire 《革命浪漫主义》

2001         Le chant céleste des monts Balou 《耙耧天歌》

2002         Les jours, les mois, les années 《年月日》

2002         Visite au village 《走过乡村》

2007         Le soleil du ravin de jade 《瑶沟的日头》 

 

Recueils d’essais 随笔、散文集

2002         Les baguettes rouges de la sorcière 《巫婆的红筷子》

2007         Les conférences littéraires de Yan Lianke 《阎连科文学演讲》

2012         Un flot d’inepties 《一派胡言》

2013         Les critiques littéraires de Yan Lianke 《阎连科文论》

 

Essai

Juillet 2011 A la découverte du roman 《发现小说》

 

 

 

Notes

(1) Rappelant Su Tong à peu près au même moment, cloué au lit par la maladie, se repaissant des livres – mais interdit, ceux-là - que lui apportait sa sœur.

(2) Zhang Side est toujours un modèle en vogue. Il a encore fait l’objet d’un film en 2004 – voir mon article :

http://cinemachinois.unblog.fr/2009/01/23/yin-li-suite-le-cineaste-emerite-des-studios-officiels/

(3) En particulier dans une interview au Nanfang Zhoumo (南方周末) où il raconte, entre autres, comment se faisaient les prises de sang : dans des sacs en plastique de sauce de soja ou de vinaigre qui étaient lavés, le soir, dans un petit bassin où l’eau rougie attirait les moustiques, devenus énormes… et le sang était ensuite mélangé à de la bière pour augmenter le volume.

(4) L’éditeur avait refusé de payer la somme en prétextant qu’il avait déjà subi une perte importante à cause de l’interdiction du livre ; Yan Lianke ne gagna cependant que le paiement de 50 000 dollars

d’arriérés sur ses droits, sur quoi il en reversa 13 000 au village.

(5) En octobre 2009, voir : actualités

(6) Lettre publiée en avril 2012 :
http://www.nytimes.com/2012/04/21/opinion/the-year-of-the-stray-dog.html?pagewanted=all&_r=0

(7) Et pose un problème général de nomenclature en français, car, la littérature française n’ayant pas de tradition analogue, le français ne possède pas de terme adéquat. Les éditeurs penchent en général pour "court roman", voire pour le terme anglais de "novella", aucun n’étant idéal.

   


       
Traductions en français
 
    

Aux éditions Philippe Picquier (date de l’édition originale entre parenthèses)

 

Romans

Janvier 2006             Servir le peuple 《为人民服务》 (2005) - tr. Claude Payen

Janvier 2007             Le rêve du village des Ding 《丁庄梦》 (2006) - tr. Claude Payen

Février 2009              Les jours, les mois, les années 《年月日》 (1997) - tr. Brigitte Guilbaud  

Octobre 2009            Bons baisers de Lénine 《受活》 (2004) - tr. Sylvie Gentil 

Avril 2010                 En songeant à mon père 《想念父亲》 (2009) - tr. Brigitte Guilbaud

Août 2012                Les quatre livres 《四书》 (2011)  - tr. Sylvie Gentil

Septembre 2015        Les chroniques de Zhalie 《炸裂志》 (2013)  -tr. Sylvie Gentil

 

Essai

Mars 2017                 A la découverte du roman 《发现小说》 (2011) - tr. Sylvie Gentil

 

Nouvelle

Mars 2017                 Un chant céleste 《耙耧天歌》    (1998) - tr. Sylvie Gentil

 


     

A lire en complément :

     

- Une nouvelle tirée d’un recueil éponyme de trente sept nouvelles publié en septembre 2007 :
« Poils de cochon noirs, Poils de cochon blancs »《黑猪毛,白猪毛》

Note : Cette nouvelle a été traduite et publiée fin 2006 sous le titre « Poil de cochon » chez un éditeur mis en liquidation judicaire peu de temps après (les éditions des Riaux). La traduction donnée ici est différente.

       

- l’analyse du roman « Le rêve au village des Ding » (《丁庄梦》) et du film « Love for Life » (《最爱》), adaptation cinématographique du roman par Gu Changwei ((顾长卫) :
www.chinesemovies.com.fr/films_Gu_Changwei_love_for_life.htm

        
-
Yan Lianke au Phénix le 16 octobre pour présenter « Les quatre livres »

       
-
Souvenirs d’un dimanche pluvieux à Paris… hommage à Yan Lianke...

       

- Sortie d’un nouveau roman de Yan Lianke en traduction française : « La fuite du temps »
         

- Un très bon article sur "La fuite du temps" :
www.lacauselitteraire.fr/la-fuite-du-temps-yan-lianke       

 

- « Les Chroniques de Zhalie » : le mythe de la croissance chinoise déconstruit par Yan Lianke

    

- Le 6ème prix Hongloumeng décerné à Yan Lianke pour son roman « Death of the Sun »

- Sylvie Gentil, in memoriam    

- A la découverte du roman, histoire et défense du mythoréalisme par Yan Lianke

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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