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Wang Anyi 王安忆 

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 5 septembre 2010, actualisé 23 septembre 2016

      

Wang Anyi (王安忆) est née en 1954 à Nankin, mais la famille déménagea l’année suivante à Shanghai, ville natale de sa mère : c’est là qu’elle a grandi, et c’est là qu’elle vit toujours. Auteur prolifique, capable de se renouveler constamment, c’est cependant Shanghai dont elle a fait son thème de prédilection, et dont elle est devenue l’écrivain emblématique. Célébrée, à son corps défendant, comme héritière de Zhang Ailing, et symbole vivant du nouveau haipai, elle participe de l’engouement actuel pour la ville.

       

Riche d’une centaine de nouvelles courtes, une trentaine de nouvelles « moyennes », une douzaine de romans, onze volumes d’essais et autres recueils, son œuvre, cependant, mérite d’être approfondie au-delà de ce label réducteur, et au-delà des quelques titres qui ont été traduits.

      

 

Wang Anyi (王安忆)

Etudes interrompues par la Révolution culturelle

       

Wang Anyi est née dans une famille qui la prédisposait à une carrière artistique, sinon littéraire. Sa mère, Ru Zhijuan (茹志鹃), était elle-même un écrivain célèbre, et son père, Wang Xiaoping (王啸平), un dramaturge et cinéaste (1).

      

Poème de Baijuyi

 

Dès l’âge de quatre ans, elle révèle des talents précoces : elle est capable de réciter des poèmes classiques, dont « Le Chant des regrets éternels », long poème narratif du poète de la dynastie des Tang Bai Juyi (白居易), dont elle se souviendra, bien des années plus tard, en écrivant son roman le plus célèbre qui en porte le titre. La maison était pleine de livres, et l’enfant prit très tôt l’habitude de s’endormir en lisant.

       

En 1957, cependant, l’histoire, et la politique, font une première fois incursion dans sa vie : son père est accusé d’être ‘droitiste’ et expulsé du Parti. La Révolution culturelle, ensuite, interrompt

brutalement ses études en 1969, alors que, à quinze ans, elle vient juste de terminer le collège. Elle en a tiré le sujet de son premier roman, « Au collège en 1969 » (《六九屆初中生》), dont la première partie est essentiellement autobiographique. Elle a d’ailleurs fait du nombre 69 le symbole des bouleversements de l’époque, avec ses deux chiffres dont l’un est l’image renversée de l’autre.

      

Elle-même considère cependant que ce fut peut-être là un coup du sort : vu le peu d’estime où étaient tenues à l’époque les études littéraires et artistiques, et les problèmes liés à ce genre de professions, dont ses parents avaient eux-mêmes fait l’amère expérience (son père d’abord, puis sa mère, critiquée dès 1966 pour des écrits considérés comme trop sentimentaux), ils l’avaient orientée vers un cursus scientifique ; sans la Révolution culturelle, elle ne serait peut-être jamais devenue écrivain.

       

Portée par l’enthousiasme caractéristique du moment, elle se porte volontaire pour aller « à la campagne », et part travailler la terre dans une commune populaire du district de Wuhe (五河县), au nord-est de l’Anhui, district pauvre, mais qui avait l’avantage d’être à proximité d’une voie ferrée reliant la bourgade à Shanghai. Une fois sur place, la réalité fait vite retomber l’exaltation initiale, mais l’épreuve est pour elle de plus courte durée que pour la plupart de ses condisciples de la même génération.

       

Comme elle savait jouer de l’harmonica, elle réussit en 1972 à entrer dans une troupe culturelle à Xuzhou (徐州地区文工团), au nord-ouest du Jiangsu. Elle y apprend le violoncelle et y fait la connaissance de son futur époux, le directeur de la troupe, Li Zhang (李章). Elle commence à écrire pour tromper le temps et vaincre le sentiment d’ennui claustrophobe qu’elle ressent dans ce petit monde clos. Elle en tire le sujet d’une nouvelle, « Vie dans une petite cour », qui raconte les détails triviaux de l’existence quotidienne des artistes d’une troupe, avec commérages et disputes conjugales. La nouvelle sera adaptée au cinéma en 1981 sous le titre « Notre petite cour » (《我们的小院》), comme travail de fin d’études, par un groupe d’élèves de l’Académie du cinéma de Pékin sous la direction de Tian Zhuangzhuang (田壮壮) ; il dira de la nouvelle : « Elle donne l’impression de chercher dans les coins obscurs à la lumière d’une bougie, et laisse un arrière-goût comme du thé épicé. » (2)

       

En 1976, elle publie aussi, dans la revue « Les arts et les lettres du Jiangsu » (《江苏文艺》), son premier recueil d’essais intitulé « En avant » (《向前进》). Mais après la mort de Mao, puis la chute de la Bande des Quatre, en 1978, elle peut enfin rentrer à Shanghai où elle obtient un poste dans un journal pour enfants : « Enfance » (《儿童时代》). Li Zhang obtient également son transfert et devient éditeur d’une revue musicale.

        

En 1980, elle bénéficie d’une formation dispensée par l’Association nationale des écrivains chinois et, en 1981, publie une nouvelle, « La pluie, cha cha cha  » (《雨,沙沙沙》), qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui part sous la pluie en espérant revoir le garçon qu’elle a rencontré ; c’est une nouvelle empreinte d’un doux romantisme qui préfigure une longue série sur la quête féminine de l’amour et du bonheur, mais le romantisme en moins. Personne encore n’avait osé prendre pour thème les émois intérieurs d’une adolescente : c’est un succès, la carrière de Wang Anyi est lancée.

       

Ecrivain d’avant-garde, chantre des sentiments intérieurs et du désir féminin

        

Peintre réaliste de la vie de tous les jours

       

Ses premiers écrits relèvent cependant du mouvement « de recherche des racines » (‘寻根文学’) succédant, dans les années 1980, à la ‘littérature des cicatrices’ (‘伤痕文学’). Comme les écrivains de sa génération, elle apporte son témoignage des souffrances et désillusions subies pendant dix ans, et du terrible retour à la réalité ensuite, comme si ces dix ans, justement, n’avaient servi à rien : simplement à former une génération inapte à une quelconque réinsertion dans une vie normale. C’et ce qu’elle décrira dans sa nouvelle « Destination finale » (本次列车终点》).

       

Elle y dépeint par petites touches la dure réalité qui accueille un jeune qui revient enfin chez lui, à Shanghai, après dix ans à la campagne, une réalité qui n’a rien à voir avec le rêve doré qui l’avait aidé à tout supporter pendant tout ce temps-là. L’appartement de sa mère est exigu, reflétant la surpopulation de la ville, les jeunes qui reviennent n’ont pas de travail, lui n’a que celui que lui a laissé sa mère en partant à la retraite, et il lui faut une heure et demi de trajet dans des bus bondés pour y aller. La difficulté des conditions de vie crée des conflits : la vie à Shanghai n’est pas facile, se dit-il, en se rappelant avec nostalgie l’école où il enseignait, les élèves qu’il a quittés sans même leur dire au revoir, et la jeune fille qu’il a aimée… Après le rêve du retour à Shanghai, le rêve du passé, comme si le rêve était la seule chose qui pouvait aider à vivre. Mais surtout se profile la question amère et lancinante : est-ce que tous les sacrifices réalisés au long de ces dix années revenir valaient vraiment la peine.

       

En 1982, la nouvelle ‘de taille moyenne’ « Le temps écoulé » (《流逝》), une œuvre concise, structurée sur le principe du parallélisme, confrontant l’avant et l’après, et primée en 1982, décrit la vie d’une femme, Ouyang Duanli (欧阳端丽), de son mari et de ses trois enfants, pendant la Révolution culturelle et après. Tous leurs biens leur sont enlevés, elle doit travailler en usine, mais quand elle pourrait « s’enrichir », et améliorer son existence, elle continue le travail auquel elle s’est habituée. Finalement, sa vie se réduit à attendre que passe le temps (流逝), une heure, puis un mois, puis une année, puis une existence entière, sans plaisir et sans joie, comme quelqu’un qui se contente d’avaler un bol de gruau froid, rapidement, simplement pour ne pas avoir faim.

      

Elle participera ensuite, avec plusieurs autres romans et nouvelles, dont « Le petit bourg des Bao » (《小鲍庄》), en 1985, au mouvement général d’évocation du passé et des traditions gommées par la Révolution culturelle. Dans un passé incertain préservé dans la mémoire collective, le petit bourg des Bao a été détruit par une inondation catastrophique, entraînée par la négligence de certains qui avaient mal entretenu des digues. Le village, semble-t-il, continue à souffrir de cette ancienne faute, les habitants ne connaissant pas de répit dans leurs malheurs, jusqu’à ce que, lors d’un autre déluge, le sacrifice d’un jeune garçon tentant de sauver son grand-père vienne racheter la faute initiale. La nouvelle est donc un éloge des valeurs traditionnelles de solidarité et de responsabilité collective, discours qui commençait à se généraliser dans le contexte de la course à l’enrichissement lancée par Deng Xiaoping. Mais la satire affleure lorsque le jeune garçon est institutionnalisé en héros national par l’appareil de propagande du Parti…

 

« Le petit bourg des Bao » (《小鲍庄》)

       

Elle aurait pu continuer dans cette veine, sans se démarquer beaucoup de la tendance générale, lorsque, en 1983, elle eut la chance de partir aux Etats-Unis, avec sa mère, participer au programme international de recherche sur l’écriture de l’université de l’Iowa. Elle y découvre d’autres possibilités

d’écriture, et abandonne alors la peinture et la critique sociale pour se tourner vers la psychologie des personnages et, avec chacune de ses nouvelles, créer un monde intérieur, individuel et personnel. Elle revient en fait vers sa veine initiale, celle de la « Pluie cha cha cha », mais en l’approfondissant et en lui donnant une touche personnelle qui va contribuer à sa célébrité.

       

Pionnière de la peinture de la subjectivité féminine

      

Le tournant décisif dans la carrière de Wang Anyi est ainsi, en 1987/88, la publication de ce qu’on a appelé sa « trilogie de l’amour » (三恋) : « Amour sur une colline dénudée » (荒山之恋),

      

« Amour sur une colline dénudée »

 (荒山之恋)

 

« Amour dans une petite ville » (小城之恋) et « Amour dans une vallée enchantée » (锦绣谷之恋), trois nouvelles ‘de taille moyenne’ qui font l’effet d’une bombe dans les milieux littéraires chinois, et sont unanimement saluées par la critique.

      

Les trois nouvelles ont été le plus souvent traduites dans le désordre, il y a pourtant une progression dans les thèmes et l’écriture qu’il est important de préserver.

      

La première, « Amour sur une colline dénudée », est

l’histoire, d’abord décrite en parallèle, d’un jeune violoncelliste que la vie a rendu veule et qui végète dans un bureau, et d’une jeune fille dont le seul plaisir dans la vie semble être d’aguicher les hommes autour d’elle ; les deux destins finissent par se rejoindre, avec des conséquences évidemment dramatiques : entraînés dans un amour sans

issue, ils se suicident en haut de la montagne qui surplombe leur ville, lieu mythique où aurait été écrit « Le voyage vers l’Ouest »… ce qui fait confluer leur histoire d’amour avec le mythe.

      

La seconde, « Amour dans une petite ville », est une histoire d’amour fou entre deux membres d’une troupe de danse au temps de la Révolution culturelle, écrite avec la même sorte de frénésie que celle qui habite les corps des deux jeunes qu’elle décrit. Il y a une grande violence dans ces pages, une violence brute, sans aucune nuance de morale, l’amour et le désir y apparaissant comme les forces mêmes de la vie. Ici, la conclusion est plus positive, mais reste ambiguë : la jeune femme tombe enceinte, et trouve dans son enfant le sens de son existence ; comme c’est une expérience qu’elle ne peut partager, son histoire d’amour

s’achève là. La nouvelle semble donc prolonger la précédente en posant l’amour comme une passion libératrice et nécessaire, mais une effervescence sans lendemain, sens sur lequel la nouvelle suivante, et donc l’ensemble de la trilogie semblent se conclure.

 

« Amour dans une petite ville »

(小城之恋)

       

La troisième, « Amour dans une vallée enchantée », est en effet comme la maturation des deux précédentes : une femme qui s’ennuie chez elle rencontre, lors d’un congrès, un écrivain taciturne qui la fascine et l’attire (3), et, dans un paysage de montagnes et de brumes, cette passion soudaine et secrète illumine le monde autour d’elle, pratiquement  sans échange verbal ou contact physique. La traductrice française de la nouvelle,  Yvonne André, en a donné un superbe commentaire : « Le roman de Wang Anyi a la beauté de ces peintures chinoises où le trait à l’encre noire s’appuie sur le vide

      

« Amour dans une vallée enchantée »

(锦绣谷之恋)

 

pour suggérer l’élan de la vie et des sentiments ; elle y dépeint ce moment suspendu où le cœur s’accorde parfaitement au paysage et y puise dans le silence la confirmation de son idéal. »  La passion est ici plus éthérée que dans les deux autres nouvelles, mais elle apporte la même vitalité, le même sentiment de libération, même s’il est ici comme né du paysage, et destiné à mourir une fois épuisé le charme qu’il exerçait.

      

Wang Anyi fait ainsi figure de pionnière dans un style moderne qui se rattache indirectement aux grands romans de la dynastie des Ming, dont, bien sûr, le « Rêve dans le pavillon rouge » (红楼梦), avec des références occidentales, dont, en particulier, selon les dires mêmes de Wang Anyi, « Madame Bovary » pour « Amour dans une vallée enchantée ».

       

Pionnière, mais non isolée, car elle fait partie d’un groupe de femmes écrivains plus âgées qu’elle mais partageant les mêmes préoccupations, comme Zhang Jie (张洁), autre prix Mao Dun, qui fut l’une des premières à dépeindre les ravages émotionnels causés chez les femmes par les préceptes de la ‘nouvelle société’. Wang Anyi est donc à replacer dans un mouvement qui commença à aborder des

sujets jusqu’ici interdits : les pathologies émotionnelles nées de la répression sexuelle et du manque

de vie personnelle, les souffrances nées de désirs réprimés, et du mariage ressenti comme un devoir pour se conformer aux us et conventions sociales. Les problèmes valaient tout autant pour leurs homologues masculins, mais ce sont ces femmes qui ont lancé la discussion sur les rapports entre politique et vie personnelle, avant que n’éclate le mouvement de réflexion sur la culture à la fin des années 1980. Se posait ainsi en même temps le problème de la subjectivité et de ses mécanismes en dehors du théâtre politique, essentiellement masculin, et s’opposant donc à une subjectivité posée en termes féminins.

      

La trilogie de Wang Anyi en est devenue un classique, prolongé par une série de nouvelles et romans sur des thèmes proches : romans explorant des destinées individuelles, comme « Minnie » (《米尼》), née d’une expérience originale de séjour en prison avec des détenues qui lui racontèrent cette histoire, ou réfléchissant sur la vie familiale, avec des personnages féminins à la recherche

        

« Minnie » (《米尼》)

d’amour mais y perdant souvent leur carrière, leur dignité, ou davantage encore.

      

« Le chant des regrets éternels »

 (《长恨歌》)

 

Cette période atteint son apogée avec le chef d’œuvre incontesté à ce jour, qu’est  « Le chant des regrets éternels » (《长恨歌》).

       

« Le chant des regrets éternels »

       

Publié en 1995 - incidemment peu avant la mort de Zhang Ailing – et inspiré d’un fait divers assez sordide que Wang Anyi avait lu dans un journal et dont elle a fait la fin de son récit, ce roman est l’histoire en trois parties, ou trois mouvements, de la vie d’une femme, Wang Qiyao (王琦瑶) , présentée comme «  l’archétype des jeunes filles des ruelles de Shanghai » :

王琦瑶是典型的上海弄堂的女儿。

       

C’est un roman empreint de nostalgie, de regrets effectivement, mais quels regrets ? Regrets des mille

occasions manquées du destin douloureux et d’une femme et d’une ville, mais regrets aussi, certainement, de voir celle-ci perdre ce qui faisait son charme et sa force : la vie tranquille et secrète qui se déroulait au fond de ses ruelles. Une folie de modernité sème partout un vent de frivolité ; quand Qiyao, à la fin, invite sa fille et son futur gendre au célèbre restaurant ‘La Maison rouge’, l’image du passé est réduite à un cliché factice devant lequel elle n’est plus que spectatrice nostalgique : le temps est bel et bien perdu. On sent le regard de l’auteur, à ce moment-là, se fondre dans celui de son personnage.

      

Le roman a valu à Wang Anyi d’être proclamée en 1998 « Meilleur auteur féminin de la Chine moderne » ; il a par ailleurs été couronné du prix Mao Dun en l’an 2000, et Wang Anyi a été l’année suivante élue présidente de l’Association des Ecrivains de Shanghai. Le succès du livre, cependant, a eu pour conséquence de figer Wang Anyi dans une image contre laquelle elle a du mal à lutter : celle de symbole du nouveau haipai, ce ‘style de Shanghai’ indéfinissable, qui n’existe en fait que dans les esprits, mais qui est à la mode. Déjà adapté au cinéma par Stanley Kwan, le roman a également fait

l’objet en 2003 d’une adaptation théâtrale au Shanghai Dramatic Art Centre qui n’a fait que médiatiser encore cet aspect de son œuvre qui la pose en outre en héritière de Zhang Ailing : un mythe, largement fabriqué à Taiwan, qu’elle n’a cessé de réfuter en arguant qu’elle avait écrit dans des styles bien plus divers qu’elle, et que son Shanghai n’a rien à voir avec le sien.

     

Elle a d’ailleurs depuis lors encore élargi ses thèmes en consacrant plusieurs livres non seulement à Shanghai, mais aussi à sa famille, et en préparant un livre qui n’aura encore rien à voir avec ce qu’elle a écrit jusqu’ici.

       

Maturité : retour sur le passé et nouvelles recherches stylistiques

       

Années 2000 : le passé revisité

      

La maturité est toujours l’âge des retours sur soi-même et son passé. Ce passé, chez Wang Anyi, passe par les souvenirs de Shanghai. Au cours des dix dernières années, elle a écrit un certain nombre de livres qui ont Shanghai pour centre, soit sous l’aspect fictionnel, soit sous la forme d’essais.

       

En 2005, elle a ainsi publié « Pêchers en pleine floraison » (《桃之夭夭》) qui se passe dans la Shanghai du milieu du vingtième siècle et dont le titre est une référence à un vers du « Livre des odes » qui évoque une jeune fille qui va se marier ; c’est donc un retour sur le mariage comme valeur centrale de la vie d’une femme. Mais l’histoire est aussi celle, au quotidien, d’une femme qui a des relations difficiles avec celles qui l’entourent, une de ces anti-héroïnes des fonds de ruelles qu’affectionne particulièrement Wang Anyi.

 

« Pêchers en pleine floraison »

(《桃之夭夭》)

             

« A la recherche de Shanghai »

(《寻找上海》)

 

Elle a aussi écrit des livres dans le style de ceux de Chen Danyan, livres d’histoire de la ville abondamment illustrés : par exemple, en 2001, « A la recherche de Shanghai » (《寻找上海》).

       

Mais revisiter l’histoire de Shanghai passe aussi par des incursions dans sa propre histoire familiale. Dans « Vérités et mensonges » (《纪实与虚构》), elle se plonge dans l’histoire de la famille de sa mère, l’écrivain Ru Zhijuan (茹志鹃). Elle a trié les papiers retrouvés à sa mort, dont un manuscrit inachevé de la deuxième partie de son autobiographie, qu’elle a publié. Elle est en train de faire la même chose pour son père, décédé en 2003.

       

Le retour sur le passé est aussi un retour sur son adolescence, donc sur la période de la Révolution culturelle, mais vue sous un aspect très personnel : intitulé « Un âge des lumières » (ou « An Era of Enlightenment »《启蒙时

代》), le roman – autobiographique - brosse l’histoire d’un groupe de jeunes qui grandissent à Shanghai dans la seconde partie des années 1960, quand la Révolution culturelle vient bouleverser leurs existences ; Wang Anyi les montre poursuivant leurs idéaux et leurs rêves de liberté – d’abord enthousiasmés – abstraitement - par le marxisme et toutes sortes de théories révolutionnaires, puis, au fur et à mesure de leur mûrissement intellectuel et affectif, prenant peu à peu conscience de la vie réelle. C’est un témoignage empreint d’une certaine nostalgie sur une génération marquée du sceau indélébile de l’Histoire.        

      

Initialement publié en février 2007 dans le magazine Shouhuo (《收获》), le roman a valu à la romancière le prix de l’écrivain le plus remarquable décerné en 2008 au terme d’un concours sponsorisé par le quotidien cantonais Southern Metropolis (南方都市报) ; le roman a également été finaliste en 2010 du Man Booker Prize.

        

Un âge des Lumières Qimeng Shidai

       

Avec ce récit, Wang Anyi semble avoir tourné une page : il sonne comme un adieu à un âge révolu. Elle a, depuis lors, encore une fois montré sa capacité à se renouveler constamment. Le ‘China Daily’ titrait en juillet 2010 un article la concernant : « An evergreen writer » (4). Ecrivain toujours vert, et résolument hors des courants et des modes.

       

Années 2010 : nouvelles recherches, nouveau style

       

Wang Anyi n’a jamais été aussi prolifique qu’au début de la décennie 2010. Elle a publié de nouveaux textes de fiction, mais aussi des essais ; la différence entre les uns et les autres devient cependant de plus en plus floue : son style a évolué, débouchant sur des nouvelles subtiles, de forme très novatrice.

       

1. Sorti en mai 2011, Tianxiang ou « Senteurs célestes »  (《天香》) est une saga familiale originale pendant les deux derniers siècles de la dynastie des Ming, soit les 16ème et 17ème siècles : le roman brosse l’histoire de quatre générations de femmes de la famille Shen (申家) que les malheurs des temps contraignent à faire de leurs broderies non plus un passe-temps mais une activité économique, et qui y réussissent tellement bien qu’elles finissent par créer un style propre. Leurs broderies connaissent la célébrité sous le nom de la propriété familiale : « les broderies du Jardin des senteurs célestes » (“天香园绣”).

       

Le roman n’est pas une simple saga familiale sur fond de bouleversements sociaux et historiques ; c’est un témoignage sur une culture spécifique, la culture du sud du delta du Yangzi. La famille Shen du récit est un calque

 

Senteurs célestes Tianxiang

d’une vraie famille, la famille Gu, liée à un style de broderie, le style Gu (“顾绣”), nourri de la grande tradition des lettrés : inspiré de peinture et de calligraphie. 

 

Le roman, cependant, n’est pas un simple compendium de culture locale. Il dresse un tableau vivant de la famille, hommes faibles et femmes de caractère, plaçant celles-ci au centre du récit pour en dépeindre les idéaux et les désirs, désirs de fidélité, d’amour et de stabilité, comme toujours chez les femmes sous la plume de Wang Anyi. En ce sens, Tianxiang est un roman dans la veine du « Chant des regrets éternels » (《长恨歌》), avec des caractères féminins plus subtils et plus complexes que celui de Wang Qiyao, mais dans le même souci de dépeindre une époque par les « rumeurs » des ruelles et des arrières cours, plutôt que par les événements des manuels d’histoire.

       

Les romans de Wang Anyi dressent ainsi une histoire des mentalités qui sous-tend la trame de la culture et celle, in fine, de l’histoire. C’est aussi une histoire des désirs, et surtout des désirs féminins, constants et intemporels. 

      

2. Les années 2013-2013 voient la publication de quatre recueils d’essais originaux, définis comme des « recueils de textes non fictionnels » (“非虚构文丛”), où elle poursuit sa réflexion sur le temps et les femmes :

Avril 2012  L’espace au fil du temps

              《空间在时间里流淌》

Août 2012  Hommes et femmes, femmes et villes

              《男人和女人,女人和城市》

Mai 2013  Le bord de mer à Steinhagen

              《波特哈根海岸》

Novembre 2013 : Ce soir les étoiles brillent

              《今夜星光灿烂》

       

« Le bord de mer à Steinhagen » est conçu comme un faux journal de voyage : c’est en fait un voyage de l’esprit. Quant au dernier recueil, il est constitué de 58 essais sur les personnalités les plus diverses qui, toutes, ont laissé

 

Ce soir les étoiles brillent

une trace dans la mémoire, des écrivains, de Ba Jin à d’autres beaucoup moins connus, des cinéastes comme Chen Kaige, des relations épistolaires ou même des artisans et des gens de la rue (5).

       

3. Cette année 2013 est marquée, par ailleurs, par la publication, en janvier, d’un recueil de nouvelles d’un style très novateur. Il s’agit d’une nouvelle de taille moyenne (中篇小说) et de six nouvelles courtes, récentes et inédites, le recueil étant publié sous le titre de la première : « Cacophonie ambiante » (zhòngshēng xuānhuá 《众声喧哗》).

       

Cette première nouvelle retrace l’histoire de trois personnages apparemment sans relief, mais pourtant peu ordinaires : Ou Bobo (欧伯伯), Nannan (囡囡) et Liuye (六叶). Le premier est un homme déjà assez âgé, ancien réparateur de voitures dont le collègue est mort et qui a ouvert un magasin de boutons ; sa vie est d’un ennui mortel, mais animée par l’arrivée des deux autres. L’un est un jeune garçon dans les trente ans, gardien du quartier, timide et renfermé, affecté d’une infection de la bouche qui le rapproche du vieil homme qui est en train de perdre

 

Cacophonie ambiante Zhongsheng xuanhua

l’usage de la parole à la suite d’une grave maladie. Quant à l’autre, c’est une jeune sans toit ni loi qui vient louer une partie de la boutique de boutons pour vendre des vêtements.

       

Les boutons sont évidemment emblématiques : les trois personnages de l’histoire sont comme des boutons dépareillés et bizarres, qui n’ont de place à eux nulle part….

       

Cette nouvelle annonce le ton, très libre, des nouvelles courtes qui suivent, dont l’originalité tient autant au sujet qu’à la forme. La première date de 2008, et a été écrite pour répondre à une commande sur le sujet suivant : une histoire où l’amour sera défini en termes matériels. D’où l’idée exprimée dans le titre : « Je t’aime comme une poupée russe » (《爱套娃一样爱你》). Wang Anyi a ensuite écrit les cinq autres sur un thème similaire ; elles datent de 2012, la dernière de novembre (6).

       

Wang Anyi s’affirme de plus en plus comme l’une des romancières chinoises les plus novatrices aujourd’hui, bien au-delà du réalisme de ses débuts. Son roman « Incognito » (《匿名》), paru fin 2015 dans la revue Shouhuo, avant d’être publié début 2016 aux éditions Littérature du peuple, est un parfait exemple de sa capacité à se réinventer constamment, en changeant à la fois de style, de construction narrative et de tonalité générale, cette fois en poussant l’écriture vers l’abstraction.
 

Prix Newman 2017

 

Le 21 septembre 2016, Wang Anyi a été la lauréate - au titre de l’année 2017 - du Newman Prize for Chinese Literature, prix littéraire décerné tous les deux ans par l’Institute for US-China Issues de l’université de l’Oklahoma.

 

Elle est ainsi la cinquième lauréate de ce prix, après Han Shaogong (韩少功) en 2009 et Mo Yan (莫言) en 2012 pour la Chine continentale, le poète Yang Mu (楊牧) et la romancière et scénariste Chu Tien-wen (朱天文) pour Taiwan, respectivement en 2013 et 2015.

 

La théoricienne, critique et professeur de littérature comparée à l’université de Pékin Dai Jinhua (戴锦华) a expliqué ainsi le choix de Wang Anyi :

« Au cours des trente dernières années et plus, Wang Anyi a constamment modifié son écriture et transformé ses orientations littéraires pour produire un spectaculaire corpus d’œuvres qui a créé une réalité de la littérature de langue chinoise s’apparentant à une cité littéraire, voire même une nation. »

 

        

Notes

(1) Wang Xiaoping (王啸平) est né en 1919 à Singapour, dans une famille modeste. Il commence là une carrière littéraire tout en participant à la résistance anti-japonaise. Rentré en Chine en 1940, il s’enrôle dans une troupe de propagande de l’armée de libération. Après la fondation de la République populaire, membre du Parti communiste, il s’établit à Nankin où il continue ses activités de dramaturge, puis entre aux studios du Jiangsu comme réalisateur. Il prend sa retraite en 1982 et meurt en mars 2003.

(2) Cité par Ni Zhen dans son livre « Memoirs from the Beijing Film Academy ». Le film était un court métrage en noir et blanc qui marquait les débuts de la « cinquième génération » de réalisateurs chinois, avec Zhang Yimou comme directeur de la photo.

(3) Le personnage aurait été inspiré par l’écrivain Zhang Xianliang (张贤亮), auteur de « La moitié de l’homme est une femme » (男人的一半是女人), qui fit scandale lors de sa publication, en 1985, pour sa critique de la répression sexuelle pendant les années 70, mais vue du côté masculin.

(4) An evergreen writer : www.chinadaily.com.cn/life/2010-07/19/content_11590085.htm

(5) Le titre, “Ce soir les étoiles brillent” (《今夜星光灿烂》), est emprunté à un film de Xie Tieli (谢铁骊) de 1980.

(6) Ce sont : « interprétation des rêves » 《释梦》、« une grotte dans la forêt »《林窟》、« bavardage amoureux »《恋人絮语》、« Shining »《闪灵》、« manette de jeu » 《游戏棒》

      


       

Principale œuvres : 

       

1981     《雨,沙沙沙》         Le bruissement / chuchotement de la pluie

1982     《黑黑白白》            Noir et blanc - Nouvelle pour enfants (儿童文学作品集)

1983     《流逝》                  Le temps qui passe

  《尾声》                  Epilogue

1985     《小鲍庄》               Le petit bourg des Bao 

  《母女漫游美利坚》    Le voyage en Amérique d’une mère et sa fille (散文集, 与茹志鹃合著)

1986     《六九屆初中生》       Au collège en 1969

  《黄河故道人》          L’homme de l’ancien cours du fleuve Jaune

1987/88 《荒山之            Amour sur une colline dénudée                  

   《小城之            Amour dans une petite ville  

             《锦绣谷之恋         Amour dans une vallée enchantée

1988      《逐鹿中街》            Chasser le cerf au milieu de la rue

   《蒲公英》 (散文集)

1989      《岗上的世纪》          Le siècle sur la crête

   《海上繁华梦》          Rêve agité de Shanghai

1990      《米尼》                  Minnie                   

   《旅德的故事》长篇游记  Notes de voyages                               

1991      《神圣祭坛》             L’autel sacré

1995      《长恨歌》                Le chant des regrets éternels

2001      《富萍》                   Fuping                     

    《妹头》                  Meitou

2001       《弟兄们》               Frères

    《剃度》                  La tonsure

    《寻找上海》             A la recherche de Shanghai

2003      《阁楼》                   La mansarde

2004      《桃之夭夭》              Pêchers en pleine floraison    

2005      《遍地枭雄》              Partout de féroces ambitieux

2008      《启蒙时代》              L’âge des Lumières 

2011     天香》                   Senteurs célestes

2012/2013  Quatre recueils de textes « non fictionnels » :

             《空间在时间里流淌》   L’espace au fil du temps

             《男人和女人,女人和城市》 Hommes et femmes,

             femmes et villes

              《波特哈根海岸》        Le bord de mer à Steinhagen

              《今夜星光灿烂》        Ce soir les étoiles brillent

2013        《众声喧哗》             Cacophonie ambiante

                                            (recueil de nouvelles)

2015        《匿名》                   Incognito

       


      

Traductions en français :

       

Aux éditions Bleu de Chine :

Amère jeunesse, traduit par Eric Jacquemin, janvier 2004. 

Aux éditions Philippe Picquier : 

 

Affiche du film « Everlasting regret »

Les lumières de Hong Kong, traduit par Denis Bénéjam, 2001.

Le chant des regrets éternels, traduit par Yvonne André et Stéphane Lévêque, février 2006.

Amour dans une petite ville, traduit par Yvonne André, août 2007.

Amour dans une vallée enchantée, traduit par Yvonne André, octobre 2008

Amour sur une montagne dénudée, traduit par Stéphane Lévêque, mai 2008

Le plus clair de la lune, traduit par Yvonne André, janvier 2013

      


      

Œuvres adaptées au cinéma :

      

1981 « Notre petite cour » (《我们的小院》) de Tian Zhuangzhuang (court métrage en noir et blanc) adapté de la nouvelle « Life in a small courtyard »

Cf Memoirs from the Beijing Film Academy, p. 126-131

2005 « Everlasting regret » (长恨歌) de Stanley Kwan (关锦鹏)

Première mondiale le 8 septembre 2005 à la Mostra de Venise (Prix Open).

Sur ce film, voir :
www.chinesemovies.com.fr/films_Guan_St_Kwan_

Everlasting_Regret.htm

2005 « Minnie » (《米尼》) de Chen Miao (陈苗)

      

 

Affiche du film « Minnie »


      

A lire en complément :

      

Avec « Incognito », Wang Anyi pousse le roman vers l’abstraction    

 

La femme à Shanghai hier et aujourd’hui contée par la romancière Wang Anyi

      

« Histoire de mon oncle » (《叔叔的故事》)- chapitre final

      

 « Je ne suis pas comme Zhang Ailing » (《我不像张爱玲》)

          

        

      

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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