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Le 6ème prix Hongloumeng décerné à Yan Lianke pour son roman « Death of the Sun »

par Brigitte Duzan, 22 juillet 2016

 

Créé en 2006 par l’Université Baptiste de Hong Kong pour distinguer les meilleurs romans écrits en langue chinoise [1], le prix Hongloumeng, ou prix du Rêve dans le pavillon rouge (红楼梦奖:世界华文长篇小说奖”) a été décerné, pour l’année 2016, à Yan Lianke (阎连科) pour son roman Rixi (《日熄》) dont le titre a été provisoirement traduit en anglais par « Death of the Sun ».

 

Paru fin décembre 2015 aux éditions Rye Field (麦田出版社), à Taiwan, ce roman est annoncé par son auteur comme un tournant dans son œuvre, marqué par l’abandon de la grande narration historique et une recherche stylistique visant à trouver le mode d’expression le plus approprié à cette nouvelle forme narrative.

 

Somnambules dans l’obscurité

 

Un monde somnambule

 

Rìxī / Death of the Sun

  

L’histoire est celle d’un petit village de montagne qui, un soir d’août caniculaire, la nuit tombée, devient somnambule, comme sous l’effet d’une épidémie. Le somnambulisme est au départ mode de survie, mais il devient vite une allégorie du monde réel, de l’effondrement des valeurs et de l’ordre moral ; libérés des contraintes morales et sociales léguées par la tradition, les somnambules commencent à faire ce dont ils rêvaient mais n’ont jamais osé faire : ils volent et tuent sans vergogne.

 

Dans le désordre général, ils espèrent que tout cela n’est qu’un cauchemar qui va s’achever quand le soleil va se lever et qu’il va faire jour. Mais le jour n’est pas plus clair que la nuit. En fait les somnambules semblent être plongés dans une nuit sans fin, comme le suggère la structure même du récit, articulé en douze chapitres parcourant les « veilles » (gēng), qui étaient autrefois la manière de compter les heures la nuit ; le récit commence avec la 1ère des cinq veilles de nuit (yīgēng 一更), entre 19 et 21 heures, mais le chapitre neuf est intitulé « après la (dernière) veille (更后), et le dixième « plus de veille » (无更).

 

Il semble donc bien que l’on soit désormais hors du temps, et qu’il n’y ait pas d’échappatoire à cet état de somnambulisme délétère. On ne peut espérer la salvation classique de la fin des temps.

 

Une narration en miroir

 

L’originalité du roman tient en grande partie à son mode narratif. L’histoire est contée par un jeune villageois de quatorze ans, Li Niannian (李念念), dont la famille tient un magasin qui offre des services funéraires (冥店).

 

Il est le voisin d’un écrivain nommé Yanba (阎伯) [2], qui est évidemment un double de Yan Lianke, mais qui est à court d’inspiration et n’arrive plus à écrire ; alors le jeune Niannian invoque tous les esprits du monde pour qu’ils lui viennent en aide et qu’il puisse finir son roman, intitulé « Une nuit pour les hommes » (《人的夜》). Mais c’est une tache sans fin comme cette nuit est sans fin.

 

C’est un récit à tiroirs autant qu’en miroir, qui a été d’autant plus difficile à écrire qu’il représente, de la part de Yan Lianke, une volonté initiale de rompre avec la grande tradition narrative qui est celle de sa génération.

 

Du mythoréalisme à l’hypnoréalisme

 

Fin de la narration historique

 

Yan Lianke dit avoir révisé son manuscrit une bonne dizaine de fois pour trouver le ton juste, le mode d’expression qui convienne à ce qu’il a conçu dès le départ comme une œuvre de rupture et de forme expérimentale : rupture avec la grande narration historique qui est la forme traditionnelle du grand roman chinois de la période contemporaine, et recherche d’une narration différente, plus près du réel, pour la remplacer.

 

Le récit lui a été inspiré très concrètement par ses souvenirs d’enfance. Il a expliqué que, quand il était petit, dans son village, il a souvent vu des phénomènes de somnambulisme. L’été, quand il faisait très chaud, que les moissons étaient terminées, les villageois dormaient parfois sur l’aire de battage, et il y en avait régulièrement qui étaient somnambules ; on les tapait pour les réveiller, dit-il. Dans « Les jours, les mois, les années » (《年月日》), l’un des récits, d’ailleurs, est l’histoire d’un vieil homme somnambule.

 

Ce n’est donc pas une invention fortuite. Quand Yan Lianke a décidé de se libérer de la narration historique, et a cherché quelque chose pour remplacer l’Histoire, il pensé au somnambulisme. La soumission des esprits à l’Histoire en Chine – à travers les codes, la morale et autres - est quelque chose de très profond et d’insidieux, qui bride la créativité. Dans l’état de somnambulisme, les gens en sont libérés, et ils peuvent réaliser tout ce qu’ils veulent, que ce soit bien ou pas.

 

L’hypnoréalisme comme uchronie

 

Cette idée a donc amorcé un récit fondé non plus sur l’Histoire, mais sur une fresque allégorique du quotidien. « Les chroniques de Zhalie » (《炸裂志》) amorçait déjà ce tournant, et le début d’une autre narration, sur de nouvelles bases, où la satire socio-politique se fait allégorie, en quelque sorte, pour remplacer la fresque historique.

 

« Death of the Sun » est - dans son principe - une histoire très simple qui se passe une nuit [3], dans un village, avec peu de personnages : une dizaine tout au plus, outre Li Niannian et sa famille qui en sont le centre. Il n’y a aucun souvenir, aucun flashback, qui puisse introduire, indirectement, un élément d’histoire.

 

Yan Lianke, il est vrai, ne peut s’empêcher de revenir à l’Histoire, mais ce sont plutôt ses personnages qui ne peuvent s’en détacher, comme s’ils étaient formatés par l’Histoire jusque dans leur inconscient. Dans son roman, l’un des villageois amorce une révolte calquée sur celle du célèbre rebelle paysan de la fin des Ming Li Zicheng (李自成), en se proclamant à sa suite « Roi intrépide » - ou Roi vagabond selon les interprétations (Chuǎngwáng 闯王).On nage en plein délire, en fait, dans ce roman, le somnambulisme ayant supprimé toute restreinte et toute contrainte.

 

Coucher de soleil en été

 

Parallèlement à la narration historique, Yan Lianke a abandonné le mythoréalisme (神实主义) des « Chroniques de Zhalie » comme mode narratif. Avec « Death of the Sun », on peut parler d’hypnoréalisme, un récit somnambulique aux confins du réel, ou qui le transcende en considérant la réalité à distance, comme on le ferait du royaume des morts.

 

En même temps, « Death of Sun » semble faire un clin d’œil à son premier roman, en 1994 : « Coucher de soleil d’été » (夏日落), comme s’il avait réussi, en amorçant une nouvelle phase narrative, à revenir à ses sources. Il est significatif que le prix Hongloumeng ait couronné ce roman, c’est une reconnaissance.

 

Tout le problème va être maintenant de poursuivre au-delà de « Death of the Sun ». Yan Lianke dit avoir la tête pleine

d’idées de récits, mais il lui faut trouver le meilleur mode d’expression pour les dire. 

 

 


[1] Il a été décerné jusqu’ici, tous les deux ans, à des romans écrits par des auteurs de Chine continentale, Hong Kong et Taiwan, mais vise à récompenser, plus généralement, « les meilleurs romans écrits en langue chinoise dans le monde » (“红楼梦奖:世界华文长篇小说奖”). En 2014, le prix précédent a été décerné à Wong Bik-wan (黄碧云) pour son roman « Children of Darkness » (《烈佬傳》). Elle était membre du jury cette année.

[2] Ou Yánbó, oncle Yan, Sachant que, ici, le caractère yán () prend une connotation particulière puisqu’il s’agit de celui qui sert à désigner Yama, le dieu de la mort dans l’hindouisme et le bouddhisme.

[3] Dans sa préface au roman, Carlos Rojas l’a en ce sens rapproché du chef-d’œuvre de James Joyce, « Ulysses », publié à Paris en 1922, qui se passe en une seule journée. On peut étendre le parallèle au personnage de Stephen Dedalus, anti-héros et alter ego littéraire de Joyce, qui, dans le second chapitre, proclame que « l’histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller » (History is a nightmare from which I’m trying to awake). Carlos Rojas fait aussi le parallèle avec la préface de « L’appel aux armes » (《呐喊》), datée de la même année, où Lu Xun (鲁迅) se demande si l’on doit éveiller les gens endormis dans une maison de fer…. Autres somnambules, en quelque sorte.

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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