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Wang Zengqi 汪曾祺

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 10 novembre 2010

     

Wang Zengqi (汪曾祺)

 

Lorsqu’on évoque le nom de Wang Zengqi (汪曾祺), c’est très souvent en liaison avec celui de Shen Congwen (沈从文) dont il fut l’élève et le disciple, et avec lequel il partage, il est vrai, beaucoup de points communs, mais deux en particulier : outre une prédilection pour la forme courte de la nouvelle, un regard nostalgique sur le passé rural, le leur et celui de la Chine, idyllique pour l’un, plus réaliste pour l’autre.

   

Wang Zengqi est cependant d’une autre génération, et cela même suffit dès l’abord à le différencier de son illustre prédécesseur en lui conférant une place à part dans l’histoire de la littérature chinoise. On a fait de lui le père de la littérature de « recherche des racines » (寻根文学) des années 1980. Lui-même s’en est défendu ; son importance, de toute façon, va bien au-delà de tout courant littéraire. Wang Zengqi a redonné vie à la langue et replongé aux sources de la culture chinoises. Il fait figure de descendant des lettrés d’antan.

   

1920-1946 : Années de formation

   

Enfant d’une famille traditionnelle du Jiangsu

  

Wang Zengqi est né le 5 mars 1920 : le 15 de la première lune selon le calendrier lunaire, jour de la Fête des Lanternes, qui, dit-on, porte bonheur. Et il est né à Gaoyou, au centre de la province du Jiangsu  (江苏高邮), en bordure du lac du même nom et du Grand Canal : un pays sillonné de canaux, où l’eau est omniprésente, comme dans ses nouvelles.

    

Il est originaire d’une famille de propriétaires fonciers. Chez lui, a-t-il raconté dans son « Auto-présentation de famille » (1), tout était vieux et sombre, sauf les trois pièces principales

 

Le Grand Canal à Gaoyou

dont les fenêtres étaient vitrées, les autres étant obturées par le papier blanc traditionnel. Son grand-père avait obtenu le titre de bágòng  (拔贡) aux examens impériaux, ce qui dénotait au moins une grand maîtrise des « cinq études » et des « essais en huit parties » (2). Pourtant, le grand-père se contentait de gérer, outre ses domaines, deux pharmacies et un magasin de tissus. Mais il apprit à son petit-fils préféré à lire les Entretiens de Confucius, lui enseigna les premiers rudiments de l’art de l’ « essai en huit parties », et lui donna des modèles de calligraphie à étudier.

  

Gaoyou, le temple Zhenguo, au bord du Grand Canal

 

Sa mère était aussi originaire d’une grande famille du district. Atteinte de tuberculose, cependant, elle vivait isolée dans une pièce latérale, et Wang Zengqi ne la vit jamais ; il ne la connut que par son portrait posthume, et par des feuilles de calligraphie qu’il trouva un jour dans le cabinet de peinture de son père, écrites d’un style gracieux qui dénotait un bon niveau

d’instruction.

   

Wang Zengqi avait surtout une grande admiration pour son père qu’il a décrit comme un dilettante à l’ancienne, doté des talents

typiques du lettré – gravure de sceau, calligraphie et peinture, plus la pratique de plusieurs instruments de musique – mais aussi gymnaste et spécialiste d’arts martiaux. Il avait son propre studio de peinture et on venait lui commander des œuvres, qu’il exécutait avec désinvolture quand il y pensait.

   

Etudes tout aussi traditionnelles

   

Wang Zengqi a fait ses études primaires et secondaires à Gaoyou même, d’abord dans une petite école à côté du temple bouddhiste local dont elle était au départ partie intégrante.

L’école secondaire du premier cycle, elle, était à

l’origine un temple taoïste dont elle conservait divers bâtiments, dont un pavillon avec la statue de l’immortel Lü Dongbin (吕洞宾). Elle était située près de la porte Est, à l’extérieur de laquelle se trouvait le lieu d’exécution des criminels, mais le chemin que prenait Wang Zengqi pour rentrer chez lui était dans un

 

La vieille ville de Gaoyou

paysage champêtre paisible de champs de blé, avec des saules pleureurs au bord de l’eau.

  

Si l’enseignement était encore très traditionnel, il n’en fut pas de même dans le second cycle qui privilégiait les disciplines modernes, mathématiques, physique et chimie, au détriment de la langue et des classiques. Mais Wang Zengqi s’était acheté une collection de poèmes ci qu’il étudiait en dehors des cours, en recopiant les plus beaux de la dynastie des Song : des poèmes qui expriment très souvent la tristesse ressentie au moment d’un départ, ou à l’évocation d’une séparation, tristesse dont il s’est ensuite souvenu en écrivant certaines de ses nouvelles et qui transparaît donc en filigrane quand on les lit.

   

Transition : approche des forces japonaises

   

A la fin de sa deuxième année de lycée, après la chute de Shanghai, puis celle de Nankin en décembre 1937, les Japonais menaçaient d’envahir la zone immédiatement au nord du Yangzi où se trouvait Gaoyou. Devant la menace, son grand-père et son père partirent avec lui se réfugier dans un petit temple de bonzesses d’un village assez éloigné où ils restèrent six mois. Ce fut une période studieuse car il préparait l’entrée à l’université, mais ce fut en outre l’expérience qui lui servit par la suite pour écrire sa nouvelle « Initiation d’un jeune bonze ».

   

Par ailleurs, en dehors de ses manuels scolaires, il n’avait que deux livres, mais ils furent déterminants pour sa future carrière : l’un était un recueil de nouvelles choisies de Shen Congwen, l’autre les « Récits d’un chasseur » de Tourguéniev, deux auteurs qui eurent une profonde influence sur son style, le premier surtout.

   

Années de guerre à Kunming et premières nouvelles

   

En 1939, il partit finalement, via Hong Kong et le Vietnam, pour Kunming, au Yunnan, qui était devenue le plus grand centre universitaire de Chine : les trois universités les plus prestigieuses, Beijing, Qinghua et Nankai, avaient été transférées au début de la guerre à Changsha où, le 25 octobre 1967, elles avaient créé une unité commune provisoire ; avec la progression de la guerre, elles furent finalement transférées à Kunming où, le 4 mai 1938, elles formalisèrent leur union, donnant naissance à l’Université unie du Sud-Ouest (西南联合大学 ou 西南联大)qui continua à fonctionner pendant toute la guerre.

    

C’était là que Wang Zengqi voulait continuer ses études. Or, il fut atteint d’une crise de paludisme en arrivant, et dut être hospitalisé. C’est à peine remis qu’il alla passer l’examen d’entrée, mais il fut quand même admis dans le département de littérature chinoise, où enseignait alors Shen Congwen.

 

Kunming en 1940

  

 l’Université unie du Sud-Ouest (西南联合大学 ou 西南联大)

 

Si Wang Zengqi ne se montra pas très assidu aux cours de théorie ou de philologie qui ne l’intéressaient pas beaucoup, en revanche, il ne manqua pas un seul des trois cours que donnait

l’écrivain : histoire du roman,  composition et création littéraire. Dans son « Auto-présentation de famille », il dit tranquillement que Shen Congwen

l’appréciait beaucoup, car il était l’un de ses élèves les plus brillants. Ce qui était certainement vrai.

   

En revanche, dit-il, Shen Congwen n’était pas pédagogue : il parlait avec un fort accent du Hunan, ce qui le rendait difficile à comprendre pour certains, et parlait sans plan préétabli, et sans manuels. Mais son cours de pratique de la création littéraire donna beaucoup à méditer à son jeune élève. Shen Congwen ne résidait pas à Kunming, mais à quelques kilomètres de là, à Chenggong (呈贡), et ne venait à Kunming que deux ou trois jours par semaine, pour donner ses cours. Wang Zengqi en profitait pour lui emprunter des livres, ou lui en rendre, et l’accompagnait un peu partout, faire des courses ou prendre un bol de nouilles à côté de chez lui. (3)

   

Wang Zengqi, cependant, passait le plus gros de son temps à lire des traductions d’auteurs étrangers, qui influencèrent ses premières nouvelles, publiées dès 1940. C’était l’époque où Gide et Sartre étaient en vogue parmi les étudiants ; mais Tchekhov et l’écrivain espagnol Azorin l’influencèrent aussi, ainsi, bien sûr que Virginia Woolf dont il utilisa la technique du « flux de conscience » dans deux de ses premières nouvelles : « La sonnerie d’une école primaire » (小学校的钟声》), qu’il termina en avril 1944, et « La vengeance » (《复仇》), publiée à Shanghai en 1945.

    

Ces deux nouvelles furent écrites alors que, sorti de l’université, il avait été engagé dans un collège près de Kunming où il travailla deux ans ; puis il partit pour Shanghai, au début de l’automne 1946, où  il y resta encore deux ans, en enseignant dans une école privée. C’est pendant cette période qu’il écrivit les nouvelles publiées dans le recueil « Rencontres » (《邂逅集》).

   

1948-1978 : rédacteur et dramaturge

   

Activité éditoriale et débuts de librettiste d’opéra

    

Début 1948, il quitte Shanghai pour ce qui est encore Beiping, où il passe six mois à chercher un travail avant d’obtenir un poste au Musée du Palais impérial. Mais, à la libération de la capitale, toujours selon son « auto-présentation », il s’enrôle dans la Quatrième Armée de route, en pensant pouvoir prendre part à la campagne du sud comme expérience vécue en vue de retombées littéraires ; il doit cependant s’arrêter à Wuhan pour participer à la reprise en main et à la réorganisation des organismes culturels et éducatifs ; il est nommé directeur adjoint d’un lycée de jeunes filles. Il est de retour à Pékin un an plus tard, en 1950 ; il travaille d’abord à l’Association des écrivains de la ville, avant d’être muté, en 1954, à l’Institut de recherches sur la littérature et l’art populaires de Chine.

  

En même temps, et jusqu’en 1958, il travaille à la rédaction de diverses revues littéraires et artistiques, et surtout « Littérature de Pékin » (北京文学), créée le 10 septembre 1950 sous le nom de « Littérature et arts de Pékin » (北京文艺), avec Lao She comme rédacteur en chef ; il en est nommé directeur de la rédaction. Moins d’un an plus tard, le titre disparaît et toute l’équipe est affectée à la nouvelle revue « Histoires et chants » (说说唱唱), lancée en janvier 1950, dont la direction est confiée

à Zhao Shuli (赵树理)(4). Celui-ci restera un ami indéfectible de Wang Zengqi qui le défendra plus tard contre ses détracteurs en le louant comme véritable écrivain populaire.

  

En 1956, il se lance dans une nouvelle aventure littéraire : il écrit le livret d’un opéra de Pékin, « La réussite à l’examen impérial de Fan Jin »

(《范进中举》). Il s’agit de l’adaptation d’un passage célèbre d’un grand classique du 18ème siècle considéré comme le premier roman de réalisme satirique dans la littérature chinoise :« Histoire de la forêt des lettrés » ou « Chronique indiscrète des mandarins »

 

 

« La réussite à l’examen impérial de Fan Jin »

(《范进中举》)

(《儒林外史》)  de Wu Jingzi (吴敬梓). Fan Jin est un pauvre lettré qui a passé toute sa vie à préparer les examens impériaux ; quand il réussit finalement au niveau provincial et obtient le titre de Juren (举人), il devient fou. Le sujet était, dans le contexte des premières années de la République populaire, une satire du système « féodal » qui menait le peuple à la déchéance morale et à la folie.

  

1958 : condamné comme droitier

   

Wang Zengqi était une cible de choix pour les meneurs de la campagne anti-droitiers (反右派运动), lancée dès  l’été 1957, à la suite de la campagne des Cent Fleurs, pour stopper net un mouvement qui avait dégénéré en une critique incontrôlable du Parti. Il fit partie des quelque 400 000 droitiers envoyés en camp de travail. Mais son sort ne fut pas trop sévère, comparé à celui de nombre d’intellectuels dont la libération et la réhabilitation ne furent prononcées qu’après la mort de Mao, et souvent après la leur (5).

   

Il fut envoyé dans un centre de recherche agronomique « au-delà de la Grande Muraille », à Zhangjiakou (张家口), dans le Hebei. Il y est resté près de quatre ans, travaillant avec les ouvriers agricoles du centre, partageant leur vie, jusqu’à leur kang, et leurs poux. Il en tirera une expérience de la campagne qu’il utilisera en particulier pour écrire les nouvelles pour enfants du recueil paru en 1963 : « Une soirée dans l’enclos à moutons » (《羊舍的夜晚》).

   

1962 : dramaturge à Pékin

    

Shajiabang, le marais

 

Au début de 1962, il est renvoyé à Pékin, et affecté au poste de dramaturge de la Compagnie d’opéra de Pékin (北京市京剧团). Depuis les débuts de la République populaire, l’opéra, comme forme d’expression populaire idéale comme vecteur idéologique, faisait l’objet d’une active campagne de promotion gouvernementale, en particulier sous forme de films d’opéra. A partir de 1962, quand, à l’issue de l’échec du Grand Bond en avant, Mao fut écarté du pouvoir, Jiang Qing en profita pour accroître son influence sur lui,

en particulier dans le domaine artistique. Elle s’intéressa alors tout particulièrement à la réforme de

l’opéra de Pékin.

  

En 1963, après avoir vu l’opéra « Shajiabang » (《沙家浜》) dans sa forme huju (沪剧), c’est-à-dire opéra de Shanghai, elle décida de le faire adapter en opéra de Pékin. Il deviendra ensuite l’un des huit opéras modèles (ou yàngbǎnxì  样板戏), seules œuvres autorisées pendant la Révolution culturelle. Elle créa une petite équipe de quatre personnes pour travailler sur le livret, sous la direction de Wang Zengqi ; il donna au livret un vernis littéraire, contrairement à la tradition qui veut que le texte soit un simple faire valoir pour le jeu des acteurs.

  

L’histoire se déroule pendant la guerre contre le Japon, à l’automne 1939, et l’action se situe dans le Jiangsu, dans la petite ville de Shajiabang (沙家浜), près du lac Yangcheng (阳澄湖), dans une zone marécageuse parcourue de canaux bordés de roseaux, devenue centre de résistance de la Nouvelle Quatrième Armée.  L’instructeur politique Guo Jianguang (郭建光) et sept autres soldats blessés et malades sont soignés dans la ville, mais doivent se réfugier dans les marais pour échapper aux forces japonaises. Après trois

 

Shajiabang, sœur Aqing dans l’opéra

jours de combat, Shajiabang est pratiquement détruite, mais les soldats de Guo, aidés par la milice de la sœur Aqing (阿庆嫂), viennent à bout de l’ennemi.

  

L’opéra fut interprété, sous le titre « Etincelles (ou braises) dans les roseaux » (《芦荡火种》), à la convention nationale qui eut lieu pendant l’été 1964 dans la capitale et où devaient être présentés les ‘opéras de Pékin sur des sujets modernes’, préfigurant les futurs yangbanxi. Mao Zedong, qui y assistait, trouva que les actes de bravoure des soldats et les rapports entre l’armée et les civils devaient être plus explicites, et que le titre devait être changé : il y a de l’eau partout dans les roseaux, dit-il, comment les étincelles de la révolution pourraient-elles les enflammer ? Il suggéra d’appeler l’opéra du nom de l’endroit où se situe l’action, comme cela se faisait couramment. Les aspects militaires de l’opéra furent développés au détriment du personnage de sœur Aqing, en augmentant les passages acrobatiques. (6)

   

« Azalea Mountain » (杜鹃山dùjuānshān)

 

Wang Zengqi participa aussi, toujours en 1963, à la rédaction d’un autre livret d’opéra, à partir d’une pièce de théâtre, « Azalea Mountain » (杜鹃山 dùjuānshān), puis à sa révision en 1968, l’opéra ayant été retiré du répertoire pour des raisons politiques. Il fut à nouveau nommé au poste de dramaturge lorsque fut créé le Théâtre de l’Opéra de Pékin, par fusion de deux troupes, en 1979.

   

Chose que l’on dit peu, il a quand même passé deux ans de travail manuel pendant la Révolution culturelle. Il recommença à écrire en 1978. C’est

alors qu’il écrivit ses plus belles œuvres, et les plus représentatives, après un court intermède en

1987-89, période pendant laquelle il publia essentiellement des notes de voyage sur le Yunnan, et quelques histoires jugées « sures » dans le climat de l’époque.

   

1978-1998 : création littéraire

    

Wang Zengqi est un auteur exclusif de nouvelles et d’essais. Il n’a jamais écrit de romans. Cette attention a la forme courte lui a permis de se concentrer sur les problèmes pour lui les plus importants : les problèmes de langage. A un moment où la littérature devint le lieu privilégié des dénonciations des abus et atrocités commises pendant la période précédente, Wang Zengqi fit entendre une voix totalement différente, en choisissant une approche culturelle, ancrée dans la tradition et ses souvenirs personnels.

   

Principales nouvelles 

  

Ses plus importantes nouvelles ont été traduites en français, dont « L’initation d’un jeune bonze » (《受戒》), la « Chronique de Danao » (《大淖记事》), couronnée du prix de la meilleure nouvelle en 1981, et « Les trois amis de l’hiver » (岁寒三友》) sont sans doute les plus connues.

   

La première est touchante dans sa simplicité : un jeune garçon qui a été destiné à devenir moine par nécessité alimentaire suit sans se poser de questions le chemin qui lui a été tracé, mais accepte tout aussi naturellement l’offre de mariage que lui fait celle qui fut sa compagne de jeux dans son enfance.

  

La seconde retrace les aventures d’un jeune ferblantier, Shiyizi (十一子, le 11ème fils), battu par un soldat qui convoite sa fiancée, mais soutenu par l’ensemble des ferblantiers du village qui organisent une manifestation

 

« L’initation d’un jeune bonze » (《受戒》)

pour en faire chasser le soldat. Elle est beaucoup mieux construite, autour d’un amour romantique qui

  

« Chronique de Danao » (《大淖记事》)

 

se résout grâce à la solidarité collective. Le récit est introduit par trois longues séquences purement descriptives, qui dépeignent la ville et les paysages alentour, la population et ses coutumes, et forment tout un contexte culturel qui sous-tend le récit lui-même en lui donnant toute sa signification.

  

C’est la troisième, cependant, qui révèle tout l’art de la composition et de la narration de Wang Zengqi : « Les trois amis de l’hiver ». Elle est construite en trois séquences parallèles décrivant trois amis, l’un qui vend des pétards, le second qui tient une mercerie et le troisième qui se passionne pour les criquets ; quand deux des trois se retrouveront ruinés, le troisième, enrichi, viendra les sauver de la misère, la séquence finale réunissant à la fois les trois personnages et les trois fils du récit. C’est en même temps un témoignage sur la vie populaire décrite de façon très réaliste, et une profession de foi en l’humanisme foncier de la culture chinoise.

  

Tout l’art de Wang Zengqi se révèle dans ces trois récits.

   

La littérature comme lieu de mémoire

   

Si certaines de ses premières nouvelles ont été influencées par des techniques narratives occidentales, Wang Zengqi les a par la suite désavouées. De la même manière, il s’est dissocié de l’éphémère littérature « des cicatrices » apparue aux lendemains de la Révolution culturelle. Son propos a très tôt été d’associer création littéraire moderne et culture traditionnelle chinoise.

   

On peut lire son œuvre comme une recréation moderne, après Shen Congwen, de la « littérature du terroir » (乡土文学), fondée sur une vision personnelle du « pays natal » (故乡) remontant des souvenirs du passé, ce qui peut, en un certain sens, en faire un précurseur de la littérature « de recherche des racines » des années 1980, ou simplement un inspirateur de ce mouvement et de ses tentatives de recréation des fondements d’une mémoire collective.

   

Les nouvelles de Wang Zengqi offrent le cadre culturel de cette recréation à travers l’évocation des fêtes et traditions, des activités artisanales, des rites religieux, et des gestes quotidiens du petit peuple au centre de ses récits : une esthétique de la beauté ordinaire, a-t-on dit (“凡人小事”之美), où l’on peut voir un courant précurseur du néoréalisme de la fin des années 1980.

   

Tout ce qu’il décrit est ce qu’il a vécu et dont il se souvient, et c’est ce qui donne la qualité

d’authenticité de ses récits. En même temps, ils sont empreints de la douceur des paysages lacustres du Jiangsu, et de l’humanité de la pensée chinoise la plus ancienne.

   

Construction

   

On retrouve chez Wang Zengqi l’élève de Shen Congwen, qui conseillait de ‘coller’ à ses personnages.

C’est une phrase qui revenait souvent dans la bouche de Shen Congwen quand il enseignait à Kunming, et qui laissait son auditoire dans l’embarras. Wang Zenqi comprit qu’il s’agissait de s’identifier aux personnages créés,  d’adopter leur point de vue en écrivant leur histoire et leurs propos, de partager leurs joies et leurs peines, la description de la nature et des paysages devant elle-même créer le cadre de leur existence, et donc en faisant partie intégrante.

   

Dans les nouvelles de Wang Zengqi, les personnages sont ainsi au centre des récits, même si leur description est parfois indirecte, comme dans « Chronique de Danao », par exemple, où ils sont dépeints à travers les réactions de leur entourage. La description du paysage, quant à elle, n’est pas neutre, elle s’harmonise avec l’esprit des personnages.

       

Comme Shen Congwen, Wang Zengqi adopte la méthode du ‘narrateur omniscient’, propre à la narration traditionnelle chinoise, mais, des deux, Wang Zengqi est celui qui colle le plus à l’élégance classique dans ses descriptions et dialogues. Ses phrases sont courtes et précises, et ses récits soigneusement planifiés ; il adopte un thème unique, et le structure le plus souvent en trois parties, chose que Shen Congwen n’a réalisé qu’à partir des années 1930.

   

La structure, cependant, n’était pas sa préoccupation essentielle. Il a dit détester les nouvelles de Maupassant ou celles d’O. Henry, parce qu’on sentait trop à son gré les efforts réalisés pour les structurer. Il préférait le modèle de Su Shi (7) qui disait que la plume doit courir sur le papier aussi légère qu’un nuage et aussi fluide que l’eau, se déplaçant et s’arrêtant naturellement, au gré de son bon plaisir.

   

Wang Zengqi était beaucoup plus préoccupé par le langage.

   

Langage

  

S’il a déclaré s’intéresser avant tout au langage,

c’est parce qu’il implique un tempérament et une pensée, parce qu’il est un élément de culture. Il a comparé la beauté de la langue à l’art du célèbre calligraphe du 4ème siècle Wang Xizhi (王羲之: ses caractères, a dit l’un de ses admirateurs,

n’étant pas de même taille, ressemblent à des

grands-pères se promenant avec leurs

petits-enfants, les uns et les autres se regardant avec une mutuelle affection. Il signifiait par là que la langue est un tout organique, un arbre où la sève irrigue et le tronc et les branches.

   

En outre, il pensait qu’il fallait donner une marge

 

Calligraphie de Wang Xizhi

de réflexion au lecteur, lui permettre de réfléchir et de compléter le récit en fonction de ses propres idées, selon le principe classique de la peinture traditionnelle chinoise : donner autant d’importance

au « blanc » qu’au noir, principe également valable en poésie (8). En littérature, l’art du « blanc », ou du vide, était pour lui tout aussi important, ce qui, en pratique, revenait à dire : il faut éviter de dire ce

qu’on peut éviter de dire, ce qui permet d’exprimer beaucoup en peu de mots.

   

Wang Zengqi a contribué à redonner vie à la langue chinoise après les années de langue de bois de la période maoïste. Sa préoccupation pour une langue sobre, riche et suggestive s’est doublée, enfin,

d’une tentative de brouiller les distinctions entre les genres littéraires traditionnels que sont la nouvelle et le sanwen (散文), genre entre le récit et l’essai dont l’écriture est plus souple. C’est un art très

subtil, qu’Annie Curien a ainsi résumé :

    

« Wang Zengqi passe pour un descendant des lettrés… Dès la fin des années 1970, il réclame dans des articles et pratique dans ses nouvelles une écriture pure, débarrassée des clichés de la langue de bois, sobre et imagée, suggestive et riche, qui renoue avec un mode de récits à

l’ancienne : art de la concision et de la composition où les séquences sont juxtaposées au moyen de blancs donnant sens aux séquences avoisinantes…

Il a su insuffler souplesse et force d’évocation à la langue romanesque dans ses nouvelles

qu’on a pu qualifier de picturales tant elles sont colorées… Ses nouvelles se lisent comme on découvre des tableaux chinois. » (9)

  

Quand il est décédé, en 1997, cela faisait plus de dix ans qu’on l’appelait en Chine « le vieil écrivain », lui reconnaissant ainsi implicitement un rang de patriarche des lettres chinoises.

  

   

Notes

(1) Premier texte du recueil « Initiation d’un jeune bonze », Panda 1989. Il y explique qu’une

« auto-présentation de famille » désigne, dans l’opéra de Pékin, le monologue accompagnant l’entrée en scène d’un personnage, dans lequel il raconte les faits marquants de sa vie, ses dernières aventures et ses prochaines intentions. Ce texte donne une foule de détails et d’anecdotes sur sa vie, sa carrière et ses idées.

(2) Le titre de 拔贡 bágòng (parfois écrit 八贡) était le troisième niveau après ceux de 秀才 xiùcái et 举人 jùrén ; l’examen avait lieu tous les douze ans. Les disciplines au programme étaient les « cinq études » (五学 : stratégie militaire, droit, fiscalité, agriculture et géographie) et l’épreuve principale était le fameux « essai en huit parties » (八股文) qui devait montrer une parfaite maîtrise de la langue et des grands classiques, avec des règles strictes concernant le nombre de phrases et de caractères à utiliser dans chaque partie.

(3) Voir ses souvenirs à ce sujet, écrits en 1986 : « Shen Congwen à l’Université unie du Sud-Ouest » (沈从文先生在西南联大)

(4) Voir l’article La revue « La Littérature de Pékin » fête son soixantième anniversaire

(5) Et il y a pire encore, comme le montre le dernier film de Wang Bing, présenté début septembre au festival de Venise : voir

http://cinemachinois.blogs.allocine.fr/cinemachinois-281878-surprise_de_la_mostra_de_venise_2010__un_film_de_wang_bing_.htm

(6) Extrait de l’opéra :

 

 

(7) Su Shi (苏轼) ou Su Dongpo (苏东坡), célèbre écrivain, poète et homme d’Etat de la dynastie des Song (1037-1101).

(8) Voir « Vide et du plein » de François Cheng, éditions du Seuil, 1979.

(9) « Littérature chinoise: le passé et l'écriture contemporaine : regards croisés », d’Annie Curien et Jin Siyan, éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris 2001.

La couverture est ornée d’une calligraphie significative : « Il n’est pas d’hier qui ne tire son origine du présent ».

   


   

Traductions en français :

- « Initiation d’un jeune bonze », recueil de onze nouvelles plus son « autoprésentation de famille », Panda, 1989

-  « Les trois amis de l’hiver », trad. Annie Curien, Philippe Picqier, 1998.

Recueil de ses trois nouvelles les plus connues : « Initiation d’un jeune bonze » (《受戒》), traduit ici par « Ordination », « Chronique de Danao » (《大淖记事》) et « Les trois amis de l’hiver » (岁寒三友》).

   

Essai « Création romanesque et appréciation du beau » :

Dans  « Lettres en Chine », collectif, éd. Annie Curien, Bleu de Chine 1996

Communication réalisée lors de la rencontre, organisée par Annie Curien, entre dix écrivains chinois et deux écrivains français à Pékin en juin 1994.

    


  

Edition bilingue chinois-anglais :

   

« Selected Stories by Wang Zengqi », Foreign Languages Teaching and Research Press, janvier 1999.

Recueil de sept nouvelles :

- Special Gift  (《异秉》)
- The Love Story of a Young Monk (soit : Initiation d’un jeune bonze《受戒》)
- Little Hands Chen  (《陈小手》)
- A Tale of Big Nur (soit : Chronique de Danao  《大淖记事》)        
- Pi Fengsan the House-Stretcher  (《皮凤三楦房子》)
- Eight Thousand Cash  (《八千岁》)       
- The Dew  (《露水》)
 

   

Notons par ailleurs que Wang Zengqi a écrit de très courtes nouvelles, autour de mille caractères, un genre en soi qu’on appelle xiǎo xiǎoshuō (小小说) et qui est aujourd’hui en train de se développer avec

l’essor de la littérature sur internet. Il en est l’un des maîtres, avec Wang Meng, A Cheng, et autres.

   


  

A lire en complément :

   

Une nouvelle très courte (小小说):

« La queue »  尾巴

  

Deux extraits d’une nouvelle :
« Un soir dans la bergerie» (ou « Quatre enfants et une soirée »)

《羊舍一夕》(又名:《四个孩子和一个夜晚》)

  

Ses souvenirs de son professeur :

« Monsieur Shen Congwen à l’Université unie du Sud-Ouest » 沈从文先生在西南联大

   

   

   

 
 

 

 

 

     

 

 

 

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