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« S’ouvrent les portes de la ville » : souvenirs de Pékin, par le poète Bei Dao

par Brigitte Duzan, 25 juillet 2020

 

Les portes de Pékin, la ville de son enfance, s’étaient refermées sur Bei Dao (北岛) en 1989. Lors des événements de la place Tian’anmen, il se trouvait à un colloque littéraire à Berlin. Il avait affiché une position de plus en plus critique à l’égard du gouvernement chinois, jusqu’à ce que, en 1986, son recueil de poèmes « Rêve en plein jour » (Bairi meng 《白日梦》) soit interdit : c’était un cauchemar éveillé.

  

En 1989, il signe avec une trentaine d’autres intellectuels une lettre ouverte au gouvernement demandant la libération des prisonniers politiques, dont le combattant de la démocratie Wei Jingsheng (魏京生) arrêté en mars 1979 et condamné à quinze ans de prison [1]. Bei Dao n’est pas place Tian’anmen, mais ses poèmes circulent parmi les étudiants. Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit prié de rester où il était : il est condamné à l’exil ; sa femme, l’artiste peintre Shao Fei (邵飞) et sa petite fille Tian Tian (田田) ne sont pas autorisées à le rejoindre. Il verra sa fille à plusieurs reprises, au Danemark et en France, au début des années 1990 ; quant à Shao Fei, il la retrouvera en 1995 aux Etats-Unis.

 

Il lui faudra attendre bien plus longtemps pour revoir Pékin : ce n’est qu’en 2001 qu’il est autorisé à y retourner, pour rendre visite à son père malade. Quand il débarque, c’est le choc : la ville est méconnaissable. Il entreprend alors d’écrire un livre de souvenirs, pour rebâtir « son » Pékin en inversant le cours du temps et nier par là-même

 

Chengmen kai, réédition 2015

à Hong Kong

cette ville étrangère qui a perdu le charme qu’elle avait autrefois. Ce qu’il ouvre, ce sont les portes labyrinthiques de la mémoire et elles sont quelque peu rouillées. Il lui faudra près de dix ans pour venir à bout de son entreprise : le livre, Chengmen kai (《城门开》), est achevé en 2010, comme en fait foi la préface ; il est alors publié à Hong Kong [2] et réédité en juillet 2015.  

 

S’ouvrent les portes de la ville, 2020

 

Ces souvenirs nous arrivent aujourd’hui traduits en français par Chantal Chen-Andro, aux éditions Ypsilon, avec des photos inédites, tout un appareil de notes, une annexe et une postface de la traductrice. C’est un régal.

 

Le livre est en 18 chapitres, correspondant à une thématique en deux temps : neuf chapitres sur les souvenirs du quotidien, dans les années 1950-1960 essentiellement, et neuf chapitres plus précisément sur la ville, lieux et habitants, dont l‘histoire de la famille, s’achevant sur un portrait du père, comme un hommage post mortem.

 

Les souvenirs ne sont pas rédigés de manière chronologique mais thématique, comme si un mot suscitait soudain un déclic de la mémoire, et que les images arrivaient à flot. Mais elles se recoupent, se croisent, certaines répétées en prennent plus d’importance, plus de signification que d’autres. On perçoit le travail de mémoire, de reconstitution du passé, avec une précision telle dans les images que le récit prend vie dans l’imagination au fur et à mesure de la lecture.

 

1.       Pékin années 1950-1960 : atmosphère

 

Les souvenirs s’égrènent au fil des différents thèmes de la vie quotidienne, en commençant par trois chapitres nés de souvenirs visuels, auditifs et olfactifs :

Lumières et ombres [3] 光与影 – Odeurs 味儿 – Bruits  声音

 

Lumières d’abord : ce sont celles qui accueillent le voyageur de retour dans sa ville natale, en l’éblouissant – les lumières de la ville, entrant par les hublots de l’avion, font ressembler Pékin « à un immense stade illuminé ». Alors aussitôt affluent les images d’ombres de la ville de son enfance : une ville sombre, peu éclairée, une lampe dans la pièce d’habitation principale, pas de réverbères dans la plupart des rues… Mais aussitôt surgit le côté poétique : l’ombre était propice aux jeux de cache-cache et à l’imagination, propice aussi aux histoires de fantômes qui nécessitent l’obscurité pour être bien contées. Dans les années 1970, l’arrivée de la lumière crue des néons bouleversa tout cela, mais les coupures de courant permirent, en devant allumer des bougies, de retrouver l’ambiance du passé.

 

Odeurs ensuite, liées à des saveurs aussi (le mot wei’er 味儿 désignant les deux) : odeur de choux en novembre, des fumées de charbon des cuisines, de la poussière obligeant à porter un masque ; odeur « de menthe » de la neige au goût sucré, la neige rappelant aussitôt les parties de patinage sur le lac Houhai (后海) [4] et la glace conservée dans la glacière au nord du pont Li Guang (李广桥), du nom d’un eunuque de la dynastie des Ming, comme l’a bien noté la traductrice. Plus loin, il évoque son arrivée pendant l’hiver 1957 dans le hutong de Sanbulao où la famille vient d’emménager : l’endroit

 

Le pont Li Guang

est lié pour lui à l’odeur de l’épaisse fumée des patates douces en train de griller. Quant aux étés, ils étaient parfumés par les fleurs de sophora… 

 

Bruits enfin :  on en a des collections entières dans la littérature chinoise ; Bei Dao cite le recueil des « Bruits de la ville collectés pour le plaisir » (《市声拾趣》) de Zhang Henshui (张恨水), ceux des années 1920-1930, mais il nous ajoute les siens, du début des années 1960, quand Pékin était un grand village où l’on était réveillé par le chant du coq du voisin, en l’occurrence celui de la famille du rez-de-chaussée qui élevait des poules dans son jardin privé, et même une dinde qui glougloutait « comme un vieillard asthmatique ». Et puis il y a les bruits de la rue, le maître d’école qui passe en faisant crisser ses chaussures, les cris du facteur et des marchands ambulants, mais aussi les bestioles de l’été, moustiques, grillons et cigales, ces derniers étant bien sûr prétexte à développement.

 

2.       Souvenirs de la vie quotidienne

 

Bei Dao nous raconte ensuite la vie d’un enfant à Pékin à l’époque, avec ses jeux et les mille choses de la vie de tous les jours :

Jouets et jeux 玩具与游戏 – Meubles 家具 – Disques 唱片 – Pêche 钓鱼 – Nage 游泳 – et enfin : Elevage des lapins 养兔子

 

Quelques pans de vie

 

1/ C’est plein de vie et d’humour, et d’expressions prises sur le vif. Ainsi, les balsamines (凤仙花), ou impatiens, ces « fleurs d’immortels phénix », avaient des pétales dont les petites filles se badigeonnaient les ongles : c’étaient donc des « fleurs à ongles » (指甲花) [5].

 

Parfois, c’est un pan de vie qui renaît sous nos yeux, souligné par une référence qui plonge le récit dans la tradition ancienne. Ainsi les grillons, chez Bei Dao, prennent-ils une vie particulière. Les jours de foire au temple de la Sauvegarde nationale (护国寺), nous dit-il, outre les différents bateleurs et conteurs, il y avait un marché aux grillons dans la rue derrière le temple : la rue dite des « Cent fleurs bien cachées » (百花深处) ; les grillons les plus redoutables, à la tête triangulaire, étaient appelés « couvercles de cercueil » (棺材板). Pour les enfants les plus hardis, il s’agissait d’aller essayer d’en attraper au pied des remparts, au milieu des tombes, dans un endroit désert. Mais il était difficile de les localiser car la campagne entière était pleine de leurs stridulations ; les enfants effrayés se sentaient encerclés, « de tous côtés montaient les chants de Chu » (四面楚歌), dit Bei Dao en citant avec humour une expression tirée des « Mémoires historiques » de Sima Qian.

 

2/ Les différents chapitres sont prétextes à récits humoristiques qui nous font percevoir l’atmosphère de l’époque, entre grandeur passée, pauvreté et débrouillardise ; celui sur les meubles, par exemple : la vente de vieux ressorts de matelas Simmons usagés est un morceau de bravoure, mais aussi la séquence du nettoyage des portes en verre du vieux buffet de cuisine : malgré tous les efforts de l’enfant qui les frottait et les briquait, elles restaient tout aussi obscures et opaques –elles étaient en fait en verre teinté…

 

Bei Dao a des expressions qui font mouche pour synthétiser la période. Ainsi, il explique que ses parents ont acheté le premier poste de télévision de leur immeuble et que la télévision leur a changé la vie, non tant pour ce qu’ils y voyaient, mais pour la posture qu’elle entraîna : il fallait désormais être assis sur un canapé. Ils en ont même acheté deux, avec le poste trônant au milieu. C’étaient cependant des meubles de fortune fabriqués par un artisan du quartier, confortables, mais surtout bon marché. Car « c’était l’époque où la population entière calculait par soustraction ; quand on est passé à l’addition, père et moi en avons eu le tournis » (那是全国人民共用减法的年代,一改成加法,竟让我和父亲都有点儿晕眩。). Des années plus tard, ils devaient passer à la multiplication…. autres temps.

 

Débuts d’écrivain en musique

 

Le poste de radio-gramophone marque Pivoine

 

Au passage, il évoque ses débuts en écriture, au début des années 1970, et ces premiers écrits, dit-il, furent certainement influencés par la musique qu’ils se passaient et repassaient alors sur le vieux poste de radio de la marque Pivoine qui faisait aussi office de gramophone (牡丹牌电唱机), objet de luxe que son père avait acheté au début des années 1960 avec quelques disques, achat dont Bei Dao souligne le caractère « romantique » en un temps où tout le monde cherchait d’abord à se mettre quelque chose sous la dent [6]. La musique, c’était « Le beau Danube bleu », le « Capriccio italiano » de Tchaïkovski et le 4e concerto pour violon de Paganini, mélodies délicieusement décadentes, incongrues dans le

contexte, écoutées rideaux fermés au creux de la nuit. Comme dans les films de Wong Kar-wai, la musique est là pour donner à imaginer le contexte : désir d’évasion nourri par la musique et traduit dans l’écriture. 

 

 

Le 4e concerto pour violon de Paganini, par Ruggiero Ricci

 

Bei Dao explique que le 33 tours Deutsche Grammophon du 4e concerto avait été rapporté d’une tournée à l’étranger par un oncle flûtiste, membre de l’Orchestre philharmonique national. Il note cependant pour conclure ce chapitre sur la musique qu’il est quand même inimaginable que ces disques aient pu entrer, d’une manière ou une autre, dans la Chine hermétique de l’époque et enflammer les esprits de jeunes fréquentant des « salons » littéraires tout ce qu’il y a de plus clandestins. On touche là un trait spécifique de l’époque dont on parle peu.

 

Elevage de lapins au temps de la famine

 

L’histoire de l’élevage des lapins est prétexte à développement sur la famine du début des années 1960 ; on sait la catastrophe que ce fut [7], mais c’est toujours un sujet tabou en Chine : elle est encore attribuée à des calamités naturelles et pieusement évoquée dans les documents officiels sous le terme fallacieux de « trois années de difficultés » ou « trois années difficiles » (三年困难). Bei Dao, lui, parle crûment de « grande famine » (大饥荒) avant de se ranger à la nomenclature officielle. Dans le chapitre sur le hutong de Sanbulao, un peu plus loin, il en parle plus longuement, en rapportant des propos de sa mère, disant avoir été inquiète pour ses enfants, et avoir eu tellement faim que par moments ses mains en tremblaient et qu’elle en avait des sueurs froides.

 

On est loin cependant des tableaux cauchemardesques de campagnes littéralement jonchées de cadavres que l’on peut lire par ailleurs dans tant de pages d’écrivains chinois [8]. Il semblerait, à lire Bei Dao, que la situation à Pékin était bien moins dramatique : il se rappelle avoir eu faim, se souvient des consignes données aux enfants pour économiser leurs forces, des emplois du temps scolaires allégés, et même des consignes données par Mao. Mais on ne mourait pas à Pékin comme à la campagne, de toute évidence : sa mère dit même avoir eu tellement faim, un jour, qu’elle est allée prendre un bol de soupe dans un restaurant sichuanais. Quant à son père, au pire de la famine, en 1960-1961, il travaillait à l’Institut du socialisme (社会主义学院) et, dit-il dans les notes citées par son fils, il faisait venir là ses trois enfants, « parce qu’ils pouvaient y manger un peu mieux » (多少可以吃得好些).

 

Ceci semble aussi confirmer que les informations sur la situation dans le pays ne remontaient pas jusqu’aux instances centrales du Parti, car les dirigeants locaux jonglaient avec les chiffres et camouflaient la réalité pour sauver leur peau. La rumeur qui courait était que la responsabilité de la famine incombait au grand frère soviétique qui obligeait la Chine à rembourser ses dettes contractées lors de la guerre de Corée.

 

Evidemment les lapins passèrent à la casserole, mais on est étonné que les enfants aient trouvé de quoi les nourrir, y compris des graminées sauvages comestibles : à la campagne, les paysans avaient mangé jusqu’à l’écorce des arbres. On touche là une question cruciale : celle de l’inégalité extrême entre campagne et villes. Il faut rappeler que les campagnes chinoises ont été pressurées au maximum pour financer la pseudo-industrialisation du Grand Bond en avant.

 

Bei Dao, par ailleurs, témoigne dans un chapitre ultérieur [9] de son étonnement quand il a découvert l’inégalité qui frappait ses confrères étudiants de la campagne face aux examens : en raison des quotas d’admission dans les grandes écoles et universités, ils devaient obtenir des résultats bien supérieurs aux étudiants urbains pour accéder à l’université en ville, gage pour eux d’une vie dégagée des travaux des champs. Si la situation a quelque peu évolué, l’inégalité n’a pas disparu.

 

3.       Pékin : hommes et lieux

 

Les huit chapitres suivants sont en quelque sorte, dans l’ordre chronologique, le cadre de vie de Bei Dao et les événements marquants dont il a gardé le souvenir, de l’emménagement de la famille dans l’immeuble alors tout neuf du hutong Sanbulao (三不老胡同) pendant l’hiver 1957, alors qu’il avait huit ans, jusqu’au « grand échange » (大串联), lors de ses 17 ans, en septembre 1966.

 

C’est l’histoire brute vue par les yeux de l’enfant et de l’adolescent

 

Hutong Sanbuliao, l’ancienne demeure

réputée avoir été celle de Zheng He, au n°6

qu’il était, avec sa dose d’incompréhension, de distance, d’émotion personnelle, parfois, mais très peu.  

 

Ruelle Sanbulao, n° 1 三不老胡同1 / Tante Qian 钱阿姨 / Lire 读书 / Voyage à Shanghai 去上海 / L’école primaire 小学 / Le lycée n° 13 de Pékin 北京十三中 / Le lycée n° 4 de Pékin 北京四中 / Le Grand Echange 大串联

 

La vie à Sanbulao

 

Le hutong de Sanbulao, dans le district de Xicheng, est devenu légendaire pour avoir été le lieu de résidence de nombreux intellectuels après la « Libération », dont Bei Dao, mais son histoire commence avec le célèbre amiral des Ming Zheng He (郑和) sensé avoir résidé au n° 6.

  

L’immeuble de briques rouges était celui de la compagnie d’assurance pour laquelle travaillait le père de Bei Dao. Juste construit, il se trouvait au niveau de l’emplacement actuel du deuxième périphérique, mais les fenêtres de l’appartement, au troisième étage, donnaient alors sur la campagne ! C’était la première fois, surtout, que la famille n’avait pas à partager la cuisine et les wc.

 

Campagne d’extermination des moineaux, « que tout le monde s’y mette », dit l’affiche

 

En revanche, Grand Bond en avant oblige, en 1958, la cour eut droit à une cantine collective, et à un petit haut fourneau, installé devant l’un des escaliers, dont les premiers morceaux de ferraille furent salués par gongs et tambours. Souvenir bien plus mémorable cette année-là : la campagne d’extermination des moineaux (打麻雀运动) [10], vaste entreprise de folie collective pendant trois jours et trois nuits, qui se solda par la liquidation de quelque 400 000 moineaux dans la seule région de Pékin.

 

Puis ce furent les trois années difficiles. La faim, omniprésente, lancinante, est le souvenir dominant. Mais, liés à la faim, d’autres souvenirs émergent, de menus plaisirs que s’octroyait la famille, comme par compensation, dit-il : ils allaient pratiquement tous les dimanches au cinéma, « comme des fidèles allant à l’église » (像信徒去教堂一样). Et où allaient-ils au cinéma ? Au temple de la Sauvegarde nationale (护国寺电影院), dont on a vu qu’il était le lieu de foires et de divertissements proche de chez eux.

 

Nous avons des détails précieux sur le cinéma, dont les séances étaient annoncées dans le quotidien du soir, le Beijing wanbao (《北京晚报》), qui n’avait alors que quatre pages [11]. Mais son pète était un passionné de cinéma et était aussi abonné à diverses revues spécialisées. Il privilégiait les films étrangers, donc, à l’époque, surtout des films soviétiques doublés au studio de Changchun, avec, petit détail croustillant, l’accent local du Dongbei, si bien que Bei Dao croyait que c’était du russe ! Evidemment, la bande cassait parfois, et dans le silence qui s’instaurait, ils entendaient les cris des grillons. En revanche on n’a pas de précisions sur les films qu’ils voyaient [12].

 

La vie à Sanbulao, c’étaient aussi les voisins, aux différentes portes et différents paliers, qui nous sont décrits avec juste les détails nécessaires pour les faire revivre et leur donner chair. Ce sont autant de portraits qui sont comme des amorces de

 

Le Beijing wanbao, numéro du 15 mars 1958

nouvelles. Mais la description de Sanbulao est aussi l’occasion pour Bei Dao d’un développement sur le paysage social local, et la distinction entre deux cultures politiques : celle de la cour et celle de la ruelle (“大院胡同) - la cour étant habitée par des gens extérieurs, occupant de hautes fonctions, avec des hiérarchies très nettes, et la ruelle, le hutong, étant dévolue au petit peuple des natifs du lieu. Le n° 1 émergeait du dédale du hutong comme « le symbole du pouvoir paternel et de l’ordre établi » aux yeux de l’adolescent un rien rebelle. 

 

La Révolution culturelle se déclenche là d’abord comme « un carnaval » (狂欢节), mais se transforme très vite en tragédie sanglante. Le n° 1 de Sanbulao devient la cible privilégiée des perquisitions à Pékin, tous les habitants étant considérés comme des contre-révolutionnaires, selon un avis affiché à la porte de chaque escalier. Ce fut un « été de boucherie » (littéralement « une pluie de sang dans une bourrasque nauséabonde » 血雨腥风的夏天) ; l’été passa, mais la vie en fut bouleversée. Commencèrent les grandes migrations, en même temps que l’on commença à creuser des abris antiaériens… Bientôt les escaliers du n°1 furent vides, comme Pékin : les gens étaient partis.

 

Cette Révolution culturelle débutée dans l’enthousiasme, une fois le « grand échange » passé, laissa vite « le sentiment d’avoir été trahis ». Et 1969 fut l’année-charnière qui marqua un tournant dans la perception des événements, en scellant la dispersion de la famille.

 

Famille dispersée

 

Bei Dao n’insiste sur aucun détail tragique ; quand il évoque le suicide d’un voisin, par défenestration, il le mentionne en une phrase, comme au détour de la pensée. Les atrocités de la Révolution culturelle sont évacuées en quelques pages, comme une tempête qui dévaste tout puis s’éloigne. L’annonce de la chute de la Bande des quatre (octobre 1976) apparaît presque comme un dénouement de comédie, avec une de ces formules typiques de Bei Dao qui frappent et restent en mémoire : il était allé apporter la bonne nouvelle à un ami de son père, qui était dans sa cuisine en train de se sécher le dos avec une serviette, alors « il fit volte-face en même temps que l’Histoire » (于是他和历史一起转身。). Le meilleur de Bei Dao est là, comme des bribes de poésie.

 

L’histoire sinistre de cette période de son enfance et adolescence est ainsi passée comme la pluie sur les plumes d’un canard. Mais il reste des souvenirs très lourds, dont celui de la dispersion de la famille, sur laquelle il revient plusieurs fois, la dernière en en décrivant précisément les étapes dans le chapitre final consacré à son père : au printemps 1969, il est affecté comme ouvrier à une entreprise de construction à Pékin qui travaille à la construction d’une centrale électrique dans le Hebei, puis son frère cadet est envoyé dans une unité de l’armée à la frontière de la Mongolie intérieure ; sa mère part à l’automne dans une Ecole de cadres dans le Henan, où la rejoint sa fille ; quant au père, il part à la fin de l’année dans une Ecole des cadres du Hubei…

 

Surtout, comme bien d’autres, l’histoire familiale recèle son drame : le 27 juillet 1976, toujours dans le Hubei, Shanshan, la petite sœur se noie en tentant de sauver quelqu’un de la noyade. Le lendemain matin, c’était le tremblement de terre de Tangshan [13], qui annonçait déjà la mort de Mao et la fin de la Révolution culturelle. Ce drame a marqué les esprits au fer rouge et s’est résolu dans le silence. Bei Dao n’en dit pas plus, seulement que sa mère en fit une dépression nerveuse suivie d’une longue maladie mentale. Chantal Chen-Andro [14], bien plus tard, rendit visite à la famille à Pékin en leur apportant un bouquet de fleurs : il passa directement à la poubelle. Depuis la mort de Shanshan, lui confia Bei Dao, les fleurs étaient interdites chez eux…

 

4.       Entreprise cathartique

 

Sur toutes ces pages plane l’ombre du père, auquel est consacré le dernier chapitre, après ceux sur les différentes écoles et collèges, comme une montée en grade. Autant la mère, dont on apprend au hasard d’une digression qu’elle était médecin, est évanescente dans ces souvenirs [15], autant le père est omniprésent. Le livre est dédié à ses deux enfants, un peu comme Bi Feiyu (毕飞宇) écrivant ses souvenirs des années 1970 pour son fils [16]. Mais il apparaît comme une longue remontée du souvenir où le père fait figure de Commandeur, donnant presque l’impression d’une sorte d’exorcisation des fantômes du passé.

 

Quant à son œuvre à lui, Bei Dao, il n’en parle presque pas, comme si ce qui importait, c’était justement, à travers la quête de l’enfance et de l’adolescence passées, d’en tracer le cadre, les conditions préalables et les premiers balbutiements : les premiers poèmes au début des années 1970, le lancement de la revue Jintian (今天) en 1978… et la rébellion contre le père comme figure d’autorité annonçant la révolte du poète contre l’ordre établi.

 

Note sur la traduction et l’édition

 

Bei Dao et Chantal Chen-Andro
à la BnF au début des années 1990.

 

Il faut saluer la traduction qui rend remarquablement justice au texte de Bei Dao. Chantal Chen-Andro le connaissant bien, on sent une connivence avec lui  [17] et on est sûr qu’il ne peut y avoir d’erreurs d’interprétation. Elle a en outre ajouté un appareil de notes, une annexe née de ses recherches sur l’histoire des portes de Pékin qui éclaire le texte, et enfin une postface où elle l’on trouve ce que Bei Dao tait sur la naissance de son œuvre, et où elle glisse une traduction du fameux poème Huida (《回答》) devenu un véritable manifeste de la jeunesse en rébellion, même s’il s’en défend.

 

Il faut saluer aussi l’éditrice, Isabella Checcaglini, à la tête de la maison d’édition

Ypsilon qu’elle a créée en 2007. Les mémoires de Bei Dao, elle les a découvertes en traduction anglaise, alors que Chantal en avait commencé la traduction en français, à la demande de Bei Dao lui-même, dès la publication du livre à Hong Kong, en 2010, sans qu’aucun éditeur français ne s’y soit intéressé jusque-là. Les problèmes dus au confinement en ont encore retardé la sortie, mais le livre a fini par venir à bout des ultimes péripéties en juin 2020. Les photos pour la plupart inédites n'en sont pas le moindre atout.

 

S’ouvrent les portes de la ville, Pékin 1949-2001,

Traduction du chinois, notes et postface de Chantal Chen-Andro,

Ypsilon éditeur, coll. Contre-attaque, juin 2020, 380 pages.

 


 

[1] Il sera libéré en 1993 par Jiang Zemin, réincarcéré en 1994 et finalement libéré en 1997. Il vit aux Etats-Unis.

[2] Aux éditions SDX (三联书店).

[3] Je ne cite pas textuellement la traduction, qui est ici « Ombres et lumières », bien plus coulante : c’est pour mieux faire sentir le texte original.

[4] Littéralement le « lac de derrière », le plus grand et le plus au nord des trois lacs du centre de Pékin, qui forment ensemble les shichahai (什刹海) dont il est question à plusieurs reprises par la suite : lieu de loisirs privilégié pour les enfants à un moment où il n’y avait peu de piscines à Pékin – au chapitre « Nage » Bei Dao cite celle du Pavillon des loisirs ou Taoranting ( 陶然亭), grande piscine au sud-ouest de Pékin construite en 1956.

[5] On retrouve souvent les pétales d’impatiens utilisées de la même manière en littérature, dans la nouvelle de Su Tong (苏童), « Le génie des eaux » (《水鬼》), par exemple.

[6] C’était alors la Grande Famine, évoquée plus loin.

[7] Voir « Stèles » (《墓碑》) de Yang Yisheng (杨继绳).

[8] Le pire étant sans doute le terrible documentaire de Hu Jie (胡杰) « Spark » (《星火》), sur la mémoire de quelques survivants de la famine dans le Gansu :

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Hu_Jie_Spark.htm

Hu Jie a également réalisé quinze gravures sur bois pour illustrer le livre de la fille d’une autre survivante : « À la recherche des femmes et des enfants qui ont fui la famine » (《寻找逃荒妇女娃娃》) de Yi Wa (依娃).

[9] Le grand échange 大串联.

[10] Décrétée par Mao dans le cadre d’un vaste plan visant à protéger les récoltes en détruisant les « nuisibles », les moineaux suivis des rats, des mouches et des moustiques.

[11] Mais journal alors très influent : https://www.takefoto.cn/viewnews-30130.html

[12] Quelques films sont cités. L’un vient en illustration de vient en illustration de la propension à la violence des garçons : « Le lanceur de couteaux volants » (《飞刀华》). Il s’agit d’un film de 1963 en noir et blanc réalisé aux studios de Shanghai par Xu Suling (徐苏灵), avec des acteurs très célèbres, qui raconte l’histoire d’un jeune orphelin adopté par le chef d’une troupe de jongleurs et bateleurs, pendant la guerre. Le film, se rappelle Bei Dao, faisait rêver les enfants et les incitait à s’entraîner avec des couteaux rouillés sur les couvercles en bois des poubelles comme cibles de fortune.

Le film : https://www.youtube.com/watch?v=mHqxBOH0yMo

Les autres sont cités indirectement à travers les lianhuanhua qui en ont été adaptés : « Le destin du tambour » « La petite fleur écarlate », etc. Pour la plupart des films de la première moitié des années 1960, avant la Révolution culturelle.

[13] Sur ce tremblement de terre dévastateur, voir l’introduction au film de Feng Xiaogang sur le sujet :

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Feng_Xiaogang_Aftershock.htm

[14] Selon ses propres souvenirs, confiés lors d’une discussion sur le livre et sa traduction.

[15] Mais elle apparaît cependant à plusieurs reprises, en particulier pour souligner délicatement ce qu’elle a souffert pendant la Grande Famine. En fait, Bei Dao était très proche de sa mère, qui faisait en quelque sorte rempart à l’autorité du père.

[16] « Un jeune Don Quichotte du nord du Jiangsu » (《苏北少年堂吉诃德).

[17] Ils sont nés le même jour (compte tenu du décalage horaire, précise Chantal) à trois ans d’intervalle et ils ont souvent fêté leur anniversaire ensemble depuis qu’ils se sont connus, au début des années 1990, quand Chantal a commencé à traduire ses poèmes.

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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