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« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
             

 

 

Wang Meng 王蒙

Vie et œuvre

par Brigitte Duzan, actualisé 03 mars 2017

 

Wang Meng (王蒙) est né à Pékin en 1934, de parents professeurs universitaires. Il a donc grandi pendant ce qu’on appelle en Chine la guerre de résistance contre le Japon (抗日战争), officiellement déclarée en 1937, mais qui avait en fait commencé dès septembre 1931 avec l’invasion de la Mandchourie.

 

Communiste dès son plus jeune âge, malgré sa condamnation comme droitier en 1958, son exil au Xinjiang pendant la Révolution culturelle, et ses démêlés avec le Parti en 1989, il est toujours resté fidèle aux idéaux de sa jeunesse. A plus de 80 ans, il continue d’écrire, et, depuis 2000, n’en finit pas de revisiter ses souvenirs de ses seize années au Xinjiang qui ont nourri une grande partie de son œuvre et qu’il considère a posteriori comme des années riches et heureuses. C’est un regard rétrospectif plein de nostalgie et d’un inaltérable optimisme.

 

Wang Meng

 

En 2015, après romans, essais philosophiques et autobiographie en plusieurs volumes, il est revenu vers la forme de la nouvelle qui lui a valu ses premiers succès. Wang Meng est d’une incroyable vitalité, « un tout jeune octogénaire » (一个八十岁的高龄少年), comme a dit Tie Ning (铁凝). Au-delà des controverses qu’il peut susciter sur son engagement politique, c’est un géant littéraire.

 

Communiste dès la première heure

 

Son enfance est ainsi marquée par le nationalisme qui est la réaction normale de tout pays envahi, et influencée par l’idéologie communiste qui se répand alors en Chine. En 1947, il a à peine treize ans lorsqu’il adhère à la Ligue de la jeunesse socialiste de Chine, rebaptisée en avril 1949 Ligue de la jeunesse de la Démocratie Nouvelle (新民主主义青年团), avant de devenir la Ligue de la jeunesse communiste. Il devient très vite secrétaire de quartier.

 

Il commence à écrire dès 1953, à dix neuf ans ; cette première nouvelle, intitulée « Vive la jeunesse » (《青春万岁》), qui ne sera publiée qu’en 1979, reflète la fougue et l’enthousiasme qui étaient alors les siens (1). Dans un autoportrait (2), il décrit ainsi ses premiers pas d’écrivain :

« Un soir d’automne 1953, dans un petit immeuble de deux étages près de Beixinqiao (北新桥), un jeune cadre de dix neuf ans de la Ligue de la jeunesse communiste ferma la porte de la petite pièce qui lui servait de bureau et d’habitation, et commença à écrire sur un bloc de papier blanc non réglé, avec le sentiment d’accomplir quelque chose de sacré, de solennel… »

 

Il raconte un peu plus loin dans le même texte que son premier professeur de littérature fut la sœur de sa mère, quand il avait sept ans ; en corrigeant l’une de ses rédactions qui avait pour sujet « le vent du printemps », elle avait rajouté à la fin la phrase suivante, sans trop se préoccuper de savoir si cela pouvait venir de la plume d’un enfant de cet âge : « Oh vent, puisses-tu disperser l’obscurité de la terre ! » C’est exactement, dit-il, ce qu’il pensait que la littérature devait se fixer comme mission.

 

Marqué par les grands écrivains chinois comme Lu Xun ou Ba Jin, mais aussi russes, comme Ostrovski (l’auteur de « Comment l’acier fut trempé »), il pensait que littérature et révolution étaient inséparables, que la littérature était le flux vital de la révolution, et vice versa.

 

Premières désillusions

 

Or, justement, l’époque est marquée par une attaque du Parti communiste contre la liberté de l’écrivain… au nom de la révolution. N’est plus admise que la littérature codifiée, celle répondant aux règles du réalisme dit révolutionnaire : Wang Meng dit en avoir ressenti une crise de conscience, un déchirement intérieur, et avoir souvent pleuré sur son oreiller. Ses écrits traduisent sa désillusion.

 

Après une courte nouvelle, Xiao Dou’r (《小豆儿》), en 1955, il publie l’année suivante « La fête du printemps » (《春节》, puis « Le nouveau venu au département de l’organisation » (《组织部新来的青年人》) qui a tout de suite un grand retentissement car la nouvelle est une attaque des dérives bureaucratiques de la Ligue de la jeunesse, et du Parti en général. En 1958, au cours de la campagne anti-droitière qui suit la brève campagne des Cent Fleurs, l’ouvrage lui vaut d’être condamné comme droitier et envoyé dans un camp de ‘réforme par le travail’ près de Pékin. 

 

En 1961, il est partiellement réhabilité et chargé d’un poste d’enseignant à l’université normale de Pékin (北京师范学校). Il écrit « La pluie d’hiver » (《冬雨》). 

 

Le répit est de courte durée : en 1963, il est à nouveau condamné, et cette fois à la déportation au nord du Xinjiang, dans la préfecture autonome kazakh d’Yili (伊犁哈萨克自治州 , dans le district de Yining (伊宁)(2). Il va y rester seize ans, jusqu’en juin 1979.

 

Seize ans chez les Ouïghours

 

Wonderful Xinjiang

 

Il travaille d’abord dans l’une des brigades de production de la commune de Bayandai  (巴彦岱公社), avant d’être affecté au département de la culture du Xinjiang, en 1973 ; en même temps, il apprend le ouïghour et fait des traductions. Il dit dans son autobiographie que la littérature chinoise était devenue l’apanage de talents médiocres, qu’elle s’était enfoncée au-delà du méprisable. Il ne peut qu’attendre, en marge. C’est pour lui, cependant, l’occasion de partager les joies et les souffrances des gens autour de lui, de découvrir la grandeur et la dignité des couches les plus modestes de la société, et la beauté des lieux les plus éloignés du pays.

 

La mort de Mao, puis la chute de la Bande des Quatre est pour lui la « deuxième libération ». En 1978, il revient à Pékin, et, en 1979, obtient sa complète réhabilitation.

 

Toute l’expérience alors accumulée va brusquement se déverser en un flot de récits puisque « le Parti lui rend sa

plume » ; il dit : « Révolution et littérature était à nouveau unis, comme l’étaient mon âme et le tréfonds de mon être. » Il lui reste à se retrouver, et ce n’est pas facile : il a plus de quarante ans, et, relisant ses premières œuvres, elles lui semblent à un univers de distance. La littérature a changé. Dans sa jeunesse, elle lui semblait une jeune fille innocente ; maintenant, elle était devenue « une mère bienveillante dont les rides sur le front étaient témoins des tempêtes subies ; [..] son sein vaste et chaud était cependant toujours doux, regorgeant du lait de la vie et d’un amour universel. » 

 

Retour à l’écriture

 

Wang Meng inaugure alors un style totalement nouveau, et résolument avant-gardiste : il adopte les procédés du courant littéraire occidental « du flot de conscience », caractérisé par des récits cherchant à rendre le processus de pensée des personnages en introduisant des monologues intérieurs, avec une syntaxe et une ponctuation spécifiques, ainsi que des sauts qui rompent la progression logique de l’histoire.

 

Les années 1979-1980 voient éclore toute une série de nouvelles écrites dans ce nouveau style :《说客盈门》 (shuìkè yíngmén, toute une famille de beaux parleurs), « Le papillon » (《蝴蝶》), « Les yeux de la nuit » (夜的眼),  « La corde du cerf-volant » (《风筝飘带》), « Voix printanières » (春之声), « Le rêve de la mer » (海的梦) …

 

De 1979 date en outre « Le salut bolchévique » (《布礼》) (3), une réflexion sur son expérience de jeune révolutionnaire idéaliste et naïf, croyant aveuglément en Mao et en sa révolution, jusqu’à ce qu’il voie tous ses espoirs trahis : l’histoire de sa génération, en quelque sorte. Dans le préambule écrit pour la traduction anglaise, il explique :

« La révolution était inspirée par des croyances sacrées… Le peuple se sentit porté par elle, et la vénéra. Mais ceux qui lui ont sacrifié leurs existences, les jeunes en particulier, n’ont reçu en échange que persécutions et vengeances incompréhensibles, mises en œuvre à leur encontre au nom de la révolution. …

Quel que soit le regard que nous portions sur l’histoire, nous ne pouvons effacer les expériences qui sont restées gravées dans nos os et inscrites dans nos cœurs. Peut-être que nous n’arriverons jamais à les comprendre, mais elles devraient au moins inspirer quelques réflexions, voire un bref soupir… »

 

Le livre, et son auteur, se retrouvent au centre d’un débat houleux : en 1980 commence en effet une campagne contre le « libéralisme bourgeois », suivie, trois ans plus tard, de la campagne « contre la pollution spirituelle ». Wang Meng est le fer de lance de la littérature moderniste controversée et blâmée pour ses implications politiques et ses influences étrangères. Les critiques officiels tentent de réconcilier sa stature ambiguë d’écrivain patriotique, communiste de la première heure, et en même temps chantre du modernisme littéraire, fustigé alors comme importation décadente.

 

Certains s’en tirent en classant ses œuvres dans une catégorie spéciale de réalisme, utilisant certes des techniques modernes, mais conservant comme thèmes de réflexion les grands problèmes politiques et sociaux caractéristiques du réalisme. Le problème est que Wang Meng est inclassable, ce qui est bien la pire des choses au pays de Confucius, et de Mao.

 

Bref passage au ministère de la culture

 

Ces contradictions ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière officielle : admis au sein du Conseil de la Fédération des écrivains chinois en 1981, il devient vice-président du Pen club chinois en 1982 et membre du Comité central du Parti communiste. En 1983, il prend la direction de la rédaction du magazine Littérature du Peuple (人民文学, lancé le 25 octobre 1949).

 

Enfin, au printemps de 1986, il est nommé ministre de la culture. C’est une nomination significative. Hu Qili (胡启立), qui était alors membre du Bureau politique en charge de l’idéologie et de la culture, venait de donner publiquement son soutien à la liberté de création. Ces années-là sont marquées par une grande effervescence culturelle, qu’on a appelée « fièvre culturelle » (热). C’est dans ce contexte que le premier ministre Zhao Ziyang fait appel à Wang Meng, en tant que représentant du courant moderniste de la littérature chinoise.

 

Il accepte avec réticence. Ses fonctions officielles ne lui laissent plus le temps d’écrire, il est submergé sous la routine administrative, et, qui plus est, se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis de beaucoup de ses amis qui le considèrent avec une certaine suspicion. Les événements de Tian’anmen, en juin 1989, mettent fin à ses dilemmes. Pour éviter d’avoir à faire la déclaration demandée à tous les cadres du Parti, une prise de position en faveur du régime et de la répression (ce qu’on appelle 表态 biǎotài), il se fait porter malade et hospitaliser.

 

Après avoir vainement demandé à être relevé de ses fonctions, il est limogé. Son remplaçant, en août 1989, est le dramaturge et poète He Jingzhi (贺敬之), un vétéran du Parti né en 1924, dont le seul titre de gloire est d’être le co-auteur de l’opéra révolutionnaire « La fille aux cheveux blancs ». Cette nomination marquait la reprise en main du pouvoir par les conservateurs du Parti.

 

Nouvelle métamorphose

 

Wang Meng se remet à écrire. De ces années datent nombre de nouvelles très connues, dont « Dur, dure le brouet » (《坚硬的稀粥》), satire pleine d’humour du mouvement pour la démocratie et des modes inspirées de l’Occident, vus à travers une tentative de réforme du petit déjeuner dans une famille chinoise ; la nouvelle déclenche en septembre 1991 une autre controverse, qui dure plusieurs mois. Wang Meng revient aussi sur ses souvenirs du Xinjiang et, en 2006, publie le premier volume d’une autobiographie (王蒙自传) (4) qui soulève encore un vif débat, cette fois sur la personne de son père.

 

Si ses déclarations continuent à faire la une de la presse, il a un regard beaucoup plus pacifié sur les événements et la vie en Chine. Lui qui a été à la pointe de l’avant-garde littéraire défend aujourd’hui une littérature non élitiste, accessible au plus grand nombre, ou plutôt une fusion de la culture d’élite

 

Autobiographie, 1ème volume

et de la culture populaire qui est tout à fait dans l’air du temps. Dans une interview diffusée sur le site china.org, déclarant que la culture devait quitter sa tour d’ivoire, il a encouragé des émissions télévisées du type « la Tribune des cent écoles », dont l’objectif est de mettre les grandes œuvres classiques à la portée du grand public, en transposant le contenu de ces œuvres dans un style populaire. Si la culture doit assurer l’harmonie entre l’homme et le ciel, dit-il, elle ne peut pas rester figée.

 

C’est un nouveau visage de l’écrivain qui apparaît ainsi. Un sinologue allemand, Martin Woelser, l’a qualifié de « caméléon chinois » : Wang Meng est en perpétuelle mutation, pour s’adapter, ne pas rester figé, justement. Dans une autre interview à china.org, en décembre 2008, il a déclaré : « Ce dont le pays a besoin, c’est de réforme et d’améliorations, pas de révolution violente et de division […] Nous avons critiqué la société, aspiré à la reconstruction du pays. Aujourd’hui, les intellectuels ont l’occasion de prendre part à cette reconstruction, en recherchant dans la stabilité une société meilleure. »

 

Il dit pourtant qu’il n’a pas changé, qu’il reste passionnément loyal à sa foi dans la vie, dans les idéaux de sa jeunesse ; simplement, il est devenu plus réaliste, après une existence pleine de tribulations : « J’en suis venu à réaliser que toute bonne chose doit mûrir et se perfectionner. […] J’en suis venu à penser que les hommes doivent avoir des idéaux, mais que ces idéaux ne peuvent être réalisés d’un coup… »

 

Un jeune écrivain de 80 ans

 

Rétrospectivement, c’est le tournant du millénaire qui apparaît comme un tournant dans sa vie, sa pensée et son œuvre, avec une série de livres à la fois réflexifs et autobiographiques.

 

Ouvrages de réflexion

 

4ème saison, la saison de la fête

 

Le nouveau millénaire s’ouvre en effet, dans l’œuvre de Wang Meng, avec un quatrième volet de sa série des « Saisons » commencée en 1993 (6) : « La saison de la fête » (Kuanghuan de jijie 《狂欢的季节》).

 

Cette série est l’histoire des relations entre les intellectuels et la révolution communiste, de la fondation de la République populaire à la fin de la Révolution culturelle. C’est évidemment autobiographique, et conçu comme l’histoire spirituelle de la génération de l’auteur. Il y examine en particulier le prix à payer pour les décisions prises à chaque étape cruciale de l’histoire de la période.

 

Ce dernier volet de la série apparaît comme une œuvre charnière, qui semble clore une période d’écriture, en conjurant les fantômes du passé, pour en ouvrir une autre, de réflexion apaisée. Elle se traduit en 2003 par la publication d’un manifeste d’optimisme devant la vie :

« Ma philosophie de l’existence » (Wode rensheng zhexue《我的人生哲学》). Il commence par ses débuts de jeune communiste - à 14 ans je suis devenu membre du Parti (十四岁加入中国共产党), poursuit avec son exil au Xinjiang, qui entraîne le chapitre : pourquoi je ne me suis pas suicidé (我为什么没有自杀)…

 

Comme beaucoup de Chinois de sa génération, l’exil aux marges de la Chine s’est traduit par la découverte d’une culture et d’une population dont la chaleur et la richesse lui ont permis de surmonter le désespoir. « A Bayandai, dit-il, des centaines de paysans pauvres ont été mes amis, et, grâce à eux, dans mes moments les plus difficiles et chaotiques, je n’ai pas perdu mon optimisme, ma joie de vivre ni ma foi dans la vie ». Wang Meng est l’un des rares écrivains han à s’être réellement immergé dans la culture locale, jusqu’à en apprendre la langue, langue ouïghoure qu’il parle couramment.

 

 

Les sourires du sage

  

Eloge funèbre de l’Union soviétique

 

Cette réflexion rétrospective, qui est aussi une explication de ses convictions intimes, le conduit à revenir aussi sur sa longue histoire d’amour contrarié avec l’Union soviétique : c’est le sujet de son livre de 2006, « Eloge funèbre de l’Union soviétique » (《苏联祭》). Il présente sa relation avec la défunte Union soviétique comme une « aventure spirituelle » (一次灵魂的冒险). Là aussi, il s’agit d’un attachement nostalgique qui remonte à ses premiers pas en littérature.

 

En effet, il raconte que, quand il a écrit son premier récit, « Vivre la jeunesse » (《青春万岁》), c’était dans l’espoir qu’il le rendrait suffisamment célèbre pour pouvoir être nommé délégué au Festival mondial de la jeunesse qui devait se tenir en août 1953 à Moscou – espoir sans lendemain, constamment annihilé par les événements politiques, jusqu’aux lendemains de la Révolution culturelle. Ce n’est finalement que trente ans plus tard, en 1984, qu’il

aura l’occasion de réaliser son rêve, et, de manière ironique, ce sera grâce à l’adaptation cinématographique de « Vive la jeunesse », par la réalisatrice Huang Shuqin (黄蜀芹), le film ayant été sélectionné par le festival de Tachkent (7) !

 

Ce rêve d’une Union soviétique idéalisée sera conforté par ses années au Xinjiang, en y ajoutant une dimension supplémentaire à travers les affinités culturelles de la région où il était avec les républiques soviétiques voisines (8). La présence soviétique était ressentie directement, ne serait-ce que par la radio. Mais cet attachement est culturel et personnel, la dimension politique n’étant que secondaire. C’est une constante chez Wang Meng, qui fait toute la richesse de sa personnalité, mais qui est souvent mal comprise, ou mal interprétée.

 

Dans les années suivantes, de 2006 à 2008, il complète ces écrits par une autobiographie en trois volumes, le dernier volume concernant 1989 et les années suivantes ; il

 

 

Autobiographie, 3ème volume

 

Le pays d’ici

 

commence par un chapitre significatif, pour lui comme pour le pays : A la croisée des chemins (十字架上). Cette autobiographie a été complétée en 2013 par un livre complémentaire sur le Xinjiang des années 1960-1970 : « Le paysage d’ici » (《这边风景》) publié aux éditions Huacheng (花城出版社). C’est un roman écrit en 1978 mais encore inédit, que Wang Meng a retrouvé par hasard et apparaît comme un dialogue entre l’écrivain d’aujourd’hui et celui d’il y a quarante ans. Il a été l’un des lauréats du 9ème prix Mao Dun (第九届茅盾文学奖).

 

Parallèlement, de 2008 à 2010, Wang Meng a publié trois ouvrages qui ouvrent une lucarne inattendue sur un aspect méconnu de sa personnalité : le premier sur Laozi, le troisième sur Zhuangzi, les deux étant liés par un second sur … les dix-sept passages du Zhuangzi traitant de Laozi.

 

En mars 2017, il les a complétés par un ouvrage sur

Mencius dont le titre est l’un de ses préceptes fondamentaux de gouvernement : gagne le cœur du peuple, tu gagneras le monde entier《得民心,得天下》. Xinhua a salué le livre à sa sortie en disant :

         王蒙七旬写老庄八旬写孟子

à 70 ans Wang Meng a écrit un livre sur Zhuangzi, à 80 ans il en écrit un sur Mencius

 

Œuvres de fiction

 

En 2004, au milieu de ses écrits autobiographiques, Wang Meng a publié un roman : « Renard vert » ou Qing Hu (《青狐》), où il fait le portrait d’une femme écrivain, partagée entre ses succès dans le domaine littéraire et ses échecs dans sa vie sentimentale. C’est la première fois que l’écrivain aborde dans ses écrits le thème du désir et du sexe, mais c’est la période qui le veut : les années 1980, quand la Chine écoutait les chansons de Teresa Teng et que la télévision commençait à diffuser des films étrangers, années d’éveil de l’individualisme et des sentiments.

 

Qing Hu est tourmentée par le désir de trouver l’amour idéal, et ne s’en cache pas, ce qui l’ostracise. Le ton est satirique, ironique dans l’hyperbole, le style étant calqué sur le personnage, et le roman une autre manière de traduire les souvenirs des années 1980.

 

Qing Hu, Renard vert (2004)

 

Men yu Kuang (2014)

 

Wang Meng n’est revenu ensuite à la fiction que dix ans plus tard, en 2014, avec un roman proustien qui a rencontré un vif succès et dont le titre pourrait se traduire par « Suffocation et frénésie » (Men yu kuang 《闷与狂》). Ecrit avec poésie et profondeur, le roman relate en flashback toute la vie du personnage principal, de la petite enfance à la vieillesse. Il commence par les souvenirs familiaux de ses premières années, les émerveillements de l’enfance, mais aussi la faim et la maladie, puis les réminiscences de sa jeunesse, comme chef d’une brigade de production de pointe, l’agitation et les espoirs, les lectures jusqu’à minuit, ses premiers émois aussi… 

 

 

Cette fois-ci, Wang Meng opère un retour caractérisé aux années de sa jeunesse, dans un style qui a la frénésie du titre : une écriture très jeune, très verte (写法太年轻了,太青春了), une écriture un peu folle. C’est ce qu’a souligné Liu Zhenyun (刘震云) qui participait, avec Mai Jia (麦家) et Sheng Keyi (盛可以), à la conférence de presse donnée à la sortie du livre : ce roman, a-t-il dit, est celui d’un Wang Meng de 81 ans revenu à ses dix-huit ans, le Wang Meng de « Vive la jeunesse » (青春万岁的王蒙).

 

Avec Mai Jia (à g.) et Liu Zhenyun (à dr.)

lors de la sortie de Men yu Kuang

 

Et retour aux nouvelles

 

Etrange, étrange, et partout désolation

 

Et comme pour revenir aux sources, Wang Meng a ensuite publié, en juillet 2015, un recueil de quatre nouvelles, trois courtes et une moyenne dont le titre énigmatique est celui du recueil : Qipa qipa chuchu ai (《奇葩奇葩处处哀》) qui pourrait se traduire, littéralement, « Etrange, étrange, et partout désolation ».

 

C’est en fait l’histoire d’un éminent bureaucrate et de ses rencontres, après la mort de son épouse, avec six femmes « étranges », ou Qipa… (qi comme étrange, et pa comme une fleur rare) … On peut y voir un nouvel avatar de la figure féminine chez Wang Meng, figure moderne sans être vraiment libérée.  

 

Des trois autres nouvelles, la première, « Zhang Zhang » (《仉仉》), est la plus connue : elle figure en tête de la sélection des « meilleures nouvelles courtes de l’année 2015 » (2015中国短篇小说排行榜) publiée par les éditions

Baihua (百花洲文艺出版社) - sélection du rédacteur en chef du journal Fiction Digest (《小说选刊》) dans lequel la nouvelle a été initialement publiée, en juin 2015. Placé dès l’abord sous l’égide de Romain Rolland, disciple de Tagore et fasciné, lui aussi, par l’Union soviétique, le récit est un feu d’artifice stylistique qui fourmille de références littéraires.

 

Les deux autres sont tout aussi complexes, dans des styles volontairement différents : « J’aimerais chevaucher le vent jusqu’à la lune bleue » (《我愿乘风登上蓝色的月亮》) et « Parole d’abricot (《杏语》).

 

En écrivant ces nouvelles, écrit Wang Meng dans la postface, j’ai constamment navigué entre fiction et réalité, comme dans une danse littéraire à la manière de celle de mon roman précédent (Men yu kuang 《闷与狂》).

 

Wang Meng est bien l’un des auteurs les plus étonnants de la littérature chinoise aujourd’hui : capable de se réinventer tout en restant fidèle à ses origines, en revenant vers la forme spécifique de la nouvelle qui offre le meilleur de la littérature chinoise d’aujourd’hui. Il en revient à l’écriture comme source de pur plaisir (guòyǐn 过瘾) qui est celle des écrivains d’avant-garde (写小说太过瘾了 ! dit-il).

 

Zhang Zhang, dans le n° de

 juin 2015 de Fiction Digest.

 

 

 

Notes

(1) La nouvelle a été adaptée au cinéma par la réalisatrice Huang Shuqin (黄蜀芹) en 1983. Voir :
http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Huang_Shuqin.htm

(2) Qui figure dans « Modern Chinese writers: self-portrayals » de Helmut Martin , Jeffrey C. Kinkley  (1992)

(3) Localisation géographique : http://zh.wikipedia.org/wiki/File:Location_of_Ili_Kazakh.PNG

(4) Le titre est constitué du premier caractère de 布尔什维克 bù'ěrshíwéikè, bolchévique, et du dernier caractère de 敬礼 jìnglǐ salut (militaire).

(5) La première partie (de l’enfance à l’exil au Xinjiang 半生多事), est diffusée en 31 chapitres sur le portail sina.com : http://vip.book.sina.com.cn/book/index_40343.html

(6) Les trois premiers volets ont été publiés sur trois ans :

1993 La saison de l’amour Lian’ai de jijie 《恋爱的季节》

1994 La saison des chagrins d’amour Shilian de jijie 《失恋的季节》

1995 La saison des hésitations Chouchu de jijie 《踌躇的季节》

(7) Voir : http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Huang_Shuqin.htm

(8) Le village de Bayandai (巴彦岱村) dépend de la ville de Yining (伊宁市), ou Ghulja, dans la préfecture autonome kazakh de l’Ili, au nord-ouest du Xinjiang, proche de la frontière avec le Kazakhstan, mais non loin aussi du Kirghizistan.

 


 

Principales publications après 2000

 

2000 La saison de la fête Kuanghuan de jijie 《狂欢的季节》

2003 Ma philosophie de l’existence Wode rensheng zhexue 《我的人生哲学》

2004 Roman : Renard vert Qing Hu 《青狐》

2006 Eloge funèbre de l’Union soviétique 《苏联祭》

2006-2008 Autobiographie en trois volumes  

(《半生多事》、《大块文章》、《九命七羊》)

2008-2010 Essais philosophiques

2008 L’aide de Laozi 《老子的帮助》

2009 Les dix-huit mentions de Laozi [dans le Zhuangzi] 《老子十八讲》

2010 Les jouissances de Zhuangzi 《庄子的享受》

2014 Roman : Suffocation et frénésie Men yu kuang 《闷与狂》

Juillet 2015 Recueil de nouvelles : Qipa qipa chuchu ai 《奇葩奇葩处处哀》

 

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Principales nouvelles traduites en français, publiées chez Bleu de Chine, traductions et notes de Françoise Naour :

 

- Contes et libelles : neuf nouvelles satiriques et pleines d’humour - 1994 :

Ma le sixième /Dialectique (extraits des « contes merveilleux du pavillon de lecture), Paroles, parlottes, parleries, Poétique, Nec plus ultra, Celle qui dansait, J’ai tant rêvé de toi, Vieille cour du dedans, Dur, dure le brouet.

- Celle qui dansait : neuf nouvelles écrites entre 1987 et 1991, dont une bonne partie figure dans le recueil précédent - 2004

- Contes de l’ouest lointain : trois nouvelles du Xinjiang (Oh Mohammed Ahmed !, Le génie du vin et La petite maison de pisé, qui reprend le couple de personnages de la nouvelle précédente) – 2002

- Des yeux gris clair : une nouvelle, sur un menuisier ouïghour spécialiste de la langue de bois, un complément du précédent recueil – 2002, prix Mot d’or de la traduction 2003

- Les sourires du sage : anecdotes de sa vie privée contées, comme toujours, sur le mode humoristique - 2003

 

Signalons une édition bilingue de la nouvelle « Le papillon » (《蝴蝶》), aux Editions en langues étrangères.

Par ailleurs, Wang Meng a publié un superbe ouvrage traduit en anglais sur le Xinjiang :

“Wonderful Xinjiang: Through the Pen of Wang Meng and the Lens of a Camera, A Photographic Journey of China's Largest Province” (Reader's Digest Association, novembre 2004)

 


  

Textes présentés
  
Les textes de Wang Meng proposés ici sont différents de ceux que l’on a coutume de lire dans les traductions françaises publiées.
- 《无言的树》est une nouvelle poétique, où la satire socio-politique est en arrière-plan, et n’apparaît qu’à travers quelques allusions voilées. C’est un texte intriguant, que Wang Meng a commencé à écrire en 1979 pour le terminer en 1985. On a l’impression qu’il l’a alors repris pour lui donner une fin moins triste que celle qu’il avait imaginée au départ : l’arbre ne meurt finalement pas victime de sa notoriété – ce qui laisse songeur quant aux intentions de l’auteur dans le contexte historique (voir biographie).
- Les autres textes sont des chengyu dont Wang Meng a donné une version personnelle ; il en a (ré)écrit douze, dans un style totalement différent, plus proche de la langue classique, chacun formant un petit conte imagé.
  


  

A lire en complément :

  

《成语新编7 : 老鼠过街,人人喊打》 « Chengyu 7 : Quand un rat sort de son trou, tout le monde crie haro sur lui »   

  

《成语新编11 : 坐井观天》 « Chengyu 11 : regarder le ciel du fond d’un puits »

  

《无言的树》 « L’arbre silencieux »

  

  

  

 

 

 

 

     

 

 

 

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