Auteurs de a à z

« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
                 

 

 

Liu Zhenyun  刘震云

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 7 mars 2010, actualisé 9 avril 2016

             

Liu Zhenyun (刘震云) a remporté le prix Dangdai 2009, ainsi que le prix Mao Dun en 2011, pour son dernier roman, publié en mars 2009 : 《一句顶一万句》(yījù dǐng yīwànjù), traduit provisoirement par « A word is worth a thousand words », soit  ‘un mot en vaut dix mille’. 

    

Célèbre en Chine, méconnu ailleurs

    

Il était en concurrence avec des auteurs très médiatisés, en Chine et à l’étranger : outre le Tibétain A Lai (阿来) et son bestseller « King Gesar » (《格萨尔王》), la présélection incluait Mo Yan (莫言), pour son dernier livre, 《蛙》 ‘Grenouille’, et Su Tong (苏童), pour《河岸》, qui vient d’être traduit en anglais sous le titre «  Boat to Redemption » et a, pour sa part, reçu le prix littéraire Man Asia 2009. Liu Zhenyun avait déjà remporté le prix Dangdai en 2007.

   

Le prix Dangdai (《当代》年度长篇小说奖) est un

 

Liu Zhenyun

prix annuel créé en 2004 par le magazine littéraire du même nom, l’un des cinq magazines littéraires

du plus important et plus ancien groupe d’édition chinois, les éditions de la Littérature du Peuple (人民文学出版社). Il est décerné par un jury comportant les plus grands critiques littéraires de Chine, mais

   

Liu Zhenyun a remporté le prix Dangdai 2009

 

aussi par le public, à travers des votes sur internet, essentiellement sur le portail sina. Il reflète donc à la fois l’opinion des professionnels et l’avis des lecteurs, et se veut indépendant des circuits officiels.

   

Il n’est évidemment pas dénué de toute controverse : un peu

comme le Goncourt chez nous, il est accusé entre autres de favoriser la propre maison d’édition du magazine. Il reste cependant un indicateur très fiable des tendances

littéraires en Chine, jaugées à l’aune des succès de librairie, mais corrigés par l’avis des critiques.

   

Liu Zhenyun est surtout devenu célèbre en Chine parce que plusieurs de ses romans et nouvelles ont été adaptés à la télévision et au cinéma, mais il alimente des débats médiatiques lors de la sortie de chacun de ses livres, et le dernier tout particulièrement. Chez nous, en revanche, quelques unes de ses nouvelles ont été traduites, mais il reste méconnu.

    

Débuts littéraires sous le signe du réalisme critique

    

Liu Zhenyun est né en 1958 dans la province centrale du Henan, dans la petite ville de Yanjin (河南省延津) qui constitue le cadre de beaucoup de ses nouvelles, source de valeurs identitaires profondes qui reviennent comme un leitmotiv dans son œuvre.

    

En 1973, il s’engage dans l’armée, et passe cinq ans dans le désert de Gobi. Il est démobilisé en 1978, et revient chez lui ; c’est le moment où sont réinstaurés les examens d’entrée à l’université, pour la première fois depuis dix ans : il passe l’examen et est admis à l’université de Pékin, section littérature chinoise. Diplômé en 1982, il obtient un poste au Quotidien de l’agriculture (《农民日报》), et commence parallèlement à écrire.

    

Sa première œuvre publiée date de 1987 : c’est une nouvelle intitulée « Le relais de la pagode » (《塔铺》) qui attire aussitôt l’attention des milieux littéraires. Il revient dans ce récit sur l’une de ses expériences personnelles, celle de l’examen d’entrée à l’université, pour le démythifier : contre l’image que l’on sent fait généralement au travers des nouvelles et des films consacrés au sujet, celle d’une immense vague d’enthousiasme et de ferveur qui s’est déchaînée dans la Chine entière à l’annonce soudaine de l’examen, Liu Zhenyun présente un tableau satirique et légèrement cynique, où chacun a ses raisons pratiques et personnelles pour préparer l’examen, loin de tout idéalisme.

    

Ce ton critique ne le quittera plus : c’est celui, finalement, qui caractérise l’ensemble de son œuvre.

C’est une forme de réalisme désabusé, et l’on a aussitôt fait de Liu Zhenyun le porte-flambeau du

« nouveau réalisme en littérature » (“新写实”的扛旗手). En fait, son œuvre se présente surtout, dès cette première nouvelle, comme une immense entreprise de démythification, au-delà des étiquettes récurrentes qu’on lui attribue généralement. 

    

        Démythification de l’histoire et satire sociale

    

La trilogie qui suit cette première nouvelle continue sa réflexion sur la réalité sociale dans son coin de terre natal : on pourrait l’appeler la « trilogie du terroir », ou de Yanjin, puisque le village natal dont il est question est celui de l’auteur.

    

La ‘trilogie de Yanjin’.

   

C’est d’abord, en 1991, Les fleurs jaunes sous le ciel du village natal’ :《故乡天下黄花》gùxiàng tiānxià huánghuā. C’est l’histoire de la Chine de 1911 à 1976, vue au niveau local. L’histoire officielle est

     

Les fleurs jaunes sous le ciel du village natal

revisitée à travers les luttes de deux clans dans un village ; c’est une lutte pour le pouvoir, les appartenances politiques étant essentiellement opportunistes, déterminées par le seul but de parvenir à diriger le village ; l’idéal « révolutionnaire » y laisse quelques plumes au passage.

   

Récits transmis du village natal’

 

Suivent, en 1993 et 1998, ‘Récits transmis du village natal’ (《故乡相处流传》gùxiàng xiāngchǔ liúchuán), et ‘La farine et les fleurs du village natal’ (《故乡面和花朵》gùxiàng miàn hé huāduǒ). Le premier est une vaste fresque historique en quatre parties correspondant à quatre périodes de l’histoire chinoise : les Trois Royaumes, le début de la dynastie des Ming, la révolte des Taiping et la période 1958-60, c’est-à-dire le Grand Bond en avant et les « catastrophes naturelles » qui l’ont suivi. Liu Zhenyun s’attache avec un plaisir non dissimulé à détruire non seulement les mythes (et en particulier ceux liés aux grands personnages qui sont au centre de chacune des parties), mais aussi l’écriture épique et allégorique qui leur est associée. On dirait le singe du « Voyage vers l’ouest » en train de semer la pagaille dans le Palais du Ciel…

    

Quant au troisième pendant de la trilogie, c’est un roman-fleuve en quatre tomes de dix chapitres chacun, d’une structure complexe de récits sur plusieurs niveaux, mêlant des formes aussi diverses que la littérature épistolaire, la ballade ou les chansons populaires, que peu de gens ont lu jusqu’à la fin, il faut bien le dire.

    

La satire de la bureaucratie et de la société

   

Parallèlement, entre 1989 et 1992, Liu Zhenyun publie quatre nouvelles qui constituent une nouvelle approche dans son œuvre : il s’attaque cette fois à la nouvelle réalité sociale, celle née du développement économique accéléré, et marquée par un chamboulement total des mentalités et des valeurs traditionnelles. Il en fait une peinture au vitriol, dépeignant avec un humour légèrement cynique des individus en désarroi, happés par l’absurdité du monde où ils travaillent. Il s’agit de单位dānwèi, ‘l’unité de travail’, 《官场》guānchǎng, ‘parmi les dignitaires’, 《一地鸡毛》yīdì jīmáo, ‘des plumes de poulet partout’ (les plumes de poulet étant en chinois une métaphore pour désigner les ennuis), et《官人》guānrén, traduit en français par « Les mandarins ».

          

Ces nouvelles ont été traduites par Sébastian Veg,

et publiées en deux recueils aux éditons Bleu de

Chine, l’un en 2004, l’autre en 2006. La dernière nouvelle est peut-être la plus féroce : c’est la chronique de la vie au sein d’une direction d’un

 

L’unité de travail

ministère, où l’arrivée d’un nouveau ministre menace brusquement de bouleverser les situations acquises. Le directeur qui semblait au départ le seul à ne pas être menacé est dénoncé par ses subalternes, le ministre envoie une équipe mener une enquête et, finalement, personne n’en sort indemne. Ce service, dont on ne sait trop à quoi il sert, où tout le monde ne semble travailler que pour avancer ses pions personnels, est évidemment la métaphore d’un système qui continue de fonctionner à vide en ressassant mécaniquement des slogans obsolètes, un système qui a remplacé l’idéologie par les avantages matériels, dont l’obtention devient dès lors le but ultime de chacun.

      

Parmi les dignitaires

 

Avec la manie bien chinoise de définition et classification, on a appelé ces nouvelles « œuvres sur le thème du bureau » (“办公室”题材作品).On y sent toute la hargne et la verve d’un auteur qui n’oublie pas ses attaches rurales et considère que c’est là que sont les vraies valeurs. Il a dit lui-même qu’il ne considérait pas ces nouvelles comme des modèles de réalisme littéraire, mais plutôt d’idéalisme…

                  

La célébrité par le cinéma

    

Collaboration avec Feng Xiaogang

    

Comme souvent, Liu Zhenyun aurait continué une carrière appréciée d’un petit nombre d’initiés, si plusieurs de ses œuvres n’avaient été adaptées à la télévision et au cinéma, avec succès. Les deux premières nouvelles à faire l’objet d’une adaptation, par l’auteur lui-même, furent 单位et一地鸡毛》, qui sont liées par un même personnage, Xiao Lin (小林: cela donna une série en dix épisodes, tournée

par l’un des réalisateurs les plus populaires en Chine à l’heure actuelle, Feng Xiaogang (冯小刚),

spécialiste de comédies à succès. La série présentait une image satirique des années 1980-90, c’était drôle, juste, bien joué ; elle est sortie ensuite en DVD, cela fut le début d’une collaboration qui devait donner en 2003 l’un des plus gros succès du cinéma chinois : « Le portable » ou « Cell Phone » (《手机》).

   

La nouvelle elle-même se vendit à 220 000 exemplaires dès le premier mois de parution. Elle fut adaptée tout de suite, par l’auteur lui-même, et le film sortit quelques mois plus tard. Il fit 50 millions de yuans de recettes en un mois, ce fut le plus gros succès de l'année 2003 au box-office chinois. La nouvelle et le film se moquaient gentiment de la manie qu’était déjà devenue pour les Chinois le téléphone portable, et en faisait un instrument dangereux en cas d’infidélité conjugale, avec tous les quiproquos et situations incongrues que l’on peut imaginer. L’une des raisons du succès serait dû au  fait que les lecteurs et spectateurs auraient vu dans le

 

   

Cell Phone

personnage principal, un animateur de télévision décontracté et volage, une réplique d’un présentateur vedette d’une émission télévisée semblable en tous points à celle décrite dans la nouvelle. Ce n’est pourtant ni la meilleure nouvelle de Liu Zhenyun, ni le meilleur film de Feng Xiaogang : la satire se fait ici superficielle et caricaturale.

    

« Je m’appelle Liu Yuejin »

     

Je m’appelle Liu Yuejin

 

Porté par ce succès, Liu Zhenyun adapta ensuite une troisième nouvelle au cinéma : « Je m’appelle Liu Yuejin » (《我叫刘跃进》). C’est une œuvre plus complexe, et d’un genre totalement différent, qui valut à l’auteur son premier prix Dangdai, en 2007. On ne quitte pas vraiment la satire sociale, mais elle est habillée en pseudo roman policier : c’est l’histoire

d’un brave cuisinier qui se fait voler un sac qui renferme toute sa fortune, une reconnaissance de dette d’un homme avec lequel est parti sa femme ; en cherchant ce sac, il en trouve un autre, qui, lui, contient des disques renfermant des renseignements compromettant pour son employeur, un

chef d’entreprise qui aurait corrompu un officiel haut placé ; du coup, tout le monde essaie de récupérer le sac…

   

C’est une parabole aux sens multiples. Première métaphore : le nom du personnage principal ;  Yuejin, 跃进, signifie ‘le Grand Bond en avant’,

cette folie de Mao qui finit par une hécatombe, une famine qui fit plus de trente millions de morts ; le nom symbolise ainsi les sacrifiés de l’histoire. Le premier sac, ensuite,  symbolise la vie misérable du petit peuple chinois, l’autre sac la vie corrompue des strates supérieures de la société. Dans l’histoire, aucun personnage n’est tout à fait propre ni décent, mais le mouton finit par triompher du loup…

    

Le film qui en a été tiré, en 2007, a été tourné par une jeune réalisatrice qui n’avait jusque là que deux films à son actif, Ma Liwen (马俪文). Les deux films en question avaient pour personnage principal une personne âgée, malade dans un cas, acariâtre dans l’autre ; le second, « Toi et moi » (《我们俩》), sorti en 2005, était une merveille de sensibilité (1). Mais Ma Liwen voulait prouver qu’elle pouvait faire autre chose, dans un style tout à fait différent, c’est pourquoi elle fut attirée par le scénario de Liu Zhenyun. Malheureusement, l’humour décapant qui fait tout la valeur de la nouvelle se perd un peu dans le film.

    

L’œuvre maîtresse de la maturité 

    

Avec « A word is worth a thousand words » (《一句顶一万句》), Liu Zhenyun est revenu au style des grandes fresques de sa trilogie des années 1990, mais le thème n’est plus historique ; c’est une réflexion sur la vie des gens en Chine, au quotidien...

   

Le livre se présente comme un aller retour, en deux parties : la première concerne le passé ; elle est intitulée « Départ de Yanjin » (出延津记), sur le modèle biblique de la fuite d’Egypte (l’Exode). La seconde partie est intitulée « Retour à Yanjin » (回延津记). Dans les deux cas, un personnage central part à la recherche d’un être proche avec qui pouvoir « parler ». Le thème central du livre est en effet la solitude, que Liu Zhenyun considère comme étant le plus difficile à supporter dans la vie pour un Chinois.

   

Il a expliqué dans diverses interviews que, la Chine étant un pays sans Dieu, les Chinois n’ont pas cet interlocuteur privilégié et omniprésent ; par conséquent, ils trouvent difficilement quelqu’un

 

A word is worth a thousand words

avec qui « parler », c’est-à-dire exprimer ce qu’ils ont sur le cœur, car les relations de parenté

ou d’amitié ne sont pas constantes, et peuvent changer avec le temps. Le résultat est une solitude au milieu de la foule, au sein d’une société fondée sur des pratiques communautaires qui ne font que masquer cette solitude fondamentale. 

    

Il a dit :

«痛苦不是生活的艰难,也不是生和死,而是孤单;孤单种在心里,就长成了孤独.»

le plus difficile, dans l’existence, n’est pas la souffrance, ce n’est pas la vie et la mort,

c’est l’isolement … une fois ce germe semé dans le cœur, en croissant, il devient solitude. 

«一个人的孤独不叫孤独,一个人寻找另一个人,一句话寻找另一句话才叫孤独。..»

 qu’un homme soit seul, on ne peut pas appeler cela la solitude ; la solitude commence seulement lorsqu’un homme en cherche un autre, lorsqu’une parole en cherche une autre… 

«当孤独在每个人的心里连成一个群像时,这个孤独是非常可怕的»

lorsque la solitude au cœur de chacun devient un phénomène de masse, c’est une chose terrifiante..

    

《一句顶一万句》se présente comme une vaste galerie de portraits, de personnages typés de la campagne du Shanxi, dont on saisit peu à peu les relations et les interactions, les peines et les

joies (2) ; le livre a ainsi été comparé aux « Cent ans de la solitude » de García Márquez, l’un des écrivains qui a le plus influencé la littérature chinoise des trente dernières années ; les médias en ont fait « les mille ans de la solitude » des Chinois (中国人的“千年孤独”).

    

On est ici au-delà de la satire sociale humoristique qui est devenue un courant populaire dans la littérature chinoise, comme, d’ailleurs, au cinéma. 《一句顶一万句》est un livre de réflexion et de maturité. Mais c’est aussi une œuvre qui n’est sans doute pas d’un accès aussi facile que les nouvelles précédentes. (3)

    

Cette solitude était déjà en germe dans la peinture des personnages de la première des nouvelles de Liu Zhenyun, « La boutique de la tour » (《塔铺》).

    

La mémoire du passé

     

En 2012, Liu Zhenyun a retrouvé Feng Xiaogang pour une nouvelle adaptation cinématographique, cette fois-ci d’un récit publié en 1993, et traduit en français en 2013 sous le titre « Se souvenir de 1942 » (《温故1942), un livre sur la mémoire du passé, un livre pour lutter contre l’oubli et le non-dit.

    

Il est à replacer dans le contexte des récits sur l’histoire du début des années 1990, c’est-à-dire le début de la « trilogie de Yanjin », et en particulier le second volet, sorti en 1993 aussi : ‘Récits transmis du village natal’ (《故乡相处流传》).

    

Les faits

    

L’épisode historique dont il est question dans « Se souvenir de 1942 » est la grande sécheresse de 1942/43 au Henan dont plus personne ne semblait conserver le souvenir. Relativement court, le texte mêle recherche documentaire et interviews de proches qui relativisent la mémoire historique en

 

Wengu 1942

montrant que chacun garde des faits un souvenir personnel et subjectif.

    

Se souvenir du passé (traduction)J

 

Le récit commence par une introduction qui expose les faits : en 1942, la province du Henan a subi une terrible sécheresse (大旱灾) qui a duré de l’été 1942 au printemps 1943 ; puis, alors que la situation se rétablissait, un nuage de sauterelles affamées finit d’anéantir la végétation qui repartait. La famine a touché quelque cinq millions de personnes dont les conditions de survie furent encore aggravées par le froid et la neige  pendant l’hiver : on estime que plus de trois millions de personnes sont mortes de faim.

    

Or, en février 1943, deux journalistes étrangers, l’un américain, correspondant de l’hebdomadaire Time, l’autre anglais, envoyé par le Times de Londres, se sont rendus sur les lieux pour faire un reportage. Ils ont été reçus en grande pompe par les autorités locales qui leur ont offert un festin dont Liu Zhenyun décrit la douzaine de plats, pendant que les gens alentour mouraient de faim.

    

Leurs témoignages, les articles dans la presse aussi bien que les statistiques sont une source

d’informations directes sur la catastrophe, et soulignent l’étendue de la tragédie humaine. Reste à expliquer comment elle a pu sombrer autant dans l’oubli.

    

Relativisation de la mémoire

     

Il s’est passé des événements aussi meurtriers dans le monde à la même époque, dit Liu Zhenyun, mais, cinquante ans plus tard, on en a gardé la mémoire ; en revanche, qui se souvient des trois millions de morts du Henan ? Même l’ami qui lui parle pour la première fois du désastre ne le présente pas comme un événement important : une graine de sésame, pas une pastèque (是芝麻而不是西瓜), dit Liu Zhenyun avec son humour habituel ; on était en pleine guerre, le pays était envahi, la situation chaotique, le gouvernement chinois à Chongqing, impuissant, divisé, inconscient.

    

Mais trois millions de personnes, c’est quand même trois fois Auschwitz, et douze pour cent de la population du Henan à l’époque. Et le Henan, c’est chez lui, Liu Zhenyun ; il a donc décidé d’enquêter pour comprendre comment une telle calamité pouvait avoir été oubliée. Il est d’abord allé interroger sa propre famille, en commençant par sa grand-mère : « Il y a cinquante ans, il y a eu une grande sécheresse, beaucoup de gens sont morts ? » – « Oh, répond la grand-mère, tu sais, des gens morts de faim, il y en a eu tout le temps, de quelle année veux-tu parler ?… » Première relativisation de la mémoire.

    

En revanche, ce dont elle se souvient parfaitement, c’est du nuage de sauterelles qui a suivi. C’est à partir de là qu’elle se rappelle que pas mal de gens sont morts, « plusieurs dizaines » (“有个几十口吧。”). C’est-à-dire plusieurs dizaines dans le village. Autre relativisation : l’étendue du désastre n’est pas perceptible à des gens dont l’horizon se limite à leur village.

    

Regard rétrospectif

    

Liu Zhenyun mène ensuite son récit en intercalant des discussions de ce genre avec ses proches et l’exposé des faits, tangibles et chiffrés, résultant de ses enquêtes et de divers documents tirés d’archives et de journaux : deux réalités qui se recoupent sans se confondre, traçant au final une image saisissante de la responsabilité des autorités qui ont fermé les yeux sur la situation, laissant les victimes sans aide, et qui plus est à la merci des bombardements japonais quand elles ont tenté de rejoindre le Shanxi en plein hiver pour fuir la famine.

    

Ce regard rétrospectif est annoncé par le titre du livre : 《温故1942, où 温故 wēngù signifie  « revenir sur le passé », en général pour en tirer des leçons pour le présent. Il s’agit donc d’une relecture subjective du passé, où perce une émotion nourrie du lien personnel de l’auteur avec la province ; c’est ce qui a suscité l’intérêt de Feng Xiaogang : c’est cette émotion qu’il explique comme étant le principal moteur de sa détermination tout au long des dix-neuf années de maturation du film (4) – c’est celle, aussi, que l’on ressent en lisant le livre.

    

Le texte chinois : http://www.douban.com/group/topic/36863279/

   

   

Notes

(1) Sur Ma Liwen, voir http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Ma_Liwen.htm

(2) Le titre serait une citation à contre-emploi d’une phrase de Lin Biao (林彪), l’auteur du « Petit livre rouge », qui l’aurait prononcée en 1966 pour flatter Mao. Liu Zhenyun en fait un aphorisme symbolisant la valeur d’une parole profonde, sortie du cœur  (一句知心话), comparée aux bavardages sans consistance de la vie quotidienne. Encore faut-il avoir l’ami auquel l’adresser…

(3) Le portail sina a réalisé un site dédié au livre, où l’on trouve interviews, critiques et photos des conférences de presse et manifestations qui en ont marqué la publication :

http://book.sina.com.cn/z/yjdywj/index.shtml

Un lien permet d’accéder à la totalité du texte, chapitre par chapitre :

http://vip.book.sina.com.cn/book/index_87680.html

(4) Sur le film, voir : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Feng_Xiaogang_1942.htm

              


   

Traductions en français
   
En un mot comme en mille, traduit du chinois par Isabelle Bijon et Wang Jiann-Yuh, Gallimard/Bleu de Chine, octobre 2013, 736 p.
Se souvenir de 1942, traduit du chinois et annoté par Geneviève Imbot-Bichet, Gallimard/Bleu de Chine, avril 2013, 128 p.
Peaux d’ail et plumes de poulet, traduit du chinois par Sebastian Veg, Bleu de Chine, septembre 2006, 213 p.
Les Mandarins, traduit du chinois par Sebastian Veg, Bleu de Chine, septembre 2004, 125 p.

    
   

   

 

 

 

     

 

 

 

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