Repères historiques

 
 
 
               

 

 

La littérature chinoise au vingtième siècle      

III bis. Haipai /Jingpai ou le dualisme en littérature : Explications

par Brigitte Duzan, 23 juillet 2010

           

2. Le haipai

             

Le terme de haipai est ainsi apparu dans l’histoire de la littérature chinoise comme un label déprécié, une mentalité mercantile et vulgaire, cultivant bassement les goûts les plus vils des nouvelles classes de la société urbaine et de ses lecteurs. Mais ce n’est pas seulement cela : le haipai recouvre aussi tout un pan de littérature d’avant-garde, tant il est vrai que s’y côtoient toujours le pire et le meilleur.

             

a) L’ancien haipai

           

A l’origine, cette littérature était le produit

d’une culture qui était une culture de consommation avant la lettre et avait pour centre l’actuelle rue de Fuzhou (福州路), appelée au dix-neuvième siècle ‘Quatrième avenue’ (四马路) (1). Au début du vingtième siècle, la rue était célèbre pour ses quelque cent cinquante ‘maisons de thé’ (茶肆) qui étaient en fait des maisons de passe aux statuts très hiérarchisés, identifiées par des bannières aux couleurs racoleuses et aux noms évocateurs : c’était le ‘red district’ de

 

‘Quatrième avenue’ (四马路)

Shanghai, descendant direct des divertissements de la Chine ancienne tels qu’ils apparaissent dans les romans Ming et Qing.

           

« Fleurs de Shanghai » (《海上花》)

 

Cette première littérature haipai, née aux alentours des années 1880, reprenait le schéma classique des histoires de « lettrés talentueux et belles dames » (才子佳人), en suivant les intrigues des maisons de thé dont elle donnait

l’image romantique de lieux privilégiés où pouvaient
librement se dérouler des histoires d’amour tout autant que des discussions d’affaires. Tout cela était écrit et lu pour se divertir et, bien sûr, de même qu’il y avait toute une hiérarchie de maisons de thé et de courtisanes, il y avait aussi, dans ces romans, une diversité qui répondait au niveau de la clientèle et des maisons qu’elle fréquentait.

C’est ce qu’on a appelé « romans de courtisanes ».

           

Han Bangqing (韩邦庆 ) , avec sa « Biographie des fleurs de Shanghai » (海上花列传) en est le représentant emblématique, surtout depuis que le roman, écrit en langue de wu, a été traduit en mandarin par

Zhang Ailing (张爱玲)  puis adapté, en 1998, au cinéma par Hou Hsiao-hsien sous le titre « Fleurs de Shanghai »  (《海上花》). Mais il est une autre œuvre du même genre qui a connu récemment

une nouvelle notoriété, c’est celui de Sun Yusheng (孙玉生), publié au tournant du siècle sous le nom de Sun Jiazhen (孙家振: « Rêves de prospérité à Shanghai »  (海上繁华梦). C’est Wang Anyi (王安忆) qui lui a rendu un hommage indirect en reprenant le titre pour l’un de ses romans, se plaçant ainsi implicitement et dans la lignée du haipai et dans la continuation de sa consœur, bien qu’elle s’en soit toujours défendue.

           

Cette culture du haipai de la fin des Qing était une survivance de ce que les historiens chinois appellent la Chine féodale. Après la Révolution de 1911 apparut un littérature particulièrement orientée vers le public populaire, des histoires d’amour le plus souvent tragiques entre de pauvres lettrés et de jeunes beautés, que la génération du 4 mai, ensuite, qualifia avec mépris de « littérature canards mandarins et papillons » (鸳鸯蝴蝶派) pour son sentimentalisme simpliste.

 

« Rêves de prospérité à Shanghai » 

 (海上繁华梦)

           

Samedi’ (《礼拜六》)

 

Cette littérature de pur divertissement (3), qui finit par englober toutes sortes d’œuvres de second ordre, romans policiers, aventures de chevaliers errants et, inévitablement, romans à scandale, était publiée, dans la grande tradition, sous forme de feuilletons, dans des feuilles de chou aux noms aussi racoleurs que leur contenu : ‘Samedi’ (礼拜六), créée en juin 1914, ou ‘Gaieté’ (快活), créée en 1922. Mais l’avantage était que les auteurs avaient ainsi des revenus stables qui leur permettaient de vivre.

             

Certains de ces auteurs sont restés dans les annales : Bao Tianxiao (包天笑), par exemple, dont le pseudonyme est déjà une profession de foi (rire avec le ciel), et qui fut aussi traducteur et éditeur ; ou Cheng Xiaoqing (程小青) qui, lui, adapta les intrigues policières de Conan Doyle, en

créant en 1914 le personnage de Huosang (霍桑) qui est un double de Sherlock Holmes, mais aussi un avatar du classique juge Bao (包公).

             

Conan Doyle avait été traduit en chinois dès la fin du 19ème siècle, et c’est le très sérieux Liang Qichao (梁启超) qui avait été le premier à en publier des traductions en Chine, au tournant du siècle (4) . Cheng Xiaoqing publia plus de soixante enquêtes de Huosang (nouvelles et romans), mais écrivit aussi des essais théoriques sur le roman policier, publiés en trois volumes sous le titre « Techniques scientifiques

d’enquête » (科学的侦探书). Les aventures de Huosang seront publiées jusqu’au début des années quarante dans divers journaux spécialisés dans le genre policier, avant de retrouver une nouvelle vogue actuellement, y compris aux Etats-Unis.

 

Cheng Xiaoqing (程小青)

           

Il y eut bien, par ailleurs, ce que l’on pourrait appeler une variante « révolutionnaire » du genre des « lettrés talentueux et belles dames ». Elle fut initiée par Yu Dafu (郁达夫), chef de file de la société

              

Conan Doyle en chinois

 

Création, avec sa nouvelle « Nuit d’ivresse printanière »

(《春风沉醉的晚上》, publiée en 1923. Yu Dafu n’avait pas une grande estime ni pour Shanghai ni pour la société shanghaienne, mais sa nouvelle fit des émules. Elle reprenait le schéma traditionnel en transformant le lettré talentueux en un intellectuel miteux tentant péniblement de vendre quelques poèmes pour survivre, et la belle dame en une ouvrière travaillant dans une usine de cigarettes, les deux communiant dans une affection fondée sur l’entraide. 

           

On est cependant là en marge du haipai qui est, par sa nature même, étranger à la littérature révolutionnaire dont Shanghai devint le foyer à la fin des années vingt par un alea de l’histoire. Cela n’a pas empêché le haipai de prospérer, mais sous un jour nouveau, sous l’effet des changements socio-économiques.

             

b) Le nouveau haipai des années trente

              

Les années 1920-30, à Shanghai, sont en effet la période où se forme et se développe le cadre d’une culture de consommation moderne : alors que le reste de la Chine est aux mains des seigneurs de guerre, c’est l’époque où Shanghai se bâtit un empire financier et commercial, attirant les banques, les affairistes et les commerçants du monde entier, les aventuriers aussi, devenant dans

l’imagerie populaire « le Paris de l’Orient ».

           

C’est l’époque où l’architecture reflète les nouvelles classes urbaines : commence à se construire le quartier ‘commercial et culturel’ de Nanjing lu (南京路) avec ses quatre grands magasins, dont l’un des deux précurseurs, établi dès 1918, Wing On, filiale d’une compagnie de Hong Kong (永安), est tout à fait caractéristique, avec hôtel, salon de thé, toit-terrasse et salle de danse dans le même bâtiment ; aux grands magasins se joignent de nouveaux lieux de divertissement, comme le grand théâtre

 

Nangjing Lu, années 1920

Da Guangming (大光明), œuvre de l’architecte Le Hudec aujourd’hui défigurée et transformée en cinéma, ou le top du top, le dancing du Paramount (百乐门) avec son hall d’entrée art déco et, déjà, l’air conditionné.

           

Le Da Guangming aujourd’hui, défiguré par la fièvre immobilière

 

C’est l‘époque mythique où Du Yuesheng (杜月笙), le chef de la Bande verte (青帮), organise des réceptions dans les salons privés des étages supérieurs du Paramount, tandis que se développent non loin de là les studios qui tournent les grands films de l’âge d’or du cinéma chinois qui, eux, mettent en scène les laissés pour compte de cette croissance effrénée et l’extrême misère que côtoie ce luxe tapageur.

           

C’est l’évolution de la sociologie urbaine et des modes de consommation qui a entraîné cette frénésie architecturale : toute cette architecture inspirée de l’art déco français et du sytle jazzy américain, panachée d’éléments décoratifs chinois, cela aussi, c’est ce qu’on appelle le haipai. Et ce sont ces mêmes facteurs qui, provoquant une évolution parallèle du lectorat, ont entraîné une mutation, sinon une rupture, dans la tradition littéraire du haipai : elle s’est

alors scindée en deux courants, l’un cultivant les goûts les plus bas et les plus superficiels, jusqu’à dégénérer parfois en une littérature racoleuse de sexe et de violence, l’autre visant à satisfaire la passion de la mode et de l’inédit des nouvelles classes urbaines, pour tendre vers une littérature d’avant-garde.

           

C’est ce que l’éminent spécialiste (pékinois) d’études comparatives jingpai/haipai, le professeur Wu Fuhui, a appelé « le haipai décadent » et « le haipai montant » (2), l’un étant de facto supposé vulgaire, et

l’autre distingué. Gardons ces termes, ils ne s’inventent pas. Entre les deux, cependant, il y a tout un courant intermédiaire, ni racoleur ni élitiste, qui rassemblait la majeure partie des écrivains.

           

1. Le haipai « décadent »

             

Peu de ces auteurs sont passés à la postérité, ne

serait-ce que parce que nombre d’entre eux se contentaient d’écrire dans l’anonymat pour magazines et tabloïds populaires qui attiraient le lecteur par des 

 

Le Paramount (百乐门)

potins et bruits divers, y compris sur la vie d’acteurs ou de personnages connus,  par des histoires drôles, rubriques de loisir et histoires d’amour, voire érotiques, autant de journaux dirigés, effectivement, par ce que Shen Congwen appelait des « dilettantes » (白相人).

             

Zhang Kebiao (章克标)

 

Ces romans populaires ne s’élèvent guère, le plus souvent, au-dessus du niveau de la presse du cœur, avec des intrigues à faire pleurer Margot qui reprennent les traditionnelles histoires « féodales » de jeunes gens mariés contre leur volonté par leurs parents, mais qui, maintenant, refusent de se soumettre, tout en étant, ce faisant, plongés dans le désarroi, ou qui modernisent des intrigues classiques en les inversant, comme l’histoire de cette jeune femme confrontée à la colère de ses amants qui se demande pourquoi ils ne veulent pas la partager entre eux.

           

C’est le genre d’histoires typiques qu’écrivait un auteur comme Zhang Kebiao (章克标), célébré lors de sa mort, à l’âge de cent huit ans, en janvier 2007, comme le « dernier écrivain haipai des années trente ». Il eut aussi une importante activité journalistique et éditoriale. Il fut en particulier en charge de la rubrique

« libres discussions » (自由谈”) du magazine Shenbao (《申报》), rubrique créée en 1911 qui servit au départ  de porte parole aux écrivains du mouvement des « canards mandarins et papillons ». Il est célèbre pour s’être bassement vengé de son échec auprès d’une jeune femme qu’il courtisait en dévoilant dans un de ses romans sa liaison avec Yu Dafu : il donna au personnage principal du roman le nom à peine déguisé de son rival et en décrivit abondamment les rêves érotiques.

           

Parmi ces auteurs populaires, il en est un dont le nom est resté comme l’emblème du pire de ce que l’on peut faire dans le genre ; c’est un écrivain qui était au départ un brillant élément de la société « Création » dont il avait été

l’un des co-fondateurs : Zhang Ziping (张资平).En 1926, il se tourna vers la littérature populaire, en publiant un roman qui fut un incroyable succès de librairie : 飞絮 (fēixù : chatons de saule virevoltants), et fut même ensuite adapté au cinéma en 1933. Par la suite, il écrivit régulièrement des histoires de ménages à trois,  teintées d’érotisme et rehaussées d’incestes et autres perversions sexuelles, et en publia un certain nombre lui-même, dans la maison d’édition qu’il avait créée (appelée "乐群书店" : au plaisir des masses) et qui incluait un mensuel du même nom, ce qui lui permettait d’engranger directement les

 

Zhang Ziping (张资平)

bénéfices. Toutes choses qui firent dire à Lu Xun que ses romans pouvaient se résumer à un triangle amoureux (张资平氏先前是三角恋爱小说作家) et qu’il n’était guère plus qu’un commerçant des lettres attiré par l’odeur de l’argent.

           

Pendant la guerre de résistance contre le Japon, il exécuta une autre volte-face : il travailla avec le collaborateur Wang Jingwei, et publia un journal pour l’association culturelle sino-japonaise. On ne peut s’empêcher de penser que Lu Xun et Shen Congwen n’avaient peut-être pas totalement tort en le considérant comme un personnage sans beaucoup de scrupules. En tout cas, il représente certainement le côté « voyou » du haipai qu’ils déploraient tous deux.

             

C’est cet aspect du haipai que visait le poème « Impression de Shanghai » (《上海印象》) de Guo Moruo  (郭沫若où il dépeignait une ville pleine de « cadavres ambulants et chairs obscènes » (游闲的尸,淫嚣的肉”).Mais ce n’est pas le seul.

             

2. Le haipai « montant »

            

Liu Na’ou (刘呐鸥)

 

A l’autre extrême, il y eut un mouvement fugace mais brillant, original et innovant, que l’on désigne du terme de « néo-sensationnisme » (新感觉派), terme importé du Japon par l’un de ses représentants les plus éminents, Liu Na’ou (刘呐鸥)Taiwanais de mère japonaise, il avait fait ses études au Japon avant de venir à Shanghai en 1924 étudier le français à l’université jésuite l’Aurore dont il suivit les cours jusqu’en 1927, se liant là d’amitié avec d’autres membres qui illustreront le mouvement, dont Shi Zhecun (施蛰存).

             

Il mourut assassiné en 1939, à l’âge de trente neuf ans, mais réussit en une carrière aussi courte à créer les bases

d’un genre qui lui-même dura peu, mais est indissociablement lié au meilleur du haipai. Le

néo-sensationnisme a d’abord été associé à l’écrivain japonais Yokomitsu Riichi ; il fonda en 1924, avec dix

autres écrivains, dont Kawabata Yasunari, une revue dans laquelle il publia une nouvelle intitulée « La Tête aussi bien que le ventre » qui fait figure de naissance du mouvement. Influencées par le symbolisme, ses œuvres sont alors caractérisées par une mosaïque d'impressions et de sensations qui évoquent l'insignifiance et la précarité de l’existence humaine ; il innova ensuite en abordant le genre du récit psychologique avec des phrases longues et une diversité de voix intérieures.

             

C’est un recueil de nouvelles japonaises traduites par Liu Na’ou sous le titre « La culture de l’érotisme » (色情文化) qui peut être considéré comme le précurseur du mouvement à Shanghai. Il s’y élargit là sous l’influence du modernisme européen sous toutes ses formes, non seulement le symbolisme, mais aussi le surréalisme,

l’expressionnisme ou le cubisme, tous styles particulièrement adaptés à la représentation des rythmes de vie urbains, et en particulier ceux de la métropole effervescente qu’était Shanghai. L’unique recueil  de Liu

Na’ou s’intitule « Panorama de la cité » (《都市风景线》):

c’est une cité pleine de ‘modern girls’, qui se veulent affranchies mais sont surtout très superficielles, et ressemblent déjà comme des petites sœurs aux jeunes Shanghaiennes d’aujourd’hui courant boutiques et nightclubs à la mode, et affichant à tous vents leur liberté sexuelle.

 

Shi Zhecun (施蛰存)

           

Shi Zhecun (施蛰存), lui, s’est intéressé à la mentalité shanghaienne : pour peindre les états d’âme de tous ces citadins récemment transplantés, confrontés aux difficultés de l’existence urbaine nées de

l’isolement et du déracinement, il utilise des éléments de psychologie freudienne et les techniques du monologue intérieur propres au ‘courant de conscience’ (意识流) qui était en train de se développer dans la littérature occidentale. Dans sa revue ‘Xiandai’, sous-titrée ‘Les cosmopolitains’ (现代), éditée de 1932 à 1935, il a résumé, dans un texte explicatif concernant les poèmes qu’il y publiait (又关于本刊中的诗), les principes de base qui peuvent s’appliquer généralement à son esthétique littéraire :

《现代》中的诗是现代人在现代生活中所感受到的现代的情绪用现代的词藻排列成的现代的诗形。……

les poèmes publiés dans « Xiandai » … sont une forme poétique moderne utilisant un style moderne pour exprimer les sentiments modernes ressentis par l’homme moderne dans la vie moderne. »

             

Mu Shiying (时英)

 

C’est cependant dans les nouvelles de Mu Shiying (时英) que ce néo-sensationnisme shanghaien atteint sans doute son expression la plus élaborée. En 1930, Mu Shiying avait envoyé une nouvelle intitulée « Notre monde » (《咱们的世界》) au magazine littéraire ‘Littérature et arts nouveaux’ (新文艺) qui fut édité de 1929 à 1930 par Shi Zhecun et Liu Na’ou. La nouvelle fit sensation dans le groupe, et Mu Shiying devint le protégé du premier tout en gardant des liens d’amitié avec le second qui habitait la maison à côté de la sienne. Il se lança alors dans des expérimentations formelles, jusqu’en 1937 : pour échapper à la guerre, il partit alors à Hong Kong ; quand il revint deux ans plus tard, ce fut pour collaborer avec le gouvernement pro-japonais de Nankin, sombrer dans une vie de dandy nihiliste et finir assassiné, après son ami Liu Na’ou, en juin

1940. Lui aussi a donc eu une courte carrière, mais prolifique.

           

Dans ses nouvelles, il décrit la ville des grandes artères et des espaces publics, partout où s’exhibe la vie et où elle se met en scène ; le rythme syncopé des phrases, les répétitions, toutes sortes de métaphores et allitérations traduisent le tourbillon dans lequel sont prises les existences de chacun, sans pouvoir vraiment contrôler ni le temps et ni les événement, comme dans « Le fox trot de Shanghai » (《上海的狐步舞》). C’est par ailleurs un univers citadin qui rejoint celui des courtisanes du début du siècle, comme lui centré sur les lieux de plaisir, mais un univers beaucoup plus crû d’où tout romantisme a disparu : constellé d’éléments érotiques (souvent sous forme de citations de chansons) et de descriptions sexuelles comme autant de vignettes d’un collage cubiste.

             

En même temps, c’est un style inspiré du cinéma, divertissement qui faisait alors fureur à Shanghai et art dont tous ces auteurs étaient passionnés. Liu Na’ou en fut même un théoricien, écrivant nombre

d’articles sur le sujet dans  les revues et suppléments spécialisés qui existaient dans cette ville du cinéma qu’était Shanghai. Il a même traduit le livre, publié à Berlin en 1932, du théoricien américain

d’origine allemande Rudolf Arnheim : « Film as Kunst » (Du cinéma comme art : 《艺术电影论》) (5).

            

Il ne faisait d’ailleurs en cela que s’inspirer du néo-sensationnisme japonais qui s’était doublé d’une expérimentation dans le domaine cinématographique, sous l’égide du réalisateur Teinosuke Kinugasa, auteur de deux films dans ce cadre : « Une page folle » (《疯狂的一页》) , film muet de 1926, et, deux ans plus tard, « Carrefour » (《十字路》) où il dépeint l’effervescence factice du quartier de Yoshiwara, célèbre quartier des plaisirs de Tokyo qui deviendra ensuite le décor favori des films sur la prostitution féminine de Mizoguchi (6) : c’est tout à fait l’univers de la littérature du haipai, tout particulièrement dans sa version néo-sensationniste. Mais, dans ce cas, c’est la littérature qui avait inspiré le cinéma, à Shanghai c’est l’inverse.

             

Cependant, c’est surtout le cinéma hollywoodien et ses stars qui fournissent à tous ces auteurs, et à Mu Shiying en particulier, les modèles des femmes modernes de leurs nouvelles. Ce qui est peut-être le plus intéressant, c’est l’apport des techniques cinématographiques à la structure narrative et au style, et, dans ce domaine, les recherches de Liu Na’ou ont été de première importance. Son principal apport est sans doute la théorie du « mouvement continuel des points de vue », chaque mouvement de la caméra équivalant à un point de vue, ce qui se traduit dans l’écriture romanesque par une rupture stylistique, en s’attaquant au fondement de la narration réaliste traditionnelle à la Balzac : la continuité. Il avait repris cela entre autres de l’ouvrage d’Arnheim qui postule l’absence de continuité spatio-temporelle au cinéma.

             

On retrouve cette caractéristique dans les nouvelles néo-sensationnistes où elle se traduit dans

l’émiettement de la forme : émiettement de l’intrigue et émiettement du texte qui finit par ressembler à un scénario, certaines nouvelles étant ainsi découpées en séquences, la narration procédant par images successives rendues dans un style elliptique, les meilleurs exemples en étant les deux nouvelles de Mu Shiying : « Le fox-trot de Shanghai » déjà cité et « Les cinq personnages dans un night-club » (《夜总会里的五个人》) (7).

             

Ce courant du haipai était donc bien un mouvement moderniste différent de l’image caricaturale du haipai véhiculée par ses pourfendeurs du Nord, mais qui en reprend les grands thèmes et s’adresse toujours à un public urbain et populaire. 

             

c) La continuité du haipai

             

Le haipai littéraire s’est ainsi peu à peu formé autour de thèmes où sexe et amour forment une base incontournable, mais qui prennent des formes plus ou moins provocantes ou vulgaires selon les auteurs, et la tranche du public à laquelle ils s’adressent. A partir des années quarante, on retrouve constamment ce mélange d’auteurs racoleurs et d’œuvres triviales, alternant avec des écrivains novateurs dont l’œuvre constitue une page de l’histoire de la littérature chinoise, avec au milieu toute une foule d’écrivains, beaucoup féminins, qui restent secondaires mais apportent leur contribution à

l’évolution du genre et témoignent de l’évolution des mentalités.

             

Zhang Ailing (张爱玲) est celle qui a marqué le haipai à partir des années quarante. Elle en a le mélange caractéristique de sinité et de modernisme occidental qui concourt à la réussite de ses œuvres. Vers la fin de sa vie, elle a elle-même rendu hommage à celui qui en est considéré comme la figure tutélaire du haipai, Han Bangqing, en traduisant en mandarin sa « Biographie des fleurs de Shanghai ». Ses premières œuvres furent d’ailleurs publiées dans des revues du courant « canards mandarins et papillons ».

            

C’est Wang Anyi (王安忆), aujourd’hui présidente de l’association des écrivains de Shanghai, qui a ensuite, en quelque sorte, pris le relais : on a dit qu’elle dépeignait dans ses romans et nouvelles des personnages de Zhang Ailing qui seraient restés à Shanghai après la Révolution culturelle. C’est un peu réducteur, mais, comme tout propos réducteur, il a sa part de vérité symbolique.

            

Ces deux auteurs méritent deux dossiers à part entière, à côté d’autres de la nouvelle génération : Cheng Naishan (程乃珊), Chen Danyan (陈丹燕) et d’autres encore qu’il s’agira de découvrir au hasard des rencontres.

           

Ces écrivains représentent le courant « distingué » du haipai, à côté de la persistance du courant « décadent » représenté aujourd’hui par ces « romancières de Shanghai » dont les seules qualités résident dans leurs provocations, d’autant plus insolentes qu’elles sont écrites à la première personne : Mian Mian (棉棉) et Weihui (周卫慧). Comme aurait dit Shen Congwen, cela aussi, c’est ce qu’on appelle le haipai 

           

           

Notes

(1) Il y a d’ailleurs un livre sur la rue dont le titre même rappelle cette origine : 《老上海四马路(老上海海派特色文化的一条街), la Quatrième avenue, une rue du vieux Shanghai empreinte de culture haipai. Il a été publié en 2001 et fait partie du nouvel engouement pour le haipai, sur fond de nostalgie des années trente.

(2) Dans son chapitre sur le sujet dans « « Pékin-Shanghai, tradition et modernité dans la littérature chinoise des années trente », p. 221 (voir bibliographie ci-dessous)

(3) Dont les tenants de la littérature du 4 mai n’ont pas manqué de souligner qu’elle n’avait rien à voir avec la noble tradition du dilettante éclairé qui pratiquait son art pour le plaisir (游戏消闲”). Et de souligner, lorsque sortit ‘Gaieté’, que ce monde de misère n’avait rien de gai…

(4) D’après la thèse d’Annabela Weisl : « Cheng Xiaoqing (1893-1976) and His Detective Stories in Modern Shanghai» (Grin Verlag, 2010)

(5) C’est son premier livre important, et celui où il jetait les bases de sa psychologie de l’expérience visuelle. Ce qui est assez étonnant, c’est que le livre fut publié juste avant l’accession de Hitler au pouvoir, et, comme Arnheim était juif, le livre fut retiré de la circulation. Il fallait avoir une connaissance pointue du milieu cinématographique pour s’intéresser à ce texte et le traduire.

(6) Pour la petite histoire, ce fut le premier film japonais à être projeté en Occident, et, à Paris, ce fut au studio des Ursulines.

(7) Voir l’analyse détaillée dans le dernier chapitre du livre « Pékin-Shanghai » mentionné dans la bibliographie ci-dessous : « Le néo-sensationnisme et le cinéma », par Li Jin.

                           


 

Bibliographie sommaire

             

« Shanghai : histoire, promenades, anthologie et dictionnaire » sous la direction de Nicolas Idier (Robert Laffont, collection Bouquins, 2010) – en particulier : « Les écrivains chinois de Shanghai, d’hier à aujourd’hui » par Isabelle Rabut (p. 497) et « Le haipai : style art déco shanghaien » dans le chapitre « De la technologie aux arts déco » par Nathalie Delande-Liu (p. 395). La photo de couverture, à elle seule, est la plus belle illustration de l’esprit du haipai.

« Ecrire au présent, débats littéraires franco-chinois »  textes réunis et présentés par Annie Curien (éditions MSH, 2004) – chapitre 2 : « Deux courants de la littérature du haipai » par Chen Sihe (p. 103-118).

« Pékin-Shanghai, tradition et modernité dans la littérature chinoise des années trente », sous la direction d’Isabelle Rabut et Angel Pino (éditions Bleu de Chine, 2000)

« Shanghai modern: the flowering of a new urban culture in China, 1930-1945 » par Leo Ou-fan Lee (Harvard University Press, 1999)

 

Shanghai (collection Bouquins)

             


              

Traductions

« Le Fox-trot de Shanghai et autres nouvelles chinoises » traduites par Isabelle Rabut et Angel Pino (Albin Michel 1996).

(Texte chinois de la nouvelle du titre : http://zhidao.baidu.com/question/132032360.html)

Dans la partie « Anthologie » du « Shanghai » de la collection Bouquins cité ci-dessus : douze nouvelles publiées entre 1916 et 2006, dont une histoire policière de Cheng Xiaoqing et les « Cinq personnages dans un night club » de Mu Shiying.

              

              

          

         

    

          

          

 

 

     

 

 

 

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