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Wang Anyi 王安忆

II. Les nouvelles 中短篇小说  

par Brigitte Duzan, 29 janvier 2018

 

Bien que l’on trouve une dizaine de traductions en français de textes de Wang Anyi (王安忆), et des plus importants, ce sont surtout des romans. Outre « Amère jeunesse » (忧伤的年代), publiée chez Bleu de Chine, ont cependant été traduites les trois nouvelles moyennes qui constituent la trilogie de l’amour ( 三恋), son œuvre la plus représentative de la fin des années 1980.

 

Importance des nouvelles dans son œuvre

 

Mais c’est insuffisant pour bien apprécier la richesse et la diversité des écrits de Wang Anyi, car, comme très souvent chez les grands écrivains chinois contemporains, c’est sur la base de ses nouvelles qu’elle a construit un univers personnel, partiellement autobiographique, sur fond de l’histoire de son époque.

 

Elle a commencé par écrire des nouvelles, et d’abord des nouvelles courtes, avant de se tourner peu à peu vers des formes plus longues, en un processus progressif :

« Pour moi, les nouvelles courtes sont comme des comptines, les nouvelles moyennes comme des mouvements musicaux, et les romans comme des compositions orchestrales, » a-t-elle expliqué, ce qui incite, en étendant la métaphore, à considérer « Le Chant des regrets éternels » comme un opéra en trois actes.

 

Elle a d’ailleurs écrit un article pour expliquer l’importance qu’elle accorde à la nouvelle courte et l’a intitulé « La physique de la nouvelle courte » (短篇小说的物理) [1]. Selon cette conception exigeante, la nouvelle courte demande une grande concentration de moyens ; en outre, comme une belle démonstration en physique ou en maths, sa beauté se définit en termes d’"élégance" :

 

好的短篇小说就是精灵,它们极具弹性,就像物理范畴中的软物质。它们的活力并不决定于量的多少,而在于内部的结构。作为叙事艺术,跑不了是要结构一个故事,在短篇小说这样的逼仄空间里,就更是无处可逃避讲故事的职责。倘若是中篇或者长篇,许是有周旋的余地,能够在宽敞的地界内自圆其说,小说不就是自圆其说吗?将一个产生于假想之中的前提繁衍到结局。在这繁衍的过程中,中长篇有时机派生添加新条件,不断补充或者修正途径,也允许稍作旁骛,甚至停留。短篇却不成了,一旦开头就必要规划妥当,不能在途中作无谓的消磨。这并非暗示其中有什么捷径可走,有什么可被省略,倘若如此,必定会减损它的活力,这就背离我们创作的初衷了。

L’essence d’une bonne nouvelle courte est dans son esprit, elle possède une élasticité qui la rapproche de la catégorie des objets mous en physique. Son énergie ne tient pas à sa taille, mais à sa structure interne. C’est tout un art de la narration, car, dans un espace aussi restreint, on ne peut échapper au devoir de conter une histoire.  Dans le cas d’un roman ou d’une nouvelle moyenne, il y a de la marge pour des digressions, on peut le justifier dans un cadre aussi vaste ; la fiction n’est-elle pas, après tout, une entreprise de justification ? En partant de présupposés fictifs, on développe une structure complexe. Au cours de ce processus de création d’un roman ou d’une nouvelle moyenne, il arrive par moments que naissent et s’ajoutent de nouveaux développements qui viennent enrichir ou amender le parcours, en permettant aussi des pauses temporaires, voire de véritables arrêts [dans la narration]. On n’a pas autant de latitude dans la nouvelle courte ; dès le point de départ, il faut suivre un plan, on ne peut pas se permettre de digressions sans raison. Cela implique aussi qu’on ne peut faire de raccourcis ni d’omissions sans affaiblir la force du texte, en s’éloignant de l’intention originale.  

 

所以,并不是简化的方式,而是什么呢?还是借用物理的概念,爱因斯坦一派有一个观点,就是认为理论的最高原则是以优雅与否为判别。“优雅”在于理论又如何解释呢?爱因斯坦的意见是:“尽可能地简单,但却不能再行简化。我以为这解释同样可用于虚构的方式。也因此,好的短篇小说就有了一个定义,就是优雅。

Ainsi, la nouvelle courte n’est pas une manière de simplifier l’écriture, mais alors qu’est-ce ? Cela reprend un concept utilisé en physique, et un point de vue cher à Einstein, c’est-à-dire le principe selon lequel la théorie la plus sophistiquée est évaluée comme telle en termes d’"élégance". Comment définir cette "élégance" d’une théorie [2] ? Selon Einstein, c’est « une simplification maximale, excluant toute possibilité de poursuivre la simplification. » Je pense que l’on peut utiliser cette explication aussi pour la fiction. En ce sens, une bonne nouvelle courte se définit par son élégance.

 

Comme Mo Yan (莫言) dans son discours de réception du prix Nobel, Wang Anyi en revient à la tradition du conteur, et c’est sur cet art qu’elle se base pour expliquer le caractère fondamental, à ses yeux, de la structure de la nouvelle courte :

 

在围着火炉讲故事的时代,我想短篇小说应该是一个晚上讲完,让听故事的人心满意足地回去睡觉。那时候,还没有电力照明,火盆里的烧柴得节省着用,白昼的劳作也让人经不起熬夜,所以那故事不能太过冗长。即便是《天方夜谭》里的谢赫拉查达,为保住性命必须不中断讲述,可实际上,她是深谙如何将一个故事和下一个故事连接起来。每晚,她依然是只讲一个故事,也就是一个短篇小说。这么看来,短篇小说对于讲故事是有相当的余裕,完全有机会制造悬念,让人物入套,再解开扣,让套中物脱身。还可能,或者说必须持有讲述的风趣,否则怎么笼络得住听众?那时代里,创作者和受众的关系简单直接,没有掩体可作迂回。

Du temps où l’on écoutait les conteurs autour d’un feu, je pense qu’il fallait que les récits soient terminés en une soirée pour que les auditeurs puissent rentrer chez eux et dormir parfaitement satisfaits. A l’époque, il n’y avait pas d’électricité, on utilisait du petit bois brûlé dans des braseros, et par ailleurs le travail de la journée empêchait les gens de veiller longtemps ; les récits ne pouvaient donc pas être trop longs. C’est ainsi que, pour conter « Les mille et une nuits » en préservant la vie de son récit, Shéhérazade ne pouvait pas le couper ; elle était donc rompue à l’art de conter des histoires en liant chacune à la précédente : elle racontait chaque soir une histoire qui était en fait une nouvelle courte.

La nouvelle courte est ainsi étroitement liée à l’art du conteur ; à la fin, on peut ménager un suspense en gelant provisoirement les personnages, puis on les fait renaître sous une autre forme. […] A cette époque, les relations entre auteurs et spectateurs étaient simples et directes ; il n’y avait pas de lignes narratives détournées.

 

Beaucoup de nouvelles courtes dérivent donc de cette tradition classique. Et celles de Wang Anyi sont à considérer dans cette optique, qui complète sa métaphore musicale. C’est-à-dire que ses romans, comme ses nouvelles moyennes, sont à apprécier comme émanations de la nouvelle courte, dans la tradition du roman chinois traditionnel : le roman dit « à chapitres », dont les épisodes se prêtaient à des parutions en feuilleton dans la presse, celle-ci se substituant au conteur.

 

Evolution thématique et stylistique

 

Au-delà de l’aspect structurel et formel, l’analyse des nouvelles permet de suivre également l’évolution thématique de l’œuvre de Wang Anyi, en complétant les thèmes des romans, le premier, et le plus célèbre, étant « Le Chant des regrets éternels », paru en 1995. C’est un fait reconnu : Wang Anyi n’a cessé de se renouveler depuis ses débuts.

 

·         Années 1980 : des souvenirs du passé à la peinture des sentiments

 

a) Première peinture des sentiments

 

L’une des premières nouvelles de Wang Anyi publiées au début des années 1980 – « Le chuchotis de la pluie » (《雨,沙沙沙》) - tranche par sa thématique et son style sur le courant dominant de la période ; la littérature des cicatrices. Ce dont il s’agit, ce n’est pas des souffrances subies pendant les dix années de la Révolution culturelle, mais des peines de cœur d’une jeune fille qui vient de rentrer à Shanghai après avoir passé plusieurs années dans un village, et qui espère contre vents et marées retrouver le garçon dont elle est amoureuse et qu’elle a perdu de vue.

 

Résolument à contre-courant, la nouvelle annonce une écriture personnelle, résolument novatrice : novatrice par le thème, puisqu’elle est centrée sur la peinture subjective des sentiments féminins, mais aussi par le style car elle évite tout pathos, tout sentimentalisme ; le ton reste toujours froidement réaliste. 

 

Le chuchotis de la pluie《雨,沙沙沙》,

 éd. 1981

 

a) Evocation de la période de la Révolution culturelle et de ses lendemains

 

Au début des années 1980, elle a cependant écrit une série de nouvelles qui s’insèrent dans le courant de littérature des cicatrices, mais, fidèle à cette première ébauche, ses récits sont en majeure partie le reflet d’une vision de l’époque calquée sur son expérience personnelle.

  

Le manuscrit de « La base du mur » 《墙基》

 

« Destination finale » (《本次列车终点》), qui ouvre cette série, ne traite pas tant de la vie pendant la Révolution culturelle, que des problèmes rencontrés par les « jeunes instruits » à leur retour en ville, en l’occurrence Shanghai. Le personnage principal de cette nouvelle est le plus jeune de deux frères qui est parti à la campagne, au début du mouvement des « jeunes instruits », pour éviter à son frère aîné, plus fragile que lui, d’y aller. Mais quand il revient, plein de joie et d’enthousiasme, c’est pour constater que son frère est marié, et que lui n’a sa place nulle part : pas d’endroit où loger, pas de travail, pas d’amis. Amère désillusion qui forme comme le contexte

des nouvelles qui suivent, mais sans désespoir, juste la prise de conscience réaliste, par le jeune Chen Xin, de tout le chemin qu’il lui reste à parcourir pour trouver sa « destination finale ».

 

Dans les nouvelles suivantes, on sent une forte dimension autobiographique qui leur donne toute leur originalité ; Wang Anyi croise plusieurs thèmes qui tracent un tableau personnel de la vie à Shanghai pendant la Révolution culturelle, vue d’un point de vue féminin :

-          première évocation, dans « Souvenirs d’une petite cour » (小院琐记), de la vie de l’auteure dans une troupe culturelle (文工团), à Xuzhou à partir de 1972 : thème de la vie étouffante de jeunes  qui n’ont pour vivre qu’un tout petit local où ils font aussi leurs répétitions, que l’on retrouvera comme toile de fond des deux premiers volets de la trilogie de l’amour ;

-          dans « La base du mur » (《墙基》), lutte entre classes sociales exacerbée par l’idéologie de l’époque, mais dépeinte au niveau des enfants, et symbolisée par la destruction d’un mur entre deux allées, dont il reste toujours la base ;  

-          dans « La fuite du temps » (《流逝》), peinture du combat quotidien pour la survie au jour le jour, à travers les

 

Wang Anyi enfant

(à l’âge dépeint dans La base du mur)

efforts d’une femme d’une famille anciennement aisée pour trouver des petits boulots afin de gagner un peu d’argent. 

 

La fuite du temps 《流逝》

 

Ces deux dernières nouvelles sont comme deux volets d’un diptyque. « La base du mur » est la peinture d’un quartier divisé en deux ruelles, celle des pauvres et celle des anciens nantis, les enfants de la seconde vivant dans une peur perpétuelle, des agressions et des représailles. Mais l’un des garçons qui sèment la terreur étant tombé sur le journal intime de l’une des filles des familles désormais honnies, il découvre ce que peut être l’amour, l’amitié et la chaleur humaine. Wang Anyi livre là l’un de ses récits les plus émouvants, mais dans une parfaite retenue, toute en allusions. Il se termine sur un descriptif qui semble anodin de ce que sont devenus les protagonistes de l’histoire après 1976 : tout est rentré dans l’ordre, mais les deux ruelles ont repris leur distance, le mur a disparu, mais la base est toujours là…

 

« La fuite du temps » semble compléter ce tableau vu par un regard féminin. Ce qui frappe, ici, c’est l’énergie qu’il faut dépenser au jour le jour pour réussir à réunir juste le minimum vital. Mais les difficultés du quotidien sont aussi un formidable stimulus, et quand elles disparaissent, ou s’atténuent, la vie de la femme devient insipide et c’est la monotonie qui s’installe, thème qui va devenir récurrent dans les récits de Wang Anyi. Mais il est aussi doublé d’une conscience du caractère aliénant du travail répétitif.

 

Ici, finalement, la Révolution culturelle a été, pour une intellectuelle qui n’avait jamais travaillé, l’occasion d’une ouverture sur des vies différentes, des familles populaires. A la fin de la nouvelle, Ouyang Duanli se réjouit que tout soit fini, mais avec l’espoir que cela n’ait pas été en vain :

是过去了。端丽同意,可是她却想,要真是这么一无痕迹,一无所得地过去,则是一桩极不合算的事。难道这十年的苦,就这么白白地吃了?...

« Oui, c’est fini [la Révolution culturelle], » opina Duanli. Mais elle pensa : et si tout cela passait sans laisser de traces ? S’il n’en restait rien, ce serait un épisode historique sans valeur. Ces dix années de souffrances pourraient-elles avoir été subies pour rien ? »

 

b) Le petit bourg des Bao

 

En 1985, Wang Anyi amorce un tournant en publiant une nouvelle qui s’inscrit dans le mouvement de « recherche des racines », mouvement général de retour sur le passé, vers les traditions gommées par la Révolution culturelle et les racines culturelles inscrites dans l’histoire de chaque région. C’est « Le petit bourg des Bao » (《小鲍庄》). 

 

Dans le passé – incertain mais préservé dans la mémoire collective - ce petit bourg a été détruit par une inondation catastrophique due à la négligence de villageois qui avaient mal entretenu les digues. Le village semble continuer à souffrir de cette ancienne faute, les malheurs s’y succédant sans trêve, jusqu’à ce que, lors d’une autre inondation, le sacrifice d’un jeune garçon tentant de sauver son grand-père vienne racheter la faute initiale. La nouvelle apparaît donc comme un éloge des valeurs traditionnelles de solidarité et de responsabilité collective, mais la fin ménage un ton critique : le jeune héros est érigé en icône révolutionnaire par l’appareil de propagande du Parti.

 

Le petit bourg des Bao 《小鲍庄》, éd. 1986

 

C’est un épisode sans lendemain dans l’œuvre de Wang Anyi qui, sans doute sous l’influence de son séjour aux Etats-Unis [3], se tourne ensuite vers ce qui va devenir le fer de lance de son écriture : la peinture subjective des sentiments féminins, et d’abord dans la trilogie dite de l’amour (三恋) car c’est le thème annoncé dans chacun des titres [4].

 

c) La trilogie de l’amour

 

Les Trois amours 三恋, première édition des trois nouvelles ensemble, septembre 2001

 

Les trois nouvelles (moyennes) qui forment cette trilogie constituent une première en Chine dans le domaine de la peinture intime des sentiments féminins : peinture intime et subjective, toute en allusions subtiles, incluant une ouverture sur la sexualité en rupture totale avec la littérature chinoise de l’époque, mais en termes voilés. Les nouvelles ont quand même suscité émoi et controverses quand elles ont été publiées.

 

On ne les classe pas dans la littérature d’avant-garde de cette fin des années 1980 ; pourtant, si elles ne s’y rattachent pas expressément par leur style, elles en font partie par leur sujet.

 

Les deux premières - « Amour sur une colline dénudée » (荒山之恋) et « Amour dans une petite ville » (小城之恋) - se répondent. Ce qui prime, c’est, après la découverte de leur sexualité par des jeunes filles

qui n’y étaient pas préparées, les sentiments de frustration, de faute, de honte, dans un environnement qui continue à réprimer toute expression publique des sentiments.

 

S’y ajoute la description d’un cadre de vie étouffant remontant aux souvenirs personnels de Wang Anyi déjà évoqués dans « Souvenirs d’une petite cour ». Dans les deux cas, c’est un univers qui exclut toute ouverture, toute expression personnelle, qui ne laisse aucun espoir aux femmes (les hommes apparaissant essentiellement passifs), sauf le suicide dans la seconde nouvelle. Suicide comme seul élan possible vers une vie autre. C’est aussi l’un des épisodes les plus poignants jamais décrits par Wang Anyi, où la froideur apparente derrière la retenue de son récit laisse soudain place à une superbe envolée lyrique, mais bien vite contenue elle aussi.

 

La troisième nouvelle, traduite sous le titre « Amour dans une vallée enchantée » (锦绣谷之恋), reprend le thème de la frustration du désir pour aboutir à une épure. Il s’agit bien encore d’une rencontre amoureuse, où les sentiments sont exacerbés par le cadre également fermé où ils se développent, autre environnement où la passion ne peut s’exprimer ouvertement. Finalement, l’épisode se termine sur une séparation sans rien de plus que quelques baisers fougueux échangés dans le brouillard, comme dans un songe. Le souvenir qu’il en reste à la jeune femme est celui, très pur, d’un rêve dans une vallée enchantée. Rêve qui tranche sur son quotidien banal et tristounet de femme mariée.

 

d) Frères

 

Cette vie monotone de femme mariée est l’un des thèmes qui ressort de sa nouvelle sans doute la plus étonnante de la période, initialement publiée dans le quatrième numéro de 1989 de la revue Shouhuo : « Frères » (《弟兄们》).

 

Les trois personnages qui s’appellent frères sont en fait des jeunes femmes, qui ont été étudiantes ensemble, et ont formé un groupe très uni, et remarqué pour leur non-conformisme. Après s’être perdues de vue, deux d’entre elles se retrouvent alors qu’elles sont mariées et vivent une vie terne et ordinaire. Le souvenir de leur amitié passionnée suffit à faire renaître la flamme qui couvait, et à illuminer à nouveau leur quotidien.

 

Wang Anyi puise ici dans toute une tradition de relations féminines exclusives qui s’est concrétisée, dans l’histoire chinoise, jusqu’au début du 20è siècle, dans des sociétés de

 

Frères 《弟兄们》

femmes qui vivaient ensemble en refusant de se marier (ou de se remarier dans le cas de veuves). Wang Anyi oppose ici un idéal de vie féminin à celui du couple traditionnel érigé en modèle non seulement par le confucianisme mais aussi par le communisme. Mais elle reste quand même dans les normes sociales - quand l’une des femmes finit par avouer son amour à sa consœur, l’histoire tourne court : trop tard, dit l’autre, vaguement effrayée. Chacune repart dans les chemins bien balisés du mariage, et il n’en restera, comme dans « Amour dans une vallée enchantée », que le souvenir très doux, mais un peu amer aussi, d’une histoire qui aurait pu être mais n’a pas été.  

 

·         Années 1990 et après : peinture de Shanghai et des femmes de Shanghai

 

« Frères » se passe à Nankin. C’est un tournant. A partir du début des années 1990, Wang Anyi se tourne vers Shanghai pour faire des portraits successifs de femmes qui sont le reflet, l’incarnation de la ville sous diverses facettes. Bien qu’entretenant des relations qu’elle dit tendues avec sa ville d’élection plus que de naissance [5], elle en est devenue l’écrivaine emblématique.

  

Tonsure

 

Toute son œuvre à partir des années 1990, dit-elle, est en fait un long soliloque avec elle-même, pour compenser l’immense obstacle qui lui bloque l’accès direct à la ville : la langue. Elle cultive sa différence de femme dans une ville où elle reste « nouvelle ». En même temps, elle ne s’intéresse qu’aux classes modestes de la population, à des vies féminines apparemment sans éclat, et cela contribue à donner l’impression d’une écriture du même ordre. Mais elle est à apprécier sur la durée, dans ses constantes mutations et son soin minutieux du détail quotidien, comme les diverses facettes d’un caléidoscope.

 

Les années 1990 commencent avec le roman qui lui a valu une célébrité mondiale : « Le Chant des regrets éternels » (《长恨歌》). C’est à partir du personnage emblématique de Wang Qiyao (王琦瑶), « l’archétype des jeunes filles des ruelles de Shanghai » (典型的上海弄堂的女儿), qu’elle bâtit une galerie de portraits féminins qui sont

des reflets diffractés de la ville, ou d’un aspect de la ville. On dirait parfois que c’est la ville qui se reflète dans le personnage, ou devient le personnage principal, la ville nocturne, par exemple, dans « Le plus clair de la lune » (《月色撩人》).  

 

Mais l’œuvre de Wang Anyi est en perpétuelle mutation. A la fin des années 2000 s’amorce un nouveau tournant…

 

·         Années 2010 : nouveau tournant

 

Ce nouveau tournant s’amorce dans les nouvelles – le recueil « Cacophonie ambiante » (《众声喧哗》) publié en 2013 – et s’épanouit deux ans plus tard dans le roman « Incognito » (Niming《匿名》), sorti en 2015, à la surprise générale : c’est une Wang Anyi totalement différente qui apparaît là et désarçonne les critiques comme les lecteurs. C’est une écriture aux limites du symbolisme, loin du réalisme de ses débuts. Ce n’est plus une thématique féminine, mais on retrouve certains des thèmes des récits antérieurs.

 

La première nouvelle du recueil, celle qui lui donne son titre, annonce le ton et le style. Elle conte l’histoire de trois personnages apparemment sans relief, mais bizarres. Le premier est un homme assez âgé, ancien réparateur de voitures qui, après la mort de son collègue, a ouvert un magasin de boutons ; sa vie, d’un ennui mortel, s’anime à

 

Cacophonie ambiante, rééd. 2017

l’arrivée des deux autres – rappelant en cela la nouvelle « Brothers ». L’un est un jeune garçon dans les trente ans, gardien du quartier, timide et renfermé, affecté d’une infection de la bouche qui le rapproche du vieil homme qui, lui, est en train de perdre l’usage de la parole à la suite d’une grave maladie. Quant à l’autre, c’est une jeune sans toit ni loi qui vient louer une partie de la boutique de boutons pour vendre des vêtements.

 

Les boutons sont évidemment emblématiques : les trois personnages de l’histoire sont comme des boutons dépareillés et bizarres, qui n’ont nulle part leur place ….

 

Cette nouvelle annonce le ton, très libre, des nouvelles courtes qui suivent, dont l’originalité tient autant au sujet qu’à la forme. La première date de 2008, et a été écrite pour répondre à une commande sur le sujet suivant : une histoire où l’amour sera défini en termes matériels. D’où l’idée exprimée dans le titre : « Je t’aime comme une poupée russe » (《爱套娃一样爱你). Wang Anyi a ensuite écrit les cinq autres sur des thèmes similaires.

 

Elles datent de 2012, la dernière de novembre, et elles mériteraient d’être traduites :

Je t’aime comme une poupée russe 《爱套娃一样爱你

Interprétation d’un rêve 释梦》/ Une grotte dans la forêt《林窟》

Bavardage amoureux 《恋人絮语》/ Shanling《闪灵》/ Mikado《游戏棒》

   


 

Edition complète des nouvelles courtes, par ordre chronologique [6] 

王安忆短篇小说编年

Vol. 1 (1)   Nouvelles courtes de la période 1978-1981 (29) :

« La base du mur » 《墙基》

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E5%B0%8F%E8%AF%B4%E7%BC%96%E5%B9%B4-%E5%A2%99%E5%9F%BA-%E7%8E%8B

%E5%AE%89%E5%BF%86/dp/B001V9L6TI

Vol. 2 (2)   Nouvelles courtes de la période 1982-1989 (31) :

« Le petit monde de la scène » 《舞台小世界》

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Vol. 3 (3)   Nouvelles courtes de la période 1997-2000 (28) :

              « Le mariage d’une immortelle » 天仙配

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Vol. 4 (4)   Nouvelles courtes de la période 2001-2007 (32) :

« L’allée noire » 《黑弄堂》

 


 

Sélection de nouvelles courtes et moyennes 

中短篇小说   

 

Nouvelles courtes 短篇小说 

1978  Dans la plaine上》

1980  Destination finale 《本次列车终点》

1981  Le chuchotis de la pluie《雨,沙沙沙》 百花文艺出版社

1981  La base du mur 《墙基》

1982  Noir et blanc《黑黑白白》Nouvelles pour enfants 少年儿童出版社

1983  Le petit monde de la scène 《舞台小世界》

1983  Epilogue《尾声》 四川人民出版社

1986 Au collège en 1969 《六九屆初中生》

1988 Chasser le cerf au milieu de la rue 《逐鹿中街》

1989  Rêve de prospérité 《海上繁荣梦》 花城出版社

1994  Poème utopique《乌托邦诗篇》 华艺出版社

1995  Triste Pacifique《伤心太平洋》 华艺出版社

1996  Un monde de poussière《人世的浮尘》 文汇出版社

1997  Sœurs《姊妹们》 华夏出版社

1997  Contes sur le toit《屋顶上的童话》 山东友谊出版社

1999  L’âge des ermites《隐居的时代》 上海文艺出版社

2000  Tonsure《剃度》Recueil de 15 nouvelles et trois contes 南海出版公司

2004  Discours amoureux dans un salon de coiffure  发廊情话》Prix Lu Xun

2013  Cacophonie ambiante zhòngshēng xuānhuá《众声喧哗》 Recueil de sept nouvelles  

Une nouvelle moyenne (la nouvelle-titre) et six nouvelles courtes récentes, jusque-là inédites :

 

Nouvelles moyennes 中篇小说

1983  La fuite du temps《流逝》 四川人民出版社

Texte chinois : https://www.kanunu8.com/book3/6959/index.html

1985  Le petit bourg des Bao《小鲍庄》 上海文艺出版社  

Texte chinois : https://www.kanunu8.com/book3/6944/index.html

1986/88 La trilogie de l’amour 三恋

Amour sur une colline dénudée  Huangshan zhi lian《荒山之                        

Amour dans une petite ville  Chengshi zhi lian 《小城之       

Amour dans une vallée enchantée  Jinxiugu zhi lian 锦绣谷之恋

1989  Le siècle sur la crête《岗上的世纪》 云南人民出版社

1989  Frères《弟兄们》

2000  J’aime Bill《我爱比尔》 南海出版公司     

 


 

Traductions en français

 

- Amère jeunesse, tr. Eric Jacquemin, Bleu de Chine/Chine en poche, 2004

- La trilogie : Amour sur une colline dénudée, tr. Stéphane Lévêque, Philippe Picquier 2008 / Amour dans une petite ville & Amour dans une vallée enchantée, tr. Yvonne André, Philippe Picquier, 2007/2008   

- Liu Jianhua, travailleur migrant, nouvelle traduite par Nicolas Idier, in Shanghai, Robert Laffont, coll. Bouquins 2010, pp. 1181-1187

 


 

Traductions en anglais

 

- Lapse of Time, recueil de sept nouvelles et une note biographique, introduction by Jeffrey Kinkley, Chinese Literature, coll. Panda, 1988

Six nouvelles courtes et une nouvelle moyenne (la nouvelle titre)

The Destination (Destination finale) 本次列车终点》

And the Rain Patters On (Le chuchotis de la pluie) 《雨,沙沙沙》

Life in a Small Courtyard (Souvenirs d’une petite cour) 小院琐记

The Stage, a Miniature World (Le petit monde de la scène) 《舞台小世界》

The Base of the Wall (La base du mur) 《墙基》

Between Themselves (Entre eux)

Lapse of Time (La fuite du temps) 《流逝》

Biographical Note – My Wall (Note biographique – Mon mur)

 

- Baotown, Viking, mai 1989

 

- The Death of an Artist, tr. Hu Ying, in : The Mystified Boat, Postmodern Stories form China, Frank Stewart & Herbert J. Batt ed., University of Hawai’s Press, 2003, pp.135-141.

- Granny, tr. Howard Goldblatt, in :The Columbia Anthology of Modern Chinese Literature, Joseph S.M. Lau & Howard Goldblatt ed. Columbia University Press, 2000, pp. 462-469. 

- The Little Restaurant, stories by contemporary writers from Shanghai, Betterlink Press, November 2010

 


 

Traductions en anglais à lire en ligne

 

Fu Ping 《富萍》(extrait), tr. Howard Goldblatt, Asymptote

https://www.asymptotejournal.com/fiction/wang-anyi-fu-ping/

 

Wang Hanfang 王汉芳, tr. Hu Ying, Words without Borders, April 2008 

(nouvelle qui se passe pendant la Révolution culturelle)

https://www.wordswithoutborders.org/article/wang-hanfang

 

 


[1] 王安忆:短篇小说的物理 ——“短经典总序 | 凤凰副刊

Texte en ligne : https://www.douban.com/note/614659196/

[2] Toute théorie scientifique doit obéir à l’exigence de simplicité, ce que les physiciens et mathématiciens appellent son élégance, et qui fait la beauté des théories.

[3] Où, en 1983, elle a participé à l’atelier d’écriture créative de l’Université de l’Iowa.

[4] Voir leur descriptif dans la présentation générale de Wang Anyi.

[6] Editions Littérature du peuple, 2009  人民文学出版社2009年.

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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