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« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
           

 

 

Yan Geling 严歌苓

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 11 février 2010, actualisé 18 décembre 2015

  

Yan Geling (严歌苓), écrivain et scénariste, est une personnalité fascinante, représentative de tout un pan de la littérature chinoise, qui mérite une analyse approfondie, au-delà de la médiatisation dont elle est aujourd’hui l’objet.

 

Un parcours atypique

 

Comme titrait récemment un journaliste (1), sa vie n’a rien à envier à ses romans (个人经历不比小说逊色).

 

Jeunesse

 

Yan Geling est née à Shanghai en 1958, dans une famille d’intellectuels, et d’écrivains en particulier. Quand on lui demande pourquoi elle a choisi d’écrire, elle répond qu’elle n’a pas choisi, que se sont ses gênes qui ont décidé de ce qu’elle serait. (基因决定了自己的身份). Son grand-père paternel était parti

 

Yan Geling

étudier aux Etats-Unis ; il y obtint un doctorat et, à son retour en Chine, devint traducteur et professeur de littérature à l’université de Xiamen. Son père, Xiao Ma (萧马), était lui-même écrivain et scénariste (2) .

 

Comme la plupart des intellectuels à l’époque, Xiao Ma fut dénoncé comme droitiste ("右派") pendant la campagne de 1957, avant la naissance de Yan Geling. Il fut alors envoyé dans l’Anhui, et divorça, se remariant ensuite avec une actrice, Yu Ping (俞平), qui débuta au cinéma dans un film célèbre de 1960, « Le chant du drapeau rouge » (《红旗谱》). Yan Geling, fille de droitiste, n’eut certainement pas la vie facile.

 

A douze ans, elle entre dans l’Armée populaire de Libération, où elle est également victime de ses « antécédents réactionnaires ». Elle n’arrange pas les choses en tombant amoureuse, à quinze ans, d’un officier qui avait deux fois son âge. Elle a déclaré dans une interview qu’elle aurait fait n’importe quoi, les travaux les plus pénibles et les plus sales, pour gagner l’approbation et la reconnaissance de ses pairs : « mon désir de rentrer dans le rang, dit-elle, était tel que c’en était douloureux. »

 

Débuts littéraires en Chine

 

C’est cependant ainsi que débute sa carrière. Elle commence comme journaliste, envoyée au Tibet, puis comme correspondante sur le front pendant la guerre contre le Vietnam, bref mais sanglant conflit frontalier initié par la Chine en février 1979. A 21 ans, elle écrit ses premières nouvelles, inspirées de son expérience dans l’armée, et, en 1980, un premier scénario, 《心弦》(xīnxián ou les cordes du cœur, une histoire qui se passe pendant la guerre de Corée) ; le film, traité comme une sorte de drame musical, est tourné aux studios de Shanghai l’année qui suit, avec pour actrice principale… Yu Ping. En même temps, elle se marie, avec un autre écrivain et scénariste, Li Kewei (李克威), dont elle se séparera ensuite.

 

 

la jeune Xiao Yu

 

Des années 1981-1986 date toute une série de nouvelles, puis, en 1986 et 1987, elle publie les deux romans《绿血(le sang vert) et女兵的悄悄话》(la soldate qui parle tout bas), tous les deux aux éditions… de l’Armée populaire de Libération. Ces œuvres, souvent primées, font d’elle un écrivain en vue. En 1986, elle devient membre de l’Association des écrivains de Chine. Elle continue à publier ; de 1988, en particulier, date une nouvelle publiée à Taiwan,《少女小渔》(la jeune Xiao Yu) , qui sera ensuite adaptée avec succès au cinéma.

 

Sa carrière semble bien partie. Les événements de 1989 en décident autrement : elle fait partie du flot d’intellectuels alors partis à l’étranger, et aux Etats-Unis en particulier. Elle a trente ans, l’âge où Confucius disait avoir acquis les bases du savoir, mais six ans plus tard, il fuyait les troubles politiques de son Etat de Lu pour aller s’installer dans celui de Qi…

 

Nouveau départ aux Etats-Unis

 

Elle part à Chicago et s’inscrit là au Columbia College, pour préparer un master en « fiction writing ». Elle obtient un doctorat et devient scénariste pour Hollywood. C’était un pied à l’étrier, elle a dit elle-même que cela avait été le second grand tournant dans sa carrière, mais ajoutant qu’un écrivain ne doit pas passer trop de temps à écrire des scénarios, c’est sclérosant, car les deux disciplines ne demandent pas les mêmes talents : le scénario doit décrire les personnages à partir de leurs faits et gestes, le roman doit bâtir sur l’imagination.

 

Elle continue donc à publier, et la plupart de ses œuvres sont couronnées de prix littéraires. Signalons que l’un de ses meilleurs romans publiés pendant cette période, 《扶桑》Fúsāng, a été traduit en anglais et publié chez Hyperion en 2002, sous le titre « The lost daughter of happiness », le livre paraissant en traduction française la même année chez Plon (avec réédition en 10/18 en 2004), sous le titre identique « La fille perdue du bonheur ». Il est assez caractéristique et du style alors adopté par Yan Geling et de ses sujets de prédilection. Le roman retrace l’histoire d’une prostituée chinoise, la Fusang du titre chinois, qui, kidnappée dans son village, en Chine, fit partie de la première vague des immigrants chinois en Californie au moment de la ‘ruée vers l’or’ et devint une célébrité à San Francisco dans les années 1870. Elle y souleva des passions, faillit mourir de la tuberculose, fut sauvée par des missionnaires chrétiennes, et s’enfuit avec un gangster.

 

The lost daughter of happiness

 

Yan Geling décrit les péripéties de sa vie dans les bas-fonds de la Chinatown californienne avec la même réserve que celle de son personnage dans l’existence, un personnage fascinant qui garde ainsi, sous sa plume, une dose bienvenue de mystère. On sent que Fusang, à quatre générations de distance, a quelque chose d’emblématique pour Yan Geling, un certain déracinement commun, le sort des émigrés à cheval sur deux cultures, jamais totalement à l’aise ni dans l’une ni dans l’autre. Malgré tout, son œuvre reste chinoise dans l’âme.

 

Yan Geling est aujourd’hui mariée avec un diplomate américain qui parle remarquablement bien le chinois, Lawrence A.Walker. S’il lui a apporté une certaine stabilité affective, elle a mené avec lui, ces dernières années, une vie errante qui lui plaît, de Berlin à Taipeh, avec une prédilection pour Taiwan, île chinoise où elle retrouve quelques racines, mais avec une atmosphère d’ouverture, intellectuelle et littéraire en particulier, qu’elle ne peut qu’apprécier car son œuvre a besoin d’une liberté qu’elle ne trouve pas en Chine.

 

Une œuvre profondément chinoise, souvent adaptée au cinéma  

 

A cheval entre deux cultures, mais chinoise dans l’âme

 

Même quand elle écrit, comme maintenant, en anglais, même si elle est, depuis mai 2002, membre de la très exclusive Hollywood Writer's Guild of America, ses nouvelles restent chinoises. En fait, on ne la sent pas totalement intégrée dans la société américaine ; quand elle est arrivée, elle a même souffert des préjudices raciaux qui en sont une des plaies : elle s’est trouvée en butte aux plaisanteries habituelles sur son accent, et cela a renforcé la hantise de l’exclusion qu’elle connaît depuis son enfance, au point de la rendre taciturne, de peur de dire quelque chose de déplacé.

 

L’écriture, comme souvent, a été une bouée de sauvetage, une manière de se libérer d’émotions rentrées. Elle s’y donne à plein, y consacrant tout son temps, à l’exclusion de tout autre sujet d’intérêt. Du coup, c’est un auteur prolifique : elle a publié une vingtaine de livres depuis 1989, dont plusieurs recueils de nouvelles. En même temps, son style a évolué : elle a fait des recherches stylistiques au début, mais a vite abandonné en voyant que le public la trouvait difficile à lire. En fait, l’intérêt de ses récits tient surtout dans les sujets qu’elle choisit, dans ses personnages toujours un peu marginaux, comme elle, sans doute, d’une certaine manière : « Je serai toujours une étrangère aux Etats-Unis, quel que soit le nombre de mes livres qui y deviennent des succès de librairie, a-t-elle dit lors d’une interview réalisée par la Fédération des femmes chinoises en avril 2009, et comme il est tellement pénible de s’intégrer, j’aime autant rester en marge. »

 

A cheval entre littérature et cinéma, mais romancière avant tout

 

On peut dire que le travail de scénariste est, pour Yan Geling, une tradition familiale, puisque son père, déjà, était aussi scénariste, mais son premier mari aussi. Parmi les scénarios qui ont fait parler d’elle ces derniers temps, citons celui du film de Chen Kaige pour son film sur Mei Lanfang (《梅兰芳》), scénario réalisé en collaboration avec le réalisateur et scénariste taiwanais Chen Kuo-fu (陈国富).

 

En fait, la double casquette de scénariste et écrivain est chose assez courant en Chine. Ce qui est plus intéressant, dans son cas, c’est que ses nouvelles ont attiré de très bons réalisateurs et ont donc donné de très bons films qui ont contribué, en retour, à sa notoriété et ont enrichi son univers personnel et son écriture.

 

Xinxian

 

La première adaptation d’une de ses nouvelles au cinéma, outre la curiosité qu’est aujourd’hui « Xinxian » (《心弦》), a été réalisée en 1994 par l’actrice taiwanaise passée à la réalisation Sylvia Chang (张艾嘉 Zhāng Àijiā). Le scénario, adapté de la nouvelle de 1988 《少女小渔》, est rien moins que le résultat de la collaboration Yan Geling – Ang Lee (le réalisateur, entre autres, de « Tigres et Dragons » et « Lust.Caution », lui aussi d’origine taiwanaise, et émigré aux Etats-Unis). Le rôle principal de Siao Yu (selon la graphie taiwanaise) est tenu dans le film par la grande actrice et chanteuse Rene Liu (刘若英Liú Ruòyīng) qui obtint pour son interprétation le Golden Horse de la meilleure actrice au festival de Taipei en 1994.

 

La seconde adaptation d’une nouvelle de Yan Geling a été réalisée par une autre actrice passée derrière la caméra, la grande actrice chinoise Joan Chen (陈冲), revenue pour l’occasion de ses errances hollywoodiennes. Le film, sorti en 1998 sous le titre anglais « Xiu Xiu, the sent down girl », est une splendide adaptation du roman 《天浴Tiānyù, c’est-à-dire ‘le bain céleste’. Xiu Xiu (秀秀) est une jeune fille de quinze ans vivant, heureuse, à Chengdu, quand commencent et le film et le roman. Révolution culturelle oblige, elle est envoyée dans les steppes tibétaines apprendre l’art de l’équitation auprès d’un cavalier tibétain, théoriquement pour qu’elle puisse ensuite prendre en charge une unité de cavalerie féminine qui n’existera cependant jamais que dans l’esprit de quelques fonctionnaires, car nous sommes en 1975, à un an de la mort de Mao, le sacrifice est d’autant plus absurde. Lorsqu’elle se rend compte qu’elle est abandonnée à son sort sans grand espoir

 

Xiu Xiu

de rentrer chez elle, Xiu Xiu commence à s’offrir à tous les officiels du coin qui pourraient l’aider à regagner Chengdu, sous les yeux attristés du Tibétain qui ne peut cependant que l’observer sans rien dire, étant lui-même devenu impuissant à la suite d’une blessure.

 

Le roman est prenant, le film superbe, dans un Tibet filmé par le chef opérateur de Zhang Yimou pour « Vivre ! » et « Shanghai Triad », Lü Yue … Le rôle principal est tenu par une jeune actrice de seize ans, Lulu, (李小璐 Lǐ Xiǎolù) qui obtint pour son interprétation le Golden Horse de la meilleure actrice tandis que Joan Chen elle-même recevait ceux de la meilleure réalisatrice et de la meilleure adaptation.

 

Ce film est l’un des plus beaux succès d’une adaptation d’une œuvre littéraire au cinéma. Il se trouve que Yan Geling et Joan Chen sont des amies de longue date, elles se connaissent depuis 1979, date du film qui propulsa Joan Chen au firmament des vedettes, « Little Flower » (小花) ; elles sont toutes les deux parties vivre aux Etats-Unis, et se sont retrouvées en Californie. Il se trouve par ailleurs que la jeune actrice Lulu a une ressemblance étonnante avec la jeune Joan Chen dans « Little Flower ». Il se trouve surtout que Yan Geling et Joan Chen ont toutes les deux la même expérience : celle d’avoir échappé au pire de la Révolution culturelle, l’une parce qu’elle était dans l’armée, et l’autre parce qu’elle avait été distinguée à quatorze ans par la femme de Mao comme élément doué pour la scène. Finalement, Xiu Xiu est un peu leur cauchemar personnel, le sort qui aurait facilement pu être le leur si les circonstances ne les avaient pas favorisées. Le roman et le film tirent certainement toute leur acuité de ces facteurs réunis, et le roman acquiert ainsi une profondeur accrue.

 

White Snake

 

Zhang Yimou a par ailleurs adapté deux de ses romans. Le premier, qui a pour cadre la Nankin de 1937, au moment du bain de sang perpétré par les Japonais : ‘Les treize prostituées de Jinling’ (《金陵十三钗》) (où 金陵 Jīnlíng est un ancien nom de Nankin, et chāi désigne une épingle à cheveux, et par extension la femme qui la porte). Le film est sorti fin 2011 sous le titre « Flowers of War » (3).

 

Le second roman adapté par Zhang Yimou est celui que lui a inspiré la vie de son grand-père : « Le criminel Lü Yanshi » (陆犯焉识), publié en 2011. Le film, « Coming Home » (《归来》), a été présenté hors compétition au festival de Cannes en mai 2014, tout en sortant le 16 mai sur les écrans chinois. Mais il ne reprend en fait que la toute dernière partie du roman, c’est-à-dire le retour ultime du condamné chez lui, une fois réhabilité, en éludant toute l’histoire qui précède et qui rend ce retour d’autant plus dramatique (4).

  

Mais cela montre bien l’extrême diversité des sujets traités par Yan Geling, et la qualité de ses nouvelles (5). Elle a certainement acquis une grande maturité et jongle à merveille entre l’anglais et le chinois, celui-ci, dit-elle, lui offrant des possibilités plus délicates et subtiles, mais le premier correspondant à la partie d’elle-même plus affranchie, plus audacieuse, et qui dit ce qu’elle a à dire, de manière très drôle, en outre, bien souvent.

 

 

Notes

(1) Interview à Xi’an, à l’occasion du troisième colloque international des écrivains de la diaspora chinoise, article publié sur le site de l’association des écrivains de Chine le 14 septembre 2009 :

www.chinawriter.com.cn/news/2009/2009-09-14/76852.html

(2) Par exemple, le troisième long métrage de Tai Gang (太纲), sorti en 1986 -《钢锉将军》ou « The steel file general » - est adapté d’une nouvelle de lui du même nom.

(3) Sur « Flowers of War », voir : www.chinesemovies.com.fr/films_Zhang_Yimou_Flowers_of_War.htm

(4) Sur « Coming Home », le film et le roman dont il est adapté, voir : www.chinesemovies.com.fr/films_Zhang_Yimou_Coming_Home.htm

(5) Cinq d’entre elles ont été traduites en anglais et publiées en 1999 sous le titre « White Snake and Other Stories ». La nouvelle, « de taille moyenne » (中篇小说), qui donne son titre au livre, « White Snake » (《白蛇》), est l’une de ses meilleures et l’une des plus célèbres : elle décrit l’histoire d’une danseuse d’une trentaine d’années qui tombe amoureuse d’un jeune homme ostensiblement envoyé par le gouvernement pour prendre des renseignements sur elle, jusqu’au moment où elle s’aperçoit que ce personnage aux mains fines et délicates est en fait une jeune femme… Il s’agit d’un habile jeu d’écriture sur le thème de la fameuse légende du serpent blanc.

 

                                                                                                  


 

A lire en complément

 

La traduction en anglais par Dave Haysom d’une nouvelle qui sert en fait d’introduction au roman de Yan Geling publié en janvier 2014 : « La ville (de Macau), c’est Mazu » (妈阁是座城). Mazu (妈阁) est en effet la déesse de la mer dont la ville de Macau tire son nom (selon une transcription par les portugais de ‘baie de Ama’, nom local de Mazu), et c’est à Macau que se passe l’histoire du roman. Il est en sept parties, dont la première, justement, explique les origines de la ville, sans murailles, mais protégée par la déesse (妈阁,一座没有围墙的城).

Traduction : Disappointing Returns*  《妈阁是座城:赔钱货》

https://paper-republic.org/pubs/read/disappointing-returns/

Texte original chinois : http://www.99csw.com/book/5659/198228.htm

Le roman en entier : http://www.99csw.com/book/5659/index.htm

 

* traduction de péiqián huò  赔钱货 : la marchandise sur laquelle on perd de l’argent, expression imagée utilisée dans la famille Mei, dans le roman, pour désigner les filles.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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