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Yan Ge 颜歌

Présentation

par Brigitte Duzan, 09 août 2012, actualisé 7 janvier 2016

 

Yan Ge (颜歌) fait partie de la génération dite « post-80 » qui a émergé sur la scène littéraire chinoise à la suite du concours annuel visant à distinguer les nouveaux talents littéraires initié par le magazine shanghaïen Mengya (萌芽》杂志) en 1998.

 

Les lauréats de ce concours, Han Han (韩寒), Guo Jingming (郭敬明) et autres, ont longtemps été considérés comme de peu d’intérêt, leurs écrits étant balayés comme de simples libelles d’étudiants rebelles.

 

Les choses sont en train de changer, sans doute parce qu’ils sont en train de mûrir. Le critique littéraire Bai Ye (白烨), par exemple, chercheur à l’Académie chinoise des Sciences sociales célèbre pour être entré dans une controverse animée avec Han Han par blogs respectifs, leur a récemment reconnu un potentiel certain.

 

Yan Ge

 

Yan Ge, en particulier, est reconnue comme l’une des plus douées de cette génération montante. Elle a été mise à l’honneur à la Foire du Livre de Pékin, en septembre 2011. L’une de ses nouvelles a été publiée, avec une traduction en anglais, dans le numéro cinq de la revue Chutzpah/Tiannan d’Ou Ning, en décembre 2011.

 

Une valeur montante

 

De son vrai nom Dai Yuexing (戴月行), Yan Ge (颜歌) est née en décembre 1984 dans le district de Pixian de la ville de Chengdu, dans le Sichuan (四川省成都市郫县). Elle a fait un doctorat en littérature comparée à l’université de Chengdu.

 

Elle a perdu sa mère à l’âge de six ans, et cela semble avoir laissé une marque profonde en elle : elle a dit avoir longtemps aimé faire débuter ses récits par la simple phrase « Ma mère est morte. » (“我的母亲死去了。”), comme un leitmotiv.

 

Le bouton de jade de Marmara

 

Elle a en effet commencé à écrire très tôt, et publié un premier récit dès 1994. Sa carrière a cependant vraiment démarré en 2000, lorsqu’elle a commencé à faire paraître sur internet, sur le site rongshu (榕树)[1], des nouvelles qui ont tout de suite rencontré beaucoup de succès.

 

L’année suivante, elle a été citée par l’Institut de littérature Lu Xun parmi les dix meilleures jeunes romancières chinoises, et, en février 2002, sa nouvelle « Mes seize ans et la fin du monde du village » (《我的十六岁和村上世界的尽头》) a gagné la quatrième compétition des « nouveaux concepts d’écriture » organisée par le magazine Mengya (全国第四届新概念作文大赛”). Cette année-là, une autre nouvelle, « La harpe merveilleuse » (《锦瑟》), publiée dans le magazine, a été l’une des plus lues.

 

En janvier 2003 paraît son premier recueil, vingt-quatre nouvelles publiées aux Editions des Travailleurs

 (中国工人出版社) sous le titre de l’une d’elles : « Le bouton de jade de Marmara » (《马尔马拉的璎朵》) [2].

 

2005-2015 : Dix ans de maturation

 

A partir de 2004, elle commence à publier des romans, le premier en août : « Guanhe » (关河). Elle explique qu’elle l’a écrit pour faire une croix sur son passé, et qu’elle n’y reviendra plus. Elle poursuit six mois plus tard avec un recueil de nouvelles. C’est le rythme qu’elle va conserver dans les années suivantes.

 

En septembre 2005, elle publie un roman, « Une belle journée » (《良辰》), qui inaugure une période de recherche formelle et stylistique. C’est en fait une série de récits ayant tous pour personnage principal un homme nommé Gu Liangcheng (顾良城) qui apparaît sous des apparences diverses, comme un caméléon : apiculteur, dramaturge, réparateur de voitures, fabricant de couronnes de fleurs, etc… C’est un homme solitaire, sans famille, déraciné et sans espoir.

 

En 2006, après une nouvelle, « La femme sous la treille (《葡萄藤下的女人), elle publie un roman très original : « Le livre des animaux étranges » (异兽志) [3]. Il a pour cadre la ville imaginaire de Yong’an (永安城). C’est en fait une caricature de la société moderne pleine d’imagination, en neuf chapitres et une postface, où chaque chapitre est consacré à un animal bizarre mais emblématique, le tout représentant un condensé d’humanité : animaux tristes (悲伤兽), animaux gais (喜乐兽), animaux sacrificiels (舍身兽), animaux aux abois (穷途兽), etc…

 

Outre la forme, Yan Ge y soigne aussi son style, qui évolue vers un mélange de réalisme et de fiction fantaisiste. Ce livre est la matrice des romans à venir.

 

En octobre 2007 paraît « Printemps au village de Taole » (乐镇的春天) [4], puis, en juillet 2008, « May Queen », ou Reine de mai »  (五月女王), présenté comme contant les souvenirs d’un petit village dans les années 1980. La forme caractéristique des nouveaux romans de Yan Ge apparaît là : sur dix-huit chapitres, quatre lignes narratives se croisent en partant d’une mort énigmatique, celle de la jeune Yuan Qingshan (袁青山), disparue en emportant avec elle le secret de son amour. Le récit est en deux parties, la seconde étant, en quelque sorte, la face cachée de la première.

 

Enfin, en août 2011, juste avant la Foire de Pékin qui l’a mis en exergue, elle publie son roman sans doute le plus achevé à ce jour : « La symphonie des sons » (声音乐团), dont la musique forme le fil narratif directeur, et en particulier la deuxième symphonie de Mahler qui est sensée détenir la clef de l’énigme au cœur du livre.

 

Yan Ge y décrit l’histoire d’une jeune fille, Liú Róngróng (刘蓉蓉), dont la vie a été largement déterminée par une série de musiciens, à commencer par son père, qui était un obscur petit violoniste. Situé dans la ville fictive de Yong’an (comme « Le livre des animaux étranges ») et bâti sur plusieurs lignes narratives, le récit est construit en boucle, en partant de la mort accidentelle de Liu Rongrong à la fin d’un concert et en remontant aux événements de sa vie qui ont conduit à cette mort sur laquelle se conclut le livre.

 

Le récit initial, écrit par Liu Rongrong, est laissé inachevé à sa mort. Une cousine éditrice, voulant le publier, fait des recherches pour le compléter, et tente de percer les mystères de Yong’an, et de Liu Rongrong. Comme « May Queen », le livre est ainsi en deux parties qui se répondent.

 

Avec ce roman, Yan Ge a gagné une notoriété qui en fait l’un des chefs de file de la génération des écrivains « post-80 », bien qu’elle-même récuse cette étiquette.

 

Elle a depuis lors continué à publier, en particulier « Témoin des nuages » (《云的见证者》), son premier recueil d’essais et écrits « au fil de la plume » (第一本散文随笔集), sorti en juin 2012.

 

Elle a elle-même défini ainsi ce qui la pousse à écrire, et l’objectif qu’elle poursuit en écrivant :

 

打动我们的是共同的那结秘、那些不可言说的沉默之美。这就是我一直写小说的原因,我的小说是象,世界上的秘密是意。每一个小说家用来表达的,都是他自己的人生而已,至少我是如此,声嘶力竭地1,歇斯底里地2, 终于会达最后的静默。 小说是沉默的儿子

Ce qui nous émeut, c’est la beauté de tous ces silences indicibles, mais qui renferment tant de mystère. C’est cela qui me pousse à écrire ; mes récits sont l’image, le sens caché des énigmes du monde. Ce qu’exprime chaque écrivain, c’est sa propre existence, et c’est aussi mon cas : je crie à en perdre la voix, comme une hystérique, pour parvenir à atteindre in fine l’ultime non-dit.

Le roman est le fils du silence…

 

1.声嘶力竭 shēngsī lìjié  crier à en perdre la voix  

2.歇斯底里 xiēsī dǐlǐ  hystérique

 

En mai 2013, elle a publié un nouveau roman, « Notre famille » (《我们家》), dont un extrait, traduit en anglais par Nicky Harman, est paru dans le numéro cinq de Chutzpah/Tiannan : « Dad is not dead » (《爸爸没有死》) et dont la traduction en français est donnée en complément du présent article (voir ci-dessous). Mais le roman est un portrait déguisé de chez elle.

 

2015 : Fables à la sauce au soja du Sichuan

 

Souvenirs de Pixian

 

Sorti en mai 2015, « Désolantes histoires du bourg de Pingle » (《平乐镇伤心故事集》) est un nouvel opus qui se situe dans la continuation de « Reine de Mai » et surtout de « Notre famille ». L’histoire est un condensé de vie locale du Sichuan présentée à travers la vie dans une bourgade fictive, le bourg de Pingle (平乐镇), qui est à l’image de son Pixian natal (郫县).

 

Comme l’indique le titre (故事集), ce n’est cependant pas un roman, mais une suite de cinq récits de longueur moyenne (中篇小说), précédés d’une introduction [5] :

Introduction « En guise de préface : mais où pourrais-je bien vouloir aller » 

( : 可是我哪里都不想去)

1.  Le cheval blanc (《白马》

 

Guanhe

 

Une belle journée

 

Le livre des animaux étranges

 

May Queen

 

La symphonie des sons

 

Témoin des nuages

 

Notre famille

2. Tang Baozhen de l’allée du Jiangxi (《江西巷里的唐宝珍》) (prix Littérature du peuple)

3.  L’équipe des Olympiades de mathématiques de 1995 (《奥数班1995)

4.  Le miroir de la sorcière (《照妖镜》)

5.  Les thés des « trois un » (《三一茶会》)

 

Désolantes histoires du bourg de Pingle

 

Le premier récit, qui a déjà été traduit en anglais [6], est l’histoire d’une petite fille qui vit avec son père veuf et ne cesse de voir un cheval blanc, rêve éveillé surtout. Ce qui est intéressant, c’est le contexte dans lequel ce cheval blanc apparaît, celui des relations de l’enfant avec sa cousine plus âgée, qui vit non loin de chez elle, et qui est à l’âge des sorties avec les garçons, au grand dam de sa mère. En même temps, le propre univers de l’enfant, si rassurant jusqu’alors, est en train de tomber en morceaux au fur et à mesure qu’elle découvre la réalité du monde adulte.

 

Dans l’introduction, Yan Ge explique que, quand elle était petite et qu’elle passait dans les rues poussiéreuses de sa petite ville sichuanaise, elle se disait que, quand elle serait grande, elle s’en irait de là ; mais, à l’âge adulte, elle ne finit pas d’y revenir, d’où le titre : où pourrait-elle bien aller d’autre ?

 

Elle raconte que, il y a dix ans, pour aller de Chengdu à Pixian, il fallait prendre des minibus bondés d’où les gens descendaient peu à peu en chemin en criant au chauffeur : « Arrête-toi, c’est là que je descends. » (师傅!在这儿下车 !)  Elle les voyait s’éloigner en se demandant où ils pouvaient bien aller, et quelle pouvait bien être leur vie. Alors elle a commencé à écrire l’histoire du « bourg de Pingle » (“平乐镇”) qui est un peu leur histoire. Elle a commencé à la Fête du Printemps de 2008 à écrire « La Reine de mai » (《五月女王》) qui en est comme un prologue. Puis elle a écrit « Notre famille » (《我们家》), publié en mai 2013, qui est une autre manière d’aborder le sujet, comme une sorte de « Fable à la sauce au soja de Pixian » (郫县豆瓣传奇).

 

Ce sont des histoires qui reflètent ses propres souvenirs, même la cinquième, une histoire de vieilles dames qui se retrouvent pour un thé dans l’après-midi tous les premier, onze et vingt-et-un de chaque mois, d’où le titre (les thés des « trois uns »). C’est en fait inspiré de ses souvenirs de sa grand-mère et de ses amies. Elle n’osait pas le lui montrer, mais le texte a été publié dans Shouhuo (《收获》), donc sa grand-mère a fini par le lire : elle lui a dit qu’elle l’avait beaucoup aimée, ses amies aussi.

 

Importance donnée au style

 

Dans une interview publiée sur le site Chinawriter le 10 octobre 2015 [7], elle a expliqué qu’elle a passé les dix dernières années à écrire l’histoire de Pingle, et que c’était pour elle une sorte de thérapie mentale (平乐镇是种心理治疗). Evidemment on pense à Macondo et Gaomi dans le brio avec lequel elle recrée un monde parallèle au sien, qui est de plus en plus proche de la réalité locale, en prise directe avec l’esprit du lieu (越来越“接地气”).

 

Cette « prise directe », elle la doit à son style, qu’elle a commencé à élaborer en 2005, à partir de « Une belle journée » (《良辰》), en utilisant le dialecte de chez elle. C’est une tendance répandue chez les écrivains chinois aujourd’hui, Jia Pingwa (贾平凹) ou Jin Yucheng (金宇澄) par exemple. Le dialecte permet de coller à la réalité locale dans son aspect le plus concret, les expressions dialectales reflétant l’âme de la population, son humour aussi, car elles sont souvent très drôles.

 

Mais ce n’est pas facile à manier et à maîtriser. C’est sans doute en raison de ce travail sur la forme que ses derniers textes sont de plus en plus courts, comme elle le remarque elle-même (越写越短,越写越微观).

 

En tout cas, son travail est apprécié par beaucoup de confrères et critiques, témoin A Lai (阿来) :

« 颜歌确实为地域文学、四川地域文学,提供了一种新的可能。方言是一个壳子,一个承载思想的壳子,它提供了一种表达可能,也造成了一种表达的限制,但是颜歌突破了这种限制。 »

Yan Ge a offert de nouvelles possibilités à la littérature de sa région, le Sichuan. Le dialecte local est une coquille, une coquille qui soutient la pensée, c’est ce qui donne la capacité d’expression ; c’est aussi une limitation de l’expression, mais Yan Ge a détruit cette limitation.

 

 

 

A lire en complément

 

Deux textes, ou plutôt deux portraits, écrits en préparation du roman « Notre Famille » (《我们家》), publié en mai 2013, qui se passe au siècle actuel dans une petite ville du Sichuan, et que Ou Ning a comparé à « Famille » (《家》) de Ba Jin (巴金)

 

Extrait du début du roman, traduit en français et annoté, à lire ici même avec le texte original en chinois :

« Papa n’est pas mort » (《爸爸没有死》

 

Texte traduit en anglais par Nicky Harman, à lire dans Read Paper Republic :

« Sissy Zhong » 《钟腻哥》

https://paper-republic.org/pubs/read/sissy-zhong/

 

 


[1] Créé en 1997, rongshu.com est l’un des plus anciens sites chinois de littérature sur internet ; il a été racheté en 2009 par le géant du secteur : Shanda Literature (盛大文学).

Sur Shanda, voir : http://www.chinese-shortstories.com/Actualites_3.htm

[2] Les textes sont sur le site hongxiu (un autre des sites littéraires de Shanda) : http://www.hongxiu.com/grzl/index.asp?zz=%D1%D5%B8%E8

[3] Le récit rappelle le classique mythique « Le livre des montagnes et des mers » ou Shanhaijing (《山海经》), vaste recueil d’anciennes données géographiques et de légendes diverses qui remonte aux Han occidentaux, au premier siècle avant Jésus-Christ, mais aurait été écrit par Yu le Grand. Livre fabuleux peuplé d’animaux étranges et de personnages mythiques qui ont contribué à nourrir l’imaginaire chinois au cours des siècles, mais qui se voulait description du monde.

[4] Taole (桃乐) ou pêchers heureux : là encore, on pense à un classique de la littérature chinoise, la « Source aux fleurs de pêchers » (《桃花源》) de Tao Yuanming (陶渊明), devenu synonyme d’utopie heureuse.

[5] On peut lire les textes en ligne, l’introduction et les sept premiers chapitres gratuitement :

http://dushu.qq.com/intro.html?bid=663214

[6] Traduit en anglais, par Nicky Harman : http://www.hoperoadpublishing.com/white-horse

 

        

        

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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