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Xiao Hong 萧红

Présentation 

par Brigitte Duzan, 09 septembre 2011

                   

Xiao Hong (萧红) aurait eu cent ans le 1er juin, cette année.

         

Née au moment où se multiplient en Chine les mouvements insurrectionnels qui vont mener à la révolution Xinhai (辛亥革命) et à la proclamation de la République, elle a eu une vie aussi mouvementée que l’époque qui l’a vu naître.  Vie mouvementée, mais brève : elle est morte absurdement, à trente et un ans, dans une chambre d’hôpital, opérée d’un cancer des poumons alors qu’elle avait une tuberculose.

          

Cette brève existence nous a pourtant laissé une œuvre qui compte parmi les plus importantes de la littérature chinoise de la première moitié du vingtième siècle, mais qui reste méconnue. Dans son « Histoire du roman chinois moderne »

(中国现代小说史), publiée en 1961, qui fit découvrir à

l’Occident la littérature chinoise des années 1930 et 1940, le grand critique littéraire C. T. Hsia (夏志清) disait de Xiao

 

Xiao Hong (萧红)

Hong que c’était « l’auteur dont on pouvait le moins se pardonner l’ignorance où elle est tenue. » (最不可宽恕的疏忽”)

         

Son centenaire risque pourtant passer inaperçu au milieu des flonflons de la célébration de l’autre centenaire, celui de la révolution Xinhai. Il faut d’autant plus lui rendre hommage.

          

Malheureuse enfant de la République

         

La vie de Xiao Hong est un condensé des souffrances que pouvaient souffrir une femme dans la Chine des débuts de la République, surtout quand elle avait du caractère et ne voulait pas se plier aux diktats

d’un destin tout fait... décidé par son père. En ce sens, elle est une digne sœur de Ding Ling (丁玲) à laquelle on l’a d’ailleurs souvent comparée.

         

De son vrai nom Zhang Naiying (张乃莹), Xiao Hong née le 1er juin 1911, à Hulan, dans le Heilongjiang (黑龙江省呼兰县), au Nord-Est de la Chine. Née dans une famille de propriétaires terriens, elle aurait pu avoir une enfance heureuse, mais sa mère meurt quand elle est toute petite, et elle se retrouve sous la coupe d’un père autoritaire et conservateur. Elle n’a que son grand-père pour l’aimer et la protéger.

         

Photos de famille : avec son père, son grand-père et Xiao Jun

 

En 1927, elle entre à l’école de filles de Harbin, la capitale de la province, et découvre là, avec les idées du Mouvement du 4 Mai, la littérature chinoise et étrangère : elle est fortement influencée par Lu Xun (鲁迅) et Mao Dun (茅盾), mais aussi, entre autres, par Upton Sinclair.

                   

En 1930, son père veut la forcer à arrêter ses études car il a conclu pour elle un mariage arrangé, avec un jeune homme dont l’identité est controversée : Wang Dianjia (汪殿甲) ou Liu Zongyu  (陆宗虞). Le détail est sans importance, c’est le résultat qui importe : craignant d’être enterrée vivante par son père, dit-on, elle s’enfuit à Pékin, ou plutôt Beiping. Elle s’inscrit là à l’Ecole normale supérieure de filles, mais ne peut y rester longtemps faute d’argent. Elle rentre alors à Harbin et vit à l’hôtel avec l’homme à qui son père l’avait promise. Mais, quand elle se retrouve enceinte, celui-ci l’abandonne.

         

Le propriétaire de l’hôtel menace alors de la vendre à une maison de passe pour récupérer les six cents yuans qu’elle lui doit. C’était en 1932, on croirait le scénario d’un film de Shanghai de la même époque. En juillet, désespérée, elle écrit au journal de Harbin, la ‘revue associative internationale’  (《国际协报》), pour demander de l’aide.

C’est ainsi qu’elle rencontre le rédacteur du journal qui vient la voir : Xiao Jun (萧军). Il la sauve le mois suivant

lorsqu’une crue de la rivière Songhua (松花江) inonde la ville. On se croirait toujours au cinéma… elle a rencontré le prince charmant.

           

Débuts littéraires sous l’égide de Lu Xun

         

Xiao Hong et Xiao Jun emménagent ensemble en octobre, Xiao Hong accouche d’une petite fille qu’elle doit

 

Le premier recueil de nouvelles

de Xiao Jun et Xiao Hong

abandonner et commence à écrire. En 1933, ils publient un recueil de nouvelles qu’ils ont écrites ensemble : « Difficile périple » (Bashe 《跋涉》).

         

Terre de vie et de mort

 

En juin 1934, comme beaucoup d’autres habitants de la région, le couple déménage à Qingdao pour fuir l’occupation japonaise (1). Trois mois plus tard, Xiao Hong achève son premier chef-d’œuvre : « Terre de vie et de mort » (《生死场》). C’est le récit prenant de la vie de plusieurs femmes pendant l’occupation japonaise.

          

Le roman est divisé en deux parties. La première est une description de la vie dans un village, marquée par le rythme cyclique des saisons, et celui de la vie et de la mort, induisant un sentiment de tristesse fataliste. Frappés par la famine, les maladies, les crises récurrentes, les paysans ne semblent pouvoir échapper à la pauvreté et à la misère. Ils apparaissent résignés à leur sort.

         

La seconde partie commence avec l’invasion japonaise, au

tout début des années 1930, et donne lieu à un tableau ironique : assistant à la levée du drapeau japonais, les paysans croient à un changement dynastique. Il réalisent bien vite leur erreur, mais restent fatalistes et, pour la plupart, passifs face à une situation qui les dépasse. Seuls quelques jeunes tentent d’organiser une petite armée de volontaires pour lutter contre l’occupant, mais leur initiative est sans lendemain.

                    

Le personnage principal, le seul bien développé, est une jeune femme qui, ayant donné rendez-vous à un ami au bord de la rivière, se retrouve enceinte et est obligée de l’épouser. C’et un mari violent qui la brutalise et tue le nouveau-né. Il est lui-même tué par les Japonais, mais elle est violée par eux quand elle va se réfugier à Harbin, puis, quand elle tente de rentrer chez elle, sa mère lui demande de retourner là d’où elle vient pour gagner de l’argent… Elle décide alors de se faire nonne, mais le monastère est fermé. Aucune de ses tentatives de se sortir de sa misère ne semble pouvoir réussir. Cette situation sans issue est évidemment aussi le reflet de celle du pays.

                    

La mentalité fataliste et la passivité paysanne décrites par Xiao Hong dans ce roman, aboutissant à un blocage de la société, rejoignent le constat fait par Lu Xun dans sa préface à l’« Appel aux armes ». Il accueillit avec enthousiasme le roman. Xiao Hong le rencontra l’année suivante, et il fit publier l’œuvre en y ajoutant une préface dans laquelle il la loue comme :

“女性作者的细致的观察和越轨的笔致

         l’observation la plus méticuleuse et l’œuvre la plus   extraordinaire écrite par un écrivain féminin.

                   

Le couple avait en effet rejoint Shanghai en octobre 1934, et emménagé dans la concession française. C’est là que le roman est publié, en 1935, par la maison d’édition

 

Sur la charrette, édition originale

Rongguang (上海容光书局). Il fait de Xiao Hong un écrivain adulé dans les cercles littéraires progressistes de la ville. Lu Xun prédit qu’elle va bientôt éclipser Ding Ling….

         

Errance dans la Chine en guerre

         

Cette même année 1935, Xiao Hong écrit un recueil d’essais autobiographiques intitulé « Rue du commerce » (《商市街》), du nom de la rue où elle habitait avec Xiao Jun à Harbin. Puis commence une vie d’errance qui traduit aussi une dérive affective.

         

En juillet 1936, elle part à Tokyo, dans un moment de déprime, semble-t-il. Elle y écrit trois recueils d’œuvres très différentes : un recueil d’essais dont le titre semble résumer son état d’esprit, « Une vie dans la solitude » (《孤独的生活》), un recueil de poèmes, « Grains de sable » (《砂

粒》), et un recueil de nouvelles, « Sur la charrette »

(《牛车上》) , qui poursuit sa réflexion sur les effets de la guerre sur la vie des femmes.

 

Duanmu Hongliang

         

Duanmu Hongliang avec Xiao Hong

 

Elle retourne à Shanghai en 1937, jusqu’à ce que la ville tombe aux mains des Japonais, puis part en septembre pour Wuhan où elle fait la connaissance de Ding Ling. Elle est rédactrice au mensuel Juillet (七月), où elle collabore avec Hu Feng (胡风) et Duanmu Hongliang (端木蕻良), autre écrivain originaire du Dongbei. En 1938, elle passe quelques temps à Xi’an où elle s’enrôle dans la troupe de service de la Zone de combat du Nord-Ouest, Xiao Jun faisant partie du Groupe des écrivains du Nord-Est. Mais elle se sépare alors de lui et, en mai 1938, retourne à Wuhan où elle se remarie avec Duanmu Hongliang (端木蕻良). 

         

Dernières années à Hong Kong

         

En janvier 1940, le couple part à Chongqing, et, de là, gagne Hong Kong où ils prennent un appartement à Kowloon.

         

Cette année-là, Xiao Hong publie « Souvenirs de Lu Xun » (回忆鲁迅先生), en hommage à son mentor, puis le premier volume de ce qui devait être une trilogie : « Ma Bole » (《马伯乐》). C’est une œuvre inattendue, une satire ironique de la guerre et du patriotisme ambiant.

         

Le personnage est un anti-héros qui se moque de la guerre qui fait rage autour de lui alors qu’il suit le même parcours que celui pris par Xiao Hong elle-même au cours des années précédentes, celui qui l’a menée en zigzag dans la Chine en guerre jusqu’à Hong Kong. Cultivant l’autodérision au point d’en être pathétique, c’est un être pitoyable, bourré de contradictions, qui semble échouer dans les pires

 

Ma Bole (ed. 1981)

endroits aux pires moments, un petit frère d’Ah Q, perdu dans un monde qui n’est pas fait pour lui.

         

Contes de la rivière Hulan

 

A une époque où la satire et l’humour n’étaient pas bien vus, « Ma Bole » fut très mal perçu. Il reste aujourd’hui un témoin du génie créatif de Xiao Hong, de son aptitude à aborder tous les genres littéraires avec succès.

         

Dans son œuvre suivante, elle revint cependant à un style et à un thème plus classiques : « Contes de la rivière Hulan » (《呼兰河传》) est un roman autobiographique basé sur ses souvenirs d’enfance, comme le sont les nouvelles qui suivent, publiées dans le recueil « Printemps dans une petite ville » (《小城三月》).Autant le ton de « Ma Bole » était ironique et détaché, autant celui des « Contes de la rivière Hulan » est empreint de lyrisme et de nostalgie.

                    

La tristesse à fleur de peau que l’on ressent à la lecture de ce roman est peut-être le reflet de la santé déclinante de

son auteur. Xiao Hong était en effet très malade ; elle va mourir d’un faux diagnostic aberrant. Admise

au sanatorium de Happy Valley, alors qu’elle souffre de tuberculose, elle est opérée pour un cancer des poumons ; elle en meurt le 22 janvier 1942.

         

Elle fut incinérée le 24 et, le 25 à la tombée de la nuit, ses cendres furent déposées au cimetière de Repulse Bay.

Elle avait trente et un ans.

          

Le poète Dai Wangshu (戴望舒) écrivit pour

l’occasion un poème, intitulé « Chant sur la tombe de Xiao Hong » (《萧红墓畔口占》) :

 

 

Repulse Bay

          

走六小时寂寞的长途     j’ai parcouru six longues heures d’un trajet solitaire

到你头边放一束红山茶   pour déposer près de toi ce bouquet de camélias rouges,

我等待着,长夜漫漫     mais, tandis que j’attendais, dans la nuit sans fin

你却卧听着海涛闲话     toi, étendue là, écoutais le murmure des flots.

         

Le maison natale de Xiao Hong à Hulan

 

Sa maison natale à Hulan (萧红故居) a été transformée en musée.

 

          

Notes

(1) Harbin est occupée en février 1932.

(2) Repulse Bay  (浅水湾: c’est là que Zhang Ailing a situé l’hôtel où se rencontrent les deux personnages de sa nouvelle « Love in a Fallen City » (倾城之恋)…

          

Traductions

          

Les premières traductions de Xiao Hong ont suivi sa redécouverte, à la toute fin des années 1970, mais surtout  dans les années 1980.

En anglais, elles sont de Howard Goldblatt ; il 

 

Les souvenirs du musée

a traduit les principaux textes ; « The Field of Life and Death » marque ses débuts de traducteur.

         

Parmi les traductions en français :

- Terre de vie et de mort, Littérature chinoise, collection Panda, 1987

- Des âmes simples, éd. Arléa, collection L’étrangère, 1995

- Nouvelles, recueil de cinq nouvelles (La mort de la belle-sœur Wang, Discours d’enfant, Le cerf-volant, Les mains), éd. You Feng, 2004

- Contes de la rivière Hulan, éd. You Feng, 2011.

          

         

A lire en complément :

         

Xiao Hong : L’hôtel Europe (《欧罗巴旅馆》) et Le recueil (《册子》),
deux textes traduits, présentés et illustrés par Simone Cros-Morea

         

 

         

 

 


 

 

 

 

     

 

 

 

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