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Ding Ling  丁玲

Présentation

par Brigitte Duzan, 29 juin 2011, actualisé 08 janvier 2015

    

Ding Ling (丁玲)  est un écrivain dont l’œuvre est étroitement liée aux conditions politiques et idéologiques de

l’époque pendant laquelle elle a vécue ; elle a été tout particulièrement conditionnée par les conséquences de

l’emprise croissante du Parti communiste sur la création artistique, dès le Forum de Yan’an, en mai 1942, et, après la fondation de la République populaire, par les diverses campagnes pour contrôler les intellectuels et assurer la suprématie du Parti sur la vie artistique et littéraire.

    

Encensée par Mao lui-même lors de son arrivée à Yan’an dans des conditions héroïques, mais adoptant au départ une attitude critique à l’égard du Parti et de ses pratiques, elle fut obligée peu à peu à se ranger aux principes édictés par Mao, ce qui ne l’empêcha pas d’être l’une des premières victimes de la campagne anti-droitière de 1957, puis de la Révolution culturelle dès 1966.

 

Ding Ling jeune

   

C’est un personnage ambigu et complexe, dont la vie fut une longue suite de déconvenues et de compromis, d’emprisonnements et de relégation dans des confins inhospitaliers au Nord du pays.

    

La quasi-totalité de son œuvre fut écrite en une trentaine d’années avant 1957, après quoi elle fut interdite pendant plus de vingt ans.

    

Adolescente iconoclaste

    

Ding Ling (丁玲) est née en 1904 à Linli, dans la province du Hunan (湖南临澧), et s’appelait à l’origine Jiang Bingzhi ( 蒋冰之).

    

Issue d’une famille intellectuelle propriétaire terrienne, elle perdit son père, opiomane et tuberculeux,

à l’âge de quatre ans. Sa mère dut élever seule ses deux enfants tout en étudiant à l’école normale de Changde pour devenir institutrice; elle fut un modèle pour Ding Ling qui écrivit plus tard un roman pour lui rendre hommage. Ils n’avaient presque rien à manger, ni vêtements chauds ni couvertures ; le petit frère de Ding Ling mourut de pneumonie.

    

Rebaptisée Jiang Wei (蒋伟), elle entra en 1918 à l’Ecole normale de filles n°2 de Taoyuan (桃源第二女子师范). Comme les autres, elle se coupa les cheveux et descendit dans la rue participer aux manifestations du 4 mai 1919. L’atmosphère de l’école ne lui plaisant guère, elle changea l’année suivante pour le lycée de filles Zhounan, à Changsha (长沙周南女子中学).

    

Le 10 octobre 1920, une foule de près de 10 000 manifestants descendit sur l’Assemblée provinciale du Hunan, et proclama l’autonomie de la province, en demandant au peuple de « briser les vieilles puissances » et construire un Hunan nouveau ; Ding Ling fut des manifestants demandant pour les femmes l’égalité et le droit d’hériter. L’un des radicaux dans la foule était Mao Zedong. Ding Ling avait 16 ans, et était déjà iconoclaste.

   

Qu Qiubai

 

Au début de 1922, elle partit à Shanghai avec sa camarade de classe Wang Jianhong, et, refusant d’épouser le cousin que sa famille de sa mère lui destinait, coupa toute relation avec elle. A Shanghai, elle s’inscrivit dans une école communiste qui avait été fondée par un groupe d’éducateurs progressistes dont Chen Duxiu (陈独秀) : l’école des Filles du Peuple (平民女子学校). Elle laissa tomber le patronyme maternel et se fit appeler simplement Bingzhi. Mais ne pas avoir de nom patronymique se révéla difficile, alors elle opta pour un qui avait le moins de traits de caractères possible, Ding (). Ling () suivit pour des raisons euphoniques.

    

Elle participa à la publication de « La voix des femmes », l’un des journaux les plus militants de l’époque pour la cause féminine, allant jusqu’à soutenir le contrôle des naissances pour permettre au sexe féminin de conquérir sa part d’humanité.

   

Quand l’école de filles du peuple eut des problèmes, Ding Ling et Wang Jianhong traînèrent un peu dans divers groupes, dont des groupes anarchistes, puis, après un bref séjour à Nankin, revinrent à Shanghai où Ding Ling suivit des cours à l’université, en particulier ceux de Mao Dun sur

l’Iliade et l’Odyssée. Mais son meilleur professeur, selon elle, fut Qu Qiubai (瞿秋白), jeune marxiste juste revenu d’Union soviétique, qui enseigna à son élève la poésie de Pushkin dans le texte. Wang Jianhong l’épousa début 1924, mais mourut de tuberculose peu après.

   

Ding Ling écouta les conseils de son mentor : voler, le plus haut possible. Elle partit pour Pékin. Elle espérait y poursuivre son éducation mais les inscriptions à l’université étaient closes. Elle traversa d’abord une phase de solitude dépressive dont elle fut tirée par la rencontre avec le jeune

 

Hu Yepin et Ding Ling en 1924

poète Hu Yepin (胡也频).

   

Débuts de romancière

    

Elle alla vivre avec lui dans la grande banlieue de Pékin, dans les Collines de l’Ouest (西山), et l’épousa en 1925. Ils menaient une vie de pauvreté décrite de manière idyllique par leur ami, l’écrivain

   

« Le journal de miss Sophie »

 

Shen Congwen, dans son livre « Souvenir de Ding Ling »

(记丁玲) qui raconte cet épisode de leur vie commune à trois. Pendant que les deux écrivains rêvaient de fonder leur propre maison d’édition, Ding Ling courut les « petits boulots », gouvernante puis secrétaire particulière. Puis, en mars 1926, elle quitta Hu Yepin en lui disant que, le temps

qu’il trouve un éditeur pour publier ses écrits, elle serait devenue une star, et partit à Shanghai pour tenter sa chance dans le monde du cinéma et devenir une grande actrice.

   

Mais elle échoua, dans un monde qui lui parut délétère, mais c’est cet échec même qui lui inspira sa première nouvelle, publiée en 1927 : « Mengke » (《梦珂》), histoire d’une jeune fille sensible et innocente, victime d’une société corrompue, qui devient une star du cinéma. La nouvelle était teintée d’érotisme, comme la nouvelle suivante qui la rendit instantanément populaire, « Le journal de miss Sophie » (《莎菲女士的日记), histoire

d’une jeune tuberculeuse basée sur l’histoire de la relation de Qu Qiubo avec Wang Jianhong.

   

Mais le centre de la vie littéraire en Chine était en train de se transférer à Shanghai et ils y partirent au printemps 1928. Les trois tentèrent de fonder deux journaux, « Rouge et Noir » (《红黑》) et « Le Monde » (《人间》), aventures de jeunesse avortées. Ils tentèrent aussi de publier leurs propres œuvres « pour ne plus être humiliés par des marchands sordides », en lançant une « collection Rouge et Noir » (红黑丛书), et en commençant par un recueil de 22 poèmes de Hu Yepin. Au bout de l’année, il ne leur restait qu’à éponger leurs dettes.

   

Pour Ding Ling, ce fut une période d’écriture intensive. En octobre 1928, elle publia les deux recueils « Dans

l’obscurité » (《在黑暗中》) et « Journal d’un suicide » (自杀日记》), suivis, pendant l’hiver 1929, de son premier roman « Weihu » (《韦护》). Ces récits furent accueillis comme quelque chose de totalement nouveau : un ton et un style différents.

 

« Dans l’obscurité »

    

Révolutionnaire mais critique

    

Elle aurait pu passer à côté de la révolution en marche, le hasard en décida autrement. Hu Yepin était un marxiste, membre actif de la Ligue des écrivains de gauche et du Parti communiste clandestin. Il fut arrêté par le Guomingdang et, en février 1930, emprisonné à Longhua (龙华). Shen Congwen a raconté qu’ils étaient allés lui rendre visite à la prison, l’avaient vu brièvement passer, menoté. Ils apprirent ensuite, quelques jours plus tard, qu’il avait été exécuté. D’après Shen Congwen, Ding Ling apprit la nouvelle avec une grande équanimité et ne versa pas une larme. Mais la seule solution pour qu’elle pût continuer ses activités à Shanghai fut de laisser leur fils, Hu Zulin, à sa mère. Shen Congwen l’accompagna pendant les trois jours du trajet jusqu’au Hunan, craignant qu’elle ne s’effondrât sous la tension provoquée par la nécessité de cacher à sa mère la mort du poète.

   

« Beidou »

 

Sa mort eut pour effet de renforcer son propre engagement pour la cause du socialisme. Elle devint de plus en plus active dans la Ligue des écrivains de gauche, et prit en charge le magazine littéraire de la Ligue, « Beidou », ou « La Grande Ourse » (《北斗》). Dans le 1er numéro, en septembre 1931, parut le début de son roman « Eau »

(《水》), qui décrit les souffrances des paysans poussés à la révolte, et même à la révolution, par les inondations catastrophiques du Yangtse, en 1931.

    

Le roman fut loué par les communistes comme œuvre représentative de la nouvelle littérature prolétarienne. Il marquait en tout cas une rupture avec les thèmes abordés précédemment par Ding Ling. Elle avait cependant des doutes sur son identité d’écrivain : « Je n’ai pas envie

d’écrire pour les paysans et les soldats, écrivit-elle

à Shen Congwen, je ne suis ni l’un ni l’autre. »

   

En mars 1932, elle entra au Parti. Le troisième numéro de « Beidou » sortit avec une couverture rouge éclatante, mais fut interdit en juillet, après sept numéros. Le roman resta inachevé…

    

Mais Ding Ling continua à écrire, réfugiée dans la concession internationale. Elle était en train d’écrire un roman inspiré par sa mère, « Mère » (《母亲》), et en avait terminé à peu près les trois quarts lorsque, le 4 mai 1933, elle fut enlevée à son domicile par un commando du Guomingdang. Elle a soupçonné Feng Da, l’homme avec lequel elle vivait alors, de l’avoir trahie, mais les circonstances de son enlèvement sont restées floues. La nouvelle de sa mort circula alors, entraînant une foule de témoignages et réminiscences de la part de ses amis et ceux qui l’avaient connue.

   

En fait elle fut transférée à Nankin avec Feng Da, placée en résidence surveillée pendant trois ans, et soumise à des interrogatoires répétés. Elle donna naissance à une petite fille, et sa mère vint l’aider lorsque Feng Da tomba gravement malade, atteint de tuberculose.

    

En septembre 1936, elle réussit à s’enfuir à Shanghai, passa de là à Xi’an puis, en octobre, à Bao’an, dans le Shaanxi, où se trouvait alors le quartier général du Parti communiste. Elle voyagea pendant neuf jours, déguisée en soldat, à pied et même à cheval. Elle fut accueillie comme une héroïne par Mao qui lui offrit une réception… et deux poèmes écrits tout spécialement en son honneur. Dont un poème célébrant la « transformation de miss Littérature (女士) en général Wu (武将) ».

    

Ecrire à Yan’an et sous Mao

   

Elle prit part tout de suite aux activités politiques du Parti, visitant le front et participant activement à la Ligue des Femmes et à l’Association de la littérature et des arts. Après le début de la guerre contre le Japon, en 1937, elle organisa et dirigea une troupe de théâtre qui alla jouer dans les villages sur la route de Yan’an à Taiyuan pour mobiliser les esprits contre

l’envahisseur. L’un des membres de la troupe était un jeune écrivain du nom de Chen Ming (陈明) qu’elle épousa en 1942.

    

Cette expérience au contact de la population rurale lui fit découvrir un public différent du public urbain  

 

Ding Ling avec Chen Ming en 1952

qu’elle avait connu jusque là, et elle se trouva directement confrontée à la controverse développée à Yan’an sur les nouvelles possibilités d’utilisation de l’art et de la littérature. Les techniques développées par le Parti à partir de 1937 dans cette base isolée devaient lui permettre de conquérir le pouvoir douze ans plus tard.

   

Les œuvres de Ding Ling datant de la période soulignent l’héroïsme et la nécessité de l’union dans la lutte, mais elle n’excluait pas pour autant toute possibilité de critique.

    

Les louanges reçues, en particulier de Mao, lui donnèrent sans doute l’impression qu’elle pouvait se permettre des articles critiques, et elle publia, dans le supplément littéraire du « Quotidien de la Libération » (《解放日报》) dont elle était le rédacteur en chef, divers articles engagés, dont, en 1942, « Réflexions sur le 8 mars » - c’est-à-dire le jour des femmes (三八节有感) et des nouvelles comme « Quand j’étais au village Xia » (《我在霞村的时候》), et « A l’hôpital de nuit » (《在医院中》où elle exprime, à travers les sentiments de son personnage, les déceptions ressenties face à la réalité de la situation dans les zones sous contrôle communiste. Ces articles et nouvelles étaient en particulier critiques du traitement réservé aux femmes, et du manque de démocratie et de liberté d’expression.

   

Ses critiques ayant été relayées par d’autres auteurs, lors du Forum de Yan’an sur l’art et la littérature, en mai 1942, Mao y apporta une réfutation sans citer personne, en définissant la responsabilité politique des artistes et les soumettant in fine au contrôle du Parti. La « campagne de rectification » qui en résulta peut être considérée comme annonciatrice des nombreuses campagnes qui émaillèrent

l’histoire de la Chine au cours des décennies suivantes. Ding Ling fut violemment attaquée. Sous peine d’être jugée « trotskyste » et exécutée, à défaut de protection de la part de Mao, elle fit alors volte face et revint sur ses critiques, en arguant qu’elles étaient la marque de ses longues années de souffrance et l’expression de ses espoirs les plus ardents.

 

Wang Shiwei

    

« Les lis sauvages »

 

Le seul à subir le feu de la campagne fut un écrivain peu connu, Wang Shiwei (王实味). Rédacteur au « Quotidien de la Libération », il avait écrit un essai intitulé « Les lis sauvages » (野百合花), dans lequel il critiquait le goût de Mao pour les jolies femmes et les privilèges dont jouissaient les dignitaires du Parti  On peut être surpris par la violence de sa dénonciation par Ding Ling qui refusa même de le reconnaître comme écrivain. On a dit que son discours contre lui illustre ce que Lu Xun a appelé « battre un chien qui s’est noyé ».

   

Elle fut soumise à deux ans de purgatoire - études à l’école du Parti et travail à la campagne – après quoi elle se remit à écrire, dans les normes édictées par Mao. Dans un article ultérieur, « Mon opinion sur le problème de position », elle se range aux exigences énoncées dans son discours au Forum de Yan’an : la littérature doit servir la politique et

l’écrivain adopter le point de vue du prolétariat. Mais, continue-t-elle, ce n’est pas facile quand on a été nourri de classiques, l’écrivain ne peut pas se transformer en un clin d’œil comme le Singe de la légende. Encore plus troublant, elle déclare avoir vécu une révélation : « J’ai le sentiment ressenti par le moine Tang Sanzang [le moine du Voyage vers l’Ouest] lorsque, au bord du fleuve séparant le ciel et la terre, il a la soudaine révélation de la vérité. J’avance maintenant d’un pas sûr et déterminé. »

   

Ayant confessé ses erreurs, Ding Ling fut propulsée à des postes de responsabilité, et en particulier chargée de la campagne de rectification contre Xiao Jun (萧军), jeune écrivain qui avait été chassé de Mandchourie par l’intrusion japonaise. Le 6ème anniversaire de la mort de Lu Xun fut cependant une nouvelle occasion de dissensions. Le résultat fut un exode massif de Yan’an.

    

Ding Ling ne différait de la position indiquée par Mao que sur un point, mais qui se révéla crucial : elle continua d’insister sur le fait qu’il ne peut y avoir de lumière sans obscurité, et que même le soleil a des taches sombres ; autrement dit, concrètement, que l’écrivain doit se confronter aux maux de la société pour pouvoir en apprécier les côtés positifs. La question était de savoir comment passer du réalisme critique au réalisme socialiste.

 

Xiao Jun

D’après Mao, l’écrivain devait porter son attention sur la réalité concrète des villages et de l’armée. Ding Ling prit part à une campagne de mobilisation des intellectuels, suivit la 8ème Armée pendant deux jours, lut les rapports du front, et revint avec le sujet d’une nouvelle : sur un groupe de soldats piégés derrière les lignes ennemies. Mais le réalisme socialiste demandait de voir non la réalité telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Sa méthode n’était donc pas la bonne.

   

Ding Ling participa alors à une conférence sur les travailleurs modèles et écrivit « Tian Baolin », sur un paysan fruste qui apprend aux villageois à s’entraider. « Sans eux, rien ne peut réussir » dit-il dans la nouvelle. La nouvelle parut dans le « Quotidien de la Libération », Mao fut ravi, et l’invita à dîner.

    

Deux ans plus tard, elle confia à Robert Payne que ses reportages publiés dans le recueil « Scènes du Nord du Shaanxi » étaient ce qu’elle avait écrit de mieux, et que beaucoup de ce qu’elle avait écrit auparavant était assimilable aux souffrances du jeune Werther. Elle affirma même que la propagande avait son utilité dans un pays où les masses étaient illettrées.

   

« Le soleil brille sur la rivière Sanggan »

 

Elle était déterminée à tenter à nouveau d’écrire un roman ; la réforme agraire initiée par le Parti après la fin de la guerre contre le Japon dans deux districts au sud du Chahar lui fournit un thème de choix, et une abondance de sources. Elle y participa, en juillet 1946, et elle en tira le roman « Le soleil brille sur la rivière Sanggan » (《太阳照在桑干河上》), publié en 1948, qui devait être sa dernière œuvre publiée au cours des trois décennies suivantes.

    

Le roman fut couvert d’éloges et obtint même le prix Staline en 1951. Il souffre cependant d’un manque de profondeur dans l’analyse des caractères et d’une conclusion tout aussi superficielle : la réforme a réussi, et les problèmes sont réglés. Or, une partie de la zone fut reconquise par le Guomingdang alors que l’Armée Rouge s’en était retirée, et ceux qui y avaient soutenu la réforme agraire furent l’objet de représailles.

    

Avant même de l’avoir terminé, cependant, Ding Ling partit en Hongrie, au Congrès international de la Fédération démocratique des Femmes, voyage qui fut suivi d’un second en Europe de l’Est, pour assister au Congrès mondial de la Paix en avril 1949 à Prague (1). Elle y fit comme tout le monde : accusa l’impérialisme américain, critiqua le plan Marshall, et cria « Vive Staline », « Vive Mao Zedong ». Elle était euphorique : Mao l’avait placée au pinacle des écrivains chinois, aux côtés de Lu Xun, Mao Dun et Guo Moruo, et elle apprit que son roman  «Le soleil brille sur la rivière Sanggan » allait être traduit et publié en Union soviétique.

    

Persécutions et prison

   

Après 1949, Ding Ling fut parmi les personnalités les plus en vue de la hiérarchie artistique. On ne sait pas grand-chose de sa vie, personnelle et politique, au début des années 1950, alors qu’elle était à l’apogée de sa carrière. Elle joua cependant un rôle important, au cours des premières années du nouveau régime, pour juguler les premières campagnes littéraires. Zhou Yang (周扬) a décrit son opposition, avec son vieil ami le poète Feng Xuefeng (冯雪峰), à la ligne générale du 2ème Congrès national des écrivains et artistes, en 1953, dans une ultime tentative pour restaurer les valeurs humanistes défendues par Lu Xun et défendre son héritage. Mais son influence diminua peu à peu, et ce déclin fut évident lorsqu’elle fut évincée de plusieurs postes et fonctions.

   

En 1955 et 1956, lors de réunions de l’Association des

 

Feng Xuefeng

écrivains, des motions furent passées la critiquant, mais elles ne furent pas divulguées tout de suite. Sa chute fut prononcée en 1957, au début de la campagne anti-droitiers. Ding Ling en fut une cible de choix, avec ses amis Feng Xuefeng (冯雪峰), Chen Qixia (陈绮霞) et Ai Qing (艾青). La période la plus intense de la campagne dura trois mois et demi, de juin à septembre 1957.

    

La nouvelle de la campagne contre la « clique anti-Parti Ding-Chen » fut publiée dans la presse en août, et les attaques atteignirent alors leur point culminant, se terminant par un meeting qui réunit près de 1350 personnes. Ding Ling fut condamnée pour fautes professionnelles, complexe de supériorité, immoralité, insuffisances idéologiques, trahison envers le peuple et le Parti. Ses autocritiques ayant été jugées insuffisantes, sa condamnation fut extrêmement lourde : expulsion du Parti et retrait de toutes ses fonctions officielles, interdiction de l’ensemble de son œuvre, privation de ses droits de citoyen, et enfin condamnation à douze ans de travaux forcés dans les « Grandes étendues sauvages du Nord » (北大荒).

    

Elle fut envoyée dans une grande ferme d’Etat dans le district de Tangyuan (汤原县), dans la province du Heilongjiang, où elle devint experte dans l’art d’élever les poulets. Un an plus tard, cependant, elle fut nommée à un poste d’institutrice, et responsable des divertissements et des études culturelles et politiques de sa brigade d’élevage. Elle organisa des séances de conte, et écrivit des pièces chantées basées sur des chants et danses populaires locales ou yāngge (秧歌剧) ; elle produisit aussi du papier à tapisser en développant son art de la calligraphie et du dessin. En 1960, on lui permit d’adresser une communication écrite au 3ème Congrès national des écrivains, à Pékin.

     

Avec les débuts de la Révolution culturelle commença cependant pour elle une période de terreur. En tant que droitière, elle était une cible potentielle. Fin 1966, sa chaumière fut attaquée des dizaines de fois par des groupes de Gardes rouges ; tous ses documents furent saisis et détruits, en dépit de tous ses efforts pour les cacher ou les sauver. Elle fut malmenée et battue pendant diverses sessions de critiques, et, en 1968, enfermée dans ce qui était désigné du terme d’« étable » (牛棚 niúpéng), prison spéciale destinée aux éléments nocifs devant être punis.

   

Ding Ling âgée

 

Elle ne fut relâchée que dix mois plus tard et envoyée en 1970 à Pékin où elle fut détenue pendant cinq ans dans une cellule individuelle de la prison de Qincheng. Au bout d’un certain temps, on lui permit de lire, les œuvres de Lénine, Marx et Staline. Ce n’est qu’à sa libération, en 1975, qu’elle apprit que son mari avait pendant tout ce temps été dans une autre cellule, tout près de la sienne. Ils furent envoyés tous les deux dans une commune rurale du Shaanxi, avec une relative liberté de mouvement au sein de la commune. Elle fut autorisée à rentrer à Pékin en 1978, mais ne fut officiellement réhabilitée qu’en juin 1979.

    

Elle est décédée le 4 mars 1986. En dépit de ses efforts, pendant les dernières années de sa vie, pour réaffirmer une ligne gauchiste, ce qui lui aliéna et déçut nombre de ses admirateurs et sympathisants, le Parti lui refusa des funérailles officielles.

    

Post scriptum en guise de conclusion sur son oeuvre

    

On peut se demander à partir de quel moment elle a commencé à réaliser qu’elle était en train de « vivre un mensonge », comme se le demande son biographe Charles J. Alber (2). Mais ce n’est peut-être pas la bonne question.

     

La charge la plus importante retenue contre elle lors de sa condamnation en 1957 fut celle de s’être servie d’un livre pour saper l’autorité du Parti en matière littéraire, dont on a fait un cas général : 一本主义. Cette accusation était fondée sur ses propres déclarations à propos de son roman « Le soleil sur la rivière Sanggan », qui laissaient entendre qu’elle considérait son succès comme une force pour elle. Sa condamnation visait à « protéger le leadership du Parti en matière littéraire ».

    

Mais elle avait justement tenté de réconcilier la loyauté au Parti et l’allégeance à la littérature, et de continuer à créer en dépit des contraintes. Elle explora les limites de la littérature révolutionnaire, avant d’être muselée et obligée d’abandonner complètement.

    

Son œuvre peut ainsi être analysée en termes de transformation des procédures narratives en réponse à l’évolution idéologique, et des tensions générées par les pressions idéologiques sur la narration.

    

A l’exception de quelques poèmes, essais et pièces de théâtre, Ding Ling est essentiellement un auteur de fiction. Dans ce domaine, sa création était réalisée en quasi-totalité avant la campagne anti-droitiers ; elle avait écrit deux romans, dont un inachevé, deux nouvelles longues et une soixantaine de nouvelles courtes. Ces œuvres peuvent être classées en quatre périodes, avec un engagement croissant du processus narratif dans l’idéologie révolutionnaire :

    

- d’abord une première phase « subjective », avec interaction de l’auteur et de ses personnages et fort contenu autobiographique : treize ou quatorze nouvelles écrites entre 1927 et 1929, sur des jeunes femmes seules, vivant des vies non conventionnelles loin de chez elles, dans des villes où elles sont isolées ;

- puis ouverture sur la littérature révolutionnaire (« Eau ») ;

- après son arrivée à Yan’an, implication dans la controverse sur les usages de la littérature (essais, dont « Réflexions sur le 8 mars » et nouvelle « Quand j’étais au village Xia ») ;

- enfin narration de la réforme agraire, avec développement d’une intrigue (« Le soleil brille sur la rivière Sanggan).

    

   

Notes :

(1) Le congrès devait avoir lieu à Paris, mais nombre de délégués n’ayant pas obtenu leur visa pour y assister, une conférence parallèle fut organisée pour eux à Prague.

(2) Charles J. Alber, professeur de langue et littérature chinoises, université de Caroline du Sud, a écrit deux livres sur Ding Ling, qui se complètent chronologiquement :

1. Enduring the Revolution: Ding Ling and the Politics of Literature in Guomindang China, Praeger, Dec. 2001

2. Embracing the lie : Ding Ling and the politics of literature in the People’s Republic of China, Greenwod publishing group, 2004

C’est dans ce second ouvrage, qui part de juillet 1949, que Charles J. Alber pose cette question. Il avoue avoir été très déçu lorsque, lors d’interviews réalisés en 1980 et 1981, Ding Ling est revenue sur beaucoup de ses engagements passés. Il écrit : "my disillusion with Ding Ling was so profound I was no longer convinced that the writer deserved so much attention". Il a pourtant continué en tentant d’être aussi objectif que possible.

L’un de ses deux thèmes, dans le second livre, est celui de la peur, et c’est objectivement le plus terrifiant : penser qu’un écrivain en arrive à être dans un tel état de terreur qu’il n’ose même plus penser…

Il ne faut pas sous-estimer ce facteur-là en tentant de comprendre la vie et l’œuvre de Ding Ling.

   


    

Traductions en français :

    

Signalons les précurseurs que furent Etiemble et Dai Wangshu qui publièrent une première traduction

d’un texte de Ding Ling en 1934.

Signalons aussi un Hommage à Ding Ling comportant un article de son époux Chen Ming et un texte de juin 1933, L’Exode, dans la revue ‘Littérature chinoise’, 3ème trimestre 1986, pp. 103-130.

    

- Trois nouvelles dans le recueil « Shanghai 1920-1940 », Editions Bleu de Chine, 1995

Une journée : Un étudiant qui va s'installa, par idéal politique, parmi les habitants d'un quartier déshérité découvre l’incompréhension mutuelle qui les sépare ;

Vers la lumière du jour : Les rêves et aspirations d'une jeune intellectuelle qui, se promenant en ville,  évoque l’enfant qu'elle a été obligée de laisser en nourrice à la campagne.

La commémoration : Des habitants d'un quartier populaire organisent une fête en commémoration de l'agression japonaise du 18 septembre 1931 contre Shenyang, en Mandchourie, qui marqua les prémices de l’agression japonaise.

- La grande sœur, nouvelles, traduction Chantal Gressier et Ah Su, Flammarion, 1980, réédité 1992

- L’eau, éditions Les cent fleurs, 1993

- Le soleil brille sur la rivière Sanggan, éditions des Langues étrangères, 1984

    

NB Ces traductions sont indisponibles, sauf d’occasion pour certaines.

   


   

A lire en complément :

« Une petite pièce dans la ruelle Qingyun » (《庆云里的一间小屋》)

   

   

   

       
 

 

 

 

     

 

 

 

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