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Cao Kou 曹寇

Présentation

par Brigitte Duzan, 10 mars 2013, actualisé 31 octobre 2016

 

Cao Kou appartient à la génération des écrivains nés dans les années 1970 : entre celle des écrivains nés dans les années 1960 qui ont été à la source du renouveau de la littérature chinoise au début de la période d’ouverture et celle, brillante et turbulente, des jeunes « post-80 », cette génération a été quelque peu sacrifiée. On l’appelle « la génération intermédiaire » (中间代”).

 

C’est sans doute parmi ces écrivains que se trouve le plus intéressant de la littérature chinoise contemporaine, et Cao Kou en est une des voix plus originales.

 

Une enfance d’insulaire, condamné à l’insularité

 

Cao Kou (曹寇) est né en 1977, dans la période de transition qui suivit la chute de la Bande des Quatre. Il est est né à Nankin, mais - première originalité - un peu en dehors de la

 

Cao Kou

ville, dans une île sur le Yangtse, un bout de terre enserré dans une boucle du fleuve : l’île de Bagua Zhou (八卦洲), dans le district de Qixia (栖霞区).

 

Bagua Zhou

 

Encore essentiellement rurale, l’île est aujourd’hui en voie d’urbanisation, mais, du temps de l’enfance de Cao Kou, c’était encore une zone sauvage et peu peuplée, où s’étaient réfugiées des familles venues du nord de la province voisine de l’Anhui. Les enfants les plus respectés de leurs congénères étaient ceux qui se distinguaient par leur dextérité à attraper des poissons ou des oiseaux.

 

Peu doué pour les jeux prisés des autres, Cao Kou a eu une enfance de marginal, déjà.

Il allait souvent se promener au milieu des tombes, et dit avoir appris en partie à lire en déchiffrant les inscriptions sur les stèles. Il s’est ainsi très tôt réfugié dans la lecture, avant même de penser à écrire. 

 

Il a cependant pu poursuivre ses études secondaires à Nankin. A la fin du lycée, il a réussi à entrer à l’Ecole normale (师范学校), et a fait quatre ans d’études de littérature chinoise qu’il qualifie de «simplistes et sans intérêt » (浑浑噩噩 húnhún è’è) ; mais il s’est ensuite retrouvé dans le quota de professeurs du peuple … du lycée de Bagua Zhou. Retour à la case départ.

 

Face aux visages épanouis de ses élèves, il se disait qu’il avait traversé le plus gros de ses épreuves, mais se voyait mal passer là le restant de son existence : après un mariage avec une femme pas très jolie, mais de même statut social, et une vie aisée avec deux bons salaires, mais d’un ennui mortel, prendre sa retraite au bout de trente-cinq ans et ne plus avoir qu’à attendre la mort.

 

Une voix originale

 

Il a commencé à écrire au tournant du millénaire, en utilisant les ressources offertes par internet : possibilités de publication, mais aussi de dialogue et d’échange.

 

Récits de vies "ennuyeuses"

 

Mais que pouvait-il décrire, sinon ces vies sans histoires, justement, qu’il avait toujours connues ? Cela donne des récits d’existences dont la caractéristique essentielle est l’ennui (无聊), ennui existentiel devenu le ressort et le moteur de ses nouvelles.

 

L’un de ses récits les plus représentatifs, en ce sens, est « Paysage nocturne de petit village » (《小镇夜景》). Il commence par l’arrivée dans une école, à la nuit tombée, d’une jeune fille à la recherche de sa cousine, une certaine Liang Xiaoqun (梁小春) qui est professeur de chimie. Elle est accueillie par deux collègues, Zhao Zhiming (赵志明) et Li Ming (李黎). Mais Liang Xiaoqun reste introuvable, son portable est fermé…  Inquiets, ils partent à sa recherche, dans un premier village, puis un peu plus loin… pour finir par la retrouver les attendant : elle était partie voir un ami à bicyclette et avait crevé…

 

On est aux antipodes de la nouvelle à suspense : il ne se passe finalement rien, comme dans tout village où il n’y a rien à faire après le dîner, dès que tombe la nuit, sauf « jouer au basket à tâtons dans l’obscurité » (晚饭后我们干点什么呢?什么干的也没有。只好摸黑打篮球。). On sent le récit largement autobiographique.

 

La nouvelle débute par deux poèmes, écrits par les deux professeurs. Ils donnent le ton. Le premier s’appelle « Dragons » (《龙》):

 

Un arbre sur le toit

 

De plus en plus

它们无所事事        n’ayant strictement rien à faire [1],
在饱食后散步        après s’être rempli la panse vont faire un tour,
惊起漫天的尘土     s’effraient de la poussière qu’il y a alentour
留下脚印和粪便     et laissent en chemin petites crottes et traces de pas. [2]

 

Le grand art est d’écrire des nouvelles entières exprimant le profond ennui inspiré par la vie insipide des petites gens autour de soi. Cao Kou y est passé maître.

 

Plume alerte et satirique

 

Outre plusieurs recueils de nouvelles, dont les deux plus connus sont « Un arbre sur le toit » (《屋顶长的一棵树》) et « De plus en plus » (《越来越》), publiés en 2011 et 2012 mais regroupant des nouvelles remontant à 2002, Cao Kou a aussi publié un roman : « Chronologie de dix-sept années » ou « Vivre au temps de Saddam » (《十七年表》, 原名《萨达姆时期的生活》) ; il y décrit la vie ordinaire d’un jeune Chinois de 1990 à 2006, c’est-à-dire de l’invasion du Koweit par Saddam Hussein à son exécution, le 30 décembre 2006, soit dix-sept années historiques correspondant, dans la vie de son personnage, à son passage de l’adolescence à l’âge adulte.

 

La verve satirique frisant l’absurde de Cao Kou, toujours latente dans ses récits de fiction, transparaît dans une sorte d’essai historique publié aussi en 2011, et intitulé « Histoire secrète du sexe dissimulée au fond d’un coffre » (《藏在箱底的秘密性史》). Le livre commence par une étude du Livre des Odes (《诗经》), du Livre des Mutations (《易经》) et d’autres classiques anciens, avant d’aborder les diverses périodes dynastiques. C’est une autre manière de dépeindre l’évolution de la culture et des mœurs chinoises.

 

Cao Kou a également publié récemment un recueil de courts textes « au fil de la plume » (随笔集) intitulé « Tranche de vie » (《生活片》).

 

Chronologie de dix-sept années

 

Histoire secrète du sexe

 

Un auteur reconnu

 

Bien que la plupart de ses publications datent du tout début des années 2010, Cao Kou est aujourd’hui reconnu comme l’un des meilleurs écrivains chinois contemporains. Il est même catalogué comme tel, avec slogans promotionnels à l’appui, dont il se moque gentiment mais qui font vendre.

 

Représentant des « post-70 »

 

Cao Kou est le représentant éminent de cette génération inconfortable qui a eu tant de mal et a mis tant de temps à se faire entendre. Sa maison d’édition, X.iron (北京磨铁图书), en fait un argument publicitaire qui figure en gros sur les couvertures de ses livres : « l’écrivain de la génération intermédiaire » (中间代作家”).

 

Avec ses personnages au présent terne et à l’avenir incertain, il a d’abord été qualifié de « chef du club des losers » (屌丝作协主席”), avant que Chen Xiaoming (陈晓明),

 

Tranche de vie

éminent critique littéraire et professeur de littérature chinoise à l’université de Pékin, ne crée pour lui le « isme » percutant qui en fait le maître d’un courant au-delà du néo- ou nouveau réalisme : le « réalisme de l’ennui » (无聊现实主义”).

 

Erigé en modèle et chef de file par la critique, Cao Kou est aussi encensé par ses pairs. Ou Ning (欧宁), par exemple, a publié une de ses nouvelles dans le premier numéro de Tian Nan (《天南》), en avril 2011 : « Salves de pétards » (《鞭炮齐鸣》) ; il a dit de Cao Kou qu’il se reflétait dans son œuvre (…就是曹寇,文如其人。)

 

Autre exemple : on retrouve dans l’œuvre du metteur en scène et écrivain du même âge Li Hongqi (李红旗) des échos de celle de Cao Kou [3] et l’on n’est guère étonné qu’il en dresse un tableau laudateur, éloge d’autant plus appréciable qu’elle vient d’un artiste lui-même inclassable, mais qui partage le même univers :

曹寇还很小的时候,我就叫他曹老。他是我心目中的前辈。此人稳重,扎实,语言无比整洁,心灵无比扭曲。虽然年纪轻轻,小说写得却像是传说中活了几辈子的人才能搞出来的东西。

Même quand il était tout petit, j’appelais Cao Kou « vieux Cao » [4]. Il appartient pour moi à la génération précédente. Il est solide et sérieux, son style est d’une netteté inégalable et il a l’esprit incroyablement tordu. Bien qu’il soit relativement jeune, ses écrits ont la qualité des récits légendaires peaufinés par le talent de générations d’écrivains.

 

Cao Kou reste cependant modeste et jette un œil ironique sur cette soudaine mode qui le porte au pinacle.

 

Dire et non raconter

 

Il affirme en être resté au stade de l’apprentissage de l’écriture : comment pourrais-je prétendre  à une place à part ? dit-il ; mon intention n’est pas d’entrer dans l’histoire de la littérature, mais de trouver un mode d’expression personnel. Il a déjà un style bien affirmé.

 

Il le définit ainsi dans l’introduction à son recueil de nouvelles le plus célèbre, « Un arbre sur le toit » (《屋顶长的一棵树》) :

小说于我而言确实仅是一个表达方式..。但我没有值得骄人和需要输出的"",并且我讨厌这一点..。我也不想"告诉"别人什么,我只想""点什么,声音不大地""点什么,这就是我的"小说"。 

La nouvelle n’est pour moi qu’un moyen d’expression, rien dont on puisse se glorifier, ni qui soit nécessairement porteur d’une morale ; c’est le genre de chose que je déteste… Je n’ai pas l’intention de faire passer un message, simplement de « dire » quelque chose, sans même le dire très fort ; c’est ainsi que je conçois mes nouvelles [au sens littéral de « xiao shuo » : « menus dires »]

 

Il n’a pas pour but de « raconter des histoires », simplement de « dire des faits ». Il explique ainsi la différence :

..小说并非讲故事的艺术,而是说事儿的文体。事儿故事是不同的,后者必须有情节,有目标、走向和高潮。而“事儿”是什么呢,事儿就是我们在这里吃饭,瞎聊,你来我往地喝酒,突然盘子掉了,碎了一地。事儿就是生活场景,生活细节,是故事里常常被忽视的片段与片刻,是情感中模糊不清的地带,是人与人之间暧昧的联系。

La nouvelle n’est pas l’art de raconter des histoires (故事), mais un genre littéraire qui consiste à raconter quelque chose (事儿). Ce n’est pas pareil : raconter une histoire suppose une intrigue, un but, une direction, un point culminant. Raconter quelque chose (事儿), en revanche, c’est raconter ce que nous faisons là, bavarder à bâtons rompus en mangeant, ou ce qui arrive soudain quand on est en train de prendre un verre chez quelqu’un : une assiette tombe soudain, et se casse. Raconter quelque chose, c’est dire le quotidien, dans ses menus détails, dire les moments ignorés, les passages passés sous silence au sein d’une histoire, les zones floues des sentiments, les relations imprécises entre des personnages.

 

D’où ce sentiment, parfois, d’ennui latent qui est celui de la vie quand il ne se passe rien de spécial, comme dans la vie quotidienne, très souvent. Comme dans les films de Li Hongqi.

  

2016 : de la nouvelle moyenne à la très courte nouvelle

 

En 2016, Cao Kou annonce qu’il va publier deux recueils à la fin de l’année, un recueil d’essais "au fil de la plume" et un recueil de nouvelles (我最近要在中国出两本书,一本是随笔,一本是小说).

 

Ce sont des textes très brefs dans les deux cas. Les premiers sont repris de ses chroniques dans divers journaux, les seconds annoncent un changement de style dans ses nouvelles, de la nouvelle "moyenne" à la très courte nouvelle (小小说). C’est un changement révélateur : le xiao xiaoshuo est en plein essor, chez les meilleurs auteurs des nouvelles générations, et il est parfaitement adapté aux récits de Cao Kou, en poussant son style vers plus de concision, en lui donnant un caractère plus incisif.

 

Comportant 25 nouvelles (et une introduction), le recueil et porte le titre de l’une d’elles : « Crise » (《风波》). L’ennui né du non-événement qui s’étalait sur une vingtaine de pages n’est plus perceptible de la même manière quand le récit est réduit à trois pages. Dans ce très bref format, Cao Kou s’interdit de développer une véritable histoire, même si celles de ses personnages, jusqu’ici, consistaient essentiellement en l’art de tourner en rond sans aller nulle part.

 

Cao Kou passe ainsi de l’ennui existentiel à une réflexion sur le temps qui passe, sur l’insignifiance de vies qui cachent, au plus intime d’elles-mêmes, de profondes blessures, et le sentiment de leur insignifiance. Ses brefs récits sont de minuscules pans de vie de petites gens qu’on aurait croisées dans la rue sans les remarquer, mais tellement bien contés, l’air de rien, qu’on les lit d’un trait.

 

Ce changement de style s’accompagne d’un changement existentiel : Cao Kou a abandonné ses chroniques littéraires dans les journaux pour écrire des scénarios, à la demande de producteurs. Il rejoint là ses amis Li Hongqi, Han Dong… Ce sera un nouveau Cao Kou à découvrir.

 


 

A lire en complément 

 

Publication chez Gallimard/Bleu de Chine d’un recueil de nouvelles de Cao Kou

 

Nouvelle moyenne : Continue à creuser, au bout c’est l’Amérique 《挖下去就是美国》

 

Dans Read Paper Republic (n° 46)

The Floor of Pipes 《管道层》 tr. David Haysom. Ou : L’étage des tuyauteries.

Il s’agit de la septième des quinze nouvelles courtes du recueil “Un arbre sur le toit” (《屋顶长的一棵树》), publié en 2011. La nouvelle a l’atmosphère étrange de l’univers de Cao Kou ; c’est le quotidien dans toute sa splendide banalité, où l’étrange perce soudain au détour de détails qui passeraient inaperçus dans un récit ordinaire : un étage de tuyauteries, suggérant un immeuble inachevé, un personnage inquiétant aperçu dans l’entrebâillement d’une porte qui n’est autre que le reflet dans un miroir du narrateur, une femme inconnue et qui le restera, dont seule est visible la partie supérieure du corps, et encore jusqu’à un certain point…. Une indication de date : 2017, et une référence : Cao Kou… Le miroir n’est pas seulement dans le bureau, à l’étage des tuyauteries, il est aussi dans le récit, qui forme comme un conte de l’étrange, ou de pseudo-science-fiction.

La nouvelle est comme le schéma, l’esquisse d’une nouvelle moyenne de l’auteur, une sorte de manifeste stylistique pour ses nouvelles moyennes qui forment l’essence de son art.

https://paper-republic.org/pubs/read/the-floor-of-pipes/

 

Nouvelle très courte (extraits) : Peng Fei et Wang Aishu 《彭飞和王爱书》

(Traduction à paraître dans le n° 5 de la revue Jentayu)


 

[1] Ce vers évoque le chengyu :

饱食终日,无所用心 bǎoshí zhōngrì, wúsuǒ yòngxīn

passer son temps à manger sans se soucier de rien, mener une existence oisive

[3] Sur Li Hongqi, cinéaste de l’absurde existentiel, dont les films dépeignent le même univers rongé par l’ennui, voir : http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Li_Hongqi.htm

[4] Né en 1976, Li Hongqi a un an de plus que Cao Kou.

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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