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Cao Kou  “Peng Fei et Wang Aishu”

曹寇《彭飞和王爱书》

par Brigitte Duzan, 30 octobre 2016

 

Cette très courte nouvelle de Cao Kou (曹寇) est l’une des vingt-cinq d’un recueil de mini-nouvelles encore inédit qui représente un tournant dans l’œuvre de l’auteur. Cao Kou s’est orienté ici vers des récits très courts qui gardent les caractéristiques de ses nouvelles "moyennes", un certain absurde dans la grisaille du quotidien ; ce qui est nouveau, c’est un style beaucoup plus incisif, propre à la forme très courte qu’il a choisie. C’est le plus moderne et pointu en matière de mini-nouvelles.

 

Le recueil est intitulé, comme l’une des nouvelles : « Crise » (《风波》). Mais les crises, chez Cao Kou, sont larvées ; elles participent du non-dit général, de la vie comme elle est, et n’affleurent que par inadvertance ; elles gênent alors par leur occurrence intempestive plus que par leur existence.

 

Revue Lotus 2014 n°4

 

C’est le cas dans ce récit. Récit court qui télescope les divers niveaux de la réalité de la vie moderne, entre restes de tradition qui perdurent et modernité superficielle, très vite obsolète. La conclusion, à peine articulée, fait remonter un non-dit qui pointe vers l’importance de gestes semi-rituels de la vie quotidienne qui s’apparentent aux libations des rites païens.

 

La nouvelle a été initialement publiée en 2014 dans le n° 4 de la revue Lotus, ou Furong (《芙蓉》), pp. 71-73. 

 

______________

 

你应该还记得王爱书和彭飞初次见面的情况。

Je suis sûr que tu n’as pas oublié comment s’est passée la première rencontre entre Wang Aishu et Peng Fei.

王爱书说,你走路一瘸一拐的1,不愧是个瘸子。

彭飞说,是,这我难道没在QQ里跟你说过吗2

说过,但还是出乎我的意料3

正常,不止你一个人这么说。

 

1. qué boîter / 瘸子 quézi estropié 一瘸一拐 yīquéyīguǎi aller clopin-clopant

2. QQ : nom de l’une des messageries instantanées les plus utilisées en Chine.

3. 出乎意料 chūhūyìliào contrairement aux attentes, aux prévisions.

 

Wang Aishu lui a dit : tu marches en boitant, tu es vraiment estropié.

Exact, a répondu Peng Fei, mais on s’est bien déjà parlé sur QQ ?

Oui, mais je ne m’attendais pas à ça.

Normal, tu n’es pas le seul.

 

然后他们就去吃饭了。按理说初次见面的人,他们应该喝点酒,但他们都表示自己滴酒不沾1,所以互相谦让着2——

你吃吃这个仔公鸡烧毛豆,毛豆还可以,鸡好像不行。

是吧。我觉得回锅肉还好3,这最后一块你不吃我可就吃了。

……

1. 滴酒不沾 dījiǔbùzhān ne jamais toucher une goutte d’alcool

2. 谦让 qiānràng refuser modestement

3. 回锅肉 huíguōròu viande cuite deux fois

 

Ensuite, ils sont allés manger un morceau ensemble. Normalement, quand on vient juste de faire la connaissance de quelqu’un, onl’arrose, mais tous deux ont déclaré qu’ils ne buvaient pas une goutte d’alcool, et ils ont donc gentiment décliné de trinquer à leur rencontre.

Si on prend le poulet braisé au soja frais, le soja a l’air bien, mais pas le poulet.

Oui, je pense que le porc sauté est meilleur, mais il n’en reste qu’une part, si tu n’en veux pas, moi je le prendrai.

…………….

 

就这些。和在QQ上相比,他们聊兴略小点。就算聊过什么,相信你也不记得了。

Voilà. Ensuite, ils ont correspondu sur QQ, discuté de la pluie et du beau temps, mais de quoi précisément, je suis sûr que même toi, tu n’en as aucun souvenir.

 

之后就是二人长达多年的交往。因为有了这个开头,所以在这些年里,他们的交往主要就是吃饭。点几个菜,叫一大碗饭分在各自的小碗里,然后嗯嗯往嘴里扒1。天气热,吃得少,天一冷,还会添饭。理论上二人轮流买单,坚决不搞AA2,但大多数是彭飞买单,因为据王爱书说,他家比较偏,不像彭飞家在市中心。好找,而彭飞则是个瘸子,无需劳动他到自己家去,所以都是王爱书登门拜访3,彭飞须尽地主之谊。而且彭飞曾不慎泄露了自己收入比王爱书高的事实。

 

1. pousser doucement ēn onomatopée : petit grognement

2. AA gǎoa’azhì  partager l’addition

3. 登门拜访 dēngménbàifǎng rendre visite

 

Les deux compères ont ainsi continué leurs échanges pendant de nombreuses années. Et comme ils avaient débuté leur relation sous le signe de la bonne chère, ils ont continué. Ils commandaient quelques plats, prenaient une grande portionde riz qu’ils se partageaient entre eux, et en portaient lentement chaque morceau à la bouche pour le déguster avec des humm… de plaisir. S’il faisait chaud, ils mangeaient peu, mais, dès qu’il se mettait à faire froid, ils augmentaient les quantités. Normalement, dans ces conditions, chacun des deux convives paie à tour de rôle, il n’est pas question de partager l’addition ; mais là, c’est Peng Fei qui payait dans la majorité des cas. En effet, comme il le lui avait dit lui-même, Wang Aishu n’était pas dans une situation familiale comparable à la sienne, Peng Fei, qui, lui, habitait en ville ; Peng Fei, il est vrai, était estropié, mais, pour cette raison, il ne travaillait pas et ne sortait pas de chez lui, c’était donc Wang Aishu qui venait lui rendre visite, et Peng Fei le recevait avec l’hospitalité due à un ami. Qui plus est, Peng Fei ne cachait pas que ses revenus étaient supérieurs.

 

彭飞家附近的馆子很快就被他们吃遍了。最后二人得出结论,那个名叫湘琴酒家”1的最好。

吃了二三十顿后,有一天在湘琴酒家,王爱书发现彭飞面对回锅肉一幅毫无食欲的模样,就问他怎么了。彭飞表示吃不下去。

为什么,这不是你最爱吃的东西吗?王爱书说着趁机往自己嘴里塞了块回锅肉。

彭飞摇头不语。

 

1. 湘琴 xiāngqín  litt. le qin de la rivière Xiang, c’est-à-dire du Hunan ( xiāng étant l’autre nom du Hunan). Donc c’est vraisemblablement un petit restaurant familial de cuisine du Hunan.

[Mais, autre lecture possible, Xiangqin est aussi l’héroïne d’un manga japonais qui a donné lieu à trois adaptations télévisées, au Japon, en Corée et à Taiwan. Comme toujours, implicitement, sous la modernité perce la tradition, et vice versa.]

 

Le petit restaurant à côté de chez Peng Fei devint donc très vite leur lieu de rencontre régulier, et ce petit troquet appelé "L’auberge de la cithare de la Xiang" s’avéra être parfait pour eux.

Après y avoir mangé une bonne vingtaine de fois, Wang Aishu remarqua un jour que Peng Fei regardait son bol de porc sauté sans le moindre appétit. Comme il lui demandait ce qu’il avait, Peng Fei répondit qu’il n’avait pas faim. Mais pourquoi ? insista Wang Aishu, c’est pourtant ton plat préféré, non ? Et il en profita, tout en parlant, pour se servir un morceau de porc.

Peng Fei hocha la tête sans rien dire.

 

病了吗?你不是有公费医疗嘛。王爱书又干了一块回锅肉。

因为腿脚不方便,彭飞不愿意生病,所以反感别人这么说。他有点气急败坏地说2,老子从来不生病3

王爱书也不高兴了,放下筷子责问对方,老子,什么老子,你是我老子吗?

不是那个意思,彭飞露出了烦恼和疲惫的样子说,我觉得我们这样是不对的。

你是说没有女人的缘故?

这当然是一个问题,不过……算了,吃饭吧。

 

1. 公费医疗 gōngfèiyīliáo avoir les soins médicaux gratuits

2. 气急败坏 qìjíbàihuài énervé et en colère

3. 老子 lǎozi doublesens : père / moi (exp. pop. utilisée pour se désigner en particulier quand quelqu’un est en colère).

 

Tu es malade ? Tu as bien les soins médicaux gratuits ? Et Wang Aishu se resservit de porc sauté.

Parce que sa jambe rendait toujours les choses difficiles, Peng Fei ne voulait pas tomber malade, et il détestait voir quelqu’un aborder le sujet. Il répondit d’un air un tantinet agacé : le sage n’est jamais malade [1].

Enervé lui aussi, Wang Aishu posa ses baguettes pour demander: le sage, quel sage ? tu veux dire quoi, mon vieux ?

Mais non, tu ne comprends pas ce que je voulais dire, rétorqua Peng Fei d’un air irrité et fatigué, je pense qu’on a un problème, tous les deux.

Tu veux dire, parce qu’on n’a pas de femme ?

Çà, bien sûr, c’est un problème, mais… ah laisse tomber, allez, mangeons.

 

王爱书是一个聪明人,当然不会勉强彭飞说他不想说或不急于说的话。

欣赏着1彭飞嗯嗯吃了几口饭后,王爱书剔出了牙缝中一块指甲盖大小的肉,感觉轻松多了。说,为什么你吃饭的声音和拉屎一样?

嗯?

嗯。嗯嗯嗯,难道你拉屎的时候嘴里不也发出这种声音?

你知道的,之后发生了一场血腥的恶斗,王爱书被彭飞一个酒瓶拍碎了脑袋,血流如注。彭飞则被王爱书一个扫堂腿掀翻在地。为什么呢?因为彭飞那只好腿也被扫骨折了。好在并无大碍,在家躺了一个多月,又继续瘸着原先的腿出门了。

 

1. 欣赏 xīnshǎng apprécier, prendre plaisir à.

 

Wang Aishu était un type intelligent, mais il ne pouvait évidemment pas forcer Peng Fei à dire ce qu’il ne voulait pas dire ou ne trouvait pas urgent de dire.

Content de voir Peng Fei manger quelques morceaux en s’accompagnant de ses petits grognements habituels, Wang Aishu se cura les dents et en retira un morceau de viande de la taille d’un ongle. Se sentant parfaitement détendu, il demanda : pourquoi, quand tu manges, fais-tu le même bruit que quand tu chies ?

Hein ?

Oui, tu fais heein. heein, heein… mais peut-être que quand tu chies, tu ne fais pas ce bruit-là ?

Vous ne le croirez pas, mais il s’ensuivit un pugilat sanglant. Peng Fei brisa une bouteille sur le crâne de Wang Aishu, qui se mit à pisser le sang et, d’un coup de pied, l’envoya rouler par terre. Rouler par terre, comment cela ? Mais parce que le coup de pied avait cassé la seule jambe que Peng Fei avait de valide. Il resta plus d’un mois allongé chez lui, au bout de quoi il sortit à nouveau, du même pas claudicant que par le passé.

 

在拉黑对方QQ绝交1的这些年里,二人分别走上了人生的正轨,都成了有家室的人。王爱书工作不稳定,还住在城郊结合部,所以刚开始姑娘们总是很嫌弃,直到他老婆出现的时候才发生了转机。彭飞虽然有享受公费医疗的事业单位,而且住在市中心,但是个瘸子,所以找老婆也费了不少周折2。总之,从第三者的角度来看,二人差不多是同时结婚的,一年之后也几乎同时当了爸爸,只是因为绝交,二人彼此不知而已。

1. 拉黑 lāhēi mettre sur liste noire 绝交 juéjiāo rompre les relations avec qq.

2. 周折 zhōuzhé tours et détours, vicissitudes

 

Pendant les années suivantes, ayant rompu toute relation, chacun étant sur la liste noire de l’autre sur QQ, tous deux poursuivirent leur chemin chacun de son côté, et devinrent chefs de famille.

[….]

 

不仅如此,婚姻还给他们的事业带来的帮助。王爱书的老婆家里有一门好亲戚,是做瓷砖生意的,而且生意很大,王爱书也便成了那家店的一个精通业务的经理,戴着金链,开着大奔。彭飞则因为瘸腿的缘故,在办公室干起了行政工作,转眼也混上了正科级。虽然疲于2各种茅台酒局,成条成条的3中华烟还霉在了柜子里,但怎么说呢,没有这些,彭飞觉得也不对。

1. 精通 jīngtōng être maître en…  

2. 疲于 píyú être épuisé par…  茅台 Máotái  alcool réputé

3. 成条 chéngtiáo coupé en fines lamelles / cigarettes à filtres ???

4.  méi moisissure / sentir le moisi

 

Leur mariage leur apporta une aide salutaire. La femme de Wang Aishu avait un cousin qui vendait des carreaux de céramique, et son commerce marchait très bien ; Wang Aishu apprit le métier et devint directeur, portant au cou une chaîne en or, et circulant dans une grosse Mercedes. Peng Fei, lui, à cause de sa jambe estropiée, eut droit à un travail administratif dans un bureau, et, en un rien de temps, gravit les échelons et devint chef de section. Bien qu’il fût épuisé par toutes sortes de banquets arrosés aumaotai, et que son armoire fût pleine de cartouches decigarettes à moitié moisies de la marque Chunghwa, pourtant, pourtant, comment dire, sans tout cela, Peng Fei ne se serait pas senti vraiment bien.

 

就这样,转眼就过去了几年。然后他们在一场葬礼上重逢了。

Ainsi, en un rien de temps s’écoulèrent plusieurs années. Et finalement ils se revirent à un enterrement.

这个死去的人叫日本人。当然,这是网名。直到二人赶到前者的灵堂,才知道日本人真名叫刘春华。也就是说,他们都曾经是一个QQ群的网友。刘春华正是这个QQ群的发起人。这个群以交流电影、文学和性行为为主旨。那年头大家聊兴很浓,几乎每天每时每刻,都有人在群里发言。彭飞和王爱书也是其中的活跃分子,当他们获知身在同城的时候,就互相私聊了起来,然后才有本文开头部分的相见。在湘琴酒家,他们除了吃仔公鸡烧毛豆和回锅肉,自然主要延续群里的话题,并且多以日本人的观点展开讨论。说白了,日本人不仅是群的发起人和创始人,也是精神领袖。支撑1“日本人的据说主要是学识。群里所有的人都知道,日本人拥有高学历高收入,在北京有个公司,早年留过洋也日过外国女人,此外还写过热播电视剧,出过几大本畅销书2,无论是学问和见识,日本人都远高于彭飞王爱书这种始终都困于一隅却又总是自以为是的蠢货。

 

1. 支撑 zhīchēng soutenir, étayer 

2. 畅销书 chàngxiāoshū bestseller 

 

Le défunt s’appelait “Le Japonais”. C’était bien sûr un pseudonyme sur internet. Avant d’arriver à la veillée mortuaire, ils savaient juste que son vrai nom était Liu Chunhua.

[description ironique du personnage, une huile sur QQ, dont le surnom évoque les mafieux de Shanghai ou les triades de Hong Kong]

 

在二人吃回锅肉的日子里,他们还曾恬不知耻地1邀请日本人:如果路过南京的话,二人一定会尽地主之谊——到湘琴酒家吃回锅肉。血腥打斗事件导致的绝交之后,群虽然还健在,但不知为何,彭飞和王爱书陡然变得沉默寡言2起来。

这可能有时代的因素。博客微博什么的之后,大家不太爱聊QQ了,包括群。彭飞这么总结道。

 

1. 恬不知耻 tiánbùzhīchǐ n’avoir aucune honte

2. 沉默寡言 chénmòguǎyán silencieux, peu communicatif

 

Sans la moindre honte, pourtant, ils invitèrent le « Japonais » à venir manger du porc sauté avec eux : s’il lui arrivait de passer par Nankin, tous deux seraient ravis s’il acceptait d’être leur hôte – et de venir avec eux à l’auberge goûter du porc sauté. Après la rupture provoquée par leur pugilat, bien que participant toujours au groupe QQ, les deux compères y étaient devenus moins diserts, on ne sait trop pourquoi.

Il est possible que l’époque y fût pour quelque chose. Avec le développement des blogs, micro-blogs et autres, QQ n’était plus trop en vogue, et encore moins les groupes QQ. C’était la raison donnée par Peng Fei.

 

但是,群的副主以及其他群友所传播的消息还是被彭飞和王爱书所知道了。那个多事的家伙不仅旨在告诉大家,咱们的领袖日本人不幸患癌逝世,还希望大家争取前往葬礼为死者送行。地址和联系人手机附录其后。一幅青春和友情地老天荒的气息扑面而来。确实去了不少群友,但这未必是出于哀悼之情1,有的是想趁机出门透透气,比如彭飞,有的则是听说日本人老家那个地方山清水秀2,比如王爱书。后者在葬礼当天就亲耳听到一个千里迢迢赶来的3女网友在一条溪流边赞叹啊呀,这里的水真清啊,可以直接装瓶当矿泉水吗?我要做大自然的搬运工。

1. 哀悼 āidào pleurer la mort de quelqu’un

2. 山清水秀 shānqīngshuǐxiù (exp.) monts verdoyants et eau claire = paysage enchanteur

3. 迢迢赶来 tiáotiáogǎnlái accourir de très loin

 

Mais Peng Fei et Wang Aishu restaient au courant de toutes les informations diffusées par le numéro deux du groupe et les autres membres. Ils apprirent que leur leader dit « le Japonais » était malencontreusement mort d’un cancer, et que tous les membres étaient invités à aller l’accompagner dans son dernier voyage. En annexe étaient donnés l’adresse et le numéro de portable du correspondant. Une folle ardeur juvénile et amicale s’empara des amis du groupe, et effectivement nombre d’entre eux firent le voyage, mais ce n’était pas forcément parce qu’ils étaient mus par un sentiment de deuil et d’affliction : certains voulaient saisir cette superbe occasion de sortir un peu de chez eux, comme Peng Fei, d’autres étaient attirés par ce qu’ils avaient entendu dire de la beauté de la région natale du « Japonais », et c’était le cas de Wang Aishu.

[…]

 

日本人或刘春华自知死期不远,请求家人将自己从北京拖回老家。在中国,所有山清水秀的地方同样也是穷地方,誉为穷山恶水其实更为恰当。所以当彭飞和王爱书分别赶到的时候,完全无法想象那个在QQ群里无比高端睿智的1精神领袖日本人原来出自这么个穷山恶水。他的家很破败2,大概还是清代的房子,所谓祖屋。猪圈就在卧室的窗外,一年四季应该都能闻到猪屎的恶臭。而且刘春华的父母也是彻头彻尾3山里人,矮小黝黑,穿着七十年代的衣裳。更要命的是,那个负责召集和接待各位网友的家伙还背着刘春华的家人告诉大家,刘春华生前欠了一屁股债,希望大家捐助一点4以尽绵薄之力。彭飞没有带多少现金,山村亦无ATM,只好向王爱书借了点,并保证回去当天就还。后者哈哈一笑,摆摆手,说,权当6以前在湘琴酒家欠下的埋单钱。前者岂能认可,表示,那是那,这是这。总之二人口头上很是谦让了一番。

 

1. 高端睿智 gāoduānruìzhì éminemment sage et éclairé 

2. 破败 pòbài détruit, ruiné

3. 彻头彻尾 chètóuchèwěi des pieds à la tête 

4. 捐助 juānzhù faire un don

5. 绵薄 miánbó humble contribution 

6. 权当 quándāng agir, faire comme si 

 

Peu de temps avant la date annoncée de sa mort, le Japonais, c’est-à-dire Liu Chunhua, avait demandé à sa famille de le ramener de Pékin dans sa maison natale.

[description ironique du trou paumé qu’est le "pays natal" du Japonais, sur fond de satire à la tradition]

Bien plus ennuyeux, sans rien en dire aux membres de la famille, le correspondant responsable de la réunion et chargé de l’accueil de tous ces amis d’internet encore fascinés par Liu Chunhua informa tout le monde que ledit Liu Chunhua avait en fait laissé d’énormes dettes, et il espérait que chacun apporterait sa modeste contribution pour aider la famille.

[donc les deux amis sont bien obligés d’apporter leur écot, l’un empruntant à l’autre pour ce faire…]

 

也就是说,在葬礼上的相遇,看上去使彭飞和王爱书前嫌尽弃言归于好了。他们共同瞻仰了日本人的遗容1,老实说,这家伙长的真不怎么样。

1. 瞻仰 zhānyǎng  vénérer 遗容 yíróng corps/portrait d’un défunt (auquel on présente ses respects)

 

Ainsi, apparemment, lorsqu’ils se rencontrèrent à l’enterrement, ils abandonnèrent leurs ressentiments et retrouvèrent leurs bons rapports d’antan. Ils s’inclinèrent ensemble avec respect devant la dépouille du défunt, tout en déclarant qu’il n’avait vraiment rien d’extraordinaire.

 

我以为他很高大英俊呢。彭飞说。

为什么还戴眼镜,你说给一个死人戴上眼镜到底是什么意思?王爱书说。

更让大家感到震惊的是,日本人刘春华还睡上了棺材,被几个壮硕的网友抬到了山脚埋了。山脚全是坟茔,山腰略少,山顶没有。这一点是不是说明,佯装尊敬死者的活人其实仍然懒得把他们埋得更高一点?震惊不在于土葬的违法,而在于其古老。一个叱咤1于网络的网络名人,最后躺在一具棺材里被埋在古老的山村里,这到底是怎么回事呢?

 

1. 叱咤(风云) chìzhà (fēngyún)  faire la pluie et le beau temps, être tout-puissant.

J’avais toujours pensé que c’était quelqu’un d’une grande beauté, dit Peng Fei.

Mais pourquoi lui a-t-on laissé ses lunettes ? s’exclama Wang Aishu, dis-moi un peu à quoi cela rime de laisser ses lunettes à un mort.

Mais le plus sidérant fut encore lorsque quelques amis internet costauds portèrent la dépouille de Liu Chunhua dit « le Japonais » dans son cercueil jusqu’au pied de la montagne où il devait être enterré.  Tout le pied de la montagne était couvert de tombes, à mi pente il n’y en avait presque pas, et au sommet pas du tout. Cela ne montrait-il pas que les vivants qui prétendaient honorer les morts n’avaient pas le courage d’aller les enterrer un peu plus haut ? Ce qui était stupéfiant, ce n’était pas que l’enterrement fût illégal, mais qu’il parût aussi obsolète. Finalement, ce fameux personnage, tout-puissant sur internet, se retrouvait couché dans un cercueil, enterré dans une vieille tombe d’un village de montagne, vraiment, quelle importance que tout cela ?

 

虽然预签的机票时间不同,但彭飞和王爱书回到当地省城是同路的,只有那里有机场。

路上他们谈了谈各自这些年的情况是必然的。彼此都露出很欣慰的样子,然后用对死者的扼腕长叹1来强化这一欣慰。他们甚至还萌生了超脱和达观的念头,眼前闪烁着马上就要面临的中年的景象。但因不够明晰,没有深入交流。不过,还是有个东西堵在二人之间,这倒是彼此心知肚明的2

1. 扼腕长叹 èwànchángtàn se tordre les mains en poussant de grands soupirs

2. 心知肚明 xīnzhīdùmíng être parfaitement conscient de qq.

 

[sur le chemin de l’aéroport, ils discutent du passé]

 

咳咳,王爱书没忍住,但还是有点难为情,我想问你一个事,可以吗?

当然。

你当初到底想说什么?往事真是不堪回首,王爱书觉得自己脸都红了,就,就是,我俩打架那次?

Euh, commença Wang Aishu sans plus se contenir, mais quand même très mal à l’aise, j’aimerais bien te poser une question, est-ce que je peux ?

Mais bien sûr.

C’est insupportable de remuer le passé, dit Wang Aishu qui se sentit devenir écarlate, mais qu’est-ce que tu as voulu dire, en fait, ce jour-là, quand on s’est battus ?

我忘了,彭飞其实已经猜到在葬礼上重逢之后迟早会面对这个问题,但王爱书一旦提出来,他还是紧张,真的,忘了。

哦。

嗯。

是,毕竟过去好几年了。

是啊。

过了好一会儿。

可能,彭飞不确定地说,可能我当时是希望我俩不要那么吃饭?

那怎么吃?

呃,比如,比如我们当时应该喝点酒?

 

[remonte à la surface tout le non-dit enfoui pendant des années… qui reste en grande partie inarticulé…]

 

Traduction entière à lire dans le n° 5 de la revue Jentayu, à paraître en janvier 2017.

 

 


[1] Référence à Laozi (Daodejing, chapitre 71) : c’est l’ignorance qui est maladie, le sage n’est pas malade parce qu’il tombe malade.

Or Laozi s’écrit avec les caractères signifiant « vieux ». Cao Kou joue sur l’ambiguïté du terme vieux/sage/Laozi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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