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Lu Yin 庐隐

Présentation

Par Brigitte Duzan, 22 décembre 2018

 

Lu Yin est l’une des écrivaines représentatives de la littérature féminine chinoise des années 1920, dans la lignée du mouvement du 4 mai. Si elle n’est plus très connue aujourd’hui, elle a pourtant, en dépit d’une vie très courte, exercé une influence non négligeable en son temps.

 

Abandonnée

 

Née en 1898 à Fuzhou, dans le Fujian, elle a dès sa naissance été marquée par le malheur et l’hostilité familiale. Sa mère, illettrée et superstitieuse, vit dans le bébé une influence néfaste car sa propre mère était morte le jour même de sa naissance. Quant à son père, c’était un bureaucrate impérial auquel le sort du bébé était indifférent. Lu Yin fut donc envoyée à la campagne, et laissée aux soins d’une nourrice.

 

Lu Yin

 

Plus tard, ses parents la confièrent à une école missionnaire protestante près de Pékin. C’est ainsi, pour avoir été rejetée par ses parents, que Lu Yin reçut l’éducation qui lui permit de devenir enseignante et écrivaine professionnelle. C’est aussi ce qui lui insuffla un esprit de farouche indépendance.

 

Ecrivaine

 

Débuts

 

En 1919, après avoir enseigné et économisé pendant deux ans, elle entre à l’Ecole normale supérieure de femmes de Pékin (北京高等女子师范) qui venait d’ouvrir, en même temps que les deux autres futures écrivaines Feng Yuanjun (冯沅君) et Su Xuelin (苏雪林), petit groupe d’amies auquel se joindra plus tard Shi Pingmei (石评梅). Lu Yin s’épanouit : elle prend part aux débats politiques de la période, publie ses premiers essais et nouvelles dans le journal de l’école, et noue des liens d’amitié très forts avec plusieurs de ses camarades, et en particulier avec Shi Pingmei.

 

Comme de nombreuses écrivaines de cette période, elle se lance encore étudiante dans une carrière littéraire. La première chose qu’elle écrit est une pièce dont elle organise aussi la représentation.  La pièce était inspirée d’un incident tragique intervenu dans le Fujian pendant la guerre : un groupe de soldats japonais avait battu des paysans à mort. Dans la pièce, un couple est divisé sur l’attitude à adopter vis-à-vis de ce crime : la femme est en faveur d’une action de protestation tandis que le mari s’oppose à ce qu’il considère comme une idée folle car elle est dangereuse. La tension créée dans la pièce et son caractère non conventionnel attirèrent aussitôt l’attention sur Lu Yin.

 

Ensuite, elle réussit à publier une première nouvelle grâce au soutien d’un mentor : le célèbre critique littéraire Zheng Zhenduo (郑振铎), également originaire du Fujian. En 1921, il recommande l’une de ses nouvelles au rédacteur du très influent mensuel littéraire Xiaoshuo yuebao (《小说月报》).

 

Lu Yin n’a plus cessé d’écrire ensuite, publiant en continu une série d’essais, de nouvelles et de poèmes, jusqu’à sa mort prématurée, en couches, en 1934, à l’âge de 35 ans.

 

Trois périodes

 

Dans son autobiographie écrite peu de temps avant sa mort, elle divise sa carrière littéraire en trois périodes :

 

1.  Ses premiers récits suivent le schéma typique des écrits féminins des débuts de la période du 4 mai : ils décrivent des jeunes dont les vies sont gâchées et les rêves détruits par les impératifs et les règles de la tradition confucéenne, et en particulier tout ce qui concerne les mariages arrangés.

2.  Après une série de postes d’enseignement et de liaisons malheureuses, son style change du tout au tout. Elle n’écrit plus avec optimisme et idéalisme, passant à des narrations à la première personne où la narratrice se plaint de la futilité de la vie et des misères de l’existence.

3.  Juste avant sa mort, elle change encore de style pour écrire des biographies imaginaires, des récits de voyage et des romans fortement influencés par la littérature engagée en vogue dans les années 1930.

 

Amies du bord de mer

 

Les amies du bord de mer

 

L’un de ses récits les plus connus est la nouvelle publiée en 1923 : « Les amies du bord de mer » (Haibin guren 《海滨故人》), écrite à la première personne et construite autour d’une série de lettres et de conversations [1]. Lu Yin y conte les histoires de plusieurs camarades de classe : étudiantes brillantes, elles obtiennent leurs diplômes puis épousent l’homme qu’elles ont choisi, en contrevenant aux règles du mariage arrangé – c’est une victoire, titre d’une autre nouvelle, publiée en 1925 : « Après la victoire » (《胜利以后》). Mais elles s’aperçoivent bien vite que leur vie n’est pas ce qu’elles avaient rêvé. Elles ont réussi à vaincre les traditions, sur le plan éducatif et familial, mais elles se sentent seules, regrettant l’intimité qu’elles avaient avec leurs amies et les espoirs qui étaient les leurs du temps de leurs études.

 

On a reproché à Lu Yin un style qui manque peut-être un peu de subtilité. Mais ses récits ont eu beaucoup de succès

auprès des premières diplômées du milieu des années 1920 qui ressentaient, de la même manière, de grandes frustrations dans leurs aspirations.  

 

On peut d’ailleurs se demander si la nouvelle de Lu Yin n’a pas inspiré celle de Wang Anyi (王安忆) écrite une soixantaine d’années plus tard : « Brothers » (《弟兄们》). C’est une histoire très semblable de trois amies intimes, également frustrées après s’être mariées ; le ton et la ligne narrative sont les mêmes, même si la fin diffère, et bien sûr le style.

 

Veuve et remariée

 

Lu Yin venait d’achever l’écriture de sa nouvelle quand son premier mari, Guo Mengliang (郭夢良), meurt de la fièvre typhoïde, la laissant avec une petite fille de dix mois. Elle est d’abord allée vivre dans sa belle-famille à Shanghai, puis est partie à Pékin en 1927 quand elle y trouva un poste grâce à une amie. Elle tombe dans une profonde dépression qui se reflète dans ses écrits : elle qui avait travaillé pour nourrir son mari et le bébé se retrouve attaquée, dénoncée moralement, par la famille de son mari. Elle écrit des lettres désespérées à son amie Shi Pingmei.

 

Ce premier mariage avait été conclu, en 1923, en rupture des conventions. Elle avait d’abord choqué toute sa famille en annonçant ses fiançailles avec un cousin sans le sou. Lequel partit étudier au Japon et revint avec un bon diplôme qui le qualifiait comme digne prétendant. Mais il se révéla incapable de vivre à la hauteur de ses prétentions à incarner un intellectuel moderne et progressiste. Lu Yin rompit leur relation en expliquant qu’ils avaient des vues divergentes sur la vie et qu’elle n’acceptait pas ses conceptions de la place de la femme dans la société.

 

Elle poursuivait la « folie » de la femme de sa pièce qui la conduisit à faire un second mariage désastreux, en 1930, avec un homme qui avait dix ans de plus qu’elle et n’avait pas un sou non plus.

 

Dans ces conditions, elle n’a jamais été une « femme mariée » au sens traditionnel du terme ; elle a travaillé – et publié à tour de bras - pour nourrir et ses maris et ses enfants. Ce furent des années de dur labeur d’écriture, de surmenage physique et de blessures affectives, sur fond de discrimination sociale incessante.

 

C’est l’épuisement physique qui a conduit à sa mort, en donnant naissance à son troisième enfant. C’était en 1934, au moment d’un bombardement japonais de Shanghai. Elle avait trente-cinq ans et laissait un roman inachevé sur la guerre de résistance contre le Japon.

 

Lu Yin et son second mari

  

Un de ses professeurs à l’Ecole normale de femmes de Pékin, l’éminent intellectuel Li Dazhao (李大钊), l’un des pères fondateurs du Parti communiste, a dit d’elle en 1921 : « Lu Yin est une véritable révolutionnaire dans le domaine des sentiments. » Et c’était bien là le scandale, cette « révolution des sentiments », menée par les femmes contre l’ordre existant. Scandale qui était incarné dans la vie et le corps même de la femme écrivain, de la même manière qu’il s’incarnait à la même époque, dans le domaine du cinéma, dans des actrices-écrivaines qui sont restées tout aussi méconnues, comme si l’on avait voulu occulter leur indépendance [2].

 

Œuvre à découvrir

 

Témoin de son temps

 

Sélection d’œuvres représentatives

 

 

Il y a tout un aspect de l’œuvre de Lu Yin qui reste encore à découvrir : ses écrits de critique sociale et d’histoire de son temps, particulièrement sensibles car dépeints par une conscience féminine aiguë de la pauvreté et de la mort, surtout en temps de guerre, en écho aux textes de Bing Xin (冰心) qui relatent, eux, son expérience personnelle.

 

L’un des premiers récits de Lu Yin, « Catastrophe en mer » (《海洋里底一出惨剧》), décrit un naufrage en pleine nuit, et des passagers confrontés à une mort inéluctable, avec bien sûr un côté allégorique. Il a été publié au début de 1921, alors que Lu Yin rivalisait d’influence avec Bing Xin, justement, en tant que militante étudiante.

 

Elle a poursuivi dans cette veine avec, par exemple, une description de réfugiés emportés par une inondation dans la nouvelle « L’inondation » (《水灾》), publiée en mars 1933.

 

Mais ses écrits les plus connus, ceux, aussi, qui ont exercé le plus d’influence, sont ceux où elle donne un espace aux aspects les plus intimes de sa vie, et une forme moderne et personnelle à l’écriture féminine.

 

Littérature de l’intime

 

L’œuvre de Lu Yin est, pour une grande part, et peut-être la part la plus importante, le reflet d’elle-même et de ses conflits, de ses rêves et de ses espoirs, tout un univers partagé avec ses amies proches. Beaucoup de ses récits incorporent des lettres tirées de la correspondance réelle échangée avec ses amies, effaçant les frontières entre le réel et la fiction. En l’absence d’espace propre à la femme dans la société, à commencer par la famille, c’est l’entente intime avec les amies proches qui apporte le soutien d’une reconnaissance mutuelle, et la chaleur affective qui permet de vivre à des femmes se voulant indépendantes.

 

Œuvres choisies

 

L’anneau d’ivoire

 

Autobiographie

 

On trouve dans les œuvres des écrivaines proches de Lu Yin – ses anciennes camarade de classe Feng Yuanjun (冯沅君) et Su Xuelin (苏雪林), mais aussi Chen Hengzhe (陈衡哲) - l’accent mis sur la primauté donnée à la liberté des sentiments et de l’amour ; mais c’est surtout dans les écrits de son amie Shi Pingmei que l’on trouve une véritable résonnance, car elle a également utilisé dans son œuvre sa propre correspondance avec Lu Yin, comme en écho

 

Après la mort prématurée de Shi Pingmei, en septembre 1928, Lu Yin a écrit un roman où son amie tient le rôle principal, aux côtés de leur autre amie, Lu Jingqing (陆晶清).  Lu Yin y raconte l’histoire tragique de son amie, tellement dévastée par une première histoire d’amour qu’elle jura de ne plus jamais se laisser entraîner dans une relation avec un autre homme. Son second amour resta donc platonique et elle n’accepta de lui qu’un anneau en ivoire comme celui qu’il avait. Le roman s’appelle « L’anneau d’ivoire » (《象牙戒指》), il a été publié en 1930 [3].

 

L’œuvre de fiction de Lu Yin est ainsi souvent analysée d’un point de vue autobiographique. Mais, peu avant sa mort, elle écrivit aussi son autobiographie (《庐隐自传》), qui fut publiée à Shanghai cinq mois après son décès. C’est une étape fondamentale dans la littérature chinoise, marquant le début des autobiographies de femmes. Cependant, dans cette œuvre, justement, elle ne parle pas de sa vie privée ; elle se concentre sur sa carrière littéraire. Elle explique en particulier ses débuts : comment elle a commencé à écrire en 1919 sur une impulsion, pour répondre à l’appel de Hu Shi (胡适) à utiliser la langue vernaculaire (ou baihua), mais, ne sachant pas quel sujet choisir, elle décida d’écrire sa vie…

 

Cette première autobiographie a disparu, brûlée, dit-elle. C’était trop embarrassant de se révéler ainsi. D’où, sans doute, les formes autobiographiques utilisées dans son œuvre ultérieure. 

 

 

 

Eléments bibliographiques

 

- When "I" was Born: Women's Autobiography in Modern China, by Jing M. Wang, University of Wisconsin Press, 2008. Chap. 4: Writing her own identity: Autobiography of Lu Yin.

 

- Chinese Women Writers and the Feminist Imagination, 1905-1948, by Yan Haiping, Routledge 2006.

Chap. The Stars of Night, pp. 94 & sq.

 

Sa tombe à Fuzhou

 

- Writing Women in Modern China: An Anthology of Women's Literature from the Early Twentieth Century,

Amy D. Dooling, Kristina M. Torgeson, Columbia University Press, 1998 - 6. Lu Yin, pp. 135-156.

 

 


[1] Texte chinois à lire en ligne : https://read.douban.com/reader/ebook/9870589/

[2] Voir, par exemple, le cas de Pu Shunqing, dramaturge et première scénariste chinoise :

http://www.chinesemovies.com.fr/Scenaristes_Pu_Shunqing.htm

[3] Texte chinois (en 20 chapitres) à lire en ligne :

https://yuedu.163.com/source/55635dd888f3402a9847c11b392872a8_4

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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