Théâtre

 
 
 
          

 

 

Li Liuyi 李六乙

Présentation

par Brigitte Duzan, 18 juin 2015

     

Li Liuyi est l’un des grands dramaturges et metteurs en scène contemporains chinois. L’une de ses particularités est de revisiter les grandes œuvres du passé – mythes grecs, épopée tibétaine, chuanqi, opéras traditionnelset romans classiques chinois- en mêlant dans ses mises en scènes tradition chinoise et influences occidentales.

       

Sa dernière création est une adaptation pour la scène du film mythique de Fei Mu (费穆) « Printemps dans une petite ville » (《小城之春》).

      

Vers un théâtre universel

      

Nourri d’opéra

      

Li Liuyi (李六乙) est né en 1962 à Chengdu, dans le Sichuan,

 

Li Liuyi

dans une famille d’acteurs d’opéra. Il a donc passé son enfance, pendant la Révolution culturelle, dans l’atmosphère très particulière des troupes d’opéra de l’époque : ses souvenirs les plus marquants des années 1970 sont des représentations de yangbanxi (样板戏) – ou "opéras modèles" – et en particulier son favori, « La Légende de la lanterne rouge » (红灯记). Il est fasciné par la magie et la poésie de la scène.

      

En 1982, il quitte son Chengdu natal pour entrer à l’Institut central d’art dramatique de Pékin.

      

Retour au théâtre comme art pur

      

Dans les yangbanxi, c’est la politique qui est le sujet essentiel des pièces ; cela étouffait toute créativité artistique en enfermant l’expression dans un carcan de règles figées. Le théâtre était devenu vecteur idéologique et outil au service du pouvoir. Li Liuyi a voulu revenir à un théâtre revisitant les grandes œuvres littéraires mondiales, et la pensée profonde qu’elles reflètent, un théâtre, en même temps, en prise sur la société, traduisant ses doutes, ses craintes, ses aspirations, un théâtre proche de l’homme.

      

Il est parti de la pensée chinoise, de son esthétique et de sa conception spécifique du temps et de l’espace, en y ajoutant une nuance de la sensibilité occidentale envers la nature et les valeurs humaines, afin d’atteindre un langage transcendant les clivages nationaux.

      

Brecht pour commencer

      

Il est significatif que sa première mise en scène, en 1987, ait été une adaptation de la pièce de 1938 de Bertolt Brecht « La Bonne Âme du Se-Tchouan » (四川好人). La pièce est une critique de la religion, du capitalisme et des valeurs des Lumières, mais située dans la province du Sichuan, comme lieu symbolique de l’exploitation des hommes par d’autres : distanciation spatiale et temporelle.

      

C’est en même temps un modèle formel, représentatif du théâtre épique de Brecht, avec intervention de personnages extérieur à l’action pour l’expliquer aux spectateurs, autre distanciation, formelle celle-là, qui rappelle le chœur du théâtre antique. Li Liuyi y a rajouté sa griffe : il l’a traitée en opéra du Sichuan.

      

Cette première mise en scène est une sorte de manifeste artistique et esthétique. Li Liuyia ensuite passé huit ans à faire des recherches sur l’opéra traditionnel chinois à l’Institut de recherche sur l’opéra chinois de l’Académie nationale des Arts. Il a peu à peu affiné ses conceptions théâtrales pour en faire une véritable méthodologie, qui puise aux sources du théâtre grec autant qu’à celle du théâtre traditionnel chinois. Mais, sur cette base conceptuelle, chacune de ses créations est une expérimentation nouvelle : il renouvelle constamment son inspiration thématique et son esthétique formelle.

      

Grandes mises en scène

      

Le pavillon aux pivoines,

Ballet national de Chine

 

Li Liuyi est aujourd’hui directeur du Théâtre des arts du peuple, à Pékin (北京人民艺术剧院). Il a plus d’une soixantaine de mises en scène à son actif, qui couvrent les formes théâtrales les plus diverses, théâtre parlé huaju et théâtre chanté : mises en scène d’opéras traditionnels chinois dans leurs diverses déclinaisons régionales, et même adaptés en ballets [1], et adaptations pour la scène des grandes œuvres de la littérature chinoise et mondiale qui sont ses grandes réussites de ces dernières années.

      

Mises en scène de ses propres pièces

      

Li Liuyi est l’auteur de courtes pièces de théâtre huaju dans un style expérimental qui rappelle le théâtre de l’absurde de Beckett, Ionesco ou Harold Pinter – en particulier une pièce traduite par Pascale Wei-Guinot et publiée en France en 2004 :

      

« Extrêmement mah-jong »  (非常麻将) est une pièce en un acte/une scène écrite en août 1998 et créée en février 2000 qui dépeint trois personnages partenaires de mahjong, en attendant un quatrième qui n’arrive pas ; dans l’attente, ils évoquent leur souvenirs d’un passé mystérieux, et tentent de découvrir ce que cachent les autres. Plane l’incertitude du lendemain, dans une époque de transition, et celle des raisons du retard de l’absent. Chacun semble aspirer surtout à fuir la réalité.

       

C’est aussi bien une époque de transition pour

 

Hua Mulan

Li Liuyi qui s’oriente ensuite vers une recherche aux sources du théâtre, dans une vision humaniste qui s’efforce de plus en plus de lier tradition chinoise et esthétique occidentale.

      

La trilogie des héroïnes

      

Liang Hongyu

 

Au début des années 2000, il a entrepris la mise en scène d’une « trilogie des héroïnes » (女性三部曲), trois pièces basées sur des personnages féminins légendaires qui ont inspiré nombre d’opéras et de films : Hua Mulan (花木兰), Mu Guiying (穆桂英), et Liang Hongyu (梁红玉).

     

Si la première est très connue, les deux autres le sont peut-être moins : Mu Guiying est l’héroïne de la famille des

généraux Yang (杨家将), indéfectibles soutiens de la dynastie des Song, et Liang Hongyuune autre   

femme général de la même dynastie.

  

Les grands classiques

 

Au début des années 2010, Li Liuyi a mis en scène toute une série d’adaptations de grands classiques de la littérature chinoise, en commençant par « Ma vie » (《我这一辈子》) d’après la nouvelle de Lao She (老舍) et « La forteresse assiégée » (《围城》) d’après le roman de Qian Zhongshu (钱钟书).

  

 

   

L’homme de Pékin

     

Famille, avec Zhu Xu

 

Pour le centième anniversaire de la naissance de Cao Yu (曹禺), en septembre 2010, il met en scène la cinquième de ses pièces, « L’homme  de Pékin » (《北京人》), et, en juillet 2011, sa pièce « Famille » (《家》) d’après le roman de Ba Jin (巴金), avec, dans l’un des rôles principaux, Xhu Xu (朱旭), le « roi des masques » de Wu Tianming (吴天明) [2].

 

 

Savage Land

 

En décembre 2010, Li Liuyi adapte en opéra de Pékin le célèbre roman de Zhang Ailing (张爱玲) « La Cangue d’or » (《金锁记》) qui avait déjà fait l’objet d’une adaptation en opéra en 2008, par la compagnie Guoguang de Taiwan (国立国光剧团).

      

En octobre 2012, il crée « The Savage Land » (原野), un opéra en chinois, mais de style occidental, sur un livret adapté par la fille de Cao Yu, Wan Fang (万方), de la pièce éponyme écrite en 1937 par le dramaturge : une sorte d’opéra vériste se déroulant dans la Chine des années 1920, qui a suscité de vives controverses.

     

En 2012, Li Liuyi lance un projet de double trilogie qui représente l’essence de ses conceptions en matière de théâtre et qu’il a intitulée “Li Liuyi • China Made” ; il est pour cela remonté aux sources du théâtre : tragédie grecque avec la trilogie « Antigone », « Œdipe-roi » et « Prométhée », et épopée populaire avec la trilogie fondée sur le poème épique tibétain « Le Roi Gesar ». Un théâtre résolument transnational, visant à l’universel.

 

Antigone

        

Oedipe-Roi, Centre national des arts du spectacle, Pékin avril 2013

 

Entre-temps, en mai 2011, il a produit une  pièce de théâtre adaptée du roman écrit en 1996 par Shi Tiesheng (史铁生) : « Notes on Principles » (wuxubiji《务虚笔记》) ; c’est une quête de soi et une réflexion sur la vie par cinq personnages désignés par des lettres de l’alphabet, qui discutent sur la souffrance, les rêves et la réalité. La pièce, « Impressions of Love » (《爱情的印象》), a été écrite et mise en scène par Li Jianming (李健鸣), avec, dans le rôle principal féminin,

l’actrice Zhou Yun (周韵) [3] dont c’est une remarquable incursion hors du cinéma.

       

Avec les mises en scènes de Li Liuyi, on a l’impression de feuilleter un manuel de littérature en revisitant les grandes œuvres, les poèmes épiques et les légendes. Mais récemment, début 2015, il a investi aussi le domaine du cinéma et de ses mythes propres.

      

Printemps dans une petite ville

     

Sa plus récente mise en scène est en effet une adaptation qu’il rêvait de faire depuis longtemps du film mythique de Fei Mu (费穆) sorti en 1948 : « Printemps dans une petite ville » (《小城之春》) [4].

       

C’est grâce à la fille du réalisateur, la cantatrice Barbara Fei (费明), qu’il a

 

Printemps dans une petite ville, mise en scène Li Liuyi

pu réaliser son rêve ; elle lui a effet confié les archives de son père concernant le film, et en particulier

       

Li Liuyi (2ème à partir de la g.) avec Barbara Fei

à sa gauche, encadrés par les acteurs Lei Jia

et Han Qing (à g. et à dr.), et l’actrice Lu Fang

 

le scénario de Li Tianji (李天济) adapté d’une courte pièce de théâtre de lui. 

     

La pièce de Li Liuyi a été créée le 10 avril 2015 au Grand Théâtre du Centre culturel de Hong Kong (香港文化中心大剧院), comme un hommage au réalisateur : “A Tribute to Mr. Fei Mu – The Small Town Revisited”….

 

 

       

      
       


[1] C’est le cas du Mudanting ou Pavillon aux pivoines (《牡丹亭》) mis en scène en 2008 dans la version ballet adaptée de l’opéra kunqu par le Ballet national de Chine.

[4] Sur Fei Mu : www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Fei_Mu.htm

Et sur le film : à venir….

     
     
     

     

     

 

 

 

     

 

 

 

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