Auteurs de a à z

« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
             

 

 

Shi Tiesheng 史铁生

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 26 février 2010, actualisé 18 juin 2015

                     

Sur les quatre écrivains chinois qui ont la faveur des critiques littéraires, mais sont aussi très populaires auprès du public, les trois premiers sont des célébrités internationales : ce sont Mo Yan (莫言), Yu Hua (余华) et Yan Lianke (阎连科), dont chaque nouveau roman, et chaque nouvelle traduction, est un phénomène médiatique.

   

Le quatrième reste peu connu hors de Chine : il s’appelle Shi Tiesheng 史铁生. En France même, seules quelques unes de ses nouvelles ont été traduites, et publiées chez Gallimard sous le titre de “Fatalité”. C’était en 2004, on n’en a guère parlé, et pourtant c’est un auteur original et prolifique dont la célébrité en Chine remonte au début des années 1980. 

   

Une vie tragique marquée par le destin

 

Shi Tiesheng

              

Dans le cadre des mesures ‘d’ouverture’ qui suivirent la mort de Mao, les universités ouvrirent à nouveau leurs portes, et en particulier, en 1979, la célèbre Académie du film de Pékin, vivier des meilleurs talents du cinéma chinois. Sortis en 1982, les réalisateurs de la première promotion après la mort de Mao, connus comme « cinquième génération », ont révolutionné le cinéma chinois et l’ont fait sortir des frontières nationales, les deux plus célèbres étant Zhang Yimou et Chen Kaige. 

   

En 1980, ils en étaient encore à faire leurs preuves. Au début de l’été, cette année-là, on confia à trois d’entre eux la mission de réaliser un court métrage, occasion inespérée justifiée par la nécessité de tester du nouveau matériel vidéo qui venait d’arriver, du matériel Sony. Des trois réalisateurs en herbe choisis, Tian Zhuangzhuang (田壮壮), Xie Xiaojing (谢小晶) et Cui Xiaoqin (崔小芹), le premier était alors le plus en vue, celui qui avait le plus d’influence.

   

Il leur fallait d’abord un scénario, et ils en trouvèrent la trame dans une nouvelle qui venait d’être publiée dans le journal littéraire des étudiants de l’université de Pékin et circulait dans le milieu des jeunes intellectuels de la capitale. La nouvelle s’appelait « Un coin sans soleil » (《没有太阳的角落》) et avait attiré l’attention sur son auteur par la qualité de l’écriture et l’émotion qu’elle suscitait. C’est l’histoire de trois jeunes handicapés qui travaillent dans une petite fabrique, dans une vieille allée de Pékin, peignant à longueur de journée des motifs de fleurs sur des reproductions d’anciens objets de laque ; leur vie terne, sans contact avec l’extérieur, est soudain transformée par l’arrivée inopinée dans leur atelier d’une jeune fille qui leur apporte une lueur de vie et d’affection, renforcée par le verdict de son père médecin : leur infirmité est incurable. A la fin, elle sera la seule à pouvoir s’inscrire à l’examen d’entrée à l’université, réinstauré en 1978, pour la première fois depuis dix ans, et, avec l’aide des trois autres, à réussir…

   

Les trois étudiants réalisateurs décidèrent donc de rencontrer l’auteur et découvrirent un jeune homme lui-même handicapé, condamné à un fauteuil roulant. C’était Shi Tiesheng. Pendant tout l’été, ils vinrent le chercher pour l’emmener non loin de chez lui, chez l’un de leurs professeurs, pour élaborer ensemble le scénario. Après huit révisions, le script fut enfin accepté, sous le titre « Un coin à nous » (《我们的角落》; le court métrage fut ensuite adapté en film télévisé, et, bien qu’il n’ait pas été diffusé, les censeurs l’ayant jugé trop déprimant et d’un ton trop négatif, il eut un profond impact dans le milieu de l’Académie. Quant à Shi Tiesheng, sa carrière était lancée.

   

Il est né en 1951, à Pékin. Il avait donc quinze ans au début de la Révolution culturelle, et, à la fin de ses études secondaires, en 1969, il fut envoyé à la campagne, comme ses pairs, les « jeunes instruits » (知青), se former auprès des paysans. Il en revint paraplégique. La plupart de ses biographies, reprenant une histoire officielle, expliquent sa paralysie par les suites d’un accident, de bicyclette ou de voiture. C’est un camouflage de la réalité : il avait été envoyé au Shaanxi, dans un village près de Yan’an, où il fut logé dans une de ces caves humides, taillées à flanc de falaise, qui sont aujourd’hui une curiosité touristique. Il y développa une maladie qui commença par des douleurs dans le dos et les jambes, et le laissa finalement paralysé dans toute la partie inférieure du corps, paralysie doublée d’urémie. Il continua cependant à travailler jusqu’en 1981, avant d’être officiellement autorisé à rester chez lui.

   

Entre temps, il avait commencé à écrire, non pour témoigner, mais tout simplement pour vivre. Il a dit de lui-même qu’il était « malade par profession, et écrivain à ses heures de loisirs » (职业是生病,业余在写作”).

  

Une œuvre prolifique, profondément émouvante  

   

Des nouvelles empreintes d’humanité, hantées par la maladie et le souvenir

            

Les deux nouvelles qui ont contribué à le faire connaître sont représentatives des deux principaux thèmes qui parcourent son œuvre : d’une part la description du monde des handicapés, et les réflexions qu’il lui suggère, d’autre part les souvenirs du passé, des années au Shaanxi, et, étonnamment, ce sont des souvenirs nostalgiques, d’une sorte de paradis à jamais perdu. C’était en fait un temps magique où la maladie n’avait pas encore frappé, où tout était encore possible.

   

Après « Un coin sans soleil », il publia en effet en 1983 une nouvelle qui faisait suite à trois autres sur un thème proche ; elle fut primée cette année-là et le rendit célèbre : c’est « Mon lointain Qingpingwan » (我的遥远的清平湾). ‘Qingpingwan’ est le nom du village où il avait été envoyé, en 1969, un coin perdu sur l’immensité du plateau de loess. C’est un hommage à la vie dure des paysans de ces étendues arides, dont il a

 

Mon lointain Qingpingwan

ensuite fait le sujet de plusieurs autres nouvelles, dont, en 1986, des ‘histoires de jeunes installés à la campagne’ (插队的故事), narrations doublées de réflexions sur l’expérience vécue par ces équipes de jeunes qui devaient ‘s’intégrer’ () dans la vie des villages où ils étaient envoyés.
      

Histoires de jeunes installés à la campagne

 

Qu’il ait gardé de ces années un souvenir aussi nostalgique, il n’est pas le seul dans ce cas et s’en est lui-même expliqué :

有人说,我们这些插过队的人总好念叨那些插队的日子,只是因为我们最好的年华是在插队中度过的。谁会忘记自己十七八岁、二十出头的时候呢?谁会不记得自己的初恋,或者头一遭被异性搅乱了心的时候呢?于是,你不仅记住了那个姑娘或是那个小伙子,也记住了那个地方,那段生活。

Il y a des gens qui disent [en s’étonnant] que nous parlons toujours positivement de nos souvenirs des jours passés à travailler à la campagne, … c’est simplement parce que ce furent les meilleurs moments de notre existence. Qui pourrait oublier l’époque de ses dix sept, dix huit ans… ? Qui pourrait oublier l’époque de ses premiers émois amoureux ? Alors, on se souvient non seulement de la jeune fille, du jeune garçon, mais aussi de l’endroit où l’on vivait, et de la vie qu’on y menait.

     

En revanche, ce qui le rend unique, c’est que, lorsqu’il a écrit ces nouvelles, il était paralysé depuis une bonne dizaine d’années, et que, comme il l’a avoué dans un essai ultérieur, il était en proie à de violentes crises de dépression, des moments bien compréhensibles de questionnement sur le sens de la vie et du destin individuel. Pourtant, rien de cela ne transparaît dans ces narrations, elles diffusent la sérénité tranquille d’un monde en phase avec la nature, dont les valeurs profondes faisaient accepter les conditions de vie très dures. Il n’y a rien de sentimental, idyllique ou héroïque dans ces histoires, simplement le souvenir ému des meilleures années d’une existence, celles, innocentes, de la jeunesse.

  

C’est la même chaleur humaine, d’une émotion toujours contenue, sans le moindre ressentiment, que l’on retrouve dans les nouvelles sur sa famille, et ses années de travail en atelier, de 1974 à 1981 : « L’étoile de grand-mère » (《奶奶的星星》), couronnée du prix de la meilleure nouvelle en 1984, et « Petit récit de la vieille maison » (《老屋小记》), distinguée par le prix Lu Xun 1995-96.  

   

C’est en 1996 qu’il publie son premier roman, « Notes on Principles » (ou Notes sur des questions abstraites wuxu biji 《务虚笔记》). Ce n’est pas vraiment une histoire, plutôt une longue réflexion, à travers celles de cinq personnages désignés par des lettres de l’alphabet –  peintre, professeur, poète, docteur et, évidemment, un handicapé. Chacun répercute les questions que se pose l’auteur, sur la vie, la souffrance, le rêve, le mythe et la réalité, et le sens d’une vie dans ces conditions, en cherchant dans l’amour une issue à la souffrance [1].

 

Notes on Principles

  

En 2006, alors que sa santé en constante dégradation ne lui permettait plus que d’écrire deux heures par jour, et encore un jour sur deux, il a encore publié un roman complexe, publié d’abord dans une version abrégée, puis en totalité en janvier 2006 :我的丁一之旅, qui pourrait être traduit par « Mon séjour en Dingyi ». C’est un roman de facture expérimentale, axé sur un esprit qui voyage dans le temps en séjournant dans le corps de diverses personnes, dont Adam, l’auteur lui-même et le héros, Dingyi. Commençant par la rencontre d’Adam et Eve, c’est une réflexion sur l’amour vrai. Mais l’auteur s’est peu expliqué sur son roman, il a juste dit : «  Je voulais chercher une raison de vivre. »

  

Des essais aussi prenants que des romans

   

Cette raison de vivre, cela fait des années que l’auteur en a fait l’objet d’une quête inlassable, qui

 

Mon séjour en Dingyi

se reflète dans ses essais autant que dans ses nouvelles.

         

La santé de l’écrivain s’est peu à peu détériorée, nécessitant des séances régulières de dialyse. Sa vie est alors devenue un long chemin de croix, parsemé de haltes salvatrices devant le papier blanc. C’est ce qu’il a exprimé dans les essais écrits entre 1998 et 2001, plus de deux cents essais fragmentaires publiés individuellement dans le journal littéraire Tianya avant d’être rassemblés en six essais en 2002, dans un livre publié sous le titre 病隙碎笔bìngxìsuìbǐ, c’est-à-dire « notes fragmentaires écrites dans les interstices de la maladie ». 

    

C’est une sorte de récapitulation des motifs développés dans ses écrits antérieurs, une réflexion sur la période dans laquelle il vit autant qu’une méditation personnelle et intuitive sur le destin finalement commun des êtres humains, et toujours du même ton égal, sans passion ni affliction extrêmes.

  

Chacun des six essais du volume se termine par la question « Comment peut-on résoudre cela ? » à laquelle, bien sûr, il n’a pas de réponse. Mais, dit-il, « la voie spirituelle consiste justement dans le processus même de recherche… »

  

La vie sur un fil

 

C’est ce qu’il avait déjà illustré dans l’une de ses nouvelles les plus connues, 《命若琴弦》 mìngruò qínxián ou ‘la vie comme une corde de violon’, adaptée au cinéma en

1991 par Chen Kaige, sous le titre « La vie sur un fil » (《边走边唱》) [2].

         

La nouvelle raconte l’histoire de deux musiciens aveugles, un vieux maître de sanxian (三弦 : une sorte de luth à trois cordes) et son jeune élève et disciple. Le maître a dit un jour à son

élève que ce n’est qu’après avoir cassé mille cordes qu’il pourrait ouvrir son instrument et, à l’intérieur, il trouverait la recette d’un médicament qui le guérirait et lui permettrait de recouvrer la vue. L’élève vieillit ainsi peu à peu et devient à son tour un vieux musicien. Quand il finit par casser sa millième corde, et qu’il ouvre l’instrument, il ne trouve à l’intérieur qu’un papier blanc. Il comprend alors la leçon qu’a voulu lui transmettre son vieux maître, et qu’il transmet à son tour à son propre élève :

‘记住,人命就像这琴弦,拉紧了才能弹好,弹好了就够了’

‘Souviens-toi : la vie est comme une corde de sanxian, ce n’est que lorsqu’elle est bien tendue que l’on peut bien jouer, et parvenir à bien jouer, cela suffit [ce n’est pas la peine de chercher plus loin].’
  

C’est le genre de sagesse toute simple qui ressort de ses nouvelles et essais, empreints d’une humanité profonde, où l’émotion est toujours latente. Le plus célèbre de ces textes, l’un des plus beaux et des plus significatifs,  est certainement « Le temple de la terre et moi » (我与地坛), publié en 1991, dans lequel il confie des souvenirs liés à quinze ans de promenades journalières dans le parc du ‘temple de la terre’, à Pékin, près de chez lui. On y croise quelques personnages anonymes rencontrés là régulièrement, quelques tranches de vie à peine effleurées, mais aussi l’ombre de sa mère attachée à ses pas, décédée très tôt comme si elle n’en pouvait plus de souffrir, et l’on suit le fil de ses pensées au cours du temps…

   

On peut trouver sur internet le texte chinois et une très bonne traduction en anglais :

Texte www.tianyabook.com/xiandai/woyuditan.htm

 

Le Temple de la Terre et moi

Traduction : http://turnrow.ulm.edu/view.php?i=91&setcat=prose

          

C’est la meilleure introduction possible à Shi Tiesheng. On pourra lire ensuite l’une des ses nouvelles les plus réussies, et pourtant relativement peu connue, publiée en 1990 :

« La première personne »《第一人称》

    

Disparu soudain fin 2010                                                                                   

   

Shi Tiesheng est décédé d’une hémorragie cérébrale dans la nuit du 30 au 31 décembre 2010, à l’hôpital Xuanwu de Pékin.

   

Il a eu un malaise après le traitement de dialyse que nécessitait son insuffisance rénale ; tombé dans le coma, il a été emmené d’urgence à l’hôpital, mais ne s’est pas réveillé. Il avait cinquante-neuf ans.

   

La souffrance fut son lot quotidien. La souffrance et la mort sont d’ailleurs des thèmes récurrents dans son œuvre. C’étaient deux connaissances familières avec lesquelles il avait appris à vivre.   « La maladie est ma profession, l’écriture mon occupation à temps partiel, » a-t-il dit.

   

Le 4 janvier 2011, dans le quartier d’artistes 798 à Pékin, a eu lieu une manifestation commémorative qui a réuni un millier de personnes. Dans la haute tradition des hommages aux grands hommes disparus ont été disposés sur un mur du souvenir, autour de sa photo, des témoignages émus ornés de roses rouges.

   

La présidente de l’Association nationale des écrivains de Chine, Tie Ning, est venue en personne rendre à l’écrivain son hommage personnel : « Condamné à une chaise roulante, a-t-elle dit, il avait une gentillesse et une profondeur de pensée qui lui faisaient appréhender la vie avec plus d’acuité que les gens ordinaires. »

   

   

Traductions en français

   

De nombreuses nouvelles de Shi Tiesheng ont été traduites par Annie Curien. Elle en a publié un recueil de cinq, datées de 1986 à 1993, plus « Le Ditan et moi », sous le titre de l’une d’elles, « Fatalité » (《宿命》) :

   

Fatalité, recueil de six textes traduits du chinois par Annie Curien, Gallimard 2004.

  
  


[1] Le roman a été adapté au théâtre et mis en scène par Li Jianming (李健鸣) ; produit par Li Liuyi (李六乙), le spectacle a été créé à Pékin en mai 2011.

  

      

                     

 

   

 

 

     

 

 

 

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