Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Brève histoire du xiaoshuo

III. Les récits en baihua issus des huaben sous les Ming

1.       Feng Menglong et les « Trois propos »

par Brigitte Duzan, 9 juin 2020 

 

Feng Menglong (馮夢龍/冯夢龙) est un écrivain de la fin de la dynastie des Ming célèbre pour son triple recueil de courts récits en langue vernaculaire : les « Trois propos » (Sān yán 三言).

 

Petit fonctionnaire, brillant écrivain

 

Né en 1574 à Changzhou (长洲县), aujourd’hui Suzhou, dans une vieille famille de lettrés, Feng Menglong a reçu avec ses frères une éducation traditionnelle fondée sur l’enseignement

 

Feng Menglong

des classiques et des arts du lettré. Son frère aîné est devenu peintre et son frère cadet poète. Tous trois sont devenus célèbres comme « les trois Feng de la région de Wu » (吴下三冯) ;  

 

Malgré ces études poussées dès le plus jeune âge, comme beaucoup d’autres jeunes lettrés à la même époque, Feng Menglong passe plusieurs fois les examens impériaux sans succès si bien qu’il finit par abandonner et se contenter d’un petit poste de précepteur pour gagner sa vie.

 

En 1626, il manque de très peu d’être pris dans la purge d’un fonctionnaire liquidé avec ses proches par le terrible eunuque Wei Zhongxian (魏忠贤), âme damnée de l’empereur Tianqi (天啓帝).

 

 C’est alors qu’il commence à écrire sa trilogie de récits en langue vulgaire, les « Trois propos ». Et c’est en reconnaissance de ses talents d’écrivain que, en 1630, lui est finalement décerné le titre honorifique de gòngshēng (贡生) [1] qui lui permet d’accéder à un premier poste officiel, à l’âge de 57 ans. L’année suivante, il est ainsi nommé instructeur dans le xian de Dantu (丹徒县), aujourd’hui district de Zhenjiang (镇江), dans le Jiangsu, puis, en 1634, magistrat du xian de Shouning (寿宁县), dans le Fujian.

 

Pendant cette période à Shouning, il s’est bâti une solide réputation de fonctionnaire intègre, tentant de lutter contre la corruption généralisée de la fin des Ming, mais aussi contre les coutumes inhumaines en usage dans le peuple. C’est ainsi, par exemple, qu’il a entrepris d’éradiquer la pratique de noyer les bébés filles à leur naissance ; il promulgua un « Avis d’interdiction de noyer les filles » (禁溺女告示) dans lequel il en appelait à la conscience et à l’amour des parents :

一般十月懷胎,吃盡辛苦,不論男女,總是骨血,何忍淹棄。 為父者你自想,若不收女,你妻從何而來?為母者你自想,若不收女,你身從何而活?況且生男未必孝順,生女未必忤逆。…”

La gestation d’un fœtus dure généralement dix mois (lunaires), durant lesquels on doit subir bien des souffrances, qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille ; dans l’un et l’autre cas, c’est toujours votre chair et votre sang, comment supporter de noyer ou abandonner le bébé ? Si on ne garde pas les filles, on peut se demander où un père va trouver son épouse, et d’où la mère a bien pu venir. En outre, les garçons ne sont pas toujours des modèles de piété filiale et les filles ne sont pas forcément désobéissantes [2].

 

L’interdiction était assortie de punitions pour les parents infanticides et de récompenses pour ceux recueillant des enfants abandonnés.

 

Il prend sa retraite en 1638.

 

Six ans plus tard, c’est la fin de la dynastie des Ming : en avril 1644, Pékin est mis à sac par les troupes du rebelle Li Zicheng (李自成) et l’empire est plongé peu après dans le chaos par l’invasion des hordes mandchoues. Resté au nombre des fidèles à la dynastie des Ming, Feng Menglong écrit des « Vastes propositions pour régénérer la nation » (中興偉略/中兴伟略) afin d’inciter le pays à repousser l’envahisseur, mais sans rencontrer beaucoup d’écho. Il meurt en 1646, apparemment tué par des soldats mandchous.

 

Auteur prolifique

  

Feng Menglong est l'auteur, voire le compilateur et éditeur, d'une cinquantaine d'ouvrages, tous de littérature populaire. Ses publications touchent les domaines les plus variés, des chansons, ballades et huaben, aux contes, anecdotes et histoires drôles... Il a ainsi contribué à la préservation de trésors de la littérature populaire, comme son contemporain Ling Mengchu (淩濛初/凌蒙初), mort lui aussi lors de l’invasion mandchoue.

 

1 - Les trois propos

 

Le grand œuvre de Feng Menglong reste ses « Trois propos », ensemble de trois volumes de quarante récits chacun, soit au total cent vingt récits de type huaben écrits en langue vulgaire et en grande partie inspirés de sources antérieures :

- Propos éclairants pour édifier le monde (Yùshì míngyán 喻世明言》) paru en 1620 [3] et d’abord intitulé « Contes d’hier et d’aujourd’hui » (Gǔjīn xiǎoshuō 古今小说》), Feng Menglong ayant changé le titre pour l’harmoniser avec les deux suivants après les avoir écrits.

- Propos pénétrants pour avertir le monde (Jǐngshì tōngyán 警世通言》) paru en 1624 [4],

 

Yùshì míngyán

- Propos éternels pour éveiller le monde (Xǐngshì héngyán 醒世恆言) paru en 1627 [5].

Chacun des titres se terminant par yán (), la parole, le propos, l’ensemble a été baptisé Sān yán (三言), les Trois propos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yùshì míngyán, illustrations

 

 

C’est le succès du premier volume, publié à Suzhou, qui a incité Feng Menglong à écrire et éditer les deux suivants. Une grande partie des récits sont inspirés de huaben datant des Song et des Yuan, mais beaucoup sont des créations de Feng Menglong lui-même, dans le même style, donc appelés « huaben à l’ancienne », ou « huaben d’imitation » (nǐ huàběn 拟话本). Très divers, des intrigues policières aux incontournables histoires d’amour et aux anecdotes originales, avec parfois un zeste de fantastique et souvent beaucoup d’humour, ces récits offrent un tableau fourmillant de la vie dans une ville comme Suzhou à l’époque.

 

Jǐngshì tōngyán

 

Les trois recueils s’inscrivent dans un courant de littérature populaire en vogue pendant la période Ming. Le premier recueil aurait été inspiré à Feng Menglong par un recueil antérieur de huaben : les « Contes de la Montagne sereine » (Qīngpíng shāntáng huàběn 清平山堂话本》), anthologie elle-même rédigée à partir de récits antérieurs et éditée vers 1550 par le lettré bibliophile Hong Pian (洪楩) [6].

 

Le troisième volume comprend une série d’une vingtaine de récits d’un autre auteur, Xi Langxian (席浪仙), l’Immortel libertin (ou vice versa), mais quelques contes supplémentaires pourraient également être d’autres auteurs, comme le troisième, « Le Vendeur d’huile qui conquiert pour lui seul Reine-des-Fleurs » (《卖油郎独占花魁》), récit qui se passe dans le monde des maisons closes sous la dynastie des Song [7], et dont s’est inspiré le dramaturge Li Yu (李玉) pour écrire sa pièce « La Conquête de la Reine des fleurs » (《占花魁》) ; l’histoire a ensuite été adaptée en d’innombrables opéras ainsi qu’à la télévision et au cinéma.

 

Bien des histoires de Feng Menglong sont célèbres sans qu’on en connaisse forcément l’auteur, car, comme la précédente, elles ont été popularisées par l’opéra, le lianhuanhua, puis le cinéma et la télévision. C’est le cas, par exemple, de l’histoire de Du Shiniang ou de celle des Quinze ligatures de sapèques (voir ci-dessous Lire en complément). On y trouve bien sûr des éléments de critique sociale, et en particulier de l’atmosphère de corruption généralisée de son temps, le reflet de la société de l’époque, de l’histoire politique et de l’engagement patriotique de l’auteur, mais aussi de beaux portraits de femmes - comme Du Shiniang justement - faisant face avec courage et résolution à l’adversité dans une société patriarcale ne leur offrant souvent aucune échappatoire.

 

Xǐngshì héngyán

 

Les « Trois propos » exerceront à leur tour une influence sur Ling Mengchu qui a écrit deux recueils de récits du même genre, intitulés « Deux coups sur la table » (Er Pai二拍), généralement associés aux recueils de Feng Menglong sous le titre commun « Trois propos et deux coups sur la table » (三言二拍).

 

2 - Les autres ouvrages

  

Outre les « Trois propos », Feng Menglong est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages qui touchent aux genres les plus divers, mais toujours dans le domaine de la littérature populaire.

 

- Deux recueils de chants populaires : « Chansons d’amour » (littéralement « branches retombantes » Guà zhīér《挂枝儿》), dont il commença la collecte dès 1596, complétées par des « Chants montagnards » (Shāngē 《山歌》) ainsi que des « Chants montagnards d’imitation » ( shāngē《拟山歌》), donc écrits par lui-même dans le style ancien.

- Un roman historique : « Nouvelle histoire des Zhou de l’Est » (Xīn dōngzhōu lièguó zhì东周列国志》)

- Un roman fantastique : « Nouvelle chronique de la répression de la révolte des démons » (Xīn píng yāo zhuàn 《新平妖)  

- Des « Fragments d’une histoire du sentiment amoureux » (Qíngshǐ lèilüè《情史类略》), recueil en 24 chapitres écrit en langue classique et compilé vers 1628-1630, représentatif du véritable culte du qing de la fin des Ming [8].

- Des recueils de poésies, de « notes au fil du pinceau » (笔记) et des dizaines de pièces de théâtre chuanqi éditées sous son nom de plume : les « Chuanqi du Studio du fou de l’encre » (hān zhāi dìngběn chuánqí《墨憨定本奇》)

 

Chants montagnards,

préface 《山歌》序言

- Des anthologies d’histoires drôles : « Trésors de rires » (Xiào 《笑府》) ou « Plaisanteries d’hier et d’aujourd’hui » (《古今笑》), ce dernier recueil en langue classique ; un recueil d’aphorismes, le « Sac de sagesse » (Zhìnáng《智囊》), ainsi que des recueils d’anecdotes, de devinettes, des guides pour les joueurs et des manuels d’examens.

 

Morceaux choisis des Trésors de rire 《笑府选》(1987)

 

Sac de sagesse, rééd. 2018

 

Enfin, pendant qu’il était magistrat à Shouning, il a édité la « Gazette de Shouning » (《寿宁待志》).

 

L’œuvre de Feng Menglong est toujours aussi populaire. Elle continue d’être rééditée et étudiée aujourd’hui. Elle a donné lieu à d’innombrables adaptations et illustrations, y compris dans des domaines artistiques rares comme la peinture sur verre inversé [9].

 


 

A lire en ligne

 

« Deux contes philosophiques Ming et leurs sources », par André Levy, Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, année 1967 53-2, pp. 637-550

https://www.persee.fr/doc/befeo_0336-1519_1967_num_53_2_5057

Il s’agit de deux récits du premier et du troisième recueil des San Yan :

- premier recueil, chapitre 31 : Le jugement de Sima Mao qui provoque une commotion au tribunal infernal (闹阴司司马貌断狱)

Texte original : http://www.dushu369.com/gudianmingzhu/HTML/9827.html

- troisième recueil, chapitre 37 : Du Zichun entre trois fois à Chang’an (杜子春三入长安) ; pour ce conte, outre les sources, est donnée une analyse comparée d’une version très succincte en langue classique de Li Fuyan (李復言), au début du 9e siècle, et de la version en langue vulgaire de Feng Menglong.

Texte original : http://www.dushu369.com/gudianmingzhu/HTML/9861.html

 

« Tao Fu et Feng Menglong, "Le Joyau des cœurs pétrifiés" (Xin jian jinshi) et autres métamorphoses », par Vincent Durand-Dastès, Impressions d’Extrême-Orient, 2014 n° 4.

https://journals.openedition.org/ideo/308

 

Traduction en anglais du Xīn píng yāo chuán

http://www.angelfire.com/ns/pingyaozhuan/index.html

 


 

A lire en complément

 

Deux récits de Feng Menlong et leurs adaptations :

- Du Shiniang (杜十娘怒沉百宝箱), deuxième recueil des San Yan, chapitre 32.

- Quinze ligatures de sapèques (十五贯戏言成巧祸), troisième recueil des San Yan, chapitre 33.

 


 

Traductions en anglais

 

- Stories from a Ming Collection, tr. Cyril Birch, Indiana University Press, 1959, 214 p.

- Vernacular Stories: Feng Meng-long and Lang-xian, in: Stephen Owen ed., An Anthology of Chinese Literature: Beginnings to 1911, W.W. Norton, 1997, pp. 834-855.

[L’anthologie inclut le récit de Langxian « Le censeur Xue trouve l’immortalité en qualité de poisson », inspiré d’un chuanqi des Tang :

Présentation et extraits http://courses.washington.edu/chin463/OwenCensorXue.pdf]

- The Oil Vendor and the Courtesan: Tales from the Ming Dynasty, eight stories from the San Yan, tr. by Ted Wang and Chen Chen, introduction by Teresa Chi-Ching Sun, Welcome Rain Publishers, NY 2007, 261 p.

 


 

Traductions et articles en français

 

- Un article de Jacques Dars : « Feng Menglong », dans André Lévy (dir.), Dictionnaire de littérature chinoise, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 1994, rééd. 2000, p. 78-81.

- Le Vendeur d’huile qui conquiert Reine de Beauté, récit traduit du chinois par un collectif d’étudiants sous la direction de Jacques Reclus, éditions Philippe Picquier, 1990, rééd. d’un ouvrage de 1976 épuisé.

A lire en ligne : la préface de Pierre Kaser rédigée pour la réédition de cette traduction :

https://kaser.hypotheses.org/647#more-647

 

- La Tunique de perles, douze récits tirés du premier recueil des Trois propos, éditons en langues étrangères, Pékin, janvier 1998, 294 p.

- Le Serpent blanc, quatorze récits extraits du deuxième recueil des Trois propos, éditons en langues étrangères, Pékin, novembre 1998, 353 p.

- La vengeance de Cai Ruihong, treize contes tirés du troisième recueil des Trois propos, éditons en langues étrangères, Pékin, décembre 1998, 388 p.

 

Le Vendeur d’huile qui

conquiert Reine de Beauté

 

2.        Ling Mengchu et les « Deux coups sur la table »

 


 

[1] C’est-à-dire correspondant au premier niveau, xiucai (秀才), permettant d’accéder à un poste officiel.

[3] Textes originaux en ligne : http://www.dushu369.com/gudianmingzhu/ysmy/

L’édition originale était illustrée de gravures de Tian Xuzhai (天许斋).

Liste des quarante récits avec la traduction des titres en anglais

https://en.wikipedia.org/wiki/Stories_Old_and_New

[4] Textes originaux en ligne : http://www.dushu369.com/gudianmingzhu/jsty/

Il ne reste que deux versions originales de ce Jǐngshì tōngyán, l’une à l’université Waseda au Japon, l’autre à la Bibliothèque nationale à Taipei. C’est grâce à un chercheur chinois qui, dans les années 1930, a photocopié une à une les pages de l’original à l’université Waseda, que le recueil a pu être réédité en Chine et qu’il a retrouvé une nouvelle popularité.

Liste des quarante récits avec la traduction des titres en anglais

https://en.wikipedia.org/wiki/Stories_to_Caution_the_World

[5] Textes originaux en ligne : http://www.dushu369.com/gudianmingzhu/xshy/

Liste des quarante récits avec la traduction des titres en anglais https://en.wikipedia.org/wiki/Stories_to_Awaken_the_World

[6] Contes de la montagne sereine, traduit, présenté et annoté par Jacques Dars, Gallimard, Connaissance de l’Orient, 1987. La soixantaine de contes originaux ont été en partie perdus, et ceux qui nous restent ont été retrouvés et compilés par l’historien littéraire chinois Tan Zhengbi (譚正璧) dans les années 1920-1930.

[7] Le Vendeur d'huile qui conquiert Reine de Beauté, traduction sous la direction de Jacques Reclus, Centre de publication Asie orientale, 1976, rééd. Philippe Picquier, 1990.

[8] Culte du qing qui se reflète dans les réactions à la lecture du « Pavillon aux pivoines » ou Mudanting (《牡丹亭》) de Tang Xianzu (汤显祖). Voir :

http://www.chinese-shortstories.com/Histoire_litteraire_Tang_Xianzu_Mudanting_II_Contexte_infl.htm

[9] Voir les illustrations d’histoires de Feng Menglong dans la collection Mei Lin.

 


 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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