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« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
           

 

 

Ye Mi 叶弥

Présentation 介绍
par Brigitte Duzan, actualisé 16 août 2016

      

Ye Mi est l’une des meilleures représentantes de l’art de la nouvelle, aujourd’hui en Chine, et si elle est devenue célèbre, soudain, grâce au cinéma, c’était justement à une période charnière de sa création ; sa notoriété est seulement venue souligner le talent et la maîtrise avec lesquels elle a su peu à peu se forger un style et un ton personnels pour nous conter des histoires où l’irrationnel apparaît naturellement dans la réalité de tous les jours.

 

Enfance dans le Subei

 

Ye Mi est née en 1964, à Suzhou, dans le Jiangsu. On ne sait pas grand-chose de sa famille, mais elle a donné quelques bribes d’histoire familiale dans l’une des nombreuses pré- et postfaces qui accompagnent ses publications [1] :

 

Ye Mi en 2014

 

"我祖上是无锡前洲乡人。太爷爷闯荡上海滩学生意,从此子孙于上海定居。我父亲一九五六年二十一岁时参加上海援疆干部工作队。我母亲是苏州人。我父亲在火车上碰到我母亲,就跟了她来苏州定居。"

Mes ancêtres étaient originaires de Wuxi (无锡). Mon arrière-grand-père est allé s’établir sur le Bund à Shanghai pour faire du commerce, et la famille, ensuite, y est restée. En 1956, mon père, qui avait alors 21 ans, a fait partie d’une équipe d’aide au Xinjiang. C’est ma mère qui est de Suzhou. Mon père l’a rencontrée dans un train, et il est allé s’installer avec elle à Suzhou. ….

 

C’est peu de choses, mais suffisant pour faire comprendre le choc et le déracinement qu’a été, pour elle comme pour ses parents, le déménagement dans le nord du Jiangsu, quand elle avait six ans.

 

Son père a en effet fait partie des jeunes de Suzhou envoyés « à la campagne » près de la ville de Yancheng (盐城 Yánchéng, la « ville du sel »). Elle y est restée pendant toute la Révolution culturelle, jusqu’à l’âge de quatorze ans. Elle l’a ainsi décrit dans la suite de la même postface :

 

"我出生在严衙前二十六号,苏州第一人民医院边上。六岁跟着父母亲“下放”到苏北盐城市阜宁县三灶公社前灶大队前灶小队。…读的是前灶小学。一年级到五年级总共有五个班,每个班有三十人左右。

去苏北的轮船上,我母亲接受《苏州日报》记者采访。采访见报,说,为了响应毛主席的号召上山下乡,我们全家四口人开了一个家庭会,大家统一思想,准备到最苦最穷的地方接受贫下中农再教育。我母亲几次和我说起这件事,一说就笑,说,统一思想?你实足才五岁,你弟弟才两岁。哈哈。

《苏州日报》上登了我母亲写下的七言诗:《浪击江洲赋新章》。根据形势,突出“上山下乡”的豪情壮志,抒发革命理想。"

 

A l’âge de six ans, j’ai suivi mes parents quand ils sont partis dans le Subei, travailler dans une équipe d’une brigade de production de la commune populaire n° 3 du district de Funing de la ville de Yancheng …. . J’ai fait les cinq années de primaire à l’école de la commune populaire, dans des classes d’une trentaine d’élèves.

 

Sur le bateau qui nous a amenés au Subei, ma mère a été interviewée par un journaliste du Quotidien de Suzhou (《苏州日报》) ; elle a déclaré que c’était pour répondre à l’appel du président Mao demandant aux jeunes citadins d’aller s’établir à la campagne (上山下乡) que les quatre membres de leur famille s’étaient réunis et en étaient arrivés unanimement à la décision d’aller vivre dans le coin le plus désolé et le plus misérable pour se faire rééduquer par les paysans pauvres et moyen-pauvres. Ma mère m’en a parlé plusieurs fois par la suite, en me disant en riant : décision unanime ? tu n’avais encore que cinq ans, et ton frère n’en avait que deux. Ahahah…

 

Le journal a aussi publié un poème de ma mère, un septain de circonstance qui chantait les nobles aspirations du mouvement d’envoi des jeunes à la campagne en louant les idéaux révolutionnaires.

 

Ye Mi parle rarement de sa mère, mais c’était une intellectuelle qui a exercé une grande influence sur elle ; on le voit dans l’allusion ci-dessus, et à travers ce que Ye Mi raconte de ses lectures d’enfant, dans le primaire :

 

我小学五年级,看了脂砚斋批注《石头记》、 《水浒》、《普希金文集》——只能说是“看”,不能说是“看了”。大多数时候, 只是乱翻,瞎看。

《石头记》是我母亲用《韩非子》换来的,原本属于一位县城中学老师。《普希金文集》是她从苏州带到苏北去的。批《水浒》时,她把这本书带回家里写批判材料,我趁机看了。从这三本书上,我认识了各色人等。

 

Quand j’étais en CM2, j’ai lu les commentaires de Zhi Yanzhai sur « L’histoire de la pierre » [2], « Au bord de l’eau », un recueil d’œuvres de Pouchkine – enfin, lire est un bien grand mot, ce n’était la plupart du temps que feuilleter rapidement, lire en diagonale.

 

« L’histoire de la pierre » » était un livre qui appartenait à un professeur du collège du district et que ma mère avait échangé contre le « Han Feizi », mais elle avait apporté les œuvres de Pouchkine de Suzhou. « Au bord de l’eau », elle l’avait emprunté pour en écrire un commentaire à la maison, et j’ai profité de l’occasion pour le lire. Ces trois livres m’ont fait connaître toutes sortes de gens différents et de toutes conditions…

 

Dans la même postface, elle a fait allusion aux conditions de vie très dures qui furent les siennes pendant ces huit années [3].

 

我从六岁到十四岁,都在苏北农村度过。我十多岁的时候,有一天小伙伴们互相传说,村里来了一个阜宁县城里的人,我就跟着他们去看“城里人”。我站在人家门外看得津津有味,不料一个女孩子对我说,听我妈说,你原先也是城里人。她这么一说,我倒想起六岁以前的城里生活了,最想的是某店的白面大馒头。

 

J’ai vécu dans le même petit village du Subei de l’âge de six ans jusqu’à quatorze ans. J’avais un peu plus de dix ans quand, un jour, des camarades ont raconté qu’un homme de la ville, du district de Funing, était arrivé au village ; alors je les ai suivis pour voir « l’homme de la ville ». J’étais plantée à la porte, fascinée, quand une petite fille m’a dit : j’ai entendu ma mère dire que toi aussi, avant, tu étais quelqu’un de la ville. Quand elle m’a dit cela, cela m’a rappelé ma vie avant mes six ans, et ce à quoi j’ai pu penser de plus proche, c’est un petit pain blanc dans une boutique.

 

Ce sont huit années qui ont cependant modelé son existence ultérieure. C’est même dans la commune populaire qu’elle a rencontré son futur mari, dont la famille travaillait dans la même brigade de production ; ils ont été en classe ensemble. Mais ce fut aussi une période formatrice qui lui a permis de faire l’expérience directe de la misère des petites gens au milieu desquels elle a alors vécu, et, en même temps, de leur formidable résistance au malheur.

 

我到苏北第一眼见到的,是房东寿足大爷腰里的那根稻草绳子。回首往事,最后悔的一件事,就是当时没钱给他治好他的白内障…。

La première chose que j’ai vue, en arrivant au Subei, c’est la ceinture de paille de riz que notre vieux propriétaire avait à la taille. Et en y repensant, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas avoir eu l’argent pour le faire opérer de la cataracte…

 

Elle a ainsi développé une sensibilité particulière à leurs conditions d’existence ; c’est ce qui constitue l’essentiel de son inspiration littéraire. Elle a déclaré que ces huit années de sa vie suffiraient à lui fournir de quoi écrire pendant le restant de son existence.

 

L’écriture comme nécessité impérieuse

 

Vocation précoce

 

Sa vocation d’écrivain lui est venue très tôt, envers et contre tout :

 

中国的老师永远和父母一样,喜欢问孩子们长大了想做什么?孩子们大都要当解放军,我是想当作家。我的想法公布于众不久,上早操,我们的语文老师托某同学带给我一句话:你考试的作文多写了一个问号,当不了作家。过一会,语文老师自己也过来和我说,(句子后面)多了一个耳朵?还当作家呢?语文老师是个老大爷,多少年中,我一直记得他笑眯眯的调侃样子,让人感到温暖和羞愧。

 

Les professeurs, en Chine, comme les parents, aiment demander aux enfants ce qu’ils veulent faire plus tard. La majorité de mes camarades disaient vouloir entrer dans l’Armée de libération, mais moi, je voulais devenir écrivain. Je n’avais pas fait connaître publiquement mon ambition depuis longtemps lorsque notre professeur de langue et littérature a chargé un camarade de venir me dire : ton devoir d’examen a plein de points d’interrogation, tu ne peux pas devenir écrivain. Peu de temps plus tard, le même professeur est venu me voir en personne : avec tous les points d’interrogation que tu as après chaque phrase, tu veux quand même devenir écrivain ? C’était un vieux professeur, dont, après tant d’années je me souviens encore du sourire moqueur, qui vous faisait chaud au cœur, mais faisait honte aussi.

 

Débuts tardifs, mais nécessaires

 

Elle a pourtant toujours gardé le désir d’écrire. Elle a commencé vers dix-huit ans, mais elle s’est ensuite mariée, a eu un enfant et la vie familiale l’a absorbée. C’était la période de l’ouverture, puis du décollage économique, le monde changeait, mais sa vie restait la même :

 

又过了若干年,周围的人,都翻天覆地,唯有我过着小日子,与时代脱节的样子。我没有目标,我对现实生活不满,却不知为何不满。这样到了三十岁,我对现实生活愈发不满,又增加了对无情岁月的惊恐。无奈之下开始写小说。

 

En quelques années, la vie de tout le monde autour de moi a été complètement chamboulée, il n’y a que moi qui ai continué à vivre la même petite existence, comme coupée de son époque. Je n’avais pas d’ambition, n’étais pas satisfaite de ma vie, mais ne savais pas pourquoi. J’ai ainsi atteint mes trente ans, de plus en plus insatisfaite de ma vie, et de plus en plus alarmée par cette époque impitoyable. C’est ainsi que, faute d’alternative, je me suis mise à écrire.

 

C’est donc poussée par le besoin d’éviter la sclérose intellectuelle qui guette la femme au foyer, et taraudée par la nécessité de coucher sur le papier toute l’expérience accumulée, qu’elle a recommencé à écrire, à près de trente ans. Elle est revenue aux sources, en quelque sorte…

 

Premières nouvelles

 

La première nouvelle qu’elle écrit alors est publiée en 1994 dans la Revue de Suzhou  (《苏州杂志》). C’est un court récit de trois mille caractères intitulé « Le chef célèbre » (Míngchú 《名厨》), inspiré de l’histoire de son oncle Wu Yongren (吴涌根), qui fut le cuisinier de Lin Biao (林彪) [4].

 

C’est dès 1996 que Ye Mi acquiert un début de notoriété avec une nouvelle plus longue, intitulée « Grandir c’est muer » (chéngzhǎng rútuì《成长如蜕》), qui contient déjà ses thèmes de prédilection ; c’est un portrait de personnage issu du peuple, le premier d’une galerie de petites gens qui forme l’ossature de son œuvre.

 

C’est à cette occasion qu’elle prit son nom de plume, car l’éditeur pensait que son nom véritable, Zhou Jie (周洁), était trop commun. Elle choisit d’abord le nom de famille de sa mère, puis ouvrit au hasard le dictionnaire pour trouver le second caractère. Un écrivain était né. Mais la mue ne faisait que commencer.

 

Les deux nouvelles qui suivent sortent un peu du cadre qu’elle avait commencé à esquisser, en particulier la deuxième, « Gouttes de rosée dans la ville » (《城市里的露珠》), qui traite de la bourgeoisie de Suzhou, de la frivolité des femmes, de leur amour de la mode. Elle a alors pris des leçons de conduite et s’est retrouvée dans un milieu de femmes qui lui était jusque là étranger. Elle a donc raconté cette expérience pour elle insolite, dressant au passage un portrait de femme moderne - un voile sur le visage, et de longs cheveux teints, couleur châtain – représentant les excès de l’attrait de la mode occidentale, avec tout le côté superficiel et clinquant d’une société purement matérielle.  

 

Ce ne fut cependant qu’un bref épisode sans lendemain dans sa mue d’écrivain. A partir de là, elle en est revenue aux thèmes et personnages inspirés de l’expérience du Subei : retour aux racines, aux fondamentaux comme elle dit (归根到底...).

 

Années 2000 : mues et célébrité

 

Création d’un univers en marge

 

A partir de 2001, elle multiplie les publications de recueils de nouvelles (voir Publications ci-dessous). Dans ces récits, elle se recentre sur la vie des petites gens, mais avec un léger infléchissement dans sa thématique et son mode narratif au tournant du millénaire. Au lieu d’être directement en conflit avec la réalité, ses nouvelles reflètent plutôt une volonté d’entente avec le monde (“与世界和解”), mais comme idéal,

 

Le carnet rose, 2003

d’où une tension narrative qui sous-tend ses récits et en fait l’originalité.

 

Velours, recueil 2004

 

L’intérêt de ses nouvelles tient désormais dans la création d’un espace différent, en marge, ou à côté du monde réel, où évoluent ses personnages. C’est le cas de l’une des nouvelles parmi les plus représentatives de la période, « Velours » (《天鹅绒》), initialement publiée en 2002 : Ye Mi crée comme une bulle en marge de l’espace, mais aussi du temps (la Révolution culturelle, à peine évoquée). La mère de son jeune personnage est carrément folle, mais les autres évoluent comme en apesanteur dans cet univers décalé qui frise l’irrationnel et l’absurde – univers bien sûr conditionné par l’histoire, mais univers, aussi, propre à Ye Mi. En ce sens, la tension est aussi entre passé et présent.

 

On a fait un parallèle avec Can Xue (残雪). Les nouvelles de Ye Mi ont cependant une toute autre atmosphère.  Ses personnages évoluent certes dans un univers personnel, en marge, ils ont une attitude et une logique de vie spécifiques, qui se dégagent des conventions jusqu’à

intégrer l’irrationnel, mais leur univers commence par la vie quotidienne, et y est ancré. Et si finalement Ye Mi fait une large part à l’absurde, c’est parce qu’il fait partie du quotidien, et qu’elle le ressent comme faisant partie intégrante du sien.

 

Elle a expliqué sa démarche ainsi, avec la même logique tortueuse qui préside à son écriture :

 

"我是女人,女人喜欢做梦,做梦是不切实际的。所以小说就成了中和我这个特性的手段。我必须通过小说到达现实并理解这个世界,从而实现我个人的目的。所以我的小说呈现出的状态是清醒和理智的,有些甚至是残酷的。我经常游离在我的小说以外,也让读我小说的人有里在我的小说以外。说实话,我认为这是个优点。但让我痛苦的是:我发现写小说成了我的另一种梦,一种会走路的梦,你不知道它将带你到何方去。"

 

« Etant une femme, j’aime rêver, et rêver consiste à se mettre en marge de la réalité. Ecrire des nouvelles est ainsi pour moi le moyen de neutraliser cette tendance. J’ai besoin d’écrire pour revenir à la réalité et expliciter le monde ; c’est mon objectif personnel. Ce sont donc l’éveil et la raison qui conditionnent la genèse de mes nouvelles, mais il y a là quelque chose d’un peu cruel. Alors je m’évade parfois de mes récits, et permets à mes lecteurs de s’en évader. A dire vrai, je pense que c’est un détour favorable. Mais il y a quelque chose qui me tourmente : je me suis aperçue que mes nouvelles sont devenues pour moi une autre manière de rêver, une sorte de rêve pour cheminer dans les rues, mais sans savoir où cela va nous conduire. »

 

Les nouvelles sont ainsi pour elle une manière de dialoguer avec le monde, entre rêve et réalité, mais parfaitement éveillée, en parfaite maîtrise de soi, c’est le lecteur, lui, qui se retrouve sous hypnose. Avec l’expérience, son écriture est devenue de plus en plus soignée, de plus en plus subtile, en plongeant directement dans la psychologie de ses personnages…

 

Mais, en même temps, elle se posait de plus en plus de questions…

 

Crise en 2005, déménagement et nouveau départ

 

写着文字,又过了一段浑浑噩噩的生活。也写了一些别人叫好的小说,也拍成了电影。但还是没觉得好过。写作没有给我带来快乐,反而消耗了我仅有的力量。

因为从写作的那天起,就没有想要写个天长地久。二零零五年起,想要慢慢地脱离文字了。一年也就写一到两个短篇。

 

Tout en écrivant, je continuais à mener une vie au jour le jour. J’écrivais des histoires bien, ou dites telles, en regardant des films de temps à autre. Mais cela ne me contentait pas. Ecrire ne m’apportait aucune joie, au contraire, cela épuisait le peu que j’avais d’énergie.

 

Le jour où j’ai commencé à écrire, je ne pensais pas continuer ad vitam aeternam. Alors, au début de 2005, j’ai voulu arrêter, peu à peu. Je n’ai plus écrit qu’une à deux nouvelles dans l’année.

 

En janvier 2005, elle publie un recueil dont les nouvelles sont pleines de chaleur humaine, mais aussi d’un grand réalisme : « Citadins » (《市民们》). Elle publie effectivement moins de nouvelles ensuite, mais publie un court roman, en avril 2006.   Elle y raconte la croissance d’un enfant de onze ans pendant la Révolution culturelle, mais très loin de la littérature des cicatrices, plutôt à la manière d’une sorte de conte de fées : le jeune garçon se consacre à la poursuite de la beauté.

 

C’est sans doute ce qu’elle appelle des histoires « dites bien ». Ye Mi continue sa réflexion et sa recherche. Une nouvelle charnière est « Un aigle disparu dans le palais du Potala » (《消失在布达拉宫的一头鹰》) qui est représentative à la fois de sa construction narrative, mais aussi de sa manière propre de soudain faire apparaître l’étrange et l’irrationnel dans le quotidien, irrationnel qui est d’ailleurs dans les têtes d’abord, sous l’influence à la fois du bouddhisme et du taoïsme populaire, lié à la croyance au surnaturel.

 

Citadins, 2005

 

Initialement publiée en janvier 2007 dans la revue « Ecrivains de Chine » (《中国作家》), la nouvelle a été couronnée fin octobre 2008 d’un prix littéraire bisannuel instauré cette année-là (“首届小说双年奖”).

 

二零零七年年底,我不死心,又想认真地看待小说。力量可以再生。且把力量生出后,看看我到底是要什么。

 

A la fin de 2007, je n’avais toujours pas abandonné, et considérais même l’écriture avec plus de sérieux que jamais. On arrive toujours à retrouver de l’énergie. Et une fois que j’ai eu rassemblé toute mon énergie, je me suis demandé ce que je voulais faire vraiment.

 

C’est alors qu’elle déménage, et qu’elle trouve le calme idéal pour son épanouissement :

 

于是把家搬到靠太湖边的小镇后面。前面是镇,后面是村。丈夫在外在工作,坐火车来回一次十几个小时。半月回家一次。我一个人在新家,人生地不熟,小区里外都没灯。小区里远远地住着另一家不往来的人。一到晚饭时间,路上鬼都没有一个。也算静心,也算修行。竟渐入佳境,身心也健康起来。怒风如吼的台风之夜,照常鼾睡如泥,那管外面一地狼藉。坐公交车进城来回要三个多小时,夜里进城,不习惯城里满地的灯光。在城里,看不到月光。在这里,有月光,有花草之香,有无数鸟,有野生的小动物,有鬼,有神,有狐……有孤独。

有时晚上临睡前,掐指一算,咦,今天一天没有与人讲话,昨天一天也没和人说话。于是明天早起,去菜场和菜贩鱼贩拉家常。孤独虽好,不能忘了与人交流。

 

Alors, j’ai déménagé dans un petit bourg au bord du lac Taihu. Le bourg est devant, et derrière, il y a un petit village. Mon mari travaillait loin, à cinq heures de train. Il rentrait à la maison deux fois par mois. J’étais toute seule dans la nouvelle maison, je ne connaissais ni l’endroit ni personne alentour, et la nuit la route n’était pas éclairée. La maison la plus proche était loin, et je ne voyais pas passer âme qui vive de toute la journée. C’était à la fois calme et idéal pour méditer. Je me suis faite peu à peu à cet environnement, et me suis requinquée, corps et âme. Même par les nuits de tempête, les hurlements du vent n’arrivaient pas à me réveiller. La ville était à trois heures de train aller-retour ; comme elle est éclairée de nuit comme de jour, on n’y voit jamais la lune, alors que, dans le village, au contraire, on la voit, on sent l’arôme des fleurs et de l’herbe, on entend d’innombrables oiseaux, il y a des bêtes sauvages, des fantômes, des esprits, des renards… et il y a la solitude.

 

Parfois, le soir, avant de m’endormir, je comptais sur mes doigts, eh, aujourd’hui, de toute la journée, je n’ai adressé la parole à personne, hier, de toute la journée, non plus. Alors demain, de bonne heure, je vais aller au marché, parler de choses et d’autres avec le marchand de légumes, ou le marchand de poissons. La solitude, c’est bien, mais il ne faut pas oublier les rapports humains.

 

Le résultat est là. Elle publie coup sur coup plusieurs de ses meilleures nouvelles, dont plusieurs sont primées, dont « La montagne des brûle-parfums » (《香炉山》), initialement publiée dans Shouhuo en février 2010, et couronnée du prix Lu Xun en 2014.

 

Elle est inspirée d’une prise de conscience qui lui est venue un jour qu’elle s’était perdue au bord du lac Taihu, justement. Elle a eu très peur.

"我意识到,现代人对于陌生的人、陌生的环境,已经失落了探究的心情,总是处在保护自己的焦虑中。当人们完全放松不再戒备时,世界也会给人们全新的面貌。"

« J’ai ressenti combien l’homme moderne, face à un inconnu, confronté à un environnement inconnu, a perdu le sens de la recherche, de l’exploration ; il est essentiellement inquiet de préserver sa sécurité.  Mais, s’il se détend et baisse ses gardes, le monde peut prendre une tournure totalement différente. »

 

C’est le sujet de la nouvelle, qui part d’un événement fortuit, d’un jour par ailleurs ordinaire.

 

Soudaine célébrité grâce au cinéma

 

Vas-y, la couleur est passée au pourpre

 

Mais, entre-temps, Ye Mi a connu une soudaine célébrité, grâce au cinéma. Le réalisateur Jiang Wen (姜文) a en effet choisi l’une de ses nouvelles pour l’adapter au cinéma. La nouvelle en question est « Velours » (《天鹅绒》), publiée en 2002. En fait, c’est une autre nouvelle, de la même période, dont Jiang Wen avait d’abord acheté les droits : « Une femme sans importance » (《小女人》). Le caractère de ce personnage le laissait cependant perplexe, et il hésitait ; Ye Mi lui a donc offert l’autre nouvelle en prime, en quelque sorte : deux nouvelles pour le prix d’une, comme elle lui a dit en riant.

 

Intitulé « Le soleil se lève aussi »  (《太阳照常升起》), le film est sorti en septembre 2007 en Chine (et en juillet 2008 en France) : c’est une sorte de rêve enchanté, fou et coloré, qui a tout de suite séduit les critiques [5]. Bien que la nouvelle de Ye Mi ne constitue qu’une partie du scénario, elle a aussitôt commencé à circuler sur internet, avec

quelques interviews de l’auteur. Ye Mi était catapultée volens nolens sous les feux des projecteurs.  

 

Reine de la nouvelle courte

 

Si Ye Mi est devenue célèbre grâce au cinéma, c’est qu’elle n’a pratiquement écrit que des nouvelles, et qu’il est très difficile à un auteur de devenir célèbre dans ces conditions.

 

De manière caractéristique, en mai 2004, elle a publié un recueil de nouvelles – « Vas-y, la couleur est passée au pourpre » (去吧,变成紫色) – qui a été publié aux éditions de la Fédération des lettres et arts de Chine  (中国文联出版社), dans la collection « Les rois de la nouvelle courte » (“短篇王”文丛). Il s’agit d’une collection destinée, justement, à sensibiliser le public à ce genre littéraire trop négligé. Les initiatives se sont multipliées depuis lors, le roman étant en crise.

 

Mais Ye Mi a sacrifié à la popularité. En mars 2014, elle a publié dans Shouhuo un roman original qu’elle a passé six ans à écrire et qui a fait couler beaucoup d’encre : « Une peinture venue du passé » (fengliu tujuan《风流图卷》) :

 

Les regrets du néflier, 2012

 

一个人,在乡里住了六年。六年中写了《风流图卷》。没有结束,按照五年前的构思,还有一部延续下去,下一部叫什么?肯定有“风流”二字。这篇小说,…谢谢我弟,某一天他在看宋人的画册,对我说,“风流”后面加“画卷”二字,多好?遂成“风流图卷”四字。

J’ai vécu six ans, seule dans ma campagne. Et pendant ces six ans j’ai écrit le roman « Une peinture venue du passé » Alors que j’avais presque terminé, et que, d’après le schéma préalable des cinq années précédentes, il me restait encore une partie à écrire, je me suis demandé quel titre lui donner. Assurément, il devait comporter les deux caractères fēngliú“风流” [talentueux et distingué mais non conventionnel, et hérité du passé]. … je remercie mon frère qui, un jour qu’il était plongé dans un album de peinture des Song, m’a suggéré d’ajouter « Rouleau de peinture » “画卷” après fēngliú“风流”ce qui a donné les quatre caractères du titre final.

 

Mais c’est un cas isolé. Elle n’a pas cessé ses publications de nouvelles, recueil sur recueil. Et la plus belle qu’elle ait peut-être jamais écrite est celle qui figure en première position dans le recueil des plus belles nouvelles de l’année 2015 paru aux éditions du Liaoning (辽宁人民出版社) : « An die Musik » (《致音乐》) [6]. C’est l’histoire croisée de deux hommes à la fin de la Révolution culturelle : un musicien qui revient de loin, pour rentrer à Pékin, et un petit voleur qu’il croise sur son chemin ; après une échauffourée stupide, le petit voleur laisse le musicien pour mort et part à Pékin à sa place. Chacun trouve son bonheur de façon tout à fait inattendue.

 

Roman Fengliu tujuan, Shouhuo mars 2014

 

C’est un conte réaliste au départ, tellement bien écrit, avec tellement de chaleur et d’émotion, que l’on jette volontiers aux orties toute velléité de logique ou de crédibilité. De toute façon, c’était l’époque, celle, elle le répète plusieurs fois, des lendemains de la chute de la Bande des quatre. Alors tout n’était-il pas possible ?

 

Ye Mi est là à son mieux, dans son style très personnel, aux confins du rêve et de la réalité.

 

Un style très personnel

 

Six nouvelles de Ye Mi, 2014

 

On peut dire de Ye Mi qu’elle a une grande intelligence narrative : ses récits sont à la fois profonds et fascinants. Elle dépeint pourtant des gens du commun, des personnages a priori sans lustre, pris dans les basses couches de la société chinoise, ces gens dont on dit justement qu’ils sont sans histoire. Pourtant, aucun, chez elle, n’est ordinaire. Elle part d’une situation banale, faite de choses triviales apparemment sans intérêt, et, en quelques lignes, fait apparaître l’insolite derrière la surface des choses, et qui n’est insolite que parce que personne n’a cherché à y regarder de plus près.

 

Le plus remarquable, en effet, chez Ye Mi, c’est l’atmosphère de tension permanente qu’elle réussit à créer dans ses récits, et qui est, dit-elle, celle qu’elle ressent en écrivant. Ses personnages, pour la plupart, sont pris dans des situations qui relèvent de l’absurde, un absurde né le plus souvent, à l’origine, d’une minuscule faille dans le quotidien,

et se traduit par des destins aux conséquences inéluctables. Il n’y a pas de gagnant, pas de victoire. La vie suit simplement son cours. Très souvent, d’ailleurs, la conclusion est laissée dans le vague, comme si, de toute façon, rien ne pouvait changer et qu’il n’y avait donc aucun intérêt à suivre plus longtemps les personnages, des personnages sans importance qui disparaissent sans qu’on ne sache plus rien d’eux.  

 

Tous ces caractères, originaux malgré les apparences, ne sont en fait originaux que par le regard qui est porté sur eux et par la manière dont il s’exprime. Le style est là primordial, un style concis, comme ciselé, où rien ne semble laissé au hasard, où chaque détail a son importance, étant la marque du destin et l’annonçant. Il y a très peu de descriptions de nature, par exemple, mais, quand il y en a, c’est, brièvement, pour traduire une atmosphère ou l’état d’âme d’un personnage. 

 

On a le sentiment d’une sorte d’urgence : on entre de plein pied dans le récit, sans entrée en matière superflue, de la même manière qu’on en sort le plus souvent sans conclusion véritable, comme si le personnage était pris sous un projecteur impromptu, un court moment de son existence, juste le temps de saisir sa nature intime, ses sentiments les plus délicats, avant de le laisser continuer sa vie, inchangée.

 

Une époque de chaos, 2014

 

Famille, recueil 2016

 

Le monde de Ye Mi est un monde dur, de manière surprenante pour une native de Suzhou, cette ville très ancienne, à l’atmosphère calme et nostalgique, si souvent comparée à Venise, située dans ce Jiangnan, « le sud du fleuve (Yangzi) », au climat doux et au sol fertile, gorgé d’eau, qui a de tous temps été une zone riche et agréable à vivre.

 

Mais le monde de Ye Mi n’est pas celui-là : c’est celui du nord du fleuve, celui de son enfance, et celui-là est beaucoup plus pauvre et rude. Cela donne souvent l’impression d’une froideur presque clinique, mais c’est une froideur qui cache une profonde humanité, une chaleur humaine teintée de tristesse, qui n’exclut pas la poésie ; il y a en fait une symbiose étonnante avec des personnages eux-mêmes peu diserts, une sorte de solidarité humaniste qui se traduit par une grande tolérance à l’égard des situations apparemment les plus incongrues.

  

Consécration et démission

 

Ye Mi était vice-présidente de l’Association des écrivains du Jiangsu. En mars 2016, elle a démissionné de ce poste, en même temps que son confrère Jing Ge (荊歌), en exprimant une certaine frustration dans le contexte de durcissement des contrôles imposés aux écrivains et aux artistes. C’est une initiative qui prend d’autant plus de poids venant de quelqu’un d’aussi discret et modéré que Ye Mi.

 

 


 

Principales publications

 

Recueils de nouvelles

 

Avril 2001   Les deux faces d’une pièce de monnaie钱币的正反两面

Recueil de neuf nouvelles (et deux préfaces), dont :

Le chef célèbre 名厨 / Grandir c’est muer 成长如蜕 / Maintenant 现在 /

La sainte lumière de Jésus 耶稣的圣光

 

Juillet 2003   Le carnet rose 粉红手册

Recueil de onze nouvelles courtes et une postface, dont :

Une perle de rosée dans la ville  城市里的露珠 /
Une nuit rose 粉红夜 / La corde de Sima 司马的绳子
Une histoire porno 黄色的故事

 

Mai 2004   Velours 天鹅绒

Recueil de seize nouvelles (et deux préfaces), dont :

Une femme sans importance 小女人 / Le père et l’escroc 父亲和骗子 /

Le monastère de la lune 明月寺 / Nulle part où se cacher 无处躲藏 /

La corde de Sima 司马的绳子/ Ge Xiuying 葛秀英 / La boule de cristal 水晶球 /

Menghu 猛虎 / Monter au paradis en riant aux éclats 大笑上天堂

 

Mai 2004   Vas-y, la couleur est passée au pourpre去吧,变成紫色》  

Editions de la Fédération des arts et des lettres,

Collection « Les rois de la nouvelle courte » “短篇王”文丛

 

Janvier 2005   Citadins《市民们》

 

Avril 2012   Regrets du néflier《恨枇杷》

Recueil de dix nouvelles, dont :

Un aigle disparu dans le palais du Potala 消失在布达拉宫的一头鹰 /
Poème pour la fête des bateaux-dragons 端午诗篇 /
Hommage à un pêcher 向-棵桃树致敬 /
La blouse immaculée de Madely  马德里的雪白衬衫 /
Au secours de la lune 救月亮 / Les amants magnifiques 郎情妾意 /

Un homme sans importance 小男人 / Une femme sans importance 小女人

 

Novembre 2014   Six nouvelles de Ye Mi 《叶弥六短篇》 dont :

Ascension solitaire 独自升起/ Clandestin 逃票 /

La montagne des brûle-parfums 香炉山

 

Décembre 2014   Une époque de chaos 混沌年代[7]

Recueil de seize nouvelles courtes et moyennes, dont :

Un survivant 幸存记 /Multicolore 五彩缤纷 / Famille  亲人 /

Tempête de neige une nuit sur le quai aux fleurs  花码头一夜风雪 /

Mystère 玄妙 / Le yéti  雪人 /

 

Janvier 2016   Famille《亲人》 Sélection de treize nouvelles courtes

 


 

Traductions en anglais

 

- Family 《亲人》, tr. Florence Woo, Chinese Arts & Letters vol. 1 n° 2, pp. 165-178

- Beyond Your World 《你的世界之外》, tr. David Haysom

A lire en ligne : http://www.spittingdog.net/translations/ye-mi-beyond-your-world/

- Love’s Labor 《郎情妾意》, tr. Hu Ying (copyright 2008), Words Without Borders, avril 2008

A lire en ligne : http://www.wordswithoutborders.org/article/loves-labor

- The Hot Springs on Moon Mountain 《月亮里的温泉》, tr. Canaan Morse, Pathlight Oct. 2015.

 


 

A lire en complément

 

Nouvelles

 

Velours 天鹅绒

 

Un aigle disparu dans le palais du Potala 《消失在布达拉宫的一头鹰》

 

 

 


[1] En l’occurrence, c’est en fait la postface à son roman de 2014, « Une peinture venue du passé » (《风流图卷》). Les extraits suivants en sont également tirés.

[2] Zhi Yanzhai (脂砚斋) ou "studio de la pierre à encre rouge" : nom de plume d’un célèbre commentateur de « L’histoire de la pierre » (《石头记》), titre original du « Rêve dans le pavillon rouge » (《红楼梦》).

[3] Le Subei était une région très pauvre, où les conditions de vie étaient très dures. C’est là qu’ont été envoyés beaucoup des intellectuels de Suzhou à la fin des années 1960. Lu Wenfu (陆文夫), par exemple, y a passé dix ans.

[4] Lin Biao fut le chef de l’Armée populaire de libération pendant un temps désigné comme successeur de Mao, mais disparu dans des circonstances mystérieuses dans un accident d’avion en 1971.   

[6] Je garde le titre allemand, car il s’agit d’une référence à l’œuvre célèbre de Schubert.

[7] Nouvelle lauréate du prix Lu Xun

 

 

 

 

 

       

      

 

 

 

 

     

 

 

 

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