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Can Xue 残雪

Présentation

par Brigitte Duzan, 7 septembre 2013

               

Née dans les premières années de la République populaire, Can Xue (残雪) a souffert dès son enfance des absurdités de la politique maoïste. C’est l’univers intérieur que cette expérience a créé que reflètent ses premiers récits, publiés à partir de 1985, qui ont surpris par un ton et un style totalement novateurs dans la littérature chinoise de l’époque, et qui le restent encore aujourd’hui.

     

Can Xue s’est mise – entre autres - à l’école de Kafka et de Borges, plus récemment d’Italo Calvino, pour produire

une œuvre originale et personnelle, reflet de son univers mental, un univers intime entre cauchemar et rêve éveillé, peuplé d’êtres fantomatiques et traversé de visions oniriques.

     

Brodant sans discontinuer sur des thèmes similaires, elle a cependant beaucoup évolué. Longtemps incomprise et se moquant de l’être, elle a délaissé sa tour d’ivoire et prend

 

Can Xue (en 2004)

aujourd’hui un soin particulier à expliquer ses récits qui doivent aussi se lire à la lumière des analyses des œuvres de ses auteurs favoris qu’elle a publiées depuis une douzaine d’années.

     

Une jeunesse sous Mao

     

De son vrai nom Deng Xiaohua (邓小华), Can Xue (残雪) est née en mai 1953 à Changsha, dans le Hunan (湖南长沙). Son nom de plume est un jeu de mots révélateur sur l’adjectif cán qui signifie défectueux, et donc laissé de côté, restant ; cánxuě  残雪, c’est la neige qui reste, celle qui ne fond pas, mais à la fois la neige sale, piétinée par les passants, qui reste sur le bas-côté de la route, et celle, pure et brillante, qui forme les neiges éternelles sur les plus hauts sommets des montagnes.

     

Can Xue se définit ainsi dès l’abord comme un être dont les pieds foulent la fange, mais dont les yeux sont résolument tournés vers le ciel, en quête d’absolu et de pureté, dans un mouvement instinctif qui n’a rien de religieux. Il s’agissait peut-être au départ tout simplement d’un réflexe de survie.

     

Les traumatismes de l’enfance

     

Can Xue enfant

 

En effet, elle n’a encore que quatre ans quand, en 1957, se déchaîne le mouvement anti-droitiers qui détruit l’univers familial. Ses parents travaillaient tous deux au journal du Nouveau Hunan (新湖南报社), à Changsha, dont son père – né en 1916 et entré au Parti en 1938 -  était directeur de la publication. Ils sont déclarés droitiers et condamnés à la rééducation par le travail. En 1958, la mère est envoyée travailler dans la région du mont Heng (衡山), non loin de Changsha, mais coupée de sa famille, tandis que le père est muté à l’Ecole normale de Changsha, dans les faubourgs de la ville : il y est balayeur, puis gribouilleur dans la bibliothèque.

     

Toute la famille déménage alors dans un deux-pièces-cuisine dans une grande maison partagée entre cinq familles, au pied du mont Yuelu (岳麓山), sur la rive ouest de la rivière Xiang (湘江). Ils sont neuf, avec le père et la grand-mère, car Can Xue a deux sœurs aînées, deux frères

aînés, et deux cadets, nés en 1954 et 1955. Quand survient la Grande Famine, à partir de 1959, la famille peine à survivre. La grand-mère emmène les enfants ramasser des racines, des champignons, des feuilles de chanvre sauvage supposées calmer la faim en les mâchant, mais Can Xue et ses deux frères cadets attrapent la tuberculose, et la grand-mère meurt de faim en 1960.

              

C’est l’année où Can Xue entre à l’école primaire. Heureusement, sa mère revient deux ans plus tard, en 1962 ; dans le climat de légère ouverture de la période, elle reprend son travail au journal et la famille déménage dans un logement de l’entreprise ; en 1963, Can Xue est admise à l’école élémentaire des enfants des employés du journal.  

               

Elle n’ira pas plus loin que le primaire dans ses études, car, quand elle s’apprête à entrer dans le secondaire, en 1966, c’est le début de la Révolution culturelle, les collèges sont fermés et les élèves envoyés travailler à la campagne.

              

Sa vie tourne au cauchemar : l’un de ses petits frères se noie, son père est envoyé en prison par le Comité révolutionnaire de l’Ecole normale, et sa mère transférée dans une Ecole de cadres du 7 mai, pour être à nouveau rééduquée. Le reste de la famille est dispersé. Can Xue

 

Can Xue jeune

elle-même est renvoyée au dortoir de l’Ecole normale avec permission de rendre visite à son père de temps en temps. Mais il est souvent paradé dans les rues par les Gardes rouges, et soumis à toutes sortes d’humiliations.

     

Le travail au quotidien

     

En 1970, grâce l’une de ses sœurs aînées,  Can Xue est admise dans un poste médical de la banlieue de Changsha et devient médecin aux pieds nus ; elle apprend l’acupuncture, les soins de base, et va ramasser des herbes dans la montagne. L’année suivante, elle est transférée dans une usine métallurgique et passe les sept années suivantes à travailler comme ouvrière de base à divers postes : fraisage, assemblage, tournage.

    

Can Xue avec son frère cadet en 2004

 

En 1977, elle rencontre son futur époux, Lu Yong () : il revient alors à Changsha avec le frère aîné de Can Xue, Deng Xiaomang (邓晓芒), dont il était un ancien camarade de classe et avec lequel il était parti comme « jeune instruit »  à la campagne où il était devenu menuisier. Le mariage a lieu l’année suivante.

     

Can Xue devient adjointe d’enseignement dans une école élémentaire. Ses parents sont réhabilités en 1979. Une page est tournée.

     

La littérature enfin

     

La période de vaches maigres n’est pas terminée pour autant, mais la situation s’améliore radicalement. En 1981, son père est nommé secrétaire général adjoint du Comité de la Conférence politique consultative populaire du Hunan, et Can Xue va vivre avec lui, dans les locaux du Parti, avec son mari et son fils de deux ans. En même temps, elle apprend à coudre avec son mari et, en 1982, ils ouvrent une petite boutique de tailleur. Le quotidien est assuré.

     

Pendant ce temps, Can Xue se remet aussi aux études littéraires qu’elle n’a jamais pu mener à bien ; elle a dû se borner à lire ce qui lui tombait sous la main, en particulier à la bibliothèque de son usine. Elle repart de la littérature chinoise, Lu Xun (魯迅) et Xiao Hong (萧红) en particulier, pour se tourner très vite vers la littérature occidentale dont de nombreux textes sont alors traduits, dans une atmosphère d’effervescence intellectuelle et culturelle.

     

Et, en 1983, elle prend la plume et commence à écrire sa première nouvelle : « La rue de la Boue jaune » (《黄泥街》), reflet d’un univers onirique et fantasmatique, émanation de son moi le plus profond (1).

     

Un univers onirique et fantasmatique

     

Can Xue se présente d’emblée comme un ovni dans le paysage littéraire chinois du début des années 1980, car elle se place résolument dans une optique très personnelle, choisissant de dépeindre son univers propre, dans un style influencé par certains oeuvres occidentales où elle trouve un écho.

     

Les sources personnelles

     

Quand elle commence à écrire, elle est conditionnée par son passé récent et les histoires qu’elles couchent sur le papier sont celles venues de son inconscient. Cette rue de la Boue jaune est une rue misérable en bordure de la ville, proche sans doute de celle de la banlieue de Changsha où elle a vécu pendant des années, avec même une usine d’assemblage de machines comme celle, sans doute, où elle a travaillé.

      

Il règne un climat paranoïaque, dans cette rue où chacun épie son voisin dans l’obsession d’un complot et où se multiplient les morts et disparitions mystérieuses. Décrivant un monde en décomposition, le récit de Can Xue se déroule entre une certaine réalité et la vision hallucinée de cette réalité, sans que l’on sache où se trouve la frontière entre les deux ; il n’y en a pas vraiment. On devine les angoisses de l’enfant, puis de l’adolescente prise dans les méandres d’une histoire absurde qui soudain envoie ses parents en prison, en rééducation, sans logique évidente. L’avenir est incertain, et d’autant plus sombre que le monde autour d’elle est sans raison.

     

A cela s’ajoute l’influence de la grand-mère qui l’a élevée un temps, pendant la Grande Famine, en l’absence de sa mère. C’était sa grand-mère maternelle (外祖母), un personnage étrange, dont elle a décrit les lubies, les coutumes tirées du

 

Dialogues au Paradis (1988)

vieux fond de taoïsme populaire du petit peuple chinois, superstitieux et croyant aux esprits de toutes sortes. Alors l’enfant est prise de peur, le soir, en entendant le bruit du vent, et voit pulluler dans ses rêves  insectes, rats et chauve-souris que l’écrivain ensuite jette sur sa page blanche.

                

Les influences littéraires

               

Si Can Xue a tout de suite trouvé un style original, c’est grâce à ses lectures, et à la découverte de Kafka et Borges. Elle dira qu’elle a pratiqué une sorte de transplantation, comme pour une plante : elle a pris un style et l’a transplanté en terre chinoise avec ses racines.  

                  

Ce n’est pas une imitation, ni vraiment une influence. Ce que Kafka et Borges lui apportent, c’est plutôt un univers parallèle qui ressemble au sien, un univers spirituel avec lequel elle se sent en symbiose.

                   

Une écriture instinctive

               

Mais tout reste extrêmement instinctif dans ses nouvelles des débuts, et ce sont les plus célèbres, celles qui continuent à être considérées comme ses œuvres représentatives : outre « La rue de la Boue jaune » publiée en 1987, « Dialogue en Paradis » (《天堂里的对话》) publiée

 

Old Floating Cloud (2001)

en 1988,  « Old Floating Cloud » (《苍老的浮云》) publiée d’abord au Japon en 1989, et « Five Spice Street » (《五香街》),  roman publié d’abord à Hong Kong en 1990 sous le titre de « Breakthrough Performance » (《突围表演》), puis en Chine continentale en 2002 (2).

              

Five Spice Street (2002)

 

Si « La rue de la Boue jaune » est l’œuvre où se révèlent son univers et ses thèmes récurrents, « Five Spice Street » représente l’apogée de cette période, une sorte d’achèvement dans l’absurde, mais un absurde bien personnel qui tient de l’évanescence de la réalité. Le personnage principal est une femme arrivée un jour dans la rue aux cinq épices, où elle tient une petite boutique avec son époux. On ne sait rien d’elle, même pas son nom ni son âge véritable, ce qui attise d’autant plus la curiosité et les fantasmes des habitants de la rue. Elle est méprisée et désirée, adulée et vouée aux gémonies. Le roman entier est un jeu sur les apparences et les rumeurs, et, pour brouiller encore plus les pistes, Can Xue prétend que c’est son autobiographie.

                   

En quelques années, elle a défini son univers et son style, mais, quand on lui demande comment elle écrit, et ce que ses histoires peuvent bien vouloir dire, elle répond qu’elle ne sait pas, qu’elle écrit pour exister, parce qu’elle n’existe que

lorsque ses histoires sont là, sur le papier, et qu’elles lui ouvrent la possibilité d’une nouvelle existence (3).

                  

Can Xue l’insaisissable

                

C’est alors – en 1992 -  que sa traductrice française Françoise Naour, qui venait de traduire « Dialogue en Paradis », a fait tout le chemin jusqu’à Changsha pour la rencontrer, arrivant avec trois heures de retard, en fin de journée, dans un aéroport où personne ne l’attendait : Can Xue inaccessible, dans une ruelle introuvable, dans un quartier où personne ne la connaissait…  et finalement localisée grâce au Comité d’Education du quartier (4).

                  

La traductrice un peu perdue se retrouve face à une jeune Chinoise très maigre, qui habite un rez-de-chaussée sombre éclairé aux néons, comme partout à l’époque. Ce qu’elle constate, c’est que l’univers en décomposition des nouvelles de Can Xue est là, devant ses yeux, rien n’est inventé : la pièce est dans une obscurité permanente depuis qu’on a construit un immeuble qui lui cache le soleil ; dans la touffeur de l’été, le plancher moisit, et grouille de petits vers ; il y a les bruits du voisinage, mais surtout les odeurs terribles des latrines publiques apportées par le vent … C’est la rue de la Boue jaune, dans la chaleur infernale de l’été de Changsha.

                 

Alors Can Xue se dévoile, dit que les gens la méprisent et la jalousent parce qu’elle touche son salaire d’écrivain professionnel, comme un fonctionnaire, alors que son plus grand désir, c’est « qu’on la laisse tranquille, qu’on l’ignore ». Elle emmène sa traductrice au marché, lui montre les serpents, ses animaux favoris, comme les chauves-souris, les lézards et les rats. C’est encore l’univers de ses nouvelles, impossible de dissocier le réel de la fiction.

               

Elle fait encore un détour par la maison du Mont Yuelu qui est toujours là, adossée à la montagne, toujours partagée entre cinq familles, et toujours aussi misérable. Même si la bâtisse est maintenant perdue au milieu d’immeubles, elle reflète toujours la solitude qui fut celle de l’enfance de Can Xue, et qu’elle cultive désormais, en fuyant les autres et leurs regards.

             

On comprend que, confrontée à une réalité aussi pesante, elle ait eu besoin de s’évader, de se libérer de tout cela : elle dit écrire pour elle, pas pour être lue – sauf peut-être à l’étranger. Elle dit aussi vouloir trouver son propre style, sans être influencée : elle déclare ne plus lire, alors qu’elle a beaucoup lu quand elle a commencé à écrire, dix ans auparavant, en 1983.

                    

Peu à peu, cependant, elle s’est ensuite remise à la lecture. A partir de 1999, elle publie même des livres sur les œuvres de ses auteurs favoris pour en donner son interprétation, qui est autant un éclairage sur ses propres écrits. A partir de là, Can Xue relève la tête, prend de l’assurance, elle n’est plus du tout celle qui ne se souciait pas de savoir si on la lisait et comment. Elle explique aussi comment on doit lire ce qu’elle écrit…

                       

Le tournant du millénaire

                    

En 1999, elle publie un ouvrage sur Kafka qui reste son auteur de référence : « Le château de l’âme –Comprendre Kafka » (《灵魂的城堡一理解卡夫卡》). Dès lors, tout au long des années 2000, elle multiplie les publications : plusieurs livres d’elle paraissent chaque année, alliant essais littéraires et œuvres de fiction, les uns venant éclairer les autres. Mais ce travail de recherche et d’analyse littéraire se reflète aussi dans l’évolution de son écriture.

 

Le château de l’âme (1999, rééd. 2008)

                  

Rencontre de Calvino

                     

La revanche de l’art (2003)

 

Ses deux auteurs fétiches restent Kafka et Borges. Aussitôt après le livre sur Kafka, elle en a écrit un sur Borges, paru en 2000 : « Décryptage de la lecture de Borges » (《解读博尔赫斯》). On passe subtilement du 理解 lǐjiě du premier titre – analyser pour comprendre en profondeur – au 解读 jiědú du second – déchiffrer un texte et l’interpréter.

                    

Ce sont ensuite Shakespeare, Goethe et Dante qu’elle « décrypte », en 2003 et 2004. Elle cherche délibérément à se replacer dans le contexte de la grande littérature classique et explore aussi le fonds commun d’imaginaire des anciens mythes et légendes, en partant des mythes de la Grèce ancienne et des épopées d’Homère, tout cela, de son propre aveu, pour dépasser la seule culture chinoise. Elle publie d’ailleurs un ouvrage sur le sujet, en 2006 :

« Les trésors des contes et légendes » (《传说中的宝藏》).

                     

Mais l’auteur qui est pour elle une révélation et marque un tournant dans son œuvre : c’est Italo Calvino, auquel elle commence à s’intéresser dès 2002 et sur lequel elle publie un premier ouvrage en 2005. Qualifié de « doux tisseur » (温柔的编织工), comme on dit doux rêveur, Italo Calvino lui apporte la révélation d’un univers proche du sien, mais, en même temps, elle découvre une œuvre beaucoup plus construite et subtile, par la profondeur des lectures allégoriques et symboliques qu’elle permet : une autre manière d’écrire l’irrationnel.

                    

Elle ne cesse de l’approfondir, publiant un autre ouvrage sur Calvino en 2009 : « La brillante fission »  (辉煌的裂变》). Ses propres écrits prennent alors une autre tournure (6). Ce n’est plus l’écriture instinctive, inconsciente, dont elle se targuait à ses débuts et qui risquait de s’enliser dans une voie sans issue, en répétant à l’infini les mêmes thèmes et fantasmes.

 

Œuvres choisies (2004)

                      

Can Xue avec son traducteur japonais Kondo Naoko,

en octobre 2004 à Beida

 

Mais sa réflexion se poursuit aussi avec son frère aîné, le philosophe Deng Xiaomang (邓晓芒), avec lequel elle a publié plusieurs ouvrages et dont on sent une certaine influence en particulier dans l’évolution de ses conceptions littéraires et artistiques.

                     

Elle souligne en particulier le rôle de la raison comme contrepoids à l’irrationnel. Elle continue à se vouloir « une romancière qui écrit sous la dictée de l’inconscient » (靠发动潜意识来写作的小说家) mais refuse l’idée que l’inconscient ne soit pas contrôlé par la raison.

Elle pense au contraire que l’inconscient est le fruit d’une raison poussée à ses extrêmes, et que l’esprit de raison au cœur de la philosophie occidentale est étroitement lié à l’imaginaire en littérature. L’imagination ne peut naître, selon elle, que de la raison (« 有理性才有幻想,没有理性也没有幻想。») : c’est quand on parvient à en briser les limites que naît l’imagination (7).

                   

Un style en évolution

    

Fruits de cette réflexion et de ces recherches, ses nouvelles et romans reprennent bien toujours les mêmes thèmes fantasmatiques, mais leur style a évolué. Ce ne sont plus des histoires ancrées dans le souvenir d’un passé glauque et douloureux, mais des récits plus universels qui traduisent plutôt l’absurdité du monde, et l’impossibilité de le comprendre et d’y trouver sa place. Ses personnages se meuvent dans des lieux improbables, impossibles à localiser, souvent souterrains ou au contraire suspendus dans les airs, cherchant des issues qui n’existent pas ou changent à l’infini, sans but évident et ni logique apparente.

                     

Le pire est que l’irrationnel, justement, semble réglé par un ordre rationnel que la raison s’épuise à chercher, ou encore que l’irrationnel côtoie le rationnel sans que la frontière entre les deux soit clairement définie. Le monde du rêve peut alors devenir un monde salvateur – comme dans

 

Nuit noire (2006)

la nouvelle de 2007 « Danse sous la lune » (月光之舞》) où un malheureux personnage s’épuise à creuser le sol comme un ver de terre, et entouré de vers de terre, ne remontant qu’occasionnellement à la surface pour aller voir le lion qui l’obsède, et revenant creuser, peut-être à la recherche de son grand-père, qui est peut-être vivant… victime de ses obsessions, il ne semble revenir à un semblant de réalité reposante que lorsque, fourbu, il s’endort et rêve.

                        

Depuis une dizaine d’années, au long de ses récits, Can Xue a construit tout un bestiaire fantastique peuplé de ses animaux favoris (serpents, chauves-souris, crocodiles, vers de terre…) et tout un réseau d’allégories récurrentes et de lieux incertains où errent ses personnages, dont la quête est indéterminée, et donc illusoire – comme dans la nouvelle « Le marécage » (沼泽地》), ou plutôt « L’endroit marécageux », endroit indéfini qui pourrait être sous la ville, quelque part derrière une porte, ou dans l’obscurité en haut

 

La frontière (2008)

d’un escalier, et auquel cherche à accéder un homme qui se dit maçon mais que l’on prend pour un marchand de cobras … cela tient de la quête du Graal, mais un Graal plus qu’illusoire, un Graal inexistant, le rêve d’un Graal (8).   

                    

Approfondissement des thèmes

                   

Son roman de 2008, « La frontière » (《边疆》), est caractéristique de la recherche stylistique que mène

aujourd’hui Can Xue, au-delà du pur irrationnel. C’est un chef d’œuvre surréaliste, mais qui plonge ses racines dans la culture de l’ancien Etat de Chu (qui couvrait les provinces actuelles du Hubei/Hunan). Pour l’écrire, Can Xue dit avoir été influencée par les « chants de Chu » (楚辞)  aussi bien que par les cinéastes Bunuel et Antonioni (dans leur jeu sur le rêve et l’absurde).

 

Beauty (2009)

                   

La jeune Lü Fangshi (2011)

 

Le roman décrit la vie mystérieuse d’une inconnue nommée Liu Jin (六瑾) dans une étrange « petite ville de pierre » à la frontière, ou une frontière.  Des années auparavant, ses parents étaient venus là à la recherche de l’amour,  mais pour finalement se rendre compte que c’est un endroit où tout est irréel. Adulte, Liu Jin décide de revenir sur les traces de ses parents. Elle y rencontre toutes sortes d’êtres et animaux plus ou moins fabuleux, et la ville de pierre devient alors pour elle une sorte de « terre pure » (le « paradis de l’ouest » des textes bouddhiques, mais hors connotation religieuse).

                

Can Xue en a fait le pendant fictionnel de son livre de souvenirs publié la même année, comme, dit-elle, deux volets yin et yang du même thème (« 一部写实,一部虚构,俨然一对阴阳版 ») : « Exercice d’héliotropisme - retour à l’univers spirituel de mon enfance » (《趋光运动——回溯童年的精神图景》).

                    

Transition ?

                

Ces dernières années, elle a surtout publié des livres de critique littéraire et des textes divers sur l’art et la littérature qui témoignent de la poursuite de sa réflexion et de ses recherches. Elle semble de plus en plus opter pour des publications groupées, œuvre de fiction/essai. Elle semble en outre opérer une transition vers un style différent.

                

Récemment, faisant suite au roman de 2011 « La jeune Lü Fangshi » (《吕芳诗小姐》), son roman « Histoires d’amour des temps nouveaux » (《新世纪爱情故事》), publié en juin 2013, semble préfigurer une orientation différente, plus axée vers une réflexion sur la société moderne, en l’occurrence le besoin universel d’amour.

              

Un auteur avide de se faire comprendre                    

 

La boule de roses en cristal (2010)

                      

Sonder l’abîme du ciel (2011)

 

Can Xue a profondément évolué. Elle n’a plus rien de la jeune femme sauvage et solitaire qu’a rencontrée Françoise Naour en 1992, ni de l’écrivain instinctif qu’elle se voulait être, en refusant de se préoccuper de ses lecteurs. Le papillon est sorti de sa chrysalide. Vingt ans plus tard, Can Xue est sortie de sa réserve et a surmonté ses frayeurs maladives d’antan. En ce sens, l’écriture a bien eu l’effet salutaire dont elle parlait elle-même quand elle disait écrire pour changer sa vie.

                   

Elle s’affirme aujourd’hui comme un écrivain sûr de son talent, et qui, loin de mépriser ses lecteurs, prend un soin extrême à expliquer son œuvre pour éviter les incompréhensions. Elle a même un blog où l’on trouve nombre de ses interviews. Dans l’un de ces entretiens, elle répond à un journaliste qui lui demandait comment elle pouvait justifier vouloir dicter aux lecteurs sa propre interprétation de récits pourtant énigmatiques, et qu’il

conviendrait donc peut-être mieux de laisser à l’interprétation de chacun.

       

Elle répond, de façon caractéristique, par une analyse de la différence entre l’écrivain classique et l’écrivain contemporain, et débouche sur une explication générale de sa réflexion actuelle sur sa propre création (9) :

                      

Dans la littérature classique, la conscience du moi n’était pas très développée. Le courant dominant du réalisme dans la littérature moderne n’a guère été qu’une réaction à la création conceptuelle… Et tout le style de notre époque peut se résumer en gros à un mode de « description objective », l’écrivain se posant en observateur extérieur décrivant une histoire laissée au jugement du lecteur, formé selon une approche formelle semblable à la méthode kantienne qui appuie l’analyse sur de mots clés … mots-clés fournis par les critiques…. Mais les temps ont changé, il y a personnalisation de l’œuvre littéraire, l’écrivain et sa création ne font plus qu’un. La création littéraire est caractérisée par un haut degré de conscience

 

Histoires d’amour des

temps nouveaux (2013)

individuelle qui est le garant de la vérité humaine de l’œuvre ; la littérature tend à rendre l’essence des choses. En raison même de cette conscience exacerbée de l’ego dans la littérature moderne, un auteur ne peut refuser d’écrire des critiques de ses propres œuvres, mais aussi d’écrivains passés à la postérité, comme Kafka, Dante, Borges, etc… Il n’y a plus tellement de différence entre création littéraire et critique….

     

Can Xue s’inscrit résolument comme une voix originale dans la littérature moderne.

     

     

Notes

(1) « La rue de la Boue Jaune » ne sera publiée dans son intégralité qu’en 1987, à Taiwan, après trois publications en Chine, deux nouvelles en 1985, dont « La petite cabane dans la montagne » (《山上的小屋》) dans le journal « Littérature du peuple », et « Old Floating Cloud » en 1986.

(2) Je garde les titres des traductions en anglais.

(3) C’est ce qu’elle déclare dans la postface au recueil « The Blue Light in the Sky » (《天空里的蓝光》).

(4) Elle a décrit son voyage et sa rencontre dans un très bel article publié dans La Nouvelle Revue Française, juillet-août 1992, pp 215-229. Elle illustre le récit de sa rencontre avec des extraits des nouvelles de Can Xue, ce qui souligne la symbiose entre sa vie et son œuvre. Symbiose aussi, d’ailleurs, entre la traductrice et l’écrivain.

(5) Borges, et non García Márquez, car celui-ci, dit-elle, décrit le monde extérieur, ce qui ne l’intéresse pas.

(6) Mais on peut aussi trouver l’influence de Dino Buzzati dans certains de ses textes, bien qu’elle ne le mentionne jamais. Une nouvelle comme « Les feuilles rouges » (《红叶》), par exemple, publiée en 2008, qui décrit un pan de la vie d’un malade hospitalisé, vraisemblablement pour un cancer, dégage un peu la même atmosphère que « Sette Piani » de Buzzati. Dans les deux cas, l’hôpital est dépeint comme un endroit mystérieux et malsain, où ce qui se passe est totalement irrationnel et incompréhensible. Et comme chez Buzzati, l’hôpital de Can Xue a sept étages….

(7) Extraits d’une interview de décembre 2011 :

http://f.ttwang.net/RoomFile/RoomMemberBlogShow.aspx?RoomId=2891&BlogId=6094

(8) La nouvelle a été publiée dans le numéro 13 d’avril 2013 du magazine Chutzpah/Tian Nan 天南, pp 171-188. Elle se prêtait particulièrement bien à l’illustration du thème du numéro : « A suivre » (没完成), évoquant une sorte de mouvement perpétuel à jamais inachevé, et célébrant l’inachèvement et l’incertitude.

http://en.chutzpahmagazine.com.cn/EnNewDetails.aspx?id=144&type=wq

(9) Voir le texte entier sur son blog : http://blog.sina.com.cn/s/blog_46eacfc901011pxv.html

     


      

Principales publications (en chinois)

     

1987年《黄泥街》,台湾圆神出版社   

 Rue de la Terre jaune, publié à Taiwan

1988年《天堂里的对话》,作家出版社  

 Dialogues en Paradis

1989年《苍老的浮云》,日本河出书房新社     

       Old Floating Cloud, publié au Japon

1990年《突围表演》,香港青文书屋   

 Breakthrough Performance, titre initial de « Five Spice Street,  publié à Hong Kong

1990年《种在走廊上的苹果树》,台湾远景出版社

1994年《思想汇报》,湖南文艺出版社     

  Rapport idéologique

1995年《辉煌的日子》,河北教育出版社   

  Jours de gloire

1998年《残雪文集》(四卷),湖南文艺出版社

  Anthologie en 4 volumes, aux éditions du Hunan

1999年《灵魂的城堡一理解卡夫卡》(评论),上海文艺出版社

        Le château de l’âme –Comprendre Kafka  

2000年《解读博尔赫斯》(评论),人民文学出版社   

  Décryptage de la lecture de Borges

2000年《奇异的木板房》,云南人民出版社     

      Une étrange cabane de bois (recueil)

2000年《美丽南方之夏日》,云南人民出版社

  Jours d’été dans le sud somptueux (mémoires)

2000年《残雪散文》,浙江文艺出版社     

  Recueil d’essais, aux éditions du Zhejiang

2002年《五香街》,海峡文艺出版社   

        Five Spice Street

2002年《松明老师》,海峡文艺出版社     

 Recueil de nouvelles et une pièce de théâtre

2003年《地狱的独行者》(评论),北京三联书店 

        Promeneur solitaire en Enfer (essai sur Shakespeare et Goethe)

2003年《艺术复仇》(评论),广西师大出版社

  La revanche de l’art (essais littéraires)

2003年《残雪访谈录》, 湖南文艺出版社      

  Recueil d’interviews

2004年《残雪自选集》,海南出版社   

  Œuvres choisies (nouvelles courtes et moyennes)

2004年《永生的操练:解读但丁 》(评论),北京十月文化出版社

        Préparation à la vie éternelle, décryptage de Dante    

2005年《双重的生活》,台湾木马文化     

  Vie double, publié à Taiwan

2005年《温柔的编织工:残雪读卡尔维诺与波黑士》(评论),台湾边城出版社

        Le doux tisseur, lecture d’Italo Calvino par Can Xue, publié à Taiwan

2005年《最后的情人》(长篇), 花城出版社

 Le dernier amant (roman)

2006年《传说中的宝藏》,春风文艺出版社     

  Les trésors des contes et légendes

2006年《暗夜》,华文出版社         

 Nuit noire (recueil de nouvelles)

2006年《末世爱情》,上海文艺出版社     

 Amour fin de siècle

2007年《残雪文学观》,广西师范大学出版社

  Les idées de Can Xue sur la littérature

    《把生活变成艺术-我的人生笔记》, 时代文艺出版社

          La vie comme art – notes sur ma vie (recueil d’essais)

2008年 《趋光运动——回溯童年的精神图景》,上海文艺出版社

              Exercice d’héliotropisme – retour à l’univers spirituel de mon enfance

         《边疆》, 上海文艺出版社                   

  La frontière (roman)

2009年《黑暗灵魂的舞蹈:残雪美文自选集》,文汇出版社

           La danse d’une âme obscure : textes choisis sur l’art et la littérature

    《辉煌的裂变》, 上海文艺出版社       

  La brillante fission (réflexions sur Italo Calvino)

         美人》, 河南文艺出版社                 

  Beauty (recueil de nouvelles)

2010年《玫瑰水晶球:残雪散文》, 鹭江出版社     

  La boule de roses de cristal (essais littéraires)

2011年《吕芳诗小姐》, 上海文艺出版社   

         La jeune Lü Fangshi (roman)

          于天上看见深渊, 上海文艺出版社

     Sonder l’abîme du ciel (dialogues avec Deng Xiaomang 邓晓芒)

2013年《新世纪爱情故事》, 作家出版社    

 Histoires d’amour des temps nouveaux

     


    

Traductions en français

     

- Dialogues en Paradis, traduit par Françoise Naour. Gallimard, janvier 1992.

- La Rue de la Boue Jaune, traduit par Geneviève Imbot-Bichet. Bleu de Chine, avril 2001.

     


    

Traductions en anglais

     

- Dialogues in Paradise. Collection of thirteen short stories.

Translated by Ronald R. Janssen and Jian Zhang. Northwestern University Press, 1989.

- Old Floating Cloud: Two Novellas (Yellow Mud Street / Old Floating Cloud).

Translated by Ronald R. Janssen and Jian Zhang. Northwestern University Press, 1991.

- The Embroidered Shoes 《绣花鞋》.

Translated by Ronald R. Janssen and Jian Zhang. Henry Holt, NY 1997.

- Blue Light in the Sky and Other Stories.

Translated by Karen Gernant and Chen Zeping. New Directions Books, New York 2006.

Recueil de 14 nouvelles datant de 1992-2006.

Extrait numérisé de la première nouvelle (Blue Light in the Sky) et de la postface :

www.amazon.fr/Blue-Light-Sky-Other-Stories/dp/0811216489/ref=sr_1_10?s=english-books&ie=UTF8&qid=1378362892&sr=1-10&keywords=can+xue#reader_0811216489

- Five Spice Street. Translated by Karen Gernant and Chen Zeping. Yale University Press, 2009.

- Vertical Motion. Translated by Karen Gernant and Chen Zeping. Open Letter, 2011.

Excellente critique : http://quarterlyconversation.com/vertical-motion-by-can-xue

     


     

A lire en complément

     

Un court récit inédit publié sur le blog de Can Xue le 4 septembre 2010 :

La cigale 老蝉

    

    

    

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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