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« Les Chroniques de Zhalie » : le mythe de la croissance chinoise déconstruit par Yan Lianke

par Brigitte Duzan, 14 septembre 2015

 

Dernier opus de Yan Lianke (阎连科), faisant suite aux « Quatre livres » (《四书》), « Les Chroniques de Zhalie » (炸裂志) a été publié en Chine en 2013. Sa traduction en français, par Sylvie Gentil, est sortie chez Philippe Picquier au tout début de septembre 2015.

 

Le roman a suscité un vif intérêt et des commentaires flatteurs à sa sortie en Chine. Il a même été élu au second rang des dix meilleurs romans chinois de l’année 2013 par le China Daily, après cet autre surprenant bestseller qu’est « Blossoms » (《繁花》) de Jin Yucheng (金宇澄) [1].C’est un livre surprenant.

 

Il est présenté, par l’auteur lui-même dans l’introduction écrite pour la traduction française, comme relevant de ce mythoréalisme dont il a lui-même inventé le terme (神实主义) et qui colle si bien à la réalité chinoise, surtout celle

 

Le livre chinois

des trente dernières années : peut-on imaginer plus mythoréaliste que cette croissance échevelée qui a fait tant de millionnaires et enrichi des millions d’autres en un temps record, comme s’il avait suffi que Deng Xiaoping le décrète : enrichissez-vous !  

 

Histoire mythique d’un petit village devenu grand

 

Chronique mythoréaliste de la croissance chinoise

 

La traduction en français

 

C’est une réalité dont l’actualité quotidienne offre une infinité de drames et d’incidents tous plus incroyables et absurdes les uns que les autres, mais que tout le monde a fini par intégrer dans son existence, comme si, finalement, cela faisait partie de la sidérante croissance exponentielle qu’a connu la Chine depuis seulement une trentaine d’années, et dont Zhalie est l’image emblématique : passé de petit hameau à district, puis municipalité, puis métropole et mégapole, les termes eux-mêmes devant être créés pour suivre cette inflation fantastique.

 

Il fallait, pour décrire le phénomène, une écriture nouvelle, qui pût dépasser la rationalité du cause à effet cartésien, totalement dépassé. La Chine est entrée dans l’ère du phénomène sans cause logique, du « zéro raison » dit Yan Lianke. Alors il est allé chercher les relations causales dans l’irrationnel, dans une « causalité interne » invisible à l’œil nu, recélant d’infinies menaces implicites de désordre et de chaos.

 

Les « Chroniques de Zhalie », nous dit Yan Lianke, sont une tentative « de saisir au milieu des ténèbres la "plus chinoise" des causes », en retraçant la croissance démentielle d’un petit village au cours des trente dernières années.

 

Il fallait pour cela inventer la forme, une forme chinoise, aussi irrationnelle que la croissance décrite. Il a choisi une métafiction qui le pose comme auteur de ces chroniques, nous ramenant, avec un effet de distanciation ironique, à la forme la plus ancienne de littérature locale, tout ensemant à plaisir les références aux mythes et légendes, universels et chinois, à commencer par la Bible – ce qui, en même temps, forme un lien avec « Les quatre livres ».

 

Zhalie : né d’une explosion originelle

 

Yan Lianke commence sa première chronique en expliquant, étymologiquement, l’origine du petit village de Zhalie : une éruption volcanique (ou explosion : zha) qui a fendu la terre (lie ) et disséminé la population locale, certains se regroupant un peu plus loin, dans les monts Balou, pour former un nouveau hameau.

 

On est là, dès le départ, entre mythe et réalité. Mythe des origines rappelant le big bang, mais réalité concrète, les monts Balou étant la zone montagneuse de son Henan natal où Yan Lianke a situé nombre de ses écrits, rattachant ainsi le roman à sa « série de Balou » (耙耧系列).

 

Quatre fils et une femme

 

L’histoire de Zhalie se confond ensuite avec celle d’un clan familial, comme dans beaucoup de sagas de la littérature chinoise, entre autres « Famille » (), de Ba Jin (巴金). Mais le roman de Ba Jin, en 1933, était une œuvre réaliste, Yan Lianke plonge dans la légende et l’allégorie.

 

Comme dans tous les villages chinois, depuis la nuit des temps, deux clans rivaux  se disputent Zhalie : les Kong () et les Zhu (). Au début du récit, c’est le patriarche des Zhu, Zhu Qingfang (朱庆方), qui est chef de village. L’expansion du hameau va commencer à partir du moment où un Kong va en prendre la tête, dans un processus dépeint de façon allégorique.

 

Le vieux Kong Dongde (孔东德) envoie ses quatre fils dans les quatre directions : l’aîné, Kong Mingguang (孔明光), vers l’est, le second, Kong Mingliang (孔明亮), vers l’ouest, le troisième, Kong Mingyao (孔明耀), vers le sud et le benjamin, Kong Minghui (孔明辉), vers le nord. « Sortez, leur dit-il, allez droit devant vous, et la première chose que vous trouverez sera la marque de votre destin. »

 

L’aîné trouva un morceau de craie et devint instituteur, l’intellectuel du village. Le troisième tomba sur un camion militaire et entra dans l’armée. Le dernier ne vit qu’un chat, qui s’enfuit sur son passage ; il en devint timide et fuyant ; ce n’est que beaucoup plus tard qu’il réalisa que le chat cachait autre chose.

 

Mais la croissance du village fut l’œuvre du second, car il trouva un sceau, symbole du pouvoir, et surtout rencontra une femme qui sortait de chez elle au moment où il passait. Dans toute création, il faut un élément mâle et un élément féminin ; or la femme était la fille du chef de village, Zhu Ying (朱颖), l’héritière du clan ennemi. L’histoire de l’essor du village est donc d’abord celle d’une lutte entre ces deux éléments fondamentaux, leur union signant les plus vertigineux moments d’essor de la ville.

 

Entre Kafka et Márquez

 

Si l’absurde est toujours de rigueur dans le récit de Yan Lianke, la référence constante est le réalisme magique latino-américain, et surtout « Les cents ans de la solitude » de Gabriel García Márquez, Zhalie apparaissant comme un autre Macondo, et Kong Minglian (doublé de son frère le militaire) comme un autre Auréliano Buendia.

 

Le parallèle est saisissant au début : alors que Yan Lianke nous décrit le « village naturel » (自然村) qu’était Zhalie à l’origine, on pense au début du roman de son confrère colombien :

« … Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom… » [2]

 

Si la croissance de Macondo est placée sous le signe de l’alchimie, celle de Zhalie, plus pratique – et moins noble - au départ, va prendre des caractères magiques semblables, les arbres allant jusqu’à fleurir et les fleurs s’épanouir en plein hiver, rien ne semblant impossible sur la voie du développement à outrance.

 

On retrouve la référence au roman de García Márquez dans les pages finales : Kong Minghui lisant la destinée inéluctable de ses frères et du village dans les pages moisies du vieux parchemin négligé le premier soir, mais retrouvé dans le tronc de l’arbre, tel Aureliano se murant chez lui pour déchiffrer les parchemins de Melquiades et y lire sa mort annoncée :

« …avant d’arriver au vers final, il avait déjà compris qu’il ne sortirait jamais de cette chambre, car il était dit que la cité des miroirs (ou des mirages) serait rasée par le vent et bannie de la mémoire des hommes à l’instant où Aureliano Babilonia achèverait de déchiffrer les parchemins… » [3]

 

Ces références apparaissent en fait comme un hommage à une œuvre fondamentale qui a inspiré tout un courant de la littérature chinoise, autant que mondiale : elles représentent une sorte de cadre de pensée. Mais c’est déjà une référence au passé.

 

Yan Lianke s’en détache, et fait œuvre originale en fondant son récit dans la réalité chinoise. Là où Márquez signait une œuvre au souffle épique, Yan Lianke reste bien plus prosaïque ; son univers n’a rien à faire du rêve, ou, du moins, il est très simple : l’enrichissement et la gloire. Il a ancré son roman dans un absurde au quotidien qui est devenu la marque de l’univers chinois moderne, et semble hérité directement du volontarisme de la période maoïste, culminant dans le Grand Bond en avant.

 

La grande différence est que du temps de Mao, au moins en théorie, tout était tourné vers l’action collective, au service de la grandeur nationale ; après 1980, le développement selon Deng Xiaoping passe d’abord par l’enrichissement et la gloire personnels, retombant sur la famille, le clan, comme dans la Chine ancienne, avec toutes les dérives qui y sont liées, toute la démesure de projets en perpétuelle surenchère ; c’est le thème principal des « Chroniques de Zhalie ».

 

La réalité du mythe : la course à l’abîme

 

Pas de croissance mythique : une réalité peu glorieuse

 

L’essor fulgurant de Zhalie semble aussi sidérant dans sa soudaineté et sa rapidité que le boom chinois des années 1980 et surtout 1990 ; mais Yan Lianke en conte les prémisses avec une ironie mordante, en lui donnant des causes d’une simplicité qui enlève toute nécessité à un quelconque recours au mythe ; mais elles font par là-même de cette croissance un processus frauduleux dont la poursuite ne peut être fondée que sur la surenchère, donc processus fragile et menacé à tout moment d’effondrement.

 

Il n’y a pas de miracle, nous dit Yan Lianke : la croissance si rapide du hameau de Zhalie a été obtenue au départ en dévalisant les trains qui n’arrivaient à monter la pente de la montagne qu’au ralenti – idée formidable née dans le cerveau du numéro deux des Kong. Fort de cet acquis, il se présente au poste de chef de village, mais se voit défié par nulle autre que l’héritière des Zhu qui revient de la ville blindée de yuans gagnés en vendant ses charmes. Piratage des convois de marchandises et grande prostitution : telle est l’origine de la fortune rapide de Zhalie.

 

Il suffit alors que Zhu Ying monnaie ses bulletins de vote contre un mariage en bonne et due forme, pour qu’elle enterre sa querelle, et que le village gagne un duo de choc pour le mener sur le chemin de la prospérité. Absurde exagération qui cultive le sordide ? On est au contraire au plus près de la réalité du terrain : le mythe est dans la forme, dans le style rapide, les phrases qui se succèdent comme au lance-pierre [4], le rythme soutenu de la narration ; mais la réalité est dans le fond du récit, qui sacrifie juste à un dernier respect des convenances en évitant d’appeler un chat un chat, un communiste un communiste et un cadre véreux un membre du Parti.

 

Yan Lianke a reconnu avoir fait quelques compromis pour que son livre ne soit pas aussi radicalement censuré que les précédents. Et le flou des appartenances politiques ajoute au caractère mythique du récit, mais sans tromper personne. Les élections truquées, la course à la grandeur, la surenchère dans les constructions, l’appropriation des postes du pouvoir, politique et économique, par ceux qui peuvent payer pour les décrocher, tout cela est conté comme une fable absurde, mais c’est la réalité de tous les jours. C’est ce qui fait l’une des forces du roman, et fait frémir quand on y songe.

 

Un tableau de la société chinoise contemporaine

 

L’autre force du roman tient dans le subtil symbolisme des personnages principaux, les quatre frères Kong et Zhu Ying, qui, assemblés, représentent les grandes tendances de la société. On a déjà noté le symbolisme des quatre points cardinaux qui les posent en conquérants de l’univers, en l’occurrence celui de Zhalie, mais comme microcosme représentatif de la Chine dans son ensemble.

 

Ils ont en outre des caractères qui les prédisposent à des fonctions essentielles de la société, qu’ils peuvent ainsi quadriller : l’aîné est l’intellectuel, le professeur modèle ; le second est le cadre ambitieux dont dépend l’avenir du village ; le troisième est le militaire, l’élément martial défenseur de la patrie ; le dernier est le devin, le mage qui lit les destinées.

 

Quant à Zhu Ying, c’est l’élément yin dans toute sa vigueur, une force naturelle avec laquelle le yang doit composer, s’unir, pour parvenir à créer. Zhu Ying a cette vitalité des femmes chinoises que l’on retrouve en littérature et au cinéma, une énergie longtemps opprimée par la famille patriarcale, mais désormais libérée, imprévisible et dangereuse.

 

Une société menacée, une nation fragile

 

Cette formidable course au pouvoir et à l’argent, au pouvoir par l’argent et à l’argent par le pouvoir, donne finalement l’impression de ne rien bâtir de solide et de vrai, comme ces immenses villes fantômes nées du rêve de grandeur de quelques cadres, Ordos ou autres. Impression d’une course vers l’abîme, on ne sait trop lequel.

 

Yan Lianke fait venir la catastrophe finale du sentiment nationaliste exacerbé qui est en train de se développer en Chine, et dont Kong Mingyao est l’image emblématique : remonté contre les Etats-Unis, et le monde entier. Les îles Diaoyu sont nommément citées : Yan Lianke écrivait au moment où la dispute prenait un tour aigu, avec une escalade dans la tension provoquée par l’affaire des chalutiers taïwanais venus défendre « leurs » îles face au Japon, en septembre 2012, puis des incursions de navires chinois dans les eaux territoriales de l’archipel en janvier et février 2013. Sa conclusion brutale peut se comprendre dans le contexte.

 

Explosions, implosion

 

C’est pourtant la partie la moins convaincante du roman. L’actualité a depuis lors fourni les éléments qui auraient pu fournir une conclusion encore plus détonante : la formidable explosion du port de Tianjin, en août dernier, suivie dans les jours suivants de l’annonce de trois explosions de même nature, peut apparaître comme un autre symbole quasi mythique de ce qui pourrait être une implosion finale de la société entière. Là encore, il n’est pas besoin d’affabuler, l’actualité se charge de fournir les arguments.

 

Mais c’est l’actualité encore plus récente qui fournit une formidable mise en abyme du roman : l’annonce du programme anti-corruption qui va nettoyer le conglomérat Sinopec de tous les actifs improductifs comme hôtels et voitures de fonction qui sont la partie émergée de l’immense appareil de pots de vin qui faisaient marcher la machine. Au point que l’on a accusé les programmes similaires en cours dans les entreprises d’Etat d’être l’une des raisons du ralentissement actuel de la croissance.

 

C’est bien la réalité décrite par Yan Lianke dans son roman, avec le risque implicite, à tout moment, que cette croissance bâtie sur du vent sinon sur du sable ne vienne à s’effondrer.

 

Reste, dans le récit de Yan Lianke, cette subtile ironie qui pare ses personnages et leurs actions d’un voile souriant qui n’existe pas dans la réalité, et cette inventivité narrative constante qui sait utiliser la réalité concrète pour en faire un récit mythique

 

Une subtile ironie

qu’on lit le cœur battant en se demandant comment tout cela va se terminer.

  

Le plus étonnant….

 

Mais le plus étonnant, c’est que le roman ait été publié. Et non seulement qu’il ait été publié, mais qu’il soit devenu un bestseller, et élu deuxième meilleur roman de 2013 par l’une des revues officielles du pouvoir.

 

Il est vrai que tout est fait pour en faire une fable presque abstraite. Il n’empêche qu’on interdit des romans pour bien moins que cela. C’est donc que « Les chroniques de Zhalie » sont arrivées à un moment favorable, où elles se sont intégrées dans le discours officiel. On peut y voir – sauf erreur – le même phénomène que celui qui a présidé à la vague de romans anti-corruption à partir de 1995 et jusqu’en 2002, quand les excès du genre ont provoqué son interdiction…

 

Note a posteriori

 

C’est l’un des romans les plus visuels de l’œuvre de Yan Lianke, avec une formidable galerie de portraits. C’est certainement un livre qui devrait être adapté au cinéma. On imagine des adaptations le tirant vers le mythe ou la réalité en fonction de la personnalité des réalisateurs et de leurs scénaristes.

 

A lire en complément

 

La table des matières et le texte chinois des premiers paragraphes :

http://book.ifeng.com/shuzhai/detail_2013_11/08/31093002_0.shtml

 

 


 


[2] Cent ans de solitude, traduction Claude et Carmen Durand, Seuil 1968, p. 7.

[3] Id, p. 391.

[4] On a presque l’impression que le roman a été écrit très vite, trop vite, mais non, l’effet est voulu : Yan Lianke a expliqué que, comme il écrit toujours à la main, il doit faire taper ses manuscrits avant de les remettre à l’éditeur. Or son manuscrit a été véritablement « réécrit », par deux jeunes scribes qui se sont cru un devoir de corriger ce qu’ils considéraient comme des erreurs, des facilités… et Yan Lianke a dû reprendre son texte pour lui redonner sa forme originale. Donc soigneusement pensée.

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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