Nouvelles récentes de a à z

 
 
 
              

 

 

Sheng Keyi 盛可以

Le Paradis sur terre《福地》

par Brigitte Duzan, 12 juillet 2016 

 

Présentation

 

« Le Paradis sur terre » est une nouvelle que Sheng Keyi (盛可以) a fini d’écrire au début du mois de janvier 2016, et qui a été publiée en mars dans la revue Shouhuo, ou Harvest.

 

C’est une nouvelle novatrice, et intéressante à plusieurs titres.

 

D’abord elle entre dans la catégorie des nouvelles dites, en Chine, « de longueur moyenne », c’est-à-dire ce qu’on appelle en anglais « novella », et qui est souvent publié en France, faute de mieux, sous le label de « court roman » bien que ce soit trompeur. C’est la première fois que Sheng Keyi écrit une nouvelle de ce genre, elle s’était jusqu’ici limitée aux nouvelles courtes et aux romans. C’est une initiative significative dans un contexte littéraire où ce genre de nouvelle est reconnue dans la profession et par les critiques littéraires chinois comme le plus intéressant de la littérature chinoise contemporaine [1].

 

Par ailleurs, dans son édition originale dans la revue Harvest, le texte est illustré à la façon d’un manhua. Il est d’ailleurs découpé en quarante-et-un chapitres très brefs, qui se prêtent au format « une illustration par page ».

 

Tout autant qu’au manhua, ce genre d’illustration rappelle les éditions illustrées de romans populaires dans la tradition classique chinoise. Il est certain qu’il s’agit là d’une expérience intéressante qui modernise le genre, tout en gardant une grande qualité littéraire.

 

Car l’intérêt primordial de la nouvelle reste la grande qualité du récit, tant du point de vue narratif que stylistique. Le sujet est nouveau : le

 

La première page du texte dans le numéro de mars de Harvest

« Paradis sur terre » dont il est question dans le titre est une clinique pour mères porteuses, organisée et gérée comme un centre de détention bien chinois. Le récit est conté par une « jeune idiote », muette de surcroit, qui a été ramassée dans la rue, et qui mêle à ses observations du lieu ses souvenirs d’enfance, et en particulier de sa mère.  

 

Le texte est ainsi à la fois satirique et très poétique, ce qui en fait tout le charme, subtil et incisif. Le directeur/fondateur est caricatural à souhait, tout comme son « business » organisé en prison dorée, un rien emblématique, mais ce sont les femmes qui sont les plus attachantes. A leur arrivée, elles reçoivent un numéro, et sont baptisées de noms de fruits, ce qui fait aussitôt penser aux célèbres « Fleurs de Shanghai » de Han Banqing, roman qui, d’ailleurs, était aussi illustré dans son édition originale [2].

 

Chacune d’entre elles a son caractère et son histoire, celle-ci à peine entrevue, mais suffisante pour donner de la profondeur au récit. C’est le cas surtout de la narratrice, la « jeune idiote », dont les souvenirs et le regard innocent tracent un portrait d’une grande sensibilité.

 

Vivante et d’un style très travaillé, la nouvelle s’inscrit dans la thématique propre à Sheng Keyi, et à ses préoccupations en matière de droits de la femme et de sa place dans la société chinoise actuelle.

  


 

Extrait du texte et projet de traduction

 

Chapitre 5

 

睡在天桥下,总能看见月亮,稀薄的,里面有一棵树,一个人拿着斧子1在砍树。他抽出斧子,树就像水一样合拢2。我盯着他。他一直砍。老鼠和蟑螂3爬到我的腿上。天桥底下长出了水泥钉,他们用棍子挑散我的家,扔到垃圾桶里。我搬到公园后门,厕所边有一块空地,从那里可以看见公园景色。一个老头子拿把剑,这边刺一下,那边刺一下,将剑夹在腋窝里,用一条腿站着,手掌慢慢推开空气。

1.斧子 fǔzi hache  3. 蟑螂 zhāngláng cancrelat

2.合龙 hélóng digue qui ferme un barrage 合拢 hélǒng fermer, enfermer

4. 腋窝 yèwō aisselle

 

柔软的床有一条河那么宽,河水在太阳底下闪光。捡块瓦片打漂漂。瓦片在水面突突突突,像只逃跑的老鼠,一头钻进洞中。门忽然开了, “168,起来,准备去检查身体。

圆圆的牛总统,后面跟着一个圆圆的女人,脸上粉白,眼线很黑,到眼角那儿往上一挑。唱草台子戏的演员,眼睛也画成这样。她的奶子堆得像两座坟,泥土几乎挤到下巴了。清明节,我从别人的坟山里扯来纸灯笼,插进妈妈和爸爸的坟山。清明节的雨水比眼泪多。妈妈说,眼泪解决不了任何问题,但是爸爸死的时候,她偷偷哭了好多次。

牛总统伸手拍拍坟墓,手掌和嫩肉撞击出叭叭的脆响声,坟墓颤波波的。

圆圆的女人挑起眼尾,别,她看着呢。

她懂啥,跟条狗差不多。”  ...

 

En dormant sous la passerelle, on peut voir la lune, toute fine ; dessus, il y a un arbre, et un homme qui a pris une hache pour abattre l’arbre [3]. Il brandit la hache et l’arbre est à sa merci, comme l’eau prisonnière derrière un barrage. Je l’observe. Il n’arrête pas de frapper tandis qu’une souris et un cancrelat montent sur ma jambe. Sous la passerelle, il y a des clous qui ressortent du ciment. Ils sont venus avec des bâtons, ont chassé les gens de ma famille, et les ont jetés dans des bennes à ordures. Moi, je suis allée me réfugier à l’entrée derrière le parc ; à côté des toilettes, il y a un endroit d’où l’on peut voir ce qui s’y passe. Il y a un vieil homme qui manie une épée, un coup d’un côté, un coup de l’autre, puis la cale sous un bras et, debout sur une jambe, étend lentement la paume de l’autre main pour repousser le ciel.

 

Mon lit moelleux est aussi large qu’une rivière dont les eaux scintillent au soleil. Je ramasse un bout de brique et fait des ricochets dans l’eau, tu tututu, on dirait une souris qui détale, et disparaît dans son trou. La porte s’ouvre soudain, « 168, debout, prépare-toi pour la visite médicale ».

 

Arrive le directeur, tout rond, suivi d’une femme, toute ronde, le visage poudré de blanc, les yeux cerclés de noir, avec, au coin de l’œil, un trait qui remonte. On dirait un de ces acteurs d’opéra de village dont les yeux sont maquillés exactement ainsi. Elle a des seins comme deux tertres funéraires qui lui écrasent le bas du menton. A la fête des morts, j’ai pris une lanterne de papier sur une tombe pour aller la mettre sur celle de papa et maman. Ce jour-là, il est tombé une pluie aussi drue que mes larmes. Maman disait que les larmes ne peuvent rien résoudre, mais, quand papa est mort, j’ai bien vu qu’elle a pleuré plus d’une fois en cachette.

 

Le directeur tend la main pour tapoter les deux tertres ; au contact de la chair tendre,ses paumes produisent un petit son très net, papa, et les tertres se mettent à frémir.

La femme rondouillette me désigne du coin de l’œil : non, ne fais pas ça, elle nous regarde.

« Mais que veux-tu qu’elle comprenne, elle a autant de jugeote qu’un chien. » …

 

 

(à suivre)


 

[2] Voir les illustrations du roman dans la présentation du film de Hou Hsiao-hien qui en est adapté :

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Hou_Hsiao_hsien_fleurs_de_Shanghai.htm

Ceci dit, Sheng Keyi m’a dit qu’elle n’avait pas lu le roman avant d’écrire sa nouvelle. C’est donc une coïncidence fortuite.

[3] Allusion à l’une des légendes chinoises concernant la lune : Sisyphe chinois, Wu Gang (吴刚) a été condamné à éternellement couper l’osmanthe de la lune qui repousse régulièrement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.