Bibliographie

 
 
 
     

 

 

« Clefs pour la Chine » de Claude Roy : plongée dans la Chine du début des années 1950

par Brigitte Duzan, 7 février 2021

 

C’est en 1953 qu’est paru chez Gallimard le récit du voyage en Chine fait par Claude Roy au tout début des années 1950. Intitulé Clefs pour la Chine, c’est bien plus que des clefs, présentées par thèmes allant de la géographie et de l’histoire en toile de fond à la peinture de la vie au quotidien dans une Chine en pleine effervescence au lendemain de la fondation de la République populaire. C’est une vision émerveillée, poétique et pleine d’humour, d’une Chine qui baignait encore dans l’enthousiasme de l’épopée révolutionnaire, et le transmettait aux rares voyageurs qui en faisaient la découverte. C’est un précieux témoignage, qui se lit aujourd’hui avec la nostalgie d’une époque qui promettait tant.

 

Voyage au long cours aux sources de la Chine maoïste

 

 

Clefs pour la Chine, 1953

La genèse de ce voyage reste assez mystérieuse, le texte ayant été publié sans introduction et ne présentant aucune explication sur l’organisation du voyage, ni aucune date précise, hormis un mois de-ci de-là, au détour d’une page.

 

Raisons du voyage

 

Ses motivations ressortent assez clairement de son chapitre sur la Chine dans le deuxième volume de son autobiographie, Nous, publié en 1972, chez Gallimard aussi. Ce qui l’a poussé vers la Chine, c’est essentiellement sa déception du régime soviétique, lui qui était communiste depuis 1943 [1] et cultivait un idéal humaniste de socialisme délivré de la tentation totalitaire. Dans une très belle page, au début de ce chapitre, il dit, avec l’humour qui le caractérise, l’enthousiasme un peu aveugle des voyageurs revenus d’Union soviétique, tels Paul Éluard et Loleh Bellon [2] qui avaient fait des centaines de kilomètres sur des routes défoncées et à qui leur guide avait expliqué que c’était exprès que ces routes étaient maintenues dans cet état, pour freiner l’avance d’éventuels convois ennemis :

« Brecht disait déjà en 1935, à son ami le philosophe marxiste Walter Benjamin, qu’il se dégageait de la Russie de Staline « une puanteur pénétrante ». Comme l’odeur ne s’était pas

 

Nous, 1972

arrangée dans les années cinquante, nous tournions nos narines vers d’autres horizons. Je m’étais mis alors à étudier le chinois, où j’eus peu de persévérance, donc peu de succès. […] J’étais déterminé à me rendre en Chine le plus tôt possible. Quand j’y parvins, je ne fus pas déçu, mais ébloui d’espoir… »                                                               (Nous, p. 487)

 

Il poursuit, un peu plus loin :

« L’attirance que la Chine populaire exerça sur moi, et qu’elle exerce encore sur tant d’hommes de gauche occidentaux, n’est peut-être qu’un cas particulier de cette loi générale qui porte à idéaliser ce qui est loin pour se consoler de ce qui, tout près, est si peu idéal. Ceux que révolte l’absurdité fondamentale des sociétés actuelles, quand l’espoir semble s’éloigner de les réformer et d’en révolutionner le cours ici, reportent alors sur le planisphère la mise de leurs espoirs. Ils transfèrent leur enjeu là-bas, ailleurs, loin… »    (Nous, p. 488)

 

C’est donc un rêve qu’il poursuit en partant, un idéal à concrétiser : en prenant l’avion pour Pékin, dit-il, il ne se posait pas trop de questions :

         « J’allais demander au vent d’est de me donner un peu d’oxygène. Je le

         trouvai. »                                                                                            (Nous, p. 490)

         « J’assistai à la grande rentrée des classes de l’histoire. »                        (Nous, p. 491)

 

Il part, lesté de littérature, « retrouver Jules Verne, pressentir Tchouang-Tseu, obéir à Claudel, vérifier Karl Marx », mais surtout « me consoler de Staline » (Nous, p. 493). Cependant, on n’en sait pas plus sur l’organisation de ce voyage, qui n’a pas dû être évidente. Au tout début de Clefs pour la Chine, il écrit : « Lundi. Un télégramme : je pars jeudi matin pour Pékin. Je rêve de ce voyage depuis vingt-trois ans… » Et une dizaine de lignes plus bas : « Mercredi. … Je n’aurai le visa chinois qu’à Prague : la France n’a pas reconnu le gouvernement chinois… » Il est à Pékin le mercredi suivant, après une escale à Moscou et une tempête au-dessus du désert de Gobi.

 

Quel lundi, quels mercredis, on ne sait pas.

 

Le mystère des dates

 

Les dates exactes du voyage ne sont pas précisées, bien qu’il s’agisse en fait d’une période bien précise. Il faut donc reconstituer le parcours pour lui donner tout son sens, à partir de deux événements dont Claude Roy a été le témoin privilégié : la Réforme agraire et la guerre de Corée.

 

On trouve deux indications dans Nous

« En juin, je quittai pour quelque temps Wang Kai [son jeune interprète] et mes amis de Pékin pour suivre Yves Farge en Corée. »                                                 (p. 497)

« À mon retour en Chine, j’allai étudier un peu de près la Réforme agraire, alors en

cours. »                                                                                                 (p. 500)

 

La loi de Réforme agraire (土地改革法), l’une des premières du régime, a été adoptée le 28 juin 1950, et la campagne s’est poursuivie jusqu’en 1953, avec un point culminant en 1951-52. Quant à la guerre de Corée, elle s’est déroulée à peu près au même moment, du 25 juin 1950 à fin juillet 1953. Dans Clefs pour la Chine, Claude Roy rend hommage à Yves Farges quand il apprend son décès alors que le livre est sous presse et il mentionne qu’il était avec lui à Pékin le 1er mai 1952 [3]. Il est donc parti avec lui en Corée en juin1952. Il mentionne à nouveau l’année 1952 dans le chapitre sur la Réforme agraire, pour dire qu’il était dans le village en été et qu’il faisait très chaud ; il évoque ensuite sa vision de la Chine à la fin de l’année.

 

On peut donc en déduire que Claude Roy est resté une bonne partie de l’année 1952 en Chine, vraisemblablement d’avril à la fin de l’année : il précise à la fin qu’il a écrit le livre d’avril 1952 à avril 1953. C’est un témoignage rarissime sur la période cruciale des débuts de la Chine nouvelle : celle de l’enthousiasme et de l’espoir.

 

Un témoignage unique sur la Chine de 1952

 

Débarquant dans une Chine en ébullition, Claude Roy communie dans la même ferveur révolutionnaire, la même folle ambition de créer un pays nouveau, sur des bases nouvelles, éradiquant d’un coup les injustices et les terribles inégalités du passé, et la faim en particulier.

 

Il a divisé son ouvrage en trois parties : I. Premières vues, soit ce qui saute aux yeux en arrivant, II. Retour en arrière, pour faire un point sur l’histoire, et III. Vues secondes, sur « les mouvements de l’esprit » et la culture. Ce sont dans tous les cas des pages d’une écriture qui transporte, par l’acuité du regard qu’elle révèle, et l’humour dévastateur et toujours réjouissant avec lequel il nous décrit ce qu’il voit, et surtout avec lequel il dresse des portraits de personnages.

 

Acuité du regard

 

Dans la première partie, après des considérations générales sur le pays et son peuple, il nous offre (p. 68 et sq) des « pages de journal » notées dans le désordre, qu’il justifie d’une citation de Victor Hugo : « Je mêle les petites choses aux grandes, comme cela vient… L’ensemble peint. » Et cela peint très bien sous la plume incisive de Claude Roy.

 

La « Nouvelle loi sur le mariage » (新婚姻法) a précédé la loi sur la Réforme agraire : elle a été adoptée le 1er mai 1950. Claude Roy note : « Le Journal du peuple de ce matin donne des détails des tribunaux spéciaux de divorce de la région du Foukien. Plus de 80 % des demandes de divorce ont été introduites par des femmes ». Il ajoute juste deux chiffres pour donner le contexte : l’un concernant le nombre de fiancées-enfants dans un district de la région en 1949 (80 %) et l’autre le nombre de suicides féminins dans un autre district.

 

Voilà pour l’émancipation des femmes. Nul besoin de discours supplémentaire. (Du moins pas dans ce chapitre, il consacre tout un chapitre, un peu plus loin, au « malheur d’être femme », puis le suivant à l’application de la loi sur le mariage dans les villages, ce qu’il appelle « La possibilité d’être femme »). Même concision, dans ces « pages de journal », pour noter les efforts de lutte contre l’illettrisme dans les campagnes : « Grand titre à la une du Journal du peuple ce matin : « Vingt-sept mille stylos vendus en une semaine par les coopératives paysannes du Nord Hopei. » Sous-titre : « Développements exceptionnels de la culture dans les masses rurales. »

 

Les piques contre le Guomingdang et Tchang Kai-chek abondent. Ainsi, rapporte-t-il, un philologue lui raconte que le Guomingdang préférait changer le nom des choses pour s’épargner la peine de les changer elles-mêmes. Et suit un savoureux petit catalogue des changements de noms de ruelles à Pékin. Et son philologue de lui citer Marat : « Trompés par les mots, les hommes n’ont pas horreur des choses les plus odieuses décorées de noms nobles, et ils ont horreur des choses bonnes cachées sous des noms odieux. » Ce qui est autrement plus original que de citer Confucius (sur la rectification des noms) et souligne l’immense culture des lettrés chinois à l’époque, relayée par celle de Claude Roy : ils s’entendaient à merveille.

 

Il consacre tout un chapitre, après les deux consacrés aux femmes et au mariage, aux « Dieux du fleuve » (p.102 & sq), et c’en est presque un appendice. En effet, Claude Roy s’étend sur les anciens rituels visant à lutter contre les inondations et la sécheresse, l’un étant le revers de l’autre, comme il le dit dans une de ses formules qui frappent : « Trop d’eau, c’est la famine. Pas assez d’eau : c’est aussi la famine ». Tous les grands fleuves débordent régulièrement, le Yangtsé en tête. Alors on bâtit des temples, au Dieu du Fleuve, où les paysans vont porter leurs offrandes… sur lesquelles les prêtres prélèvent leur part. Mais le Fleuve réclamait aussi sa « part de chair fraîche » : des jeunes filles lui étaient sacrifiées.

 

Claude Roy cite ensuite les progrès réalisés pour dompter les fleuves, en lançant un solennel appel aux paysans, qui au départ n’étaient pas très enthousiastes, parce qu’ils se souvenaient des taxes et des corvées prélevées régulièrement depuis l’aube des temps pour les travaux hydrauliques, mais aussi des désastres provoqués tout récemment encore pendant la guerre contre le Japon par la rupture des digues qu’ils avaient eux-mêmes construites, le Guomingdang ayant tenté d’arrêter l’avancée des troupes japonaises en inondant des provinces entières… Mais, dit Claude Roy admiratif, tout avait changé car la terre qu’on leur demandait de préserver était désormais la leur et le Parti réussit par la persuasion, non par la contrainte - non par la force, mais par l’enthousiasme.

 

Retour sur l’histoire

 

Dans sa deuxième partie, Claude Roy revient sur l’histoire pour souligner les injustices, la corruption, le népotisme, qui, après des tentatives de réforme avortée dans un pays sombrant dans l’impuissance, ont conduit à la révolution. Là encore, ce qui prime, ce n’est pas tant ce qu’il dit, que la manière dont il le dit, et les choix proposés. On notera en particulier son éloge appuyé des Taipings (太平天国), qu’il conclut ainsi avec un clin d’œil acerbe :

« Les Taï Pings battus, Hong [leur chef Hong Xiuquan 洪秀全] se suicida [4]. C’était d’un mauvais chrétien. La révolte avait duré dix-sept ans et coûté la vie à seize millions d’hommes. […] Les survivants des grands massacres durent trouver que les chrétiens blancs manquaient de logique : les Taï Pings avaient pourtant voulu appliquer leurs principes. Ils se détournèrent d’une religion dont les représentants décapitent ceux qui veulent un peu trop fermement la réaliser, et tiennent que le royaume des cieux … doit rester suspendu vaguement dans le ciel et ne pas essayer de descendre sur terre. Dieu était-il chinois ? les Célestes étaient maintenant enclins à croire qu’il était plutôt anglais, et négociant. »                                                        (Clefs, p. 122)

 

Et il continue - il eût été dommage de s’arrêter là - en décochant l’une de ses superbes piques dont ses Clefs abondent :

« En écrasant les Tai¨Pings, les Occidentaux avaient rendu un grand service à la cour de Pékin. Celle-ci fut d’une ingratitude déplorable. L’empereur avait à payer le prix de cette victoire. Il tergiversa, louvoya, retardant de jour en jour la ratification des accords signés à Tien-Tsin en 1858. Les Anglais dépêchèrent en Chine Lord Elgin : il fallait en finir.

Le père de Lord Elgin avait dérobé les sculptures du Parthénon en Grèce. Son fils présida à l’incendie du Palais d’Été en Chine… »

 

Il essaie de le racheter en le montrant au service de son pays, ce qui l’obligeait à « faire taire ses scrupules » dont il ne manquait pourtant pas. Et Claude Roy de citer un passage de son journal où il notait ses « réflexions amères » sur le pillage « de cette antique civilisation ». Mais le coup final est d’autant plus brutal :

« Mais il servait sa Reine et les manufactures de sa patrie. L’histoire contemporaine est peuplée ainsi d’instruments lucides : ils voient le meilleur et exécutent le pire. » 

 

Au théâtre, on applaudirait. Et qu’on se rassure : il y en a autant pour les Français, Pierre Loti en tête dont on lit avec délectation un superbe portrait dans la série des Papiers d’identité qui nous en livre de savoureux. Le portrait vachard de Loti est ponctué de citations des articles envoyés au Figaro où les lecteurs du journal trouvaient « ce qu’ils attendaient : du sang (à la une), de la volupté (en beau style) et de la mort (plus qu’orientale). Le tout assaisonné d’une dose convenable de pitié courtoise. » Les articles ont été publiés par Loti sous le titre Les Derniers Jours de Pékin et Claude Roy conclut :

« Relisant ces articles incroyables, on se demande si cet huluberlu était simplement une canaille, ou si cette canaille n’avait pas des côtés d’huluberlu. Mais non : Loti n’était qu’un bourgeois-soldat français, en 1900, assuré de la mission civilisatrice des armes qu’il servait, et persuadé que les

 

Les derniers jours de Pékin, 1925

Chinois, non, on ne parviendra jamais à pénétrer "ces très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu fabuleuses". Fin. »           (Clefs, p. 127)

 

Papiers d’identité

 

Ce sont ces portraits pleins d’un humour décapant qui sont parmi les pages les plus réussies des Clefs pour la Chine, émergeant ça et là au détour d’un chapitre sous le titre Papiers d’identité. Les intéressés n’en ressortent pas grandis, mais c’est l’occasion d’un délicieux moment de lecture.

 

Tout le monde y passe, à commencer par Sun Yat-sen (pp. 129-135). On n’a pas l’habitude de portraits aussi irrévérencieux de lui, c’est d’autant plus drôle.  Fils de paysans misérables, « commis voyageur de la révolution », il court le monde en quête d’argent pour fonder des journaux et organiser des insurrections qui ratent, infailliblement ; ses amis sont pris, torturés, exécutés, pas lui, il s’en sort toujours, prend la fuite, part ailleurs, déguisé en coolie, en femme, en mendiant, le visage enduit de terre, et recommence. Leitmotiv de son autobiographie : « ce fut notre énième échec. » Et puis un soir, après le dixième, il est au fin fond du Colorado, il reçoit un télégramme lui annonçant « leur » nouvelle tentative de soulèvement. Mais il n’a plus un sou. Il décide donc d’envoyer le lendemain un télégramme pour retarder ledit soulèvement, et va se coucher en attendant. Le lendemain matin, au réveil, il apprend que tout le sud de la Chine est aux mains de ses amis, que la République est proclamée ; il rentre illico en passant par Londres et Paris pour collecter des fonds au passage et se présente à l’Assemblée nationale de Nankin où il est triomphalement élu Président de la République…

 

C’est sa première victoire, dit Claude Roy, mais pas longtemps : Yuan Shikai lui aussi s’est fait élire président de la République, dans le nord, lui. Et lui, il a tout, l’argent, les soldats et la ruse. Il négocie, Sun Yat-sen lui remet les pouvoirs, et Yuan Shikai reconnaissant le nomme … directeur des chemins de fer. Immense éclat de rire. On est en pleine farce de village.

 

Et la farce continue avec un autre portrait tout aussi décapant. Car, pendant que Yuan Shikai se proclame empereur, fait massacrer les membres du Guomingdang et entreprend de faire assassiner Sun Yat-sen, celui-ci file au Japon, et se remarie. Avec qui ? « Avec l’une des filles d’un colporteur de hamacs qui avait fait fortune en imprimant des Bibles chinoises pour les missionnaires », vous n’aurez peut-être pas reconnu le richissime Charles Soong, père des épouses respectives de Sun Yat-sen, Tchang Kai-chek et le banquier Kong Xiangxi, celles que Claude Roy appelle « les trois filles du colporteur Soong ».

 

Quant à Sun Yat-sen, raté jusqu’au bout, il meurt d’un cancer du foie le 12 mars 1925 : « premier chef d’Etat chinois qu’on voit mourir pauvre ». Il faut dire quand même que, en 1952, Claude Roy n’avait pas eu le temps d’en voir défiler beaucoup, des chefs d’Etat chinois…

 

On a un chapitre entier sur Tchang Kai-chek qui est tout aussi savoureux (p. 146). Claude Roy s’y livre en particulier à une analyse de la doctrine de la « Vie nouvelle » [5], chaque précepte étant mis en parallèle, entre parenthèses, avec la situation misérable de la population. On aimerait citer tous les exemples, le premier étant le Précepte 6 : « Prenez vos repas à des heures régulières, mangez modérément, tenez-vous bien à table ». Commentaire : en 1932, la Chine connut l’une des plus grandes famines de son histoire…

 

Cette verve se calme ensuite quand sont dépeints les grands moments et les grands personnages de la geste révolutionnaire. Il n’est plus question de rire.

 

De la comédie à l’épopée

 

Le ton change donc vers le milieu du livre quand Claude Roy aborde ce qu’il faut bien appeler l’épopée maoïste, en soulignant le caractère prémonitoire de la pensée de Mao abandonnant la doctrine marxiste de révolution urbaine et ouvrière en préconisant une révolution partant des campagnes, menée par les paysans.

 

Mais, là encore, le morceau de bravoure est fourni par un Papier d’identité, celui de Li Po-tsao, 43 ans, rencontrée à Pékin dans la vieille maison abritant l’Association des auteurs dramatiques (pp. 168-175). Il s’agit de l’une des survivantes de la Grande Marche, devenue dramaturge et écrivaine après 1949 : Li Bozhao (李伯钊) [6]. C’est l’une de ces personnalités rares rencontrées par Claude Roy, et qu’il réussit à peindre sous des dehors originaux. Au milieu du récit dramatique de la Grande Marche, par cette survivante des quelque trente femmes qui y participèrent, il réussit à recueillir une anecdote pleine d’humour en feuilletant des vieilles photos. Li Po-tsao s’arrête sur la photo d’un garçon maigre, fusil à l’épaule, tué par les Japonais en 1942, et raconte : 

« Pendant la Longue Marche, il avait fondé la "Société des Gastronomes délicats". C’était au pire moment de l’expédition, dans les montagnes enneigées, nous n’avions rien à manger. On mâchait une demi-heure une pincée de grains crus. Les Gastronomes délicats comparaient pendant des heures la saveur du grain mouillé avec celle du grain sec, le goût des racines de keng et celui des racines de tchoun. Ils organisaient aussi des concours du plus beau menu, évoquant pendant la marche les festins qu’ils avaient faits autrefois… »    (Clefs, p.169)

 

L’élan initial se calme cependant peu à peu, comme tout élan révolutionnaire. Et quand on en arrive à la troisième partie, les « Vues secondes » concernant la culture, l’écriture n’est plus aussi enlevée.

 

Pauvre culture

 

Claude Roy fait état dès la première partie de son livre de ses rencontres avec les grands écrivains du moment : Lao She (老舍), Mao Dun (茅盾) et même Ding Ling (丁玲), tout étonné de la voir alors qu’on l’avait dite morte. Mao Dun lui raconte les difficultés des écrivains de gauche sous le Guomingdang (p. 70), Lao She lui dit travailler à une pièce de mœurs pékinoises, « L’Égoût du dragon barbu », qui « a pour sujet l’installation du tout à l’égoût dans une vieille rue de Pékin » [7]. On les sent un peu bridés, un peu trop désireux de chanter les louanges du régime.

 

On sent déjà la culture en voie d’appauvrissement. Nous avons de longues pages sur la pensée, la religion, la philosophie, mais, dans le domaine littéraire, Claude Roy n’a guère que quelques poètes classiques, et pour la période contemporaine, deux écrivains à citer : Guo Moruo (郭沫若), avec un enthousiasme bordant la ferveur (le livre lui est en partie dédié), et Zhao Shuli (赵树理), qu’il qualifie avec admiration de « ménestrel de 500 millions d’hommes » et auquel il consacre un chapitre entier.

 

Zhao Shuli sera persécuté au début de la Révolution culturelle et en mourra en septembre 1970. Lao She avait déjà disparu quatre ans auparavant, et tant d’autres avec eux. Mais cela, Claude Roy ne le pressentait pas encore. Il conclut ses Clefs : « Je reviens de Chine, Ce n’est pas le bout du monde, du vaste monde… Je ne me sens désormais chez moi que là… »

 

Regrets a posteriori

 

Il va bientôt revenir de cet engouement-là, mais sans le renier :

« Quand je relis Clefs pour la Chine, il me semble que c’est un livre dépassé parce que le temps a passé. Mais ce que j’avais cherché n’était pas alors, là-bas, un leurre : l’élan révolutionnaire d’un peuple vers le bonheur. Et ce que j’ai essayé d’exprimer n’était pas une illusion….                                                                            (Nous, p. 487-488)  

 

Dès 1966, dès le début de la Révolution culturelle, il dénonce un « déferlement de sottise anti-culturelle » Il cite les travaux du grand sinologue Etienne Balazs sur La Bureaucratie céleste [8] et poursuit les « bobards savants sur la prétendue "spécificité" chinoise ». « L’insondable Asie n’est insondable que pour notre inculture », lance-t-il contre Julia Kristeva qui justifiait notre incompréhension par le caractère énigmatique de la Chine.

 

En 1971, dans Les Habits neufs du président Mao, publié par Champs libre, Simon Leys rend hommage à sa lucidité et à sa modération, affirmant que ses analyses étaient les plus dignes de foi à une époque où « quiconque passait quinze jours en Chine devenait sinologue aussitôt ».

 

En 1977, Claude Roy dénonce le mythe maoïste dans les colonnes de la revue Esprit en s’élevant contre les « maolâtres » parisiens. En 1979, il publie chez Gallimard un recueil de douze articles parus dans la presse entre 1953 et 1979 : Sur la Chine. Il n’y cache ni sa tristesse pour le pays et son peuple, ni ses illusions passées quant à l'aptitude du maoïsme à corriger ses erreurs. Il s’en prend aussi avec sa verve coutumière aux rapports de l'intelligentsia parisienne avec l'idéologie maoïste.

 

Sur la Chine, Gallimard/Idées 1979

 

Les Chercheurs de dieux, 1981

 

En 1981, il tire un ouvrage, publié chez Gallimard, de ses réflexions sur l'aveuglement qu'entraînent les idéologies : Les Chercheurs de dieux : croyance et politique, où il analyse la propension des hommes à vouer une véritable foi à quelqu'un ou à quelque chose, en appliquant particulièrement cette réflexion à l’ersatz de religion qu'est pour lui le communisme. 

 

J’ai laissé volontairement pour la fin le plus beau témoignage de toutes les Clefs pour la Chine, le plus exceptionnel aussi : ce que Claude Roy raconte de ce qu’il a vu de la Réforme agraire en cours. C’est assez rare pour justifier d’être développé séparément.

 


 

À lire en complément

 

La Faim de la terre, chapitre VI sur la Réforme agraire, Clefs pour la Chine, pp. 56-67.

 

Également de Claude Roy :

 

- La Chine dans un miroir, éditions Clairefontaine, Lausanne 1953.

Superbe ouvrage complémentaire des Clefs pour la Chine, qui se présente comme un montage de photos et de reproductions de papiers découpés illustrant des poèmes et des contes populaires.

 

La Chine dans un miroir, 1953

- Le Voleur de poèmes, 250 poèmes dérobés au chinois [9], Mercure de France, coll. Poésie, 1990.  


 

[1] Arrêté et emprisonné en juin 1940, il s’évade en octobre, passe en zone libre, et s’engage en 1941 dans la Résistance au sein du groupe des Étoiles où il rencontre entre autres Éluard, Aragon et Elsa Triolet qui le persuadent d’adhérer au Parti communiste – ce qu’il fait en 1943.

[2] Comédienne et dramaturge que Claude Roy a épousée en 1958.

[3] Yves Farges a publié un Témoignage sur la Chine et la Corée en 1952.

[4] Ce qui n’est pas tout à fait exact : on pense qu’il a été victime d’une intoxication alimentaire en mangeant des herbes sauvages (ce qu’il appelait sa « douce rosée » 甜露) pour survivre à la famine qui décimait Nankin, sa capitale assiégée. Il était un modèle pour Sun Yat-sen et les communistes considéraient qu’il était le précurseur de leur révolution.

[5] Mouvement pour une vie nouvelle (新生活运动), lancé en 1934 pour contrer l’idéologie communiste.

[6] Voir Women of the Long March, Lily Xiao Hong Lee and Sue Wiles, Allen and Unwin, 1999, p.256.

Note : Li Bozhao est devenue directrice du Théâtre du peuple de Pékin, et vice-présidente de l’Institut central d’art dramatique. En 1966, au début de la Révolution culturelle, elle a été violemment attaquée, et condamnée à nettoyer les toilettes d’un immeuble de six étages. Les mauvais traitements l’ont laissée à moitié handicapée.

[7] En fait c’est une véritable satire sociale qui a pour cadre un quartier insalubre de Pékin. La pièce a été adaptée au cinéma ; le film « Dragon Beard Ditch » (《龙须沟》), réalisé par Xian Qun (冼群), est sorti en 1952.

Voir : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Xian_Qun_dragon_beard_ditch.htm

[8] La bureaucratie céleste. Recherches sur l'économie et la société de la Chine traditionnelle, présentation de Paul Demiéville, Gallimard 1968, 350 p.
http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/La-Bureaucratie-celeste

[9] Dont on retrouve quelques-uns dans La Chine dans un miroir.


 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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