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Yu Dafu 郁达夫

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 9 août 2010 

 

Disciple de Guo Moruo, puis ami de Lu Xun, Yu Dafu a participé à tous les combats de l’avant-garde littéraire des années 1920 qui ont contribué à l’émergence et au développement de la nouvelle littérature chinoise. Dès ses premières nouvelles, qui ont fait scandale par leurs thèmes et la liberté de leur ton, il a défini un style totalement nouveau en se faisant le fer de lance d’une écriture autobiographique qu’il avait rapportée avec lui du Japon.

 

I. Une carrière brillante, interrompue par la guerre

 

1. Premières années : 1896-1912

 

Yu Dafu (郁达夫) est né en 1896 dans une famille

d’intellectuels de Fuyang (浙江富阳), petite ville au bord de la rivière Fuchun (富春), dans la banlieue sud-ouest de Hangzhou, dans la province du Zhejiang. Son père et son

 

Yu Dafu jeune (郁达夫)

grand-père étaient médecins, mais son père mourut quand il avait trois ans, comme beaucoup d’autres à l’époque, Lu Xun par exemple, ce qui réduisit la famille à la pauvreté. Lui aussi se souviendra avoir eu faim dans son enfance, et il est possible que cela ait affecté sa santé. Pourtant sa mère réussit à faire poursuivre des études à ses trois fils, aidée par des bourses du gouvernement.  

 

Fuyang 浙江富阳

 

En 1903, à l’âge de sept ans, Yu Dafu entre, à Fuyang même, dans une école privée traditionnelle (私塾 sīshú), puis, en 1905, dans l’école primaire (publique) de Fuchun (富春高等小学堂), une école progressiste fondée cette année-là en insufflant à une école antérieure (春江书院) les principes modernes d’enseignement prônés dans les milieux réformistes de l’époque, ouverts sur l’Occident. Devenue aujourd’hui ‘l’école primaire expérimentale de Fuyang’ (富阳市实验小学), elle continue à donner à l’enseignement valeur civilisatrice et se targue d’avoir contribué à l’épanouissement intellectuel du jeune Yu Dafu. Il y écrit ses premiers poèmes

 

La stèle à l’entrée de l’école expérimentale de Fuyang

 

En 1910, il quitte le cocon familial pour aller étudier au collège de Hangzhou (杭州府中学堂) où il a pour camarade de classe le (futur) poète Xu Zhimo (徐志摩), rejeton d’une riche famille de banquiers qui suivit à peu près le même cursus que Yu Dafu, d’une éducation traditionnelle à l’ouverture sur l’étranger, un parcours assez typique pour les intellectuels de

l’époque. A quinze ans, cependant, Yu Dafu

s’intéresse à la poésie classique chinoise, et écrit quelques poèmes qui sont publiés dans divers journaux.

 

Il est pourtant marqué par l’atmosphère de l’époque, ces années de réformes avortées et de révolution en marche, tant politique que littéraire (1). Ses œuvres favorites comprennent alors aussi des œuvres

d’un caractère nationaliste tout à fait dans l’air du temps : par exemple la poésie narrative d’un auteur du dix-septième siècle, Wu Weiye ou Meicun (吴伟业/梅村), qui appartenait lui aussi à une période de transition historique, dans son cas dynastique puisqu’il vécut la chute des Ming et quitta son Jiangnan natal pour aller à Pékin se mettre au service de la nouvelle dynastie des Qing ; son œuvre est empreinte de tristesse à l’évocation de l’irresponsabilité des derniers empereurs Ming, ce qui devait certainement susciter une certaine empathie chez le jeune Dafu.

 

De manière tout aussi typique, entré en 1912 à l’université de Hangzhou, il en est expulsé quelques mois plus tard pour avoir participé à une manifestation estudiantine, à la suite de l’éviction de Sun Yatsen par Yuan Shikai.

 

2. Dix ans  au Japon, études universitaires et premières créations : 1913-1922

 

L’atmosphère en Chine n’était pas favorable aux trublions. En septembre 1913, son frère aîné, Yu Mantuo (郁曼陀), ayant réussi à décrocher une bourse pour aller faire des études de droit au Japon, Yu Dafu lui emboîte le pas. Le Japon était la destination des intellectuels chinois frustrés dans leurs aspirations libérales qui y trouvèrent un environnement propice à toutes les innovations. Après quelques mois d’acclimatation, linguistique en particulier, Yu Dafu entre en juillet 1914 en année préparatoire à

l’université impériale de Tokyo. Un an plus tard, en septembre 1915, il part à l’université de Nagoya étudier la médecine, et revient en 1919 à Tokyo, où il est admis à

l’université impériale en section économie politique.

 

C’est pour Yu Dafu une période de bouillonnement créatif. Outre le japonais, il apprend l’anglais et l’allemand et se

 

Yu Dafu en 1919

familiarise avec la littérature étrangère, pour la plupart dans des traductions en japonais qui fait alors office de lien obligé, sinon totalement transparent, entre la Chine et l’Occident. Mais c’est surtout sous

l’influence de la littérature japonaise qu’il écrit alors ses premières nouvelles.

 

Il y a par ailleurs à Tokyo la fleur de l’intelligentsia chinoise, qui constitue une communauté spirituelle avide de novation ; Yu Dafu se retrouve avec Guo Moruo (郭沫若), Zhang Ziping (张资平), Cheng Fangwu (成仿吾), Zheng Boqi (郑伯奇) et le (futur) dramaturge Tian Han (田汉), autant d’amis avec lesquels il passe des soirées à courir les estaminets de Tokyo, à boire, à réciter des poèmes et à

 

Société Création, trois des membres fondateurs

 

discuter, et avec lesquels il va se lancer dans une entreprise qui va marquer la littérature des années 1920, mais aussi, bien au-delà, l’histoire culturelle de la Chine moderne. Il est difficile

d’imaginer que c’est le même personnage qui, pendant les vacances de l’été 1920, se soumet au rituel d’un mariage arrangé par sa mère lors

d’une brève visite à Fuyang.

 

En juin 1921, Yu Dafu s’associe avec Guo Moruo et Cheng Fangwu pour fonder la société " Création" (创造社), qui reçoit pour mission de promouvoir une nouvelle littérature. Celle-ci, 

déclinée en autant de styles que d’auteurs participant au mouvement, se caractérise cependant au départ par quelques traits essentiels qui rompent avec la tradition : une importance déterminante accordée à la voix de l’individu, opposé au collectif, sur un modèle inspiré de Nietzsche, mais aussi influencé par le romantisme, le symbolisme et l’expressionnisme.

 

Un mois plus tard, Yu Dafu publie son premier recueil de nouvelles : ce sont trois récits, précédés d’une préface, « Noyade » (《沉沦》), « Départ au sud » (《南迁》) et « Une mort gris argenté » (《银灰色的死》), la première faisant aussitôt figure, à plusieurs égards, de texte fondateur et, comme telle, autant louée que décriée (2).

C’est le début de sa carrière littéraire.

 

3. Retour en Chine : 1922-1938

 

En mars 1922, il revient en Chine après avoir terminé ses études à l’université. Il continue à Shanghai la carrière littéraire débutée à Tokyo.

 

Les années ‘Création’ : 1922-1927

 

Il devient éditeur de la revue trimestrielle éditée par la

 

« Noyade » (《沉沦》)

société "Création” (创造季刊) dont le premier numéro sort en mai, et est aussitôt critiqué par les membres de l’"association de recherche littéraire" (文学研究会), créée elle aussi en 1921, mais pour défendre le réalisme en littérature. C’est en juillet qu’il publie, dans la revue "Création”, justement, l’une de ses plus célèbres nouvelles : « Enivrantes nuits de printemps » (《春风沉醉的晚上》).

 

En 1923, après quelques mois d’enseignement de l’anglais dans l’Anhui, il quitte Shanghai pour Pékin où il est nommé professeur de statistiques à l’université Beida, tout en continuant son travail pour ‘Création’. C’est alors qu’il se lie d’amitié avec Lu Xun.

 

En 1925, il est nommé à l’université de Wuchang. Il devient en même temps éditeur de la revue littéraire bi-mensuelle ‘Hongshui’ ou " Le déluge " (《洪水》), tout en prenant ses distances de "Création".

 

En 1926, il va enseigner à l’université Sun Yatsen de Canton (广州中山大学文学院), qui est alors un repaire de révolutionnaires où sont allés enseigner de nombreux membres de la société "Création", dont Guo Moruo, après l’interdiction des journaux du groupe ; il est bientôt rejoint par Lu Xun. Il publie alors deux essais théoriques importants, l’un sur le roman (《小说论》, l’autre sur le théâtre (《戏剧论》).

 

Rupture avec ‘Création’ et engagement politique : 1927-1933

 

Yu Dafu et Wang Yingxia

 

En 1927, peu satisfait de l’atmosphère qui règne à Canton, il préfère retourner à Shanghai. En janvier, il rencontre Wang Yingxia (王映霞) avec laquelle il se fiance en juin, et se marie au début de l’année suivante. Cependant, pour avoir critiqué le Guomingdang avec lesquels Guo Moruo et Cheng Fangwu étaient liés, il se fâche avec eux et rompt avec la société "Création" en août 1927. Il se rapproche alors de Lu Xun, et de sa société ‘Yusi’, soit ‘fils de discours’, ou ‘bouts de conversation’ (《语丝》), qui avait 

été créée à Pékin trois ans auparavant ; Yu Dafu collabore au journal du même nom, spécialisé dans

l’essai court, qui correspond à ses idées esthétiques : avec pour collaborateur de grands noms comme le frère de Lu Xun, Zhou Zuoren (周作人) ou Lin Yutang (林语堂), le journal avait développé un style très particulier, ce qu’on a appelé « le genre Yusi » ( 语丝文体”).

 

Lorsque Lu Xun vient se réfugier à Shanghai, et qu’il devient éditeur du mensuel ‘Benliu’ ou ‘Torrent’ (奔流), Yu Dafu y collabore aussi. Puis, après l’interdiction de ‘Benliu’, toujours à l’instigation de Lu Xun, il devient éditeur en chef du mensuel “Littérature et culture du peuple” (《大众文艺》), lancé le 20 septembre 1928 par la maison d’édition shanghaienne ‘Xiandai’ (ou Moderne) (现代出版社), pour participer au débat d’idées sur la popularisation de la culture et de la littérature, et sur la modernisation du théâtre. Après la fondation de la ‘Ligue des écrivains de gauche’ (中国左翼作家联盟), en mars 1930, le mensuel en devient un organe de diffusion, ce qui lui vaut d’être interdit par le Guomingdang dès le mois de juillet suivant.

 

 

‘Yusi’ 《语丝》

 

En 1930, Yu Dafu écrit « Fleurs d’osmanthe tardives » (迟桂花), publiée en 1932 en même temps qu’un quasi roman, « C’est une faible femme » (《她是一个弱女子》),  réédité en 1933 sous le titre « Pardonnez-lui » (《饶她》). C’est une œuvre de maturité venant clore un cycle créatif intense de huit années qui aura vu la parution de ses plus belles œuvres, essais et nouvelles. Suit une autre période de huit années, où, après un bref retour au classicisme, ses écrits sont essentiellement politiques.

 

Retraite à Hangzhou : 1933-1938

 

« Fleurs d’osmanthe tardives »

(迟桂花)

 

En 1933, Yu Dafu se retire de la Ligue, arguant qu’ « un auteur petit-bourgeois ne peut écrire de la littérature prolétarienne », et va s’installer à Hangzhou où il revient vers la poésie classique et aborde un genre tout nouveau chez lui : les notes de voyage (山水游记), écrites également dans un style traditionnel. En même temps, il participe aux activités de l’assemblée provinciale du Zhejiang. Il fait aussi partie, aux côtés de Lu Xun et de nombreux autres intellectuels, des membres fondateurs de la Ligue chinoise des droits de l’Homme, créée cette

année-là sous l’égide de Song Qingling (宋庆龄), seconde épouse de Sun Yatsen.

 

Puis, en 1936, à l’invitation du président de l’assemblée provinciale du Fujian, alors aux mains d’un "seigneur de la guerre", il y travaille pendant deux mois, et devient éditeur du journal ‘le citoyen du Fujian’ (《福建民报》). La même année, il devient également éditeur de l’hebdomadaire de

Lin Yutang ‘les Analectes’ (《论语》), journal satirique fondé en 1932 avec pour but de parler de tout sauf de politique.

 

Cependant, l’engagement politique de Yu Dafu croît au fur et à mesure que s’intensifie la guerre contre le Japon. En 1938, il part à Wuhan, base arrière de la résistance à l’envahisseur, où il entre dans les services de propagande et devient directeur de l’association littéraire et artistique de résistance à

l’ennemi. Sa création purement littéraire est désormais tarie.

 

4. Exil à Singapour, puis Sumatra : 1938-1945

 

A la fin de 1938, il fuit à Singapour avec sa femme et son fils. Jusqu’en 1942, il travaille là comme directeur littéraire du quotidien ‘Sin Chew Daily’ (《星洲日报》). Pendant ces trois années,  il publie quelque quatre cents articles sur des sujets d’actualité qui seront publiés en 1978 à Taiwan en deux ouvrages : ‘Les essais au fil de la plume de Yu Dafu dans les mers du sud » (《郁达夫南洋随笔》) et « Les écrits de résistance de Yu Dafu » (《郁达夫抗战文录》).

 

Il y avait dans l’île toute une communauté chinoise que vient alors grossir un flot de réfugiés de Chine continentale, dont de nombreux artistes, nourrissant un courant de littérature chinoise anti-japonaise, appelée « littérature de résistance » (抗战文学), dont Yu Dafu devient une figure de proue. Dans un éditorial du ‘Sin Chew Daily’, il décrit ce qui est désormais sa seule raison

d’écrire :

 

 Journal de Singapour 《星洲日報》

 (calligraphie de Chang Kai-chek)

 

« Cela fait deux ans et six mois que la lutte pour défendre la mère patrie a commencé. Nous avons atteint le stade où il nous faut mobiliser toutes nos forces pour assurer la victoire finale. Il nous faut développer nos capacités à nous battre aussi sur le front littéraire… Il nous faut attaquer les défaitistes et les collaborateurs… Il ne doit y avoir aucune division entre les hommes politiques, les militaires et les intellectuels. Il nous faut désormais garder cet impératif en mémoire lorsque nous écrivons. »


En 1940, il divorce : des journaux ont publié des lettres révélant que Wang Yingxia avait une liaison. Plus important, cette même année, il participe à la création de la « South Sea Society » de Singapour (
新加坡南洋学会)qui, bien sûr, édite aussitôt un journal intitulé tout simplement « Journal of the South Sea Society »  (《南洋学报》), nouvel organe de diffusion des écrits « de résistance ».

 

En 1942, lorsque les Japonais envahissent Singapour, il fuit à Sumatra. Sous une identité d’emprunt, il

s’installe à Sumatra Ouest, dans la communauté chinoise d’outre-mer, en montant une fabrique de vin avec l’aide d’un ami chinois. Il est bientôt connu comme le patron Zhao Lian (赵廉), un petit type avec une moustache parlant indonésien qui se marie en septembre 1943 avec une jeune Chinoise de Sumatra, He Liyou (何丽有).

 

Edition des oeuvres en douze volumes

 

Mais la police militaire japonaise apprend qu’il est une des rares personnes, à Sumatra, à parler japonais, et l’enrôle comme interprète et traducteur à Bukit Tinggi, quartier général de la 25ème Armée japonaise qui occupe alors l’île. Cela lui sera fatal.

 

Il disparaît un soir de 1945 pour ne plus jamais reparaître. Il est vraisemblable qu’il fut arrêté par la Kempeitai, la police militaire japonaise, lorsque celle-ci finit par découvrir sa véritable identité. Il aurait été exécuté peu de temps après la capitulation japonaise. Mais le mystère demeure et a alimenté une source ininterrompue d’écrits. L’autre thèse est qu’il a été assassiné par des résistants de Singapour qui le prirent pour un traître et un collaborateur en raison de ses activités de traducteur au service de l’armée japonaise.

 

En 1952, le gouvernement chinois l’a élevé au rang de « martyr de la révolution » (革命烈士). Son œuvre a

récemment fait l’objet d’une édition complète en douze volumes.

    

II. Une écriture novatrice

 

Dès son premier recueil de nouvelles, en 1921, Yu Dafu fait sensation. Ce sont : « Noyade » (《沉沦》), « Départ au sud » (《南迁》) et « Une mort gris argenté » (《银灰色的死》). Elles sont porteuses de thèmes et écrites dans un style qui en font des œuvres sans précédent dans la littérature de fiction chinoise, et qui, en tant que telles, ouvrent une voie totalement inédite.

 

Thèmes récurrents

 

Ce sont des nouvelles qui dépeignent la vie de jeunes Chinois au Japon. « Départ au sud » évoque les relations sexuelles entre un étudiant et une jeune fille japonaise dans un environnement rural idyllique, la religion faisant ici contrepoids à la sexualité. Dans « Une mort gris argenté », le personnage principal apprend que son épouse vient de mourir en Chine ; déprimé, il offre son anneau en gage

 

« Noyade » (《沉沦》)

pour avoir de l’argent pour pouvoir aller boire ; il a fait la connaissance de la fille du propriétaire d’un bar à vin où il se rend : mais, apprenant qu’elle vient de se marier, il meurt dans la rue, seul.

 

On a là quelques uns des thèmes qui vont se retrouver dans les nouvelles suivantes : la solitude de jeunes étudiants, leur pauvreté et leur isolement dans un pays étranger, leurs frustrations sexuelles et le sentiment de culpabilité qui leur est lié, tout ceci étant en grande partie autobiographique, ce qui ne pouvait qu’ajouter au scandale de peintures de sentiments que les Chinois n’étaient pas habitués à voir étalés aussi crûment.

 

La nouvelle qui fit le plus scandale fut « Noyade », et ce d’abord parce que le jeune protagoniste de

l’histoire ressemble à l’auteur en tous points, y compris son lieu de naissance. Etudiant chinois au Japon, il vit dans une auberge et, victime du racisme ambiant, n’a pas d’amis proches. Sa solitude est soulignée dans la scène initiale où Yu Dafu lui fait lire un poème de Wordsworth. Mais sa vie, en réalité, est loin de connaître la paisible tranquillité que reflète le poème. Il est en proie à des frustrations sexuelles si fortes qu’il se masturbe toutes les nuits, et en ressent une terrible culpabilité. Il finit par aller vivre dans une cabane isolée hors de la ville, mais, un jour, il surprend un couple en train de faire l’amour, sur quoi il revient à la ville, et se rend dans un lupanar. Torturé par le remords, il part se noyer, sans que l’on sache s’il va vraiment le faire ou non.

 

Ses dernières paroles, cependant, sont pour apostropher la Chine, lui reprochant d’être responsable de sa mort, et de tant d’autres. C’est la première fois dans la littérature chinoise que les frustrations sexuelles adolescentes sont directement liées aux humiliations subies par la Chine et à sa faiblesse.

 

Controverses

 

Yu Dafu (à d.) avec Guo Moruo (au milieu) a priori en 1928,

date de l’arrivée à Shanghai d’Edgar Snow (à g.)

 

Dès sa publication, la nouvelle suscita des controverses houleuses. Le frère de Lu Xun, Zhou Zuoren, fut son plus ardent défenseur, avançant deux arguments clés pour répondre aux principales critiques : d’une part,

l’érotisme du roman répondait à un but artistique, qui était de lutter contre la morale conventionnelle, et d’autre part, les théories de Freud faisaient de la sexualité un important élément créatif. Quant à Guo Moruo, il dira que Yu Dafu voulait dénoncer les hypocrisies de la

société chinoise, la répression sexuelle allant de pair chez lui avec la répression sociale et économique. Yu Dafu lui-même dira : " Pour me débarrasser de l'hypocrisie criminelle, il faut me mettre à nu. "

 

Le débat fut ainsi lancé sur ce terrain ambigu. On dit du style de cette nouvelle qu’il était « décadent » (颓废tuífèi), parce que Yu Dafu y faisait une description complaisante d’une situation pathologique qu’il ne condamnait pas, et cela devint par là même une forme artistique revendiquée comme esthétisme non-conformiste, lié à l’époque et à la décadence nationale. Les descriptions de frustration sexuelle seraient ainsi à interpréter comme des protestations contre les codes moraux répressifs, frustration venant renforcer l’aliénation des couches défavorisées de la population et en particulier de la jeunesse.

 

Dans un article remarquable (3), Sebastian Veg a montré qu’il s’agit là en fait d’un faux scandale, et que tous les thèmes traités le sont avec ambiguïté, y compris la sexualité qui n’est jamais abordée de manière franche et directe, la frustration sexuelle comme une métaphore de l’impuissance politique étant par ailleurs également insatisfaisante. En fait, il a été maintes fois souligné que la nouvelle comporte une dimension pathologique, le personnage principal souffrant d’une paranoïa qui le pousse à éviter de plus en plus tout contact humain, son sentiment de culpabilité étant le reflet de sa quête de pureté.

 

Surtout, les jeunes héros de Yu Dafu recherchent la liberté sexuelle, mais restent prisonniers d’un schéma dualiste qui est celui de la Chine ancienne, schéma dans lequel l’amour se rattache à la quête

d’un être idéal, les désirs charnels étant assouvis avec des prostituées. Il faut donc relativiser les aspects scandaleux de ce texte.

 

Ecriture autobiographique

 

Ce qui semble plus intéressant, c’est qu’il ouvrait la porte d’une écriture subjective à la première personne, une écriture autobiographique en rupture totale avec le style romanesque qui avait cours jusque là. Yu Dafu était un romantique, un admirateur des « Rêveries d’un promeneur solitaire »  de

Jean-Jacques Rousseau qu’il avait traduites. Un romantisme non sans ambiguïté lui aussi, mais qui vaut pour la complaisance dans l’épanchement des sentiments les plus personnels, composante importante de l’émancipation individuelle revendiquée dans la mouvance du 4 mai. 

 

Pour cette écriture novatrice à la première personne, on a souligné maintes fois que Yu Dafu  s’est inspiré du « roman du moi » qui était alors en vogue au Japon, ce shishôsetsu que tous les écrivains japonais de l’époque se sont appropriés. Il l’a adapté en un style personnel, la première personne intervenant dans les monologues intérieurs de ses personnages, leurs journaux ou poèmes.

 

Si l’on considère qu’une bonne partie de la littérature de fiction moderne, en Chine, est une revendication de l’écriture subjective à la première personne, on peut dire qu’elle a commencé avec ces premières nouvelles de Yu Dafu.

 

*

On a là une écriture dont les thèmes ne changeront guère. Même « C’est une faible femme » (《她是一个弱女子》), l’une de ses dernières nouvelles publiées, en 1932, reprend des thèmes analogues

d’amours inabouties et de sexualité frustrée, simplement c’est ici le fait de trois femmes. Quant à la dernière, « Fleurs d’osmanthe tardives », elle semblait annoncer une écriture plus bucolique, plus apaisée, mais ce fut un chant du cygne.

 

Il est une nouvelle, cependant, qui représente une tendance légèrement différente, bien que publiée seulement deux ans plus tard que les trois premières, une nouvelle où la sexualité est contrôlée, que Yu Dafu a appelée « nouvelle à couleur socialisante » : « Enivrantes nuits de printemps » (《春风沉醉的晚上》) ; c’est elle qui a inspiré le film de Lou Ye présenté au festival de Cannes en 2009 qui en reprend le même titre, bien que traduit différemment : « Nuits d’ivresse printanière ». Il est intéressant de la lire et de l’analyser, et de voir pourquoi Lou Ye l’a choisie comme référence.

 

 

Notes

(1) Voir Repères historiques, 1900-1917

(2) Voir analyse dans la deuxième partie.

(3) « Sexualité, transgression et politique dans les premières nouvelles de Yu Dafu » de Sebastian Veg (Communication lors du colloque « Traduire l’amour, la passion et le sexe dans les littératures d’Asie », université de Provence, Aix en Provence, 15-16 décembre 2006). On peut lire l’article en ligne :

http://publications.univ-provence.fr/lct2006/index158.html

On peut lire également un article intéressant d’un lacanien : « La transposition du corps libidinal et

l’émergence de la sexualité dans la littérature chinoise moderne, entre aliénation pathologique et idéologique » par Victor Vuilleumier (Texte présenté lors du colloque « Traduire l'amour, la passion, le sexe, dans les littératures d'Asie », université de Provence, Aix en Provence, 15-16 décembre 2006) :

http://www.lacanchine.com/ChEncore_Sex-Litt.html

 


 

En complément :


A lire et écouter : « L’automne dans l’ancienne capitale » (《故都的秋》)
 


 

Traductions en français :

 

Editions Philippe Picquier

- « Rivière d’automne » : trois nouvelles, traduction Stéphane Lévêque, septembre 2002 (réédition en poche, mars 2005). Présentation de l’éditeur :

Publié en 1932, « Une femme sans importance » (autre traduction de « C’est une faible femme ») prend place dans le contexte historique des seigneurs de la guerre : une jeune femme insipide et vénale, découvre les plaisirs saphiques dans les bras d’une bisexuelle dominatrice et perverse. Econduite par son amante, elle se tourne alors vers un homme sans relief qu’elle finit par épouser avant de s’en aller, de liaison en liaison, jusqu’à son destin tragique. Dans « Le Passé », écrit en 1927, un homme se souvient de la relation masochiste qu’il a entretenue avec une femme. « Rivière d’automne » met en scène des amours croisées au sein d’une famille.

- in « Treize récits chinois, 1918-1949 », traduction Martine Vallette-Hémery, 1991 (réédité en poche en mars 2000) : « Le moine Calebasse » (1932)

Pour fuir l’agitation politique de la ville, l’homme est parti dans le sud où il veut écrire une carte impériale des Song du sud. Lorsque des paysans lui parlent du moine Calebasse, il décide de le rencontrer mais ce moine n’est autre qu’un de ses anciens amis avec qui il était à l’étranger et qui s’était fiancé avec la femme qu’il aimait !

Editions Bleu de Chine

- in « Shanghai 1920-1940, douze récits », juillet 2000, deux nouvelles de Yu Dafu.

« Du sang et des larmes » et « Un soir de griserie » qui n’est autre que… « Enivrantes nuits de printemps »

 


 

A lire en complément :

《春风沉醉的晚上》 « Enivrantes nuits de printemps »

 

 

 



 

 

 

     

 

 

 

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