Textes à écouter

 
 
 
     

 

 

郁达夫《故都的秋》

Yu Dafu  « L’automne dans l’ancienne capitale »

traduction par Brigitte Duzan et Zhang Xiaoqiu, 12 août 2010 

 

Présentation

 

Ce texte de Yu Dafu inaugure une nouvelle rubrique de ce site : les textes à écouter. Il comporte en effet nombre d’allitérations, de passages quasiment rimés, et même, à un moment, des jeux sur l’accent pékinois, qui justifient qu’on l’écoute autant qu’on le lise.

 

C’est un texte qui date de 1934, date à laquelle Yu Dafu s’était retiré à Hangzhou. On devine, à travers une allusion, la virulence des critiques contre le caractère « décadent » de son œuvre, ses nouvelles surtout, qui, outre les problèmes d’allégeance politique dans cette période troublée, ont dû l’inciter à rechercher le calme en dehors du tumulte de Shanghai.

 

Il a été écrit pendant le « huitième mois » lunaire, vers la mi-septembre, voire la fin du mois ; l’automne est un sujet tout choisi, mais, contrairement à ce qu’on attendait d’un natif de la banlieue de Hangzhou, ce qu’il chante ici, ce sont les automnes du Nord de la Chine, et de Pékin en particulier. Le style correspond à la période de retour au classicisme qu’ont été pour Yu Dafu les années passées à Hangzhou, une sorte de recueillement, ou de retour aux sources. Il n’est pas anodin qu’il cite un poème de Su Dongpo, grand poète et homme d’Etat des Song, qui fut écrit, justement, pendant une période d’exil.

 

C’est un texte qui reflète une grande sérénité, rendue par l’équilibre, le rythme paisible des phrases ; c’est une réflexion sur la beauté de l’automne dans le Nord, traduite en couleurs (celles des fleurs et des arbres, du ciel et de la poussière) et en sons (le chant des cigales, le bruit de la pluie ou celui du vent, et même certaines sonorités propres à l’accent pékinois), tout ceci donnant cette « saveur » spécifique de l’automne qu’il aime.

 

Il y a là le reflet d’un retour aux plaisirs profonds de l’existence, en particulier dans la contemplation de la nature, qui est très classique en soi. On pourrait presque sentir comme un vague sentiment taoïste dans cette méditation. C’est en tout cas très romantique, mais d’un romantisme très personnel.

 

Le vocabulaire est donné en détail, une traduction également proposée ; l’enregistrement est à l’adresse suivante :

http://hi.baidu.com/%B5%AD%C8%EB%D4%C6%B6%CB/blog/item/62b9cd984f4f0d026e068c9c.html

 


 

Texte et vocabulaire

 

    秋天,无论在什么地方的秋天,总是好的;可是啊,北国的秋,却特别地来得清,来得静,来得悲凉。我的不远千里,要从杭州赶上青岛,更要从青岛赶上北平来的理由,也不过想饱尝一尝1,这故都的秋味。

  江南,秋当然也是有的,但草木凋得慢2,空气来得润,天的颜色显得淡,并且又时常3多雨而少风;一个人夹在苏州上海杭州,或厦门香港广州的市民中间,混混沌沌地过去4,只能感到一点点清凉,秋的味,秋的色,秋的意境与姿态5,总看不饱,尝不透,赏玩6不到十足。秋并不是名花,也并不是美酒,那一种半开、半醉的状态,在领略7秋的过程上,是不合适的。

  不逢8北国之秋,已将近十余年了。在南方每年到了秋天,总要想起陶然亭的芦花9,钓鱼台的柳影10,西山的虫唱11,玉泉的夜月,潭柘寺12的钟声。在北平即使不出门去吧,就是在皇城13人海之中,租人家一椽破屋来住着,早晨起来,泡一碗浓茶,向院子一坐,你也能看得到很高很高的碧绿的天色14,听得到青天下驯鸽15的飞声。从槐树叶底16,朝东细数着一丝一丝漏下来的日光,或在破壁腰中,静对着像喇叭似的牵牛花(朝荣)的蓝朵17,自然而然地也能够感觉到十分的秋意。说到了牵牛花,我以为以蓝色或白色者为佳,紫黑色次之18,淡红色最下。最好,还要在牵牛花底,教长着几根疏疏落落的19尖细且长的秋草,使作陪衬20

  北国的槐树,也是一种能使人联想起秋来的点辍21。像花而又不是花的那一种落蕊22,早晨起来,会铺得满地。脚踏上去,声音也没有,气味也没有,只能感出一点点极微细极柔软的触觉23。扫街的在树影下一阵扫后,灰土上留下来的一条条扫帚的丝纹24,看起来既觉得细腻,又觉得清闲25,潜意识下并且还觉得有点儿落寞26,古人所说的梧桐一叶而天下知秋的遥想27,大约也就在这些深沉的地方。

秋蝉的衰弱的残声28,更是北国的特产,因为北平处处全长着树,屋子又低,所以无论在什么地方,都听得见它们的啼唱29。在南方是非要上郊外或山上去才听得到的。这秋蝉的嘶叫29,在北方可和蟋蟀耗子一样30,简直像是家家户户都养在家里的家虫。

 

01 饱尝    bǎocháng   savourer à plein, goûter de

02       diāo  se flétrir, se faner

03 时常    shícháng  souvent

04 混沌    hùndùn     chaotique, désordonné

05 意境    yìjìng        état d’âme        姿态zītài  attitude

06 赏玩    shǎngwán  goûter, se délecter de

...不饱 (bǎo)...不透(tòu)...不到十足 surenchère de résultatifs pour indiquer l’incomplétude

07 领略    lǐnglüè      goûter, apprécier

08 不逢    bùféng…  cela fait … que je n’ai pas vu, rencontré…

09 陶然亭  Táorántíng  nom d’un pavillon qui a donné son nom a un parc du sud de Pékin (陶然亭公园) qui était traditionnellement un lieu de rendez-vous des lettrés ; le nom du pavillon陶然亭vient d’un poème de Bai Juyi (白居易) :

 

陶然亭  Taorantíng

更待菊黄家酿熟,与君一醉一陶然 

gēng dài jú huáng jiāniàng shú, yú

jūn yí zuì yì táorán

attends que jaunissent les 

chrysanthèmes et que le vin de la

maison ait fermenté,

et c’est avec joie que je m’enivrerai

tranquillement avec toi.

        芦花 lúhuā  chaton de roseau

10 钓鱼台  Diàoyútái  (nom chinois des îles Senkaku) nom donné à une résidence pékinoise destinée à recevoir les hôtes de marque du gouvernement, en particulier les

 

chaton de roseau

cadres provinciaux pendant leurs déplacements dans la capitale : 钓鱼台国宾馆.

11 西山    Xīshān  les Collines de l’Ouest, à Pékin

12潭柘寺   Tánzhèsì  temple Tanzhe (= du bassin au cudrang, ou mûrier de Chine), temple bouddhiste situé dans les Collines de l’Ouest.

13 皇城    huángchéng  la partie centrale de la capitale autrefois ; la capitale impériale

 

钓鱼台  Diaoyutai

14 碧绿    bìlǜ  vert émeraude  (émeraude/ bleu, en particulier pour le ciel = 青天qīngtiān)

15 驯鸽    xùngē  pigeon apprivoisé, domestique

16 槐树    huáishù  sophora   lòu  suinter, fuir / laisser passer, laisser filtrer  très

17 喇叭    lǎbɑ  trompette, haut parleur, klaxon... 

喇叭花 lǎbahuā  liseron, volubilis (appelé喇叭花pour la forme des fleurs)  

牵牛花 qiānniúhuā   plante proche du volubilis, généralement à fleurs blanches

朝荣   cháoróng  = 早晨开的花 : fleur ouverte très tôt à l’aube

18 紫黑色  zǐhēisè  pourpre sombre  次之cìzhī  en second

 

 

temple Tanzhe

19 疏落的  shūluòde   éparpillé

20 陪衬    péichèn   (faire) ressortir

21 点辍    diǎnchuò   embellir

22       ruǐ  pistil

23 触觉    chùjué  impression, sensation tactile

24 扫帚    sàozhou  balai        丝纹sīwén  traces, marques (laissées par le balai)

25 ... jì… yòu  et…et       

细腻    xìnì  exquis, ravissant  // 

清闲qīngxián  détendu, sans hâte (comme quelqu’un d’oisif)      

26 潜意识  qiányìshí  subconscient          

落寞luòmò  désolé

 

volubilis

27 梧桐           wútóng  sterculier à feuilles de platane    遥想 yáoxiǎng  rappeler, remémorer

梧桐一叶而天下知秋wútóng yíyè ér tiānxià zhīqiū  = 从一片梧桐叶的凋落,就知道秋天就要来到。

Il suffit d’une feuille fanée de platane (sterculier) pour que l’on sache que l’automne est arrivé.

28       chán   cigale          衰弱shuāiruò  faible     cán  infirme / déficient

29 嘶叫    sījiào  cri  (rauque, enroué)           啼唱 tíchàng chant des cigales (onomatopée)

30 蟋蟀    xīshuài  criquet                耗子 hàozi  souris

 

  还有秋雨哩,北方的秋雨,也似乎比南方的下得奇,下得有味,下得更像样1

  在灰沉沉2的天底下,忽而来一阵凉风,便息列索落地3下起雨来了。一层雨过,云渐渐地卷向了西去,天又晴了,太阳又露出脸来了,着着很厚的青布单衣或夹袄的都市闲人4,咬着烟管,在雨后的斜桥影里5,上桥头树底下去一立,遇见熟人,便会用了缓慢悠闲的声调6,微叹着互答着地说:

  唉,天可真凉了-----”(这了字念得很高,拖得很长。)

  可不是吗?一层秋雨一层凉了!

北方人念阵字,总老像是层字7,平平仄仄起来8,这念错的歧韵9,倒来得正好。

 

北方的果树,到秋天,也是一种奇景。第一是枣子树10,屋角,墙头,茅房11边上,灶房门口,它都会一株株地长大起来。像橄榄12又像鸽蛋似的这枣子颗儿,在小椭圆形13的细叶中间,显出淡绿微黄的颜色的时候,正是秋的全盛时期14,等枣树叶落,枣子红完,西北风就要起来了,北方便是沙尘灰土的世界,只有这枣子、柿子15、葡萄,成熟到八九分的七八月之交16,是北国的清秋的佳日,是一年之中最好也没有的Golden Days

 

  有些批评家说,中国的文人学士,尤其是诗人,都带着很浓厚的颓废的色彩17,所以中国的诗文里,赞颂秋18的文字的特别的多。但外国的诗人,又何尝不然19?我虽则外国诗文念的不多,也不想开出帐来,做一篇秋的诗歌散文钞,但你若去一翻英德法意等诗人的集子,或各国的诗文的Anthology来,总能够看到许多并于秋的歌颂和悲啼20。各著名的大诗人的长篇田园诗或四季诗里21,也总以关于秋的部分。写得最出色而最有味。足见22有感觉的动物,有情趣的人类,对于秋,总是一样地特别能引起深沉,幽远、严厉、萧索的感触23来的。不单是诗人,就是被关闭在牢狱里的囚犯24,到了秋天,我想也一定能感到一种不能自已的深情25,秋之于人,何尝有国别,更何尝有人种阶级的区别呢?不过在中国,文字里有一个秋士的成语26,读本里又有着很普遍的欧阳子的《秋声》27与苏东坡的《赤壁赋》28等,就觉得中国的文人,与秋和关系特别深了,可是这秋的深味,尤其是中国的秋的深味,非要在北方,才感受得到底。

  南国之秋,当然也是有它的特异的地方的,比如廿四桥的明月29,钱塘江的秋潮30,普陀山的凉雾31,荔枝湾的残荷32等等,可是色彩不浓,回味不永。比起北国的秋来,正像是黄酒之与白干33,稀饭之与馍馍34,鲈鱼之与大蟹35,黄犬之与骆驼。

秋天,这北国的秋天,若留得住的话,我愿把寿命的三分之二折去,换得一个三分之一的零头。

 

01 像样    xiàngyàng  décent, convenable

02 灰沉沉  huīchénchén  (ciel)  de plomb, gris et bas

03 息列索落 xīlièsuǒluò   bruit très fort de la pluie (摩擦声音)

04       ici zhuó   revêtir, porter            夹袄  jiá'ǎo   veste doublée

05 斜桥    xiéqiáo   pont biais, ou oblique

06 缓慢 悠闲   huǎnmàn yōuxián  lent et insouciant, léger, désinvolte    声调shēngdiào  ton

07 阵字... 层字 "zhèn" zì …" céng" zì    : remarque sur les mots (les caractères : ) utilisés par les gens du nord quand ils parlent d’un passage pluvieux, d’une ondée, ils n’utilisent pas le classificateur    zhèn mais céng (une couche)

08 平仄    píngzè   tons plats (dont le deuxième ton) et tons obliques – d’où prononciation

09 歧韵    qíyùn        yùn son agréable (instrument de musique, voix..)   différent / erroné

10 枣子树  zǎozishù   jujubier  (originaire, effectivement, du nord de la Chine)

11 茅房    máofáng  latrines

 

jujubier

12 橄榄    gǎnlǎn   olive  

13 椭圆形  tuǒyuánxíng  de forme ovale                                

14 全盛    quánshèng  (période) apogée, point culminant / pleine (saison)

15柿子    shìzi   kaki

16     jiāo   arriver (saison)

17 颓废   tuífèi   décadent     色彩 sècǎi   couleur, teinte / touche, tonalité

18 赞颂  zànsòng  chanter, célébrer

19 何尝  hécháng  ce n’est pas que…

不然 bùrán  il n’en est pas ainsi

20 歌颂  gēsòng   louange            

悲啼bēití  plainte

21 田园诗  tiányuánshī  poésie bucolique, pastorale        

四季诗sìjì shī  poésie sur les saisons

 

jujubes

22 足见    zújiàn   ici : pour bien montrer (ce qui précède) il suffit de voir…

23 萧索    xiāosuǒ  sombre, désolé / déprimé           感触gǎnchù  émotion

24 牢狱    láoyù   prison 囚犯qiúfàn  prisonnier

25 不能自已 bùnéngzìyǐ  incontrôlable, irrépressible

26秋士     qiūshì       « lettré en automne »

Allusion à l’expression ancienne 春女秋士chūnnǚ qiūshì (les femmes au printemps, les lettrés en automne) : au printemps, en regardant les fleurs se faner, les jeunes filles ressentent la fragilité de la beauté et la précarité des choses ; en automne, en voyant le monde perdre sa vitalité et prendre un aspect désolé, les jeunes garçons ressentent amèrement l’inanité de tout héroïsme.

27 《秋声》 qiūshēng  sons/bruits d’automne, poème du onzième siècle en prose rimée (du genre ) de Ouyang Xiu (欧阳修), poète de la dynastie des Song du Nord : le poète est en train de lire, la nuit, et brusquement entend du bruit ; il prête l’oreille, le bruit se renforce, on dirait une armée en marche ; alors il envoie un petit serviteur au dehors, pour voir ce qu’il en est ; l’enfant revient en disant :

         星月皎洁,明河在天,四无人声,声在树间。

          la lune et les étoiles brillent, on voit très bien la Voie lactée,

          à des lieues à la ronde pas un bruit chez les hommes,

 c’est des arbres qui vient le bruit qu’on entend.

Alors le poète s’exclame : 噫嘻,悲哉!此秋声也..."

                           « Quelle tristesse, c’est donc le bruit de l’automne… etc… »

Voir le texte et la traduction en anglais :

http://www.zftrans.com/bbs/read.php?tid=10551

28 苏东坡  Su Dongpo, autre poète des Song, dont l’un des poèmes les plus célèbres est l’ « Ode à la Falaise rouge » (《赤壁赋》), également poème du genre fù, inspiré de la bataille navale du troisième siècle qui fait partie de l’histoire des Trois Royaumes. Le poème est en deux parties et écrit à la suite

d’une visite du poète sur les lieux de la bataille, alors qu’il était en exil dans la région. La promenade eut lieu en automne, et le poème commence ainsi : 壬戌之秋, 七月既望en l’automne de l’année… A la fin, le poète rompt l’humeur triste qui émane du lieu et de la saison, pour se réjouir de pouvoir profiter des

beautés éternelles de la nature et boire en leur honneur…

29 廿四桥  niànsìqiáo  (廿=二十)  le « pont vingt quatre », à Yangzhou (de marbre blanc, il mesure 24 mètres de long, 24 mètres de large, etc…), c’est l’un des 24 monuments du « lac étroit de l’ouest »(瘦西湖), au sud-ouest de la ville, où une histoire raconte que 24 beautés vinrent jouer de la flûte : Yanghzou est la ville dédiée à la lune, et le meilleur endroit pour la contempler est ce pont. L’expression 廿四桥的明月 est un vers d’un poème de Du Mu (杜牧).

30 钱塘江  Qiántáng jiāng  le Qiantang, fleuve

 

 

Le pont vingt quatre

qui se jette dans la mer à l’endroit de la baie de Hangzhou ; il est célèbre pour le plus grand mascaret du monde, nommé le « dragon d’argent », d’où l’expression 钱塘江观潮 : aller au fleuve Qiantang voir la marée.

31普陀山   Pǔtuóshān   mont Putuo, montagne sacrée bouddhique, sur l’île Putuo, au large de Shanghai, centre du culte de Guanyin.

32 荔枝湾  Lìzhīwān   Lychee Bay, à Canton (Guangzhou)   残荷 cánhé  lotus aux fleurs fanées

33 白干    báigān  alcool blanc

34 稀饭    xīfàn   gruau de riz ou de millet      馍馍mómo petit pain fourré = 馒头

35 鲈鱼   lúyú   perche (poisson)

xiè  crabe

 

lotus aux fleurs fanées

 

 

  一九三四年八月,在北平

Pékin (Beiping), 1934, huitième mois.

 


 

Traduction :

 

L’automne, quel que soit l’endroit où l’on se trouve, c’est toujours bien ; mais, les automnes du Nord de la Chine, cependant, sont particulièrement clairs, particulièrement calmes, particulièrement tristes. Ayant l’occasion de me rendre de Hangzhou à Qingdao, et de là à Beiping (1), un millier de lis tout au plus, je compte aussi en profiter pour m’y délecter de cet "automne", cette saveur automnale de la vieille capitale.

 

Le Jiangnan (2), bien sûr, a aussi son automne, mais la végétation s’y flétrit lentement, l’air est chargé d’humidité, le ciel d’une couleur très pâle, et, en outre, très souvent, il pleut beaucoup et il y a très peu de vent. Lorsqu’on se trouve seul dans la foule de Suzhou, Shanghai ou Hangzhou, ou encore à Xiamen, Hong Kong ou Canton, et que l’on y flâne sans but, on ne peut ressentir qu’un tout petit peu de clarté et de fraîcheur ; la saveur de l’automne, les couleurs de l’automne, l’atmosphère et les traits propres à l’automne, on ne peut jamais les percevoir vraiment, jamais en jouir totalement, jamais s’en délecter comme on voudrait. L’automne, ce n’est pas le plaisir de voir s’ouvrir quelque fleur, ou de s’enivrer de bon vin, ce n’est pas ainsi qu’on apprécie l’automne. 

 

Cela fait près de dix ans que je n’ai pas vécu un automne du Nord de ce pays. Dans le Sud, tous les ans, les premiers jours de l’automne me toujours font penser aux chatons de roseau du pavillon Taoran (3), à l’ombre des saules du Diaoyutai, au cri des insectes des Collines de l’Ouest, à la clarté de la lune sur celles de la Source de Jade, au tintement de la cloche du temple Tanzhe. A Beiping, même si l’on ne sort pas de la ville et que l’on reste dans la marée humaine de la cité impériale, même si l’on habite la maison la plus décrépie, si, aux premières lueurs de l’aube, on se fait une tasse d’un thé bien fort et que l’on va s’asseoir dans un parc, on peut contempler, haut, très haut, le bleu émeraude du ciel, où se perçoit le vol des pigeons domestiques. Quelques rayons de soleil perçant, vers l’est, à travers les frondaisons d’un sophora, ou, telles des clochettes, les corolles bleutées de volubilis (écloses dès l’aube) paisiblement accrochées à quelque mur en ruine, cela peut suffire à transmettre tout naturellement l’atmosphère automnale. En parlant de volubilis, je pense que les bleus et les blancs sont les plus beaux ; ensuite, il y a ceux d’un pourpre sombre, et en dernier lieu les rouge pâle. Mais le mieux, c’est quand, éparpillées au milieu des fleurs, ont poussé quelques longues tiges très fines d’herbes automnales ; les fleurs en ressortent d’autant mieux.

 

Les sophoras du Nord évoquent eux aussi l’une des plus belles images liées à l’automne.  Comme les fleurs, aux premières heures du matin, ils couvrent le sol de leurs pistils, mais pas de la même façon. Si l’on marche dessus, cela ne fait aucun bruit, cela ne sent rien non plus, on peut tout au plus en ressentir une infime, une imperceptible sensation tactile. Quand les balayeurs sont passés sous les sophoras, les minuscules traces laissées par leurs coups de balais dans la poussière grise offrent au regard une image à la fois exquise et libre des soucis de ce monde, même si, inconsciemment, on en ressent une impression de désolation en se remémorant ce que disaient les anciens : qu’une feuille de platane fanée suffit à annoncer l’automne.

 

Le bruit très affaibli des cigales est encore plus caractéristique des automnes du Nord : à Beiping, en effet, il y a des arbres partout, et, en outre, les maisons sont basses, si bien que, où que l’on soit, on entend partout leurs chants. Dans le sud, en revanche, ce n’est qu’en périphérie des villes ou en montagne qu’on peut les entendre. Par contre, dans le nord, ce chant des cigales en automne rappelle les criquets et les souris, on dirait des insectes familiers élevés au sein de chaque foyer.

 

Il y a aussi la pluie d’automne, la pluie d’automne du Nord, elle aussi, semble plus étonnante, moins fade, bien plus convenable que celle du Sud. Sous un ciel d’un gris anthracite souffle soudain une rafale de vent froid, et la pluie se déverse aussitôt avec un crépitement d’enfer. L’ondée passée et les nuages s’étant peu à peu dissipés vers l’ouest, le ciel s’éclaircit à nouveau et le soleil reparaît ; une cigarette à la bouche, en profitant alors pour aller flâner un instant du côté du pont biais où les arbres dessinent à nouveau leur ombre après la pluie, le citadin oisif de la vieille capitale, vêtu de sombre, épais manteau ou  veste doublée, rencontre par hasard une vieille connaissance avec laquelle il entame en soupirant légèrement un bout de conversation sans conséquences :

« Ah, le temps a fraîchi, non ?……. » 

« N’est-ce pas ? En automne, une vague de pluie amène une vague de froid ! » (4)

 

Dans le Nord, les arbres fruitiers aussi sont un spectacle étonnant. Je pense en particulier aux jujubiers que l’on trouve au coin d’une maison, au-dessus d’un mur, à côté de latrines ou à la porte d’une cuisine. Les fruits ressemblent à des olives, ou à des œufs de pigeon ; quand on en aperçoit la couleur jaune pâle au milieu du vert tendre des fines feuilles ovales, c’est vraiment la marque du plein automne ; ensuite, lorsque les feuilles tombent, que les jujubes tournent au rouge, et que se lève le vent de nord-ouest, tout le Nord du pays devient un monde couleur de poussière de sable, grisâtre ; c’est seulement quand arrive le septième ou le huitième mois que jujubes, kakis et raisins arrivent à maturation, ou à peu près, et ce sont alors les plus belles journées d’automne, dans le Nord, des « golden days » comme on en voit qu’une fois dans toute l’année.

 

Il y a des critiques littéraires pour dire que les hommes de lettres chinois, et tout particulièrement les poètes, ont des traits profondément décadents, et que c’est la raison pour laquelle il y a tellement de poèmes chinois qui chantent l’automne. Mais les poètes étrangers, alors ? Il est vrai que je ne connais pas très bien la poésie étrangère, et que je n’ai aucunement l’intention de me mettre à l’étudier pour écrire un essai sur les élégies automnales, mais, quand même, il suffit de feuilleter un recueil de poésies anglaises, allemandes, françaises ou italiennes, ou une anthologie poétique de quelque pays que ce soit, pour voir qu’ils contiennent de nombreux poèmes louant ou déplorant l’automne.

 

Tout long poème bucolique, comme tout poème sur les saisons, comporte forcément une partie concernant l’automne. C’est le passage le plus marquant et le plus intéressant, pour la bonne raison que tout animal doué de sensation, toute personne capable de sentiment ressent toujours vis-à-vis de

l’automne une émotion profonde, soutenue, grave et sombre. Il n’y a pas que les poètes, les prisonniers, eux aussi, je pense, du fond de leur prison, quand arrive l’automne, sont pris de la même irrépressible sensation ; face à l’automne, comment pourrait-il y avoir des différences nationales, ou des différences de classes ? En Chine, cependant, il y a un dicton sur « le lettré en automne », il y a aussi, parmi les œuvres poétiques, des poèmes très connus comme « le bruit de l’automne » de Ouyang Xiu, ou l’ « Ode à la falaise rouge » de Su Dongpo (5), ce qui me laisse penser que les hommes de lettres chinois ont un rapport privilégié avec l’automne ; cependant, cette profonde saveur de l’automne, et tout particulièrement cette profonde saveur de l’automne chinois, il n’y a que dans le Nord du pays que l’on peut la goûter à plein.

 

L’automne en Chine, il est vrai, a aussi des particularités locales, comme la clarté de la lune sur le pont vingt quatre à Yangzhou, le mascaret d’automne du Qiangtang, les brouillards froids du Putuoshan ou les lotus aux fleurs passées de la baie aux Lychees, à Canton (6), mais l’impression que tout cela suscite n’est pas profonde, le souvenir n’en est pas éternel. Si l’on compare ce genre d’automne à celui du Nord, c’est comme comparer du vin jaune à de l’alcool blanc, le gruau de riz à des petits pains farcis, une perche à un gros crabe, et un chien jaune à un chameau.

 

L’automne, cet automne du Nord, si je pouvais le conserver, je suis prêt à donner les deux tiers de ce que j’ai encore à vivre pour, en échange, l’avoir pendant le tiers restant.

  

 

Notes

(1) Pékin (ou Beijing 北京 : la capitale du Nord)  fut rebaptisée Beiping (北平), c’est-à-dire la paix du Nord,  en juin 1928, après le succès de l’expédition du Nord du Guomingdang qui vint à bout des seigneurs de guerre du Nord et pacifia la région ; en même temps, Nankin (ou Nanjing 南京 : la capitale du Sud) était proclamée capitale de la République de Chine.

(2) Jiangnan (江南), ou ‘Sud du fleuve’, désigne le Sud du fleuve appelé traditionnellement Yang Tsé (ou Changjiang 长江, le long fleuve) ; c’est la zone de la civilisation de Wu, qui inclut les grandes métropoles du sud, Shanghai, Suzhou, Hanghzou, Nankin, Yangzhou entre autres.

(3) Tous ces endroits sont des sites de Pékin ou de sa proximité. Voir le détail des explications dans le vocabulaire.

(4) La phrase qui précède (entre parenthèses) est une remarque ironique sur l’accentuation de la particule finale.

La phrase qui suit, intraduisible, est une autre remarque ironique sur les tics de langage des Chinois du Nord qui utilisent le classificateur au lieu de pour signifier ce qui peut être une averse brutale ou une soudaine vague de froid. Et malgré tout, dit l’auteur, ils le font sonner tellement bien qu’ils en font oublier l’erreur.  

(5) Voir les détails sur ces poèmes dans la partie vocabulaire.

(6) Il s’agit de sites célèbres, aujourd’hui attractions touristiques. Voir détails en partie vocabulaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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