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Xu Dishan 许地山 

1893-1941

Présentation

par Brigitte Duzan, 23 mars 2011, actualisé 16 mars 2015

      

Bien que peu connu aujourd’hui, Xu Dishan (许地山) est certainement l’un des penseurs et écrivains les plus originaux de la génération du 4 mai (1). Fortement influencé par le bouddhisme, spécialiste de religion et culture indiennes, grand admirateur de Tagore, et beaucoup moins des idéaux révolutionnaires des intellectuels de son époque, ses nouvelles ont le plus souvent pour thème les souffrances endurées par le petit peuple des villes en cette période troublée des années 1920-1930 qui fut celle de la plupart des ses publications.

       

L’émancipation des femmes est l’un de ses thèmes récurrents, auquel il a consacré une grande partie de ses nouvelles, mais en le traitant de façon très originale, reflétant une pensée unique en son temps.

 

Xu Dishan (许地山)

       

Un humaniste érudit, spécialiste d’histoire des religions

      

Xu Dishan (许地山) est né à Tainan (臺南), au sud-ouest de Taiwan, en février 1893. Mais la famille revint en Chine continentale deux ans après sa naissance, et Xu Dishan grandit dans le Fujian, où son père était un petit fonctionnaire. Il fit des études sans gloire dans de petites écoles privées et devint instituteur en 1911. Mais, deux ans plus tard, il commença les voyages qui contribuèrent à forger sa personnalité et sa pensée.

       

En 1913, il partit enseigner dans une école chinoise à Rangoon, dans ce qui était alors la Birmanie. Revenant en Chine deux ans plus tard, il occupa divers postes d’enseignement dans des écoles du Fujian, puis, admis à l’université de Yanjing (燕京大学),  il partit à Pékin en 1917 faire des études de littérature et de religion.

      

Premiers écrits à Pékin

       

A Pékin, il participa activement aux organisations estudiantines, et, en 1921, devint membre de

l’Association de recherche sur la littérature (文学研究会) créée au début de l’année : regroupant les intellectuels les plus en vue de l’époque, elle avait pour ambition de développer la littérature comme miroir des réalités sociales et outil de promotion de réformes politiques et surtout sociales. Xu Dishan y fit en particulier la connaissance de Lao She dont il devint un grand ami, et qu’il retrouva ensuite en Angleterre.

      

Poèmes de Tagore traduits

en chinois par Xu Dishan

 

L’association éditait une revue littéraire, le « Mensuel de la nouvelle » (小说月报), dans laquelle Xu Dishan publia ses premières nouvelles, sous le pseudonyme de Luo Huasheng (落花生). Ce nom venait d’une histoire que lui avait racontée son père et qu’il a ensuite publiée ; c’est une des histories classiques que l’on raconte aux élèves en Chine, si bien que, si le nom de Xu Dishan n’est pas très connu, celui de Luo Huasheng est très populaire. Huasheng (花生) signifie « arachide », une plante qui enterre ses fruits après fécondation, adoptant un profil bas alors qu’elle a une grande importance dans l’alimentation. D’où le discours moralisateur du père apprenant à ses enfants la sagesse d'une vie riche à l'intérieur et sobre à l'extérieur… (2)

       

Xu Dishan publie sa première nouvelle dès 1921, « Oiseau du destin » (《命命鸟》mìngmìng niǎo), suivi l’année suivante d’une seconde, « Les vains travaux d’une araignée » (《缀网劳蛛》zhuìwǎng láozhū ), où

apparaissent déjà ses futurs thèmes de prédilection : s’y mêlent religion et émancipation de la femme, sur fond de soumission au destin.

       

Etudes à l’étranger et recherches sur les religions
      
Entre 1922 et 1926, Xu Dishan part étudier à l’étranger. Il obtient d’abord une bourse pour aller aux Etats-Unis, à l’université Columbia, où il fait des études de religion comparée et d’histoire des religions. Après son master, en 1924, il part continuer à Oxford où il étudie en outre le sanskrit, la philosophie et la religion indiennes ainsi que la culture et le folklore indiens. Diplômé en 1926, il revient en Chine en 1927.
      

Pendant ces années d’études, il rédige de courts essais imprégnés d’une profonde religiosité, et en particulier de pensée bouddhiste, qui sont publiés à son retour en Chine, en un recueil intitulé Kongshan Lingyu (《空山灵雨》), titre que l’on pourrait traduire par ‘Pluie soudaine sur la montagne vide’. Le caractère líng est ici difficile à traduire : il signifie bon, bienfaisant (“灵,善也。”dit un commentateur). Mais il comporte aussi la notion de soudain, au sens d’inspiration, illumination soudaine, comme dans 灵机 língjī.
      
Le titre annonce dès l’abord la pensée qui a présidé à l’ouvrage : une pensée proche du bouddhisme chan, née de l’observation de la nature, source d’inspiration pour réfléchir sur la vie humaine. Les textes ne sont cependant pas seulement sur ce thème, une grande partie part de faits de la vie quotidienne, et en particulier de l’harmonie qui peut naître de la vie d’un couple.
      

 

Kongshan Lingyu

De retour en Chine, Xu Dishan enseigne la religion dans les universités Yanjing et Qinghua, ainsi qu’à l’université de Pékin, tout en continuant à écrire.    

      

Il rédige alors des ouvrages de fond sur la religion, non seulement sur le bouddhisme, mais aussi sur les religions non bouddhistes, et en particulier le taoïsme sur lequel il publie ce qui devait être le premier tome d’une somme que sa mort l’empêchera cependant de poursuivre. Il traduit aussi des œuvres de la littérature indienne, en particulier des poèmes et écrits de Rabindranath Tagore, qui était par ailleurs, à l’époque, la coqueluche des intellectuels chinois (3).

       

En même temps, ses nouvelles reflètent le mûrissement de sa pensée, et amorcent, à la fin des années 1920, une évolution vers des sujets où dominent dès lors les préoccupations sociales, teintées de compassion humaniste.

      

Départ à Hong Kong

      

 

Conférences sur le taoïsme

En 1935, après un différend avec le président de l’université Yanjing, il donne sa démission, et, sur la recommandation de Hu Shi (胡适), est alors nommé directeur du département de chinois de l’université de Hong Kong. Non seulement il y joua un rôle actif pour réformer le programme des études de chinois, mais aussi pour étendre les cours de chinois aux disciplines médicales et scientifiques, et ce tout en multipliant les activités littéraires et artistiques au sein de l’université. Zhang Ailing, entre autres, figura au nombre de ses étudiants…

       

Après l’invasion japonaise, il se consacra à promouvoir les sentiments patriotiques et la résistance anti-japonaise en organisant des manifestations et prononçant des discours, allant même jusqu’à écrire des nouvelles à coloration nationaliste qui furent bien reçues par la critique.

       

Mais il avait des problèmes cardiaques et sa santé se détériora peu à peu. Il mourut d’une crise cardiaque le 4 août 1941, à seulement 49 ans.

      

A sa mort, il laissait une vaste collection de de textes bouddhiques, dont de très rares traductions en chinois, qui fut acquise à Hong Kong, en 1950, par le professeur Fitz Gerald pour la bibliothèque de l’université nationale d’Australie où elle se trouve toujours :
http://anulib.anu.edu.au/events/menzies-50th/collections/1950.html

       

Un pionnier de la cause féminine, à sa manière…

       

Xu Dishan fut un pionnier de la cause féminine, à l’instar des intellectuels de la mouvance du 4 mai. Son engagement a commencé lors de ses études à Pékin, dès 1921, alors que les grands centres universitaires de la capitale étaient des foyers d’activisme étudiant. Publiées dès 1918, les premières traductions d’Ibsen en chinois, dont « La Maison de Poupée », y avaient popularisé le personnage de Nora, comme modèle de la femme moderne, indépendante, brisant courageusement les chaînes des structures patriarcales traditionnelles. Des intellectuels influents comme Hu Shi et Li Dazhao (l’un des futurs fondateurs du Parti communiste) contribuèrent alors à diffuser les idées d’émancipation de la femme auprès d’un vaste public. La libération de la femme était le sujet à l’ordre du jour.

       

Mais la cause de l’émancipation féminine était liée à la lutte contre les structures sociales traditionnelles, dites « féodales », et en particulier à la religion comme source et fondement du maintien de la femme dans une position soumise à l’autorité patriarcale. Xu Dishan s’est affirmé, en ce sens, comme un rebelle à la cause. Ses nouvelles ne se bornent pas à mettre en pièce les idées romantiques du 4 mai, dont la défense de l’amour libre. Non seulement il défend l’amour familial, mais il fait de la religion un élément de salvation et de rédemption pour les femmes qui sont au centre de ses nouvelles. Celles-ci sont par ailleurs empreintes d’un esprit fataliste, de soumission au destin, qui est bouddhiste tout autant que chrétien, et reflète la pensée universaliste et érudite de leur auteur.

       

La religion comme rédemption

       

Dès ses premières nouvelles, « Oiseau du destin » (《命命鸟》) et « Les vains travaux d’une araignée » (《缀网劳蛛》), Xu Dishan pose ses héroïnes en femmes décidées à lutter, mais tout en acceptant le sort qui est le leur comme un destin inéluctable.

       

Dans la première, la femme choisit une voie indépendante dans la vie, en l’occurrence la quête du nirvana, pour laquelle elle est prête à affronter la mort. Dans la seconde, elle est en butte à des déboires familiaux, son mari l’ayant accusée d’infidélité. Dans cette nouvelle est bien illustré le thème du destin : les hommes sont comme des araignées, explique l’héroïne, ils tissent leur toile aveuglément, sans savoir si ou quand elle va être détruite, et quand elle l’est, ils profitent de la première occasion pour se mettre à en tisser une autre… 

       

On retrouve un thème et une intrigue similaires dans la nouvelle suivante, et l’une de ses plus connues : « La femme du marchand » (《商人妇》).Ici, Xu Dishan développe le thème de la religion comme élément salvateur, ce qui est un trait unique dans la littérature progressiste du vingtième siècle où la religion apparaît au contraire comme force rétrograde et conservatrice, et le plus souvent synonyme de superstition. La « femme du marchand »,  Xiguan (惜官), trouve la voie de sa liberté et de son identité en Inde, après avoir été vendue comme sixième épouse à un marchand de tissus musulman, au contact de religions non chinoises, islam et christianisme.

       

Mais c’est la religion sous son aspect pratique qui est ici facteur de rédemption : c’est parce qu’une femme chrétienne lui garde son fils pour qu’elle puisse suivre des cours dans une école de Madras que Xiguan parvient à devenir institutrice, et à acquérir ainsi l’indépendance financière qui lui permet d’être indépendante tout court, contrairement au titre de la nouvelle qui la pose, selon la tradition chinoise, comme épouse qui disparaît derrière son époux au point de ne pas avoir même de nom qui lui soit propre.

       

En même temps, Xiguan fait preuve des deux éléments clés du bouddhisme, sagesse et compassion, mais sans que cela dépasse la pratique de la vie quotidienne, et sans qu’il soit question de conversion ou de dépassement spirituel. En ce sens, la nouvelle témoigne de la profondeur et de l’originalité de la pensée de Xu Dishan, tout comme la complexité de la ligne narrative témoigne de son talent d’écrivain et de conteur, que l’on a souvent rapproché de celui de Shen Congwen.

       

La femme libérée des conventions : Chuntao

      

A partir de la fin des années 1920, Xu Dishan évolue vers un style plus réaliste et des thèmes plus tournés vers la réalité sociale. C’est un réalisme sombre qui répond à la situation de plus en plus chaotique du pays, mais c’est un réalisme relatif qui reflète bien plus la pensée de l’auteur, et son monde intérieur.

        

Dans ses nouvelles des années 1930, face à des hommes faibles, les femmes conservent le premier plan, et émergent comme des caractères forts, qui s’émancipent des contraintes de la société confucéenne en en bravant les interdits. C’est une défense de l’identité féminine, du droit de la femme à vivre en tant qu’individu, et en même temps une profession de foi en sa capacité à changer la société.

      

« Chuntao » (《春桃》)

 

C’est le cas en particulier de l’une de ses nouvelles les plus réussies, et les plus représentatives de la période : « Chuntao » (《春桃》), publiée en 1934. Le récit reprend sans en avoir l’air des thèmes bouddhistes, et en particulier celui de la souffrance prévalente en ce monde, qu’il s’agit d’accepter pour ne pas s’en laisser dominer, mais ils sont au second plan ; l’histoire est celle du triomphe des instincts et sentiments humains les plus profonds contre la morale sociale. Comme la plupart de la vingtaine d’autres nouvelles de la période, elle reprend un schéma narratif comportant une rencontre soudaine qui fait basculer le récit.  

       

Le soir de leur nuit de noce, Li Mao (李茂) et Chuntao (春桃) sont attaqués par une bande de hors-la-loi ; Chuntao seule réussit à s’enfuir. Pour survivre, elle se met à collecter des papiers à recycler dans les tas d’ordures. Ce

faisant, elle rencontre Xianggao (向高) ; ils commencent à travailler ensemble et finissent par vivre ensemble. Mais, un jour, Li Mao réapparaît, estropié et sans un sou. Chuntao décide de le prendre en charge et de vivre avec les deux hommes sous le même toit. Ceux-ci l’acceptent difficilement. Xianggao finit par partir, et Chuntao retrouve Li Mao pendu. Elle le sauve cependant, Xianggao revient, et une sorte de modus vivendi s’établit entre les trois personnages.

       

Ce récit affirme ainsi le droit de la femme à vivre selon ses propres codes moraux, et son instinct vital, et non selon les codes imposés à la femme par le confucianisme pour assurer la cohésion de la société : chasteté et soumission à l’autorité patriarcale. C’est donc une nouvelle étonnante pour l’époque, qui, sans faire de critique sociale, bat en brèche à la fois la morale conventionnelle et les idéaux du 4 mai, pour prôner des valeurs humanistes, et fondamentalement bouddhistes, de compassion et d’aide aux démunis.

       

La femme y apparaît sous les traits d’une mère nourricière, comme une sorte de rédemptrice, un ange déchu cherchant une issue à son malheur dans la chaleur de l’amour humain. C’est une femme nouvelle, une sorte de Nora des bas-fonds de la société chinoise. (4)

        

Un dernier retour aux thèmes initiaux : Yuguan

      

 « Chuntao » apparaît comme un tournant dans l’œuvre de Xu Dishan. Par la suite, le thème de la religion comme facteur de l’émancipation des femmes revient en force dans ses récits, et en particulier dans sa dernière nouvelle, comme si, après mûre réflexion, et sans doute dans le contexte des troubles liés à la guerre, c’était bien là l’idée qui lui semblait la plus importante. En tout cas, elle lui est propre, et unique en son temps. Mais c’est une religion pratique, populaire, qui mêle rites ancestraux et valeurs primordiales, une religion tournée vers la vie.

        

C’est en 1939, deux ans avant sa mort, que paraît sa dernière nouvelle, « Yuguan » (《玉官》), où il développe les thèmes énoncés près de vingt ans auparavant dans « La femme du marchand ». Veuve, Yuguan est se tourne vers le christianisme pour l’aider, mais ce n’est pas une aide dans une quête abstraite et idéale de sagesse transcendentale, Comme Xiguan, elle doit avant tout faire face à des

 

« Yuguan » (《玉官》)

problèmes concrets, et en particulier financiers et alimentaires. C’est en cela que la religion la sert. Elle conserve par ailleurs une pratique régulière des rituels traditionnels de la religion populaire chinoise, et en particulier continue à faire des sacrifices à la mémoire de son défunt mari. Elle porte aussi sur elle une copie du Livre des Changements (易经), qu’elle considère comme une sorte de talisman sensé la protéger des esprits malveillants dont elle a une peur viscérale.

      

Edition récente de ses oeuvres

 

Cette étrange mixture de croyances de tous bords donne très pragmatiquement à Yuguan la paix intérieure, et les moyens pratiques, qui lui permettent de mener tranquillement sa vie et élever son fils. On est frappé de l’actualité de ce récit, à un moment où l’on voit un peu partout en Chine refleurir les religions populaires mêlant allègrement croyances bouddhistes, taoïstes, et autres… (5)

       

Xu Dishan apparaît comme un penseur profond et toujours actuel, injustement oublié, mais que l’on est en tain de redécouvrir, témoins les nombreuses rééditions de ses œuvres aujourd’hui.

 

       

       

Notes

(1) Sur le mouvement du 4 mai, voir : « Repères historiques », La littérature chinoise au vingtième siècle

(2) Voir la traduction du texte : http://www.eart-h.com/text/peanut1.htm

Nota : Xu Dishan a aussi écrit un recueil de contes de fées et des histoires pour enfants qui n’en reprennent pas moins des thèmes de réflexion philosophique. Signalons deux albums illustrés publiés en France (HongFei Cultures, Belle Île Formosa, avril 2008) :

« Mariée d’amour dans la nuit » et « Mémé Xiao goûte à la vie »

Descriptif du premier : http://www.mespetitsbonheurs.com/album-jeunesse-maree-d-amour-dans-

la-nuit-xu-dishan-melusine-thiry/

(3) Tagore fut invité à Pékin en 1923 par les écrivains de la société du ‘Croissant de Lune’ (新月社). Voir : la présentation de Lin Huiyin.

(4) « Chuntao »  (《春桃》) a été adaptée au cinéma en 1988 par Ling Zifeng (凌子风), avec Jiang Wen (姜文) dans le rôle de Liu Xianggao (刘向高) et Liu Xiaoqing (刘晓庆) dans celui de Chuntao (春桃).

Voir : http://cinemachinois.blogs.allocine.fr/cinemachinois-299795-_chuntao__de_ling_zifeng__

vendredi_25_mars_a_paris_diderot.htm

(5) Voir par exemple « Red White » (《众生》), le dernier film de Chen Zhong sur la renaissance du taoïsme populaire dans la région de Chengdu, après le tremblement de terre de 2008 :

http://cinemachinois.unblog.fr/2010/11/18/red-white-de-chen-zhong-quete-spirituelle-au-milieu-des-ruines/

       

      

       

       

               
 

          

 

 

     

 

 

 

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