Auteurs de a à z

 
 
 
     

 

 

Xie Bingying 谢冰莹
Présentation

par Brigitte Duzan, 25 janvier 2019

 

Xie Bingying est surtout connue pour ses écrits autobiographiques sur sa vie de soldate dans l’armée nationaliste à partir de 1926. C’était une personnalité hors du commun qui fait partie des grandes écrivaines chinoise des débuts mouvementés du 20e siècle.

Etudes malgré tout

De son vrai nom Xie Minggang (谢鸣岗), elle est née en septembre 1906 dans une famille traditionnelle dans le village de Longtan (龙潭村) du district de Xinhua (新化县), dans le Hunan. Selon la tradition, elle avait été promise dès l’âge de trois ans au fils d’un ami de son père, Xiaoming (萧明), et sa mère lui avait dûment bandé les pieds. Mais elle se rebella contre cette coutume et, à l’âge de dix ans, se les débanda pour aller à l’école du village. C’était une école privée traditionnelle où elle était la seule fille.

 

Xie Bingying

 

L’ancienne résidence de Xie Bingying dans le village de Longtan

 

Deux ans plus tard, elle est admise dans une école de missionnaires norvégiens, mais, d’après ce qu’elle raconte dans son autobiographie, c’est seulement après qu’elle ait menacé de se suicider si on ne lui permettait pas de poursuivre des études. Elle est exclue d’une autre école pour avoir participé à des activités politiques, et finalement, en 1920, elle entre à l’Ecole normale de filles de Changsha (capitale du Hunan).


C’est la grande période du mouvement du 4 mai. Xie Bingying découvre les idées nouvelles et les courants politiques et littéraires du moment à travers les journaux qui circulent parmi les étudiants. Elle est fascinée par les œuvres de littérature étrangère dont elle trouve des traductions, ses auteurs favoris étant Zola et Oscar Wilde, outre Goethe dont elle lit et relit « Les Souffrances du jeune

Werther » ; mais elle découvre aussi les auteurs chinois contemporains tels que Yu Dafu (郁达夫) et l’écrivaine Bai Wei (白薇).

L’armée contre le mariage

Comme beaucoup d’autres jeunes femmes cherchant à échapper à des mariages arrangés, elle décide de s’enrôler dans l’armée. En 1926, l’armée expéditionnaire du Nord fonde l’Ecole centrale politique et militaire de Wuhan, à Wuchang (武汉中央军事政治学校) et lance une campagne de recrutement auprès des jeunes, et en particulier des jeunes filles. Avec le soutien de ses frères, Xie Bingying y est alors admise – elle s’inscrit sous le nom de Xie Bingying, première fois qu’elle utilise ce qui va devenir son nom de plume.
 

Elle est ensuite l’une des vingt jeunes femmes sélectionnées pour participer à l’Expédition du Nord [1], de juillet 1926 à fin décembre 1928. Elle est surtout active dans les unités de propagande, mais, en même temps, en 1927, elle envoie des dépêches quotidiennes au journal Le quotidien du Centre (《中央日报》). Ces dépêches, dont des extraits sont traduits en anglais par Lin Yutang (林语堂) en 1928, seront ensuite publiées dans son « Journal de guerre » (Congjun riji 《从军日记》), deux ans plus tard

Cependant, en 1927, mettant fin à son alliance avec le Parti communiste, le Guomingdang entreprend une purge des Communistes qui commence par le massacre du 12 avril à Shanghai, suivi d’incidents violents à Canton et Changsha. Dans ces circonstances, le régiment de Xie Bingying est dissous ; elle rentre chez elle. Sa mère, ravie, en profite pour organiser son mariage, en l’empêchant de repartir

 

La soldate pendant l’Expédition du Nord

jusqu’à ce qu’elle ait franchi le seuil de la maison du mari. Cependant, au terme d’une discussion mémorable de trois jours et trois nuits qu’elle a racontée dans son autobiographie, le jeune Xiaoming, impressionné, est cependant d’accord pour que le mariage ne soit pas consommé :

   

“萧明,已经不是满清王朝,是新建立的民国了,我们都是这一新时代的青年,决不能再当包办婚姻的奴隶。你我很少交往,互相没有感情,这样勉强结合起来,是决不会有幸福的。… 你我可以做朋友,而且可以做很好的朋友,但决不能做夫妻。”
Xiao Ming, nous ne sommes plus sous la dynastie mandchoue des Qing, nous sommes en République, la nouvelle République de Chine. Nous sommes des jeunes gens de cette nouvelle époque, nous ne pouvons plus être esclaves du mariage. Nous n’avons pas eu l’occasion de beaucoup dialoguer, mais n'avons aucun sentiment l'un pour l'autre. Si nous nous marions, nous ne serons jamais heureux. … Nous pouvons être amis, et même de très bons amis, mais nous ne pouvons pas être mari et femme. "


Xie Bingying se résigne cependant à accomplir les tâches ménagères jusqu’à ce qu’elle obtienne un poste d’enseignement dans une école de filles proche.

En 1928, elle est autorisée à quitter leur maison pour aller y enseigner. A la place, cependant, elle va enseigner à Hengyang (衡阳), à environ 160 kilomètres au sud de Changsha, puis part à Shanghai. Là, elle s’inscrit dans le département de littérature chinoise de l’Institut des Beaux-arts afin d’améliorer son style.

Nouvelles du front

Journal de guerre
 

ournal de guerre (1ère éd. 1928)

 

C’est à ce moment-là qu’elle publie son « Journal de guerre » où elle relate son expérience sur le front de l’Expédition du Nord, en incluant les textes initialement publiés dans la presse en 1927. Sa renommée littéraire commence là. En outre, ce sont les royalties touchées sur cette publication qui lui permettent de vivre pendant qu’elle étudie à l’Institut des Beaux-arts.


C’est un journal de guerre dans tous les sens du terme : expédition militaire, mais aussi guerre pour l’éducation et la libération des femmes, et en particulier des femmes rurales dont elle observe le triste sort pendant ses journées de marche, sans oublie la guerre contre l’obligation de mariage à laquelle elles sont soumises, elle la première. Xie Bingying n’est pas une Mulan moderne, obligée de se travestir en homme pour partir en campagne ; elle revendique sa

condition de femme, à l’égal de ses compagnons de route, en se moquant des vieilles femmes, dans les auberges de campagne, qui veulent absolument savoir où sont les maris… Elle avait d’ailleurs commencé dès dix ans, en se débandant les pieds pour aller à l’école. Mais le regard curieux, voire choqué, auquel elle est soumise lui montre bien qu’il y a du chemin à faire pour arriver à se libérer des préjugés.


Mais, en 1929, l’Institut est obligé de fermer. Heureusement son frère lui envoie de l’argent pour qu’elle puisse aller à Pékin prendre des cours afin de pouvoir postuler à l’Université normale de femmes. Elle y est admise en 1930.

Mariage et séjours au Japon
 

Pendant l’Expédition du Nord, elle appartenait à une équipe de propagande dirigée par Ye Ting (叶挺), lui-même auteur de poèmes et de nouvelles également publiés dans le Quotidien du Centre, qui seront plus tard compilés par Mao Dun pour publication dans le Quotidien de la République de Chine (《民国日报》). Ils deviennent donc amis littéraires, et bientôt inséparables. Ils finissent par se marier, et ont une petite fille qui fait leur bonheur.


Mais Xie Bingying est sous-alimentée et

 

Journal de guerre (éd. Shanghai, 1937)

manque de lait pour la nourrir. Ils sont tellement pauvres que, en 1930, Ye Ting part à Tianjin pour tenter de trouver un travail dans une librairie pour nourrir sa famille. Mais la librairie en question est une boutique établie par le Parti communiste ; en y entrant, il est arrêté, puis jugé pour subversion. Xie Bingying est obligée de fuir pour éviter d’être arrêtée elle aussi. Elle laisse sa fille à la mère de Ye Ting et part au Japon où elle pense continuer ses études.
 

Xie Bingying écrivant ses dépêches du front

 

Mais elle revient à Shanghai dès 1931. Elle devient rédactrice de la revue hebdomadaire Lumière des femmes () et entre à l’Association de sauvegarde nationale et de résistance contre le Japon des écrivains de Shanghai. Elle écrit en faveur de la lutte contre les Japonais après l’attaque sur Shanghai de janvier 1932 et fait du travail de propagande au Fujian, au Hunan.


Puis, en 1935, elle revient au Japon sous un nom d’emprunt pour poursuivre des études à l’université Waseda à Tokyo. Mais elle est arrêtée, emprisonnée pendant trois semaines, et soumise à la torture, pour avoir refusé de participer aux manifestations saluant la visite au Japon de Puyi, « empereur » du Manchukuo. Plus tard, en 1940, elle publiera un livre sur cette expérience, intitulé : « Dans une prison japonaise » (《在日本狱中》).


Mais cela ne l’empêchera pas de garder une sympathie chaleureuse pour les Japonais, et en particulier des femmes japonaises. En témoigne la nouvelle « Umeko » (《梅子》), publiée en 1941, un récit contre la guerre, vue du point de vue d’une femme enrôlée pour aller « servir » les soldats japonais en Chine. Xie Bingying occulte le pire des sévices sexuels auxquels ont été soumises ces femmes, mais souligne le fait que la violence de la guerre est aussi violence sexuelle contre les femmes.
 

Retour à la guerre

Une fois libérée, elle est renvoyée en Chine et, en 1936, termine son second livre : « Autobiographie d’une femme soldate » (《一个女兵的自传》).

En 1937, au début de la guerre, elle crée le Régiment de service de la zone de guerre des femmes du Hunan (湖南妇女战地服务团), une troupe d’infirmières volontaires qui fournissent des services de première urgence sur le front, et poursuit son travail de propagande.

En 1938, elle publie une version actualisée de son journal : le « Nouveau Journal de guerre » (《新从军日记》). Elle édite le mensuel Fleuve jaune (Huanghe《黄河》), écrit et publie des essais, des nouvelles et d’autres textes autobiographiques.

 

Autobiographie d’une femme soldate


Départ à Taiwan et mort à San Francisco
 

Xie Bingying âgée

 

En 1943, elle se remarie et a deux enfants, un fils et une fille. En 1948, elle part à Taiwan avec toute la famille et enseigne à l’Université normale nationale à Taipei, s’intéressant également à la littérature pour enfants et écrivant des essais. En 1974 elle émigre aux Etats-Unis. Elle est décédée à San Francisco en 2000.

En 2008, son ancienne résidence dans le village de Longtan (龙潭村) a été restaurée et ouverte au public. Elle est double : sa maison natale et la maison où elle est allée vivre une fois mariée. Elle fait partie du patrimoine culturel chinois d'outre-mer.

 

 



Traduction en français

Une femme en guerre, trad. Marie Holzman, éd. Rochevignes 1985.
 



Traductions en anglais

- A Woman Soldier's Own Story: The Autobiography of Xie Bingying, tr. Lily Chia Brissman, Barry Brissman, Columbia University Press, 2001
(Lily Chia Brissman est la fille de Xie Bingying, Barry Brissman est romancier ; ils ont travaillé avec Xie Bingying pour traduire son œuvre)

- Autobiography of a Chinese Girl, tr. Chi Tsui, G. Allen & Unwin, London, 1943.
(L’auteure raconte son enfance, son éducation, sa vie militaire et sa carrière d’écrivaine ; elle explique comment elle a tenté de contourner les restrictions imposées par la culture et la tradition chinoise.)

- Girl Rebel: the autobiography of Hsieh Pingying, with extracts from her new war diaries, tr. Adet and Tai-yi Lin*, Da Capo Press, New York, 1940
*Adet Lin était la fille aînée de Lin Yutang, Tai-yi était sa sœur.

- Extracts of the War Diary (1928), tr. Lin Yutang, in: Writing Women in Modern China, an Anthology of Women’s Literature from the Early 20th Century, Columbia University Press, pp. 257-162

- The Girl Umeko, tr. Hu Mingliang, in: Writing Women in Modern China, the Revolutionary Years 1936-1976, pp. 96-111

 


 

Bibliographie

 

When “I” was Born: Women’s Autobiography in Modern China, par Jing M. Wang, University of Wisconsin Press, 2008, chap 7: Xie Bingying’s Autobiography by Installment, pp. 166-187.

 
 

 


[1] Campagne militaire menée par le Guomingdang pour mettre fin au gouvernement Beiyang (北洋政府), venir à bout des seigneurs de la guerre et unifier le pays qui s’était enfoncé dans le chaos après la révolution de 1911

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.