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Liu Xinwu 刘心武

Présentation

Par Brigitte Duzan, 15 février 2012, dernière révision 17 septembre 2014

     

Il y a des œuvres qui collent à la peau d’un écrivain et en font à jamais le héraut d’un genre, d’une époque, d’un style dont ils n’ont pourtant été que le témoin passager.

      

C’est le cas de Liu Xinwu : sa nouvelle « Le professeur principal »  (班主任), publiée en novembre 1977, en a fait à jamais, et presque exclusivement, le précurseur de la « littérature des cicatrices ». En Occident, et même en France, où pourtant un grand nombre de ses nouvelles et textes postérieurs ont été traduits et publiés, l’étiquette demeure, injustement réductrice.

      

En Chine, aujourd’hui, cet aspect est largement dépassé, remplacé par une autre étiquette tout aussi réductrice :

 

Liu Xinwu

celle de spécialiste controversé du « Rêve dans le pavillon rouge » (红楼梦).

      

Il faut pourtant lire l’œuvre de Liu Xinwu. Artiste aux multiples facettes dont les intérêts dépassent largement le cadre de la littérature, observateur lucide et impartial, empreint d’un profond humanisme,

c’est un formidable témoin de son temps.

      

I. Une vie dans le siècle

      

La biographie de Liu Xinwu (刘心武) se résume le plus souvent à quelques lignes dans les manuels de littérature chinoise. Mais le portrait de l’écrivain par Roger Darrobers ajouté en postface de sa traduction de « La démone bleue » apporte des éléments complémentaires, et le livre de Liu Xinwu « L’arbre et la forêt, destins croisés » un éclairage intéressant et révélateur sur un épisode déterminant de sa vie.

      

Principaux éléments biographiques

     

Cadet de cinq enfants, Liu Xinwu (刘心武) est né à Chongqing, sous les bombardements japonais, en juin 1942. Son père était un employé des douanes du régime nationaliste ; en 1949, il réussit à sauver sa peau grâce à des appuis communistes, et, en 1950, fut rappelé à Pékin quand les douanes y eurent été transférées.

      

C’est là que Liu Xinwu a passé la plus grande partie de son existence, à l’exception de quelques années pendant la Révolution culturelle. En 1961, il termine ses études de littérature chinoise à l’Ecole normale de Pékin ; il est alors affecté, comme professeur de chinois, à un lycée pékinois où il enseigne jusqu’en 1976. Il est alors devenu rédacteur aux Editions du Peuple de Pékin (aujourd’hui Editions de Pékin).

      

En 1987, il est nommé rédacteur en chef de la revue « Littérature du peuple » (《人民文学》), mais, après les événements de Tian’anmen, deux ans plus tard, il abandonne ce poste et toute fonction officielle pour se consacrer désormais exclusivement à la littérature.

      

Fort heureusement, l’œuvre de Liu Xinwu est largement autobiographique, et il suffit de lire ses livres pour voir affleurer entre les lignes les témoignages, directs ou indirects, sur ce qu’il a vécu, et sur le contexte de l’époque.

      

Eclairage complémentaire sur 1961

     

On trouve, en particulier, un grand nombre de détails sur sa vie dans les années 1960 dans ce qui est justement présenté comme un livre de témoignage, publié en 1999 : « L’arbre et la forêt, destins croisés » (《树与林同在》) (1).

     

Professeur de chinois à dix-neuf ans

     

Il y raconte en particulier les conditions de son affectation, à l’automne 1961, au lycée n°13 de Pékin comme professeur de chinois, alors qu’il avait tout juste dix-neuf ans.

      

Il commence par présenter cette affectation dans un lycée prestigieux de la capitale comme une chance, la plupart de ses camarades de classe ayant été envoyés dans des établissements peu réputés et éloignés de la capitale ; cette nomination providentielle était due au fait que l’un des professeurs de chinois du lycée n°13 était une femme qui attendait un enfant et qu’il était alors encore en attente

d’affectation.

      

Mais victime d’une mauvaise origine familiale…

     

Boris Lavrenëv

 

Mais, dans un chapitre ultérieur, consacré à l’histoire du jeune Yu Luoke (遇罗克), exécuté en mars 1970 pour avoir publié en janvier 1967 un article intitulé « De l’origine familiale » (《出身论》) où il critiquait un système qui l’avait exclu de l’université (2), Liu Xinwu relate comment lui-même avait été victime de circonstances similaires. Il est en effet sorti du lycée en 1959. Cette année-là, explique-t-il, la Chine était en plein délire : délire ulta-gauchiste économique du Grand Bond en avant, doublé d’un délire anti-droitier encore plus redoutable. C’est l’époque où, un œil sur les événements intervenus dans le bloc soviétique à la suite du XXème congrès du PCUS, Mao fustigeait les démocrates bourgeois et déviationnistes de droite. Cette année-là, l’admission à l’université se fit sur deux critères : origine de classe et « comportement politique » de chaque candidat.

     

Liu Xinwu était un brillant élève. Il commença dès le lycée à s’intéresser à l’architecture, et ses aquarelles de monuments anciens réalisées à l’époque étaient régulièrement exposées dans la classe. Il publia en outre dès 1958 dans la presse des articles, poésies pour enfants et courtes nouvelles, et écrivit même des pièces radiophoniques pour le département de la Jeunesse de la Radio centrale chinoise.

     

Il était également très ouvert sur les nouveautés littéraires en Chine à l’époque, et il a montré à cet égard une grande précocité. C’est ainsi que, encore lycéen, il publia dans la revue ‘Dushu’ (读书) un article sur une nouvelle russe : « Le quarante et unième » (« Сорок первый »), de Boris Lavrenëv (Борис Лавренёв), tragédie à la Roméo et Juliette dans une Russie déchirée par la guerre civile entre Blancs et Rouges. Publiée pour la première fois en 1924 dans la revue ‘L’étoile’ (Звезда́), elle venait d’être traduite par le grand traducteur de littérature russe en Chine à l’époque, Cao Jinghua (曹静华) – et Liu Xinwu en avait eu connaissance car Cao Jinghua était le professeur de littérature de son frère à Beida (3).

 

Le quarante et unième

(édition russe de 2008, avec en couverture une illustration tirée de l’adaptation cinématographique de 1956)

     

Il était également passionné de théâtre et assistait régulièrement aux représentations du Théâtre artistique du Peuple (北京人民艺术剧院) qui se trouvait sur le chemin de son lycée – théâtre aujourd’hui rebaptisé Théâtre de la capitale (首都剧场) qui se trouve sur Wangfujing.

      

Cet intérêt précoce pour le cinéma et le théâtre poussa alors Liu Xinwu à se présenter au concours d’entrée à l’Institut central d’Art dramatique (中央戏剧学院) pour apprendre la mise en scène. A l’issue des épreuves, il eut le

 

Le théâtre de la capitale

sentiment d’avoir réussi, mais resta ensuite dans

l’attente des résultats, ne recevant ni avis d’admission, ni notification d’échec. Il reçut finalement un avis d’admission à l’Ecole normale, comme étudiant de littérature chinoise.

     

Ce n’est que plus tard qu’il comprit la raison de cette issue incompréhensible ; elle était double. D’une part, son père ayant osé critiquer le mauvais fonctionnement des douanes, il avait été classé droitier lors de la campagne anti-droitière de 1957 ; il fut ensuite envoyé dans une école de cadres du 7 mai, puis mis à la retraite anticipée et exilé au Sichuan, dont il ne revint jamais. Mais son classement comme droitier avait été notifié seulement en interne, si bien que la classification, n’étant pas officielle, ne pouvait pas non plus être ouvertement invoquée, d’où le flottement dans l’affectation de son fils.  

      

…doublée d’un mauvais comportement politique

     

Retour par une nuit de neige

 

Liu Xinwu apprit bien plus tard la seconde raison de son échec à l’Institut d’Art dramatique. Il restait tous les jours déjeuner dans la salle de classe avec quelques autres camarades, d’une gamelle de riz que l’école se chargeait de faire réchauffer, et il parlait avec enthousiasme des pièces de théâtre qu’il avait vues. Un jour, il fit l’éloge d’une pièce nommée « Retour par nuit de vent et de neige » (ou « Retour dans la tempête ») (《风雪夜归人》; il s’agit d’une pièce de 1942 du dramaturge et réalisateur Wu Zuguang (吴祖光), qui l’a lui-même adaptée au cinéma et tournée à Hong Kong en 1947.

      

Comment ? dit l’un des camarades du petit groupe, mais cette pièce est d’un droitier ! (4).

     

Ah bon ? répliqua Liu Xinwu, mais la pièce est

progressiste… Et si les droitiers ont un tel talent, j’accepterais de devenir droitier.

     

Ces propos écervelés firent l’objet d’un rapport et sur son dossier figura dès lors la mention : « Etudiant inapte à des études supérieures ». C’est ainsi qu’il n’avait rempli aucune des deux conditions d’entrée à l’Institut, ainsi qu’il se retrouva petit professeur de chinois au lycée 61, ainsi aussi qu’il eut l’inspiration qui lui dicta « Le professeur principal » et le rendit célèbre.

      

Mais savoir que son père avait été classé droitier le rendit par la suite très prudent dans ses déclarations et ses écrits. Le succès de sa nouvelle  « Le Professeur principal » le mit un instant sur la sellette, mais les idées énoncées se retrouvèrent en ligne avec le discours officiel de la fin des années 1970 et furent avalisées. Il mena une vie relativement calme d’écrivain officiel, membre du Parti,

jusqu’en 1987.

      

Le faux pas de 1987 et la rupture de 1989

       

Liu Xinwu est entré au Parti en 1985 sur recommandation de Wang Meng (王蒙), dans un élan

d’enthousiasme dans le contexte de ce milieu des années 1980 marqué par une grande effervescence intellectuelle et l’espoir de pouvoir réformer la société et le système politique, idée à laquelle il adhérait lui-même.

     

Lorsque Wang Meng fut appelé par Zhao Ziyang au ministère de la Culture au printemps 1986, Liu Xinwu le remplaça au poste de rédacteur en chef de la revue ‘Littérature du Peuple’ (人民文学). Or, peu de temps après, il approuva la publication d’une nouvelle de Ma Jian (马建) qui a été traduite en français sous le titre « La mendiante de Shigatze » (《亮出你的舌苔或空空荡荡》) et qui fit aussitôt scandale pour la manière crue et peu amène dont était présentée la vie au Tibet. Jugée

 

Ma Jian présentant sa nouvelle en 1987

offensante pour la minorité tibétaine, la nouvelle fut interdite, mais c’était Wang Meng qui était en fait visé. Liu Xinwu fut absous grâce à l’intervention d’un membre du Bureau politique.

      

L’affaire sembla en rester là. Fin 1987, Liu Xinwu fut autorisé à se rendre aux Etats-Unis où il donna des conférences dans une dizaine d’universités. L’année suivante, il se rendit en France à l’occasion de la seconde édition de la manifestation littéraire « Les belles étrangères ».

      

Mais l’affaire Ma Jian avait laissé des traces. Dans le cadre de la répression qui suivit les événements du 4 juin 1989, Liu Xinwu fut limogé de son poste de rédacteur en chef de ‘Littérature du Peuple’, et fut même interdit de publication pendant six mois. Dans le climat délétère de l’époque, beaucoup d’anciens amis lui tournèrent le dos. Il y fait allusion de façon elliptique à la fin de « L’arbre et la forêt » :

« Ma rencontre avec Ren Zhong [celui dont il raconte l’histoire tragique dans le livre] tient précisément au fait que je me suis trouvé marginalisé dans le paysage littéraire à partir des années 1990, et que je me suis mis en quête de sujets intéressants dans l’espace non officiel… »

      

Toléré et publié, il vit cependant, dès lors, exclusivement pour la littérature.

      

II. Une œuvre foisonnante

     

Bien que ce ne soit pas sa toute première œuvre publiée,

c’est  la nouvelle « Le Professeur principal » (班主任) qui a véritablement changé le destin de Liu Xinwu ; elle a non seulement déterminé le reste de sa carrière, mais en outre constitué un élément déterminant dans le renouveau du paysage littéraire chinoise après 1976.

      

Le professeur principal

      

Il avait publié une première nouvelle en 1974, alors qu’il avait été mis en congé de ses activités d’enseignement et affecté aux Editions du Peuple de Pékin ; c’est quand il en fut nommé rédacteur, en 1976, qu’il quitta définitivement

l’enseignement.

     

C’est cette expérience de treize ans de lycée qui est le

 

Le professeur principal

thème principal de la nouvelle « Le Professeur principal », écrite pendant l’été 1977 et publiée en novembre. Il y décrit un professeur de collège qui tente de remettre dans le droit chemin un jeune délinquant qui, peu de temps auparavant, aurait vraisemblablement été condamné comme

contre-révolutionnaire. Plus généralement, il y dénonce un système éducatif basé sur la lutte des classes qui contribue à déshumaniser les élèves.

      

La nouvelle est souvent présentée comme précurseur du mouvement de « littérature des cicatrices » (伤痕文学), mais cela ne semble pas totalement justifié : aucun des deux personnages principaux ne porte la marque des blessures spirituelles et morales infligées pendant la Révolution culturelle qui est la principale caractéristique de cette littérature. C’est en fait une condamnation des politiques pédagogiques et culturelles de la décennie précédente, accompagnée d’un éloge des intellectuels. Elle marque donc surtout un retour à des valeurs humanistes et annonce en réalité la littérature qui va suivre celle « des cicatrices ».

      

Si les thèses développées ont ensuite été en ligne avec la ligne réformiste qui fut entérinée par le 3ème Plénum du 11ème Congrès du Parti en décembre 1978, ce n’était pas le cas encore au moment de la publication de la nouvelle, un an auparavant, et il fallait un certain courage pour l’entreprendre.

      

Apôtre d’un renouveau de l’humanisme

      

Ruyi, la nouvelle

 

Si cette première nouvelle a des limitations stylistiques que Liu Xinwu reconnaît lui-même, elle a surtout l’avantage

d’avoir annoncé un nouveau courant humaniste en littérature, alors que l’humanisme avait été vilipendé sous Mao comme émanation d’un sentiment petit-bourgeois.

C’est ce qu’on a appelé « la littérature de la nouvelle période » (新时期文学), prolongeant la « littérature des cicatrices », où l’humanisme représente le courant principal (人道主义是新时期文学的主流), sur les ruines du concept de lutte des classes.

     

De 1978 à 1982, Liu Xinwu aborde le thème sous différents angles dans plusieurs nouvelles : il prône le retour de

l’amour dans « La place de l’amour » (《爱情的位置》), défend l’individu dans « J’aime chaque feuille verte » (《我爱每一片绿叶》) et la liberté de choix individuelle dans « Les murs noirs » (《黑墙》), courte récit satirique publié en 1982.

     

On retrouve la même tonalité, et une grande chaleur humaine, dans une nouvelle plus longue, en fait un court roman publié pour la première fois en 1980, dans la revue Octobre (《十月》), sous un titre traduit en français par « Le talisman » et en anglais par « As you wish », en jouant sur

l’ambiguïté du sens du titre chinois : « Ruyi » (《如意》) (5).

     

Le récit se déroule sur trois périodes. Liu Xinwu y décrit

d’abord l’attitude humaine d’un humble personnage, employé dans un lycée, qui refuse de se plier à la barbarie ambiante pendant la Révolution culturelle, attirant ainsi la curiosité du narrateur, jeune professeur arrivé dans ce lycée en 1961. Au début de la Révolution culturelle, en effet, ce modeste employé va jusqu’à couvrir un jour d’un drap le cadavre d’un ‘capitaliste’ qui a été tué et abandonné sur un terrain de sport. Le reste du récit apporte les détails sur la vie de ce personnage qui viennent éclairer sa personnalité.

 

Ruyi, le film

     

Le roman a été adapté au cinéma l’année suivante, en 1983, le cinéma traversant à ce moment-là une période semblable à celle de la littérature : de recherche d’un style et de thèmes nouveaux, centrés sur l’étude de la nature humaine. Ce fut Liu Xinwu lui-même qui adapta son récit, et il fut invité avec le réalisateur Huang Jianzhong (黄健中) au festival des Trois-Continents, à Nantes, lorsque le film y fut présenté cette année-là en ouverture. Les deux œuvres ont les mêmes qualités et se renforcent mutuellement ; elles sont, chacune à sa manière, le parfait reflet de l’esprit de l’époque (6).

      

Dans la postface à son roman, Liu Xinwu a laissé comme une profession de foi, affirmant sa foi dans le réalisme, d’abord, et dans l’humanisme ensuite, ou plus précisément ce qu’il appelle l’humanisme révolutionnaire : selon lui le meilleur moyen de venir à bout de systèmes oppressifs pour résoudre les problèmes d’aliénation humaine.

      

Mais il se dit aussi, dans ce texte, favorable à l’expérimentation en littérature. Ceci va le conduire à développer un style ultra réaliste, une narration à la limite du documentaire, qu’il a appelée lui-même « roman documentaire » (记事小说).

      

Le roman documentaire

      

Ce  type de roman est à rapprocher d’un genre qui se développa aussi dans les années 1980 : la « littérature de reportage » (报告文学). Mais les œuvres relevant de cette dernière sont politisés, alors que les romans réalistes de Liu Xinwu s’attachent à décrire la réalité quotidienne sans forcément aborder les problèmes politiques ou soulever les grandes questions sociales qu’elle recèle – du moins ce n’en est pas l’objectif premier.

     

L’arbre et la forêt, destins croisés

 

Le premier roman dans ce style fut pourtant écrit à partir

d’un fait divers intervenu le 19 mai 1985 à la suite d’un match de football opposant, au stade des Ouvriers, l’équipe de Chine continentale à celle de Hong Kong : « Zoom sur le 19 mai »  (5·19长镜头》). Des dépêches d’agence avaient fait état de hooliganisme et de xénophobie, des jeunes, exaltés comme le sont souvent les supporters de football, s’en étant pris à des étrangers ; Liu Xinwu, lui, analyse la mentalité et les attentes de ces jeunes Chinois, et voit dans leur attitude « de hooligans » le reflet de ressentiments et de frustrations après la répression des années précédentes.

     

Les deux récits suivants, « L’aria de l’autobus » (《公共汽车咏叹调》) et « Le kaléidoscope de Wangfujing » (《王府井万花筒》) reprennent la même veine documentaire pour analyser en profondeur un pan de réalité sociale.

     

Le premier, écrit en octobre 1985, part de son observation personnelles des passagers entassés dans les bus à Pékin, après de longues attentes. Aucun fait divers ici, l’histoire centrale est celle de deux personnages, un conducteur de bus et une contrôleuse ; leurs vies deviennent, sous la plume de Liu Xinwu, des condensés de celles de tous les passagers, avec leurs souvenirs, leurs soucis quotidiens, leurs maigres joies.

     

Le second, écrit un an plus tard, est une description quasi encyclopédique de la principale artère commerçante et lieu emblématique de la capitale, avant sa transformation en 2000. Non seulement il y passe en revue les divers points

d’attraction du badaud ordinaire, il reproduit en outre les enseignes et affiches, donnant à son texte l’aspect d’un reportage sur le vif. Il y recopie même les avis, réflexions et récriminations que les clients ont inscrits sur les carnets laissés à cette intention, et insère dans son récit des propos de promeneurs.

 

Album de photos personnel

     

Rencontres au sein d’une destinée, hualiyouhua

 

Dans son « Portrait de Liu Xinwu » en postface de « La démone bleue », Roger Darrobers souligne que Liu Xinwu a dépassé le cadre purement documentaire en structurant son texte et en l’agençant autour de personnages auxquels il donne « une dimension de héros de roman ».

     

Ce style réaliste culmine avec ce qui est sans doute le chef

d’œuvre de l’écrivain, « L’arbre et la forêt, destins croisés » (《树与林同在》), publié en 1999, qui raconte

l’histoire d’une époque à travers celle d’un ami promis à un brillant avenir, mais classé droitier en 1957 : une vie détruite pour une bêtise, à la façon de « La plaisanterie » de Milan Kundera. C’est l’occasion pour Liu Xinwu de revenir et réfléchir sur son propre passé, d’où le sous-titre de ‘destins croisés’.

     

Le récit est entrecoupé de quelque deux cents photos commentées : c’est un style aujourd’hui à la mode que

Liu Xinwu avait amorcé dans une série d’essais publiés sous le titre « Album de photos personnel »

(《私人照相簿》) publiés dans la revue Shouhuo (《收获》) en 1986 ; style que

l’auteur reprendra ensuite dans les douze « portraits » du très beau  « Rencontres au sein d'une destinée, portraits sertis dans les propos de Liu Xinwu » (《命中相遇——刘心武话里有画》) (7)

     

Une foison de nouvelles

     

Liu Xinwu a conservé ce style réaliste dans les nouvelles écrites parallèlement, et qui forment à elles seules un univers à part entière, largement personnel, voire autobiographique.

 

          

Liu Xinwu présentant son livre Rencontres…

à la foire du livre à Shanghai en août 2010

     

(voir la note complémentaire sur les nouvelles)

     

Le Hongloumeng et l’architecture

     

Le Hongloumeng dévoilé par Liu Xinwu

(1er tome)

 

A partir de 1993, cependant, Liu Xinwu s’est plongé dans

l’étude du grand classique du 17ème siècle qu’est « Le rêve dans le pavillon rouge » ou « Hongloumeng » (红楼梦), devenant un expert de ce que l’on a désigné du terme de  红学 hōngxué – les études sur le [pavillon] rouge.  Le résultat de ses recherches a déjà donné trois tomes sous le titre général « Liu Xinwu dévoile les mystères du Hongloumeng » (刘心武揭秘红楼梦).

     

Son approche est originale : il défend qu’il faut, pour comprendre l’œuvre, partir d’un personnage secondaire, Qin Keqing (秦可卿), l’un des personnages les plus mystérieux du roman. Il a ainsi lancé une nouvelle branche des hōngxué, nommée qínxué. Mais il a aussi écrit une nouvelle fin au roman, qui était resté inachevé et avait été complété par un autre écrivain, sous les Qing. Au lieu des quarante chapitres conclusifs usuels, Liu Xinwu en a écrit vingt huit qui sont, selon lui, plus fidèles à l’esprit du roman.

 

Il a également renoué avec son intérêt pour l’architecture, manifesté dès ses années de lycéen. Il a ainsi publié deux livres sur le sujet qui sont devenus des titres de référence, mais aussi un témoignage personnel plein de chaleur humaine, en particulier sur les hutongs de Pékin.

      

Malgré cet ancrage dans le réel, ce qui prédomine cependant dans l’œuvre de Liu Xinwu, c’est l’humanisme qui s’en dégage, un humanisme d’homme de la Renaissance, celui aussi bien des encyclopédistes du dix-huitième siècle.

      
Piaochuang : le petit peuple pékinois vu par la fenêtre
            
Avec Piaochuang (《飘窗》), publié en mai 2014, Liu Xinwu renoue avec le roman. Si « La tour de l’horloge et du tambour » (《钟鼓楼》), « Les quatre portiques » (《四牌楼》) et « Le pavillon du Phénix » 《栖凤楼》) forment une sorte de trilogie pékinoise, ce nouveau roman en constitue comme un appendice.
      

 

     

Essais sur les hutongs

 
                       

                

Notes

(1) On trouve d’autres témoignages, sur sa famille en particulier, dans sa grande fresque autobiographique « Les quatre portiques » (《四牌楼》), publiée en 1993.

(2) Yu Luoke critiquait dans cet article célèbre un système basé sur un principe dérivant de la lutte des classes, qui faisait de chaque enfant un otage de la famille à laquelle il appartenait ; selon ce système, Yu Luoke n’avait pas été admis à l’université alors qu’il était brillant, parce que son père et sa mère, eux-mêmes brillants intellectuels, avaient été condamnés comme droitiers.

(3) La nouvelle eut un succès instantané, et fut adaptée au cinéma, sous le même titre, une première fois en 1927, puis en 1956 par Grigori Tchoukrai – superbe film en sovcolor couronné du Prix spécial du Jury à Cannes en 1957. L’histoire est celle d’une jeune tireuse d’élite de l’Armée rouge, sur le front d’Asie centrale pendant la guerre civile de 1918-21. Elle a déjà tué quarante ennemis ; un jeune

 

Illustration du film Le quarante et unième

aristocrate devait être sa 41ème victime, mais elle le rate, et il est fait prisonnier... Après une tempête en mer d’Aral, ils se retrouvent seuls sur une île déserte et tombent amoureux en attendant les secours ; mais quand ceux-ci arrivent, c’est en fait un bateau de l’Armée blanche…
La nouvelle a été traduite en français du temps de l’Union soviétique et publiée aux Editions en langues étrangères de Pékin, à peu près à la même époque qu’à Pékin, en 1955.

(4) Wu Zuguang avait effectivement été condamné en 1957 et envoyé faire du défrichage dans le Grand Nord. Sur Wu Zuguang, voir http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Wu_Zuguang.htm

(5)  如意 rúyì  désigne un objet ornemental de jade, en forme de S, symbole de bonheur (d’où la traduction française) ; le terme signifie par extension ‘conforme à ses désirs’ (d’où la traduction anglaise).

(6) Sur le réalisateur Huang Jianzhong, voir http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Huang_Jianzhong.htm

Sur le film, voir  http://www.chinesemovies.com.fr/films_Huang_Jianzhong_Ruyi.htm

(7) Selon la traduction suggérée par Roger Darrobers du titre de cette œuvre encore inédite en français

     


     

Principales œuvres
(nouvelles et romans)

1979 Le professeur principal《班主任》
1980 Recueil de nouvelles courtes (刘心武短篇小说选)
1982 Le talisman《如意》
1985 La tour de l’horloge et du tambour 《钟鼓楼》
1986 L’aria de l’autobus 《公共汽车咏叹调》
1993 Les quatre portiques 《四牌楼》
1996 Le pavillon du Phénix 《栖凤楼》
1999 L’arbre et la forêt 《树与林同在》
2009 Deux recueils de nouvelles, courtes et moyennes (刘心武短篇/中篇小说)
2014 Piaochuang (la baie vitrée)《飘窗》

          


     

Traductions en français 

      

Le Professeur principal, Littérature chinoise, Pékin 1979, n°1
Les murs noirs, nouvelle traduite par Lao Yan, in Les meilleurs œuvres chinoises 1949-1989, Littérature chinoise, collection Panda, 1989.

La Cendrillon du canal, traduit du chinois par Roger Darrobers, Bleu de Chine, 1996
Le Talisman, traduit par R.Y.L.Yo, édition bilingue, You Feng, 1999.

L'arbre et la forêt, Destins croisés, traduit du chinois et annoté par Roger Darrobers, Bleu de Chine, 1999
Poussière et sueur, traduit du chinois et annoté par Roger Darrobers, Bleu de Chine, 2004
La mort de Lao She, traduit du chinois par Françoise Naour, Bleu de Chine 2004
Poisson à face humaine, traduit du chinois par Roger Darrobers, Bleu de Chine, 2004
La Démone bleue, traduit du chinois par Roger Darrobers, Bleu de Chine 2005 (avec un portrait de Liu Xinwu par le traducteur, et un entretien avec lui)
Les Dés de poulet façon mégère, traduit du chinois par Marie Laureillard, Bleu de Chine 2007.

     


     

Note sur les nouvelles

      

A venir

     

     

     

 

 

 

     

 

 

 

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