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Cao Naiqian 曹乃谦
Présentation
par Brigitte Duzan, 20 mars 2012, actualisé 13
mai 2026
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Cao Naiqian en 2017 (photo 界面文化) |
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Ecrivain
profondément ancré dans la réalité brute de son Shanxi natal,
Cao Naiqian est une découverte relativement récente bien qu’il
ait commencé à écrire en 1986.
Les
publications de ses œuvres se multiplient depuis 2006 en Chine
même. Ses sujets le rattachent à une lignée d’auteurs
prestigieux, peintres de la réalité de leur terre natale, comme
Shen Congwen (沈从文)
et
Wang Zengqi
(汪曾祺),
dont il apparaît comme un disciple et héritier ; son style, en
revanche, lui est propre et le met résolument à l’écart de tout
courant.
Enfant du
Shanxi
Cao Naiqian (曹乃谦)
est né en 1949, le jour de
la fête des Lanternes, dans le village de Xiamayu (下马峪村),
dans le district de Yingxian, au Shanxi (山西应县).
Tout petit, il
est enlevé ; élevé plus ou moins en cachette par sa mère
adoptive à Datong, la capitale de la province, il trouve chaleur
et affection à la campagne auprès de sa grand-mère (adoptive)
avec laquelle il passe toutes ses vacances. Après une première
éducation rudimentaire, il entre en 1962 au collège à Datong.
Il termine le
lycée en 1968 et commence alors à travailler : il devient mineur
de fond dans la principale mine de charbon de Datong, la mine de
Jinhuagong (晋华宫).
Mais il se fait remarquer par ses talents de musicien : il joue
du erhu, du tympanon (扬琴)
et même du violon. Or nous sommes en pleine Révolution
culturelle, à un moment où se multiplient partout les troupes de
chant et de danse : en 1969, il est affecté à celle du Bureau
des mines de Datong (大同矿务局文工团)
dont il devient membre de l’ensemble musical.
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L’entrée de la mine de Jinhuagong |
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Sa vie change à
nouveau en octobre 1972 : il est transféré au Bureau de la
Sécurité publique de Datong (大同市公安局).
Il est d’abord chargé de l’état civil, puis passe à la police
criminelle. Il est aujourd’hui membre de l’équipe de
« propagande politique » du Bureau.
Ecrivain
par hasard
Cao Naiqian est
venu à la littérature par hasard, à la suite d’un pari avec un
ami : une invitation au restaurant contre une nouvelle. Il gagne
son pari, et se trouve en même temps une vocation nouvelle.
C’était en 1986, il avait trente-sept ans.
Ses premiers
textes sont publiés dès juin 1988, dans la revue mensuelle
« Littérature de Pékin » (北京文学).
Il s’agit de cinq récits très courts dont la publication est
accompagnée de louanges chaleureuses de
Wang Zengqi
(汪曾祺)
qui était alors à la rédaction de la revue. Ils font partie des
trente textes regroupés sous forme de roman, aujourd’hui traduit
en français sous le titre « La nuit quand tu me manques, j’peux
rien faire » (《到黑夜想你没办法》)
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La nuit quand tu me
manques
(original chinois)
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La nuit
quand je pense à toi…
Ce roman a
d’abord été publié à Taiwan, puis en Chine continentale en
2007 ; il est à la base de la redécouverte récente de son
auteur. Constitué de courtes vignettes qui procèdent par effet
cumulatif pour dresser le tableau d’une communauté rurale dans
le Shanxi des années 1970, il offre une vision à valeur
emblématique et loin des clichés habituels. C’est le sens du
sous-titre : « Panorama du village des Wen » (《温家窑风景》)
C’est d’abord
Wang Zengqi (汪曾祺)
qui a attiré l’attention sur un auteur dont on a fait depuis
l’un de ses héritiers et successeurs ; il a souligné en quelques
mots les deux caractéristiques principales de l’œuvre de Cao
Naiqian - le ton général et le style :
“他的小说贯穿了一个痛苦的思想:无可奈何……他的语言带有莜麦味儿……”
« Ses récits
sont traversés par une pensée douloureuse : celle d’une totale
impuissance … La langue qu’il utilise a la saveur de l’avoine… »
Le ton général
de ce roman est concis et caustique, comme empreint de
l’atmosphère de désolation qu’il décrit ; il nous dépeint une
communauté paysanne réduite à une vie misérable, frustrée dans
ses aspirations, bridée à la fois par les coutumes
traditionnelles et les réseaux d’obligations et réglementations
imposés par le régime communiste, et subsistant dans une
tentative désespérée d’assouvir les deux besoins
fondamentaux qui lui restent dans ce désert affectif et moral :
la nourriture et le sexe.
Le premier
récit donne le ton : en deux pages, il raconte comment un
paysan, incapable de payer la dot de sa belle-fille, doit
accepter, pour compenser, de « prêter » sa femme à son beau-père
un mois par an. Dans les pages qui suivent, les hommes tentent
de « partager » les femmes des uns et des autres (« partager la
marmite »), et les femmes ne sont pas en reste, pratiquant
allègrement la polyandrie : « la femme est comme une charrette
que l’homme tire, dit l’une d’elles. II vaut mieux qu’il y ait
deux bêtes pour tirer, plutôt qu’une seule, la charrette avance
plus facilement… »
C’est un monde
brutal, sauvage, où les animaux semblent faire preuve de plus
d’humanité que les hommes eux-mêmes, mais aussi un monde clos et
sans espoir : l’homme est un « papillon malheureux », fait dire
l’auteur à l’un de ses personnages, dérisoire papillon qui n’a
d’autre but que de se brûler les ailes à la flamme délétère de
ses fantasmes féminins. Nous sommes à des années lumières de ce
monde, et pourtant, Cao Naiqian nous le dépeint avec tant de
chaleur, tant d’humour aussi, qu’on se sent pris par son récit,
qu’on y adhère. Et cela tient en grande partie à son style, à la
langue imagée qu’il utilise, qui est celle du terroir, de la vie
au ras du sol qu’il nous fait découvrir.
Cao Naiqian est
un « cul terreux » (乡巴佬
xiāngbalǎo),
a dit amicalement de lui son traducteur suédois, Göran
Malmqvist, qui a largement contribué à sa découverte en Occident.
Mais c’est un cul
terreux qui sait remarquablement manier le dialecte local, avec
ses savoureuses expressions imagées, en l’intégrant dans son
texte, et surtout dans ses dialogues. En ce sens, il participe
de tout un mouvement de réappropriation des dialectes locaux qui
marque également le cinéma chinois dans son évolution récente et
qui n’est pas sans rappeler, aussi, les recherches linguistiques
de
Han Shaogong (韓少功).
Le réalisme y
acquiert là une dimension nouvelle, une authenticité à la fois
immédiate et profonde, qui passe aussi par la répétition à
l’identique de bouts de phrase, comme si les mots étaient si
rares, si comptés, qu’on ne pouvait que répéter ceux que l’on a
trouvés pour s’exprimer. La langue de Cao Naiqian est d’un
minimalisme primitif, comme les êtres qu’il dépeint, mais
capable en même temps d’une étincelle soudaine, pleine d’humour,
au détour d’une image fortuite, l’homme gardant au fond de lui
la formidable capacité de rire.
Le roman se
rapproche d’une autre tendance actuelle, valable également dans
le domaine du cinéma, qui tend à s’éloigner des thèmes
étroitement ou directement politiques pour privilégier la
peinture de la nature humaine sous un aspect plus universel, à
la manière de Faulkner ou García Márquez : en approchant du
mythe.
Une foison
de nouvelles à découvrir
Cao Naiqian
n’est cependant pas l’auteur de cet unique roman. Il a écrit de
nombreuses nouvelles qui, toutes, portent la marque de son amour
de sa terre natale et de la même primordiale concision, et dont
les titres mêmes constituent un exercice lexical de termes
ruraux locaux qui fleurent bon l’avoine, eux aussi.
Citons, parmi
les nouvelles courtes : « Dans les meules de paille d’avoine » (《莜麦秸垛里》yóumài
jiēduò
lǐ),
« Les pommes de terre » (《山药蛋》shānyaodàn),
« Les lis sauvages » (《山丹丹》shāndāndān)
,
« La louche de laiton accrochée sur le bord de la jarre » (《铜瓢瓮上挂》tóngpiáo
wèngshàng guà) ou encore « Trente-trois grains de sarrasin, quatre-vingt dix-neuf
arêtes » (《三十三颗荞麦九十九道棱》).
Là encore, mises
bout à bout, elles constituent un tableau de la vie sur le
plateau de loess, vie qui semble immémoriale, au contact de la
nature, et réglée par coutumes et traditions. Elles sont
complétées de nouvelles plus longues, dont le recueil qui porte
le titre de la plus connue : « La solitude du Bouddha » (《佛的孤独》),
ainsi que de textes relevant de ce qu’on appelle « la
littérature de reportage » (报告文学),
le tout édité en Chine à partir de l’année 2006.
C’est la date
de publication de son principal recueil de nouvelles courtes,
« L’ultime village » (《最后的村庄》),
qui marque donc sa redécouverte récente. Il comporte vingt et
une nouvelles. La première, « Jujube sauvage » (《野酸枣》yě
suānzǎo), a été
traduite par Noël Dutrait sous le titre « Jujube la
sauvageonne », traduction que l’on peut lire en ligne, sur le
site « Impressions d’Extrême Orient » de l’équipe « Littérature
chinoise et traduction » de l’université de Provence :
http://ideo.revues.org/78
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Le recueil de nouvelles « L’ultime
village » |
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Cao Naiqian a
publié l’essentiel de son œuvre entre 2006 et 2012, et toutes
ses histoires se situent dans le contexte de la Révolution
culturelle. La plupart des articles à son sujet datent aussi de
cette période.
Principales
publications
Nouvelles et
novellas
Mai
2006 Une année dans la tribu
《部落一年》
, recueil de
novellas dont la nouvelle du titre
conte l’histoire
d’une ancienne civilisation.
Décembre 2006
L’ultime village
《最后的村庄》,
recueil de 21 nouvelles courtes.
Juillet
2007 La Solitude du Bouddha
《佛的孤独》,
recueil de novellas.
Août
2012 Fugaces fleurs de pruniers
《换梅》,
recueil de quatre novellas, la novella du titre
étant le premier
chapitre du roman « La mère » (《母亲》).
Roman
Avril
2007
La nuit quand tu me
manques, j’peux rien faire
《到黑夜想你没办法》
Essais
Octobre
2016 Quatre tons pour une même voix
《同声四调》,
recueil d’essais en quatre
parties
relatant avec une profonde nostalgie sa vie pendant la
Révolution culturelle,
avec un
accent particulier mis sur ses parents adoptifs, et en
particulier sa mère.
À lire en
complément
Le mirage de
l'oralité dans le roman chinois contemporain, par Zhang Yinde
(Communications,
2016/99, pp. 183-198)
La langue de
Cao Naiqian est citée du « jaillissement de l’oralité dialectale
dans la production romanesque récente », en défense des cultures
locales : « Cao Naiqian fait du parler haché et pointillé de la
région frontalière du Shanxi et de la Mongolie la marque de ses
récits qu’il dédie à ses personnages en extrême dénuement
matériel et sexuel. » (p. 187)
Vieux-Lingot 《老银银》
Extrait : l’un des derniers chapitres du roman « La nuit
quand tu me manques, j’peux rien faire » (《到黑夜想你没办法》).
La traduction en suédois est parue dès 2006, suivie
d’une traduction en anglais :
There’s
Nothing I Can Do
when I Think of You Late at Night, traduit du chinois
par John Balcom, Columbia University Press, avril 2009.
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