Histoire littéraire

 
 
 
                   

 

 

Brève histoire du xiaoshuo et de ses diverses formes,

de la nouvelle au roman

par Brigitte Duzan, 25 avril 2015

               

Il n’y a pas au départ de différence nette, en chinois, entre ce que l’on appelle en Occident roman et nouvelle. Tout récit de fiction est désigné du terme de xiaoshuo (小说) ; on distingue ensuite une forme courte, le duanpian xiaoshuo (短篇小说), nouvelle en français ou short story en anglais, qui se distingue de la forme longue ou changpian xiaoshuo (长篇小说), qui correspond au roman ; mais avec une forme intermédiaire, qui est un xiaoshuo de taille moyenne ou zhongpian xiaoshuo (中篇小说) et correspond à une longue nouvelle ou à un court roman.

                

Les trois formes ont évolué en des genres bien distincts, qui répondent aujourd’hui à des définitions bien précises en termes de nombre de caractères et représentent des styles différents. Mais toute la littérature de fiction chinoise a évolué à partir de la forme courte du xiaoshuo, dont l’histoire recoupe et reflète celle, politique et sociale, de la Chine dans son ensemble. C’est cette histoire même qui donne une signification particulière et une place à part à la nouvelle courte dans la littérature chinoise.

                

I. Origines : des anecdotes des Han aux chuanqi des Tang

                

Il faut d’abord définir le xiaoshuo.   xiao signifie ‘petit’ et shuo ‘dire’, ‘parler’. Le terme a donc au départ une connotation péjorative, qui remonte à ses origines.

                

Le texte le plus ancien où apparaît ce terme de xiaoshuo est en effet un passage du Zhuangzi (庄子), écrit vers le 4ème siècle avant Jésus-Christ, où l’auteur désigne par ce terme des propos futiles, sans importance. Et s’ils étaient sans importance, et donc peu dignes de considération,  c’est parce qu’il s’agissait, pour la plupart, de fabliaux ou de récits fantastiques qui n’étaient pas fondés sur les Classiques, et ne correspondaient pas à une vision ordonnée de l’univers telle que le voulait la tradition établie par ces Classiques.

                

1.       Emergence du xiaoshuo sous les Han

                

Or les Classiques subirent une éclipse quand le Premier Empereur fit brûler les livres, ce qui était une manière pour lui de contrôler le peuple en détruisant les textes qui prônaient des politiques diamétralement opposées à la sienne et n’étaient pas conformes à l’ordre social qu’il voulait instaurer. Le xiaoshuo était considéré comme facteur de désordre.

               

Cependant, l’éclipse fut brève car les empereurs Han, ensuite, pour bien se démarquer de leur prédécesseur, s’appuyèrent sur le confucianisme et lancèrent des recherches pour retrouver les anciens textes. Ils envoyèrent alors des cohortes de petits fonctionnaires dans tout l’empire avec pour mission de collecter ce qui avait été conservé dans la mémoire populaire. Ainsi fut recueillie une foule de récits, rapportés par ouï-dire, qui vinrent alimenter un courant de xiaoshuo

                

Cette démarche est présentée dans l’histoire de la dynastie, le « Livre des Han » (汉书) [1], comme

 

Livre des Han, traité de littérature

remontant à une pratique similaire des anciens souverains, plus ou moins mythiques, qui représentent l’image idéalisée du souverain chinois. C’était une manière de légitimer la dynastie.   

                

Le Shijing ou Livre des Odes (诗经), le plus ancien recueil de poèmes chinois, qui remontent à la période allant du 10ème au 7ème siècle avant Jésus-Christ, serait en particulier, pour partie, le résultat d’un tel travail de collecte dans la population ; beaucoup de ces poèmes dépeignent d’ailleurs les durs labeurs des paysans tandis que d’autres représentent des sortes de chants populaires. Le livre des Han décrit précisément la collecte des chants et récits populaires selon le modèle antique :

« Les xiaoshuo étaient des récits tirés des paroles des rues. Le Zuozhuan rapporte les chants de porteurs de palanquins, le Livre des Odes fut à l’écoute de l’humble peuple des campagnes… Au début du printemps, retentissait la cloche à battant de bois utilisée pour les proclamations, afin d’appeler à la quête des chants populaires ; des rondes étaient organisées qui se tenaient à l’écoute des balades et chansons afin de connaître les coutumes du peuple. Elles étaient ensuite mises en ordre … tous les ouï-dire furent ainsi soigneusement consignés. » [2]

                

C’est dans les trente années avant Jésus-Christ que les empereurs Han Chengdi (成帝) et Aidi (哀帝) organisèrent des collectes de cette manière, donnant un premier fond de xiaoshuo. Cependant, dans la troisième partie du Traité de littérature du Livre des Han, dix écoles (诸子) sont citées, mais la dernière ne fut pas considérée digne d’intérêt : c’est justement celle des xiaoshuo (小说家), décrits comme « rumeurs des rues et ruelles » (街谈巷语) et « histoires entendues en chemin » (道听途说), collectées et diffusées par les petits fonctionnaires dont c’était la charge, les baiguan (稗官).

                

C’est dans un appendice au traité que l’on trouve une liste de quinze ouvrages relevant de cette catégorie. Mais ce sont surtout des événements relevant de l’histoire ancienne. Huan Tan (桓谭), un philosophe et écrivain qui a vécu au tournant du millénaire, à la période de transition entre Han de l’Ouest et de l’Est, décrit les xiaoshuo comme présentant un intérêt dans la mesure où peut leur être attribuée une utilité sociale :

 « Les auteurs de xiaoshuo rassemblèrent des bribes éparses de discours dont ils firent des paraboles, matière à de courts livres pour gouverner les personnes et régler les organisations sociales ; il y en eut ainsi qui furent dignes d’être considérés. » [3]

                

Il restait à développer de véritables récits de fiction.

                

2.       Développement sous les Six Dynasties et les Tang

                

Des contes et anecdotes …

                

Yulin (Forêt des anecdotes)

 

A partir du troisième siècle, on voit apparaître des histoires de fantômes, immortels et divinités diverses, d’abord sous la dynastie des Wei (ou Cao Wei 曹魏, 220-265), mais aussi des anecdotes pour divertir le lecteur, qui se développent sous la dynastie des Jin (, 265-420), puis sous les dynasties du Nord et du Sud, aux cinquième et sixième siècles – soit pendant toute la période dite des « Six dynasties ».

                

Lu Xun cite le recueil compilé, en dix volumes,  par le lettré Pei Qi (裴启) à l’ère Longhe des Jin (晋隆和, soit 367) et intitulé « Yulin » ou « Forêt d’anecdotes » (《语林》) ; il était déjà perdu sous les Sui, mais il en existe des extraits dans des ouvrages postérieurs. Ce sont souvent de véritables petites anecdotes sans importance,  telle celle-ci rapportée dans le « Taiping Guangji » (《太平广记》) ou recueil de l’Ere de la grande paix, grande encyclopédie compilée sous les Song du Nord :

娄护字君卿,历游五侯之门,每旦,五侯家各遗饷之,君卿口厌滋味,乃试合五侯所饷之鲭而食,甚美。世所谓五侯鲭,君卿所致。

Au terme d’un voyage, Lou Hu, dont le prénom social était Junqing, était arrivé à la Porte des cinq princes où, chaque jour, des gens de la maisonnée des princes venaient lui apporter des plats à déguster ;  s’étant lassé de ces mets délicieux, il prépara un ragoût avec la viande et le poisson qu’on lui avait portés, et trouva le mélange délicieux. C’est ce qu’on appela « le ragoût des cinq princes » et c’est Junqing qui en est l’inventeur.

                

D’un autre recueil, compilé un siècle plus tard, il reste aujourd’hui trente-huit chapitres : ce sont les « Histoires du temps et nouvelles anecdotes » ou « Shishuo Xinyu » (《世说新语》). Certaines de ces histoires ressemblent à des fabliaux moraux, tel celui-ci tiré du volume « Les conduites vertueuses » :

阮光禄在剡,曾有好车,借者无不皆给。有人葬母,意欲借而不敢言。阮后闻之,叹曰,吾有车而使人不敢借,何以车为?遂焚之。(卷上《德行篇》) 

 

Shishuo xinyu (Histoires du temps et nouvelles anecdotes)

Ruan Guanglu avait jadis à Yan un char superbe qu’il ne refusait jamais de prêter. Or, un jour, devant enterrer sa mère, un homme songea à le lui demander pour transporter le corps, mais n’osa pas. L’ayant appris, Ruan déclara en soupirant : « Si j’ai un char et que personne n’ose me l’emprunter, à quoi sert-il ? » Alors il le brûla.

                

Mais il y a aussi dans ce recueil des anecdotes sur la littérature qui sont savoureuses aujourd’hui encore, telle celle-ci :

阮宣子有令闻,太尉王夷甫见而问曰,老庄与圣教同异?对曰,将无同。太尉善其言,辟之为掾,世谓三语掾(卷上《文学篇》)

Ruan Xuanzi avait une grande renommée ; un jour, alors qu’il l’avait rencontré, le gouverneur militaire Wang Yifu lui demanda : « La pensée de Laozi et de Zhuangzi est-elle comparable à l’enseignement du grand Confucius ? » A quoi Ruan répondit en trois mots : « Jiang wu tong » [ils vont de pair mais ne sont pas pareils]. Le gouverneur apprécia ces paroles et prit Ruan comme assesseur. On l’appela désormais « l’assesseur aux trois mots ».

                

Et il y en a également dans le registre comique, telle celle-ci, du volume « Comportements absurdes »

刘伶恒纵酒放达,或脱衣裸形在屋中。人见讥之。伶曰,我以天地为栋宇,屋室为裈衣,诸君何为入我裈中?(卷下《任诞篇》) 

Liu Ling s’adonnait sans retenue à son penchant pour la boisson, si bien qu’il lui arrivait d’enlever ses vêtements et de se promener tout nu chez lui. Le voyant ainsi, on se moqua de lui, mais Liu Ling rétorqua : « J’ai le ciel et la terre pour demeure, et ma maison pour pantalon. Alors, messieurs, que faites-vous dans mon pantalon ? »

                

Il y a d’ailleurs des recueils de plaisanteries et histoires comiques depuis les Han postérieurs, à toutes les époques. Mais le Shishuo xinyu a inspiré toute une littérature d’anecdotes et propos divers. La mode, cependant, va ensuite passer des histoires fantasques aux histoires fantastiques.

                

… aux histoires fantastiques et chuanqi

                

Le Traité de littérature du « Livre des Sui » (隋书), commissionné par l’empereur Taizong des Tang et achevé en 636, comportait une Série de contes extraordinaires, en trois volumes, traitant d’êtres surnaturels et de prodiges, qui sont aujourd’hui perdus, mais dont on trouve des citations dans divers ouvrages. Cependant, ces histoires n’avaient pas de véritables descriptions littéraires. Les récits, brefs, étaient concentrés sur l’intrigue, conçue comme une sorte de fait divers propre à susciter la curiosité.

                

C’est sous les Tang que se développe le xiaoshuo comme récit de fiction, c’est-à-dire une œuvre fondée sur l’imaginaire, et non plus sur des anecdotes de la vie courante. C’est surtout à partir du 8ème siècle, qu’émerge ce nouveau courant, c’est-à-dire sous les règnes des empereurs Xuanzong (唐玄宗) et Suzong (), et ce parallèlement à l’essor de la poésie. On voit alors apparaître tout un fond d’histoires et de contes fantastiques qui deviennent un genre en soi, le chuanqi (传奇), colportant des récits nourris des mythes et légendes et des croyances et superstitions populaires.

                

Raisons du développement des chuanqi sous les Tang

                

Il y a plusieurs raisons, à la fois économiques et sociales, au développement de ces récits populaires à cette époque.

                

D’abord, l’empire unifié crée une formidable croissance économique qui entraîne des bouleversements sociaux, et en particulier le développement de la classe des marchands et de toute une nouvelle société urbaine, avide de divertissements ; or ceux-ci sont en grande partie fondés sur l’art des conteurs, qui sont alors la source d’une littérature orale, fondement du xiaoshuo.

                

Par ailleurs, la période Tang est aussi une époque de développement du bouddhisme ; les prédicateurs utilisaient, pour attirer leur auditoire, tout un corpus de récits simplifiant la pensée bouddhique en récits colorés et faciles à comprendre ; les foires des temples devinrent des lieux où se produisaient les conteurs. Ces récits étaient des histoires tirées des Jâtaka, les vies antérieures de Bouddha, ou de l’hagiographie bouddhique. Ils étaient contés sous forme de chantefables, mélanges de récits parlés et de parties chantées ou shuochang (说唱).

                

Enfin, à l’autre bout de l’échelle sociale, on trouve une raison liée aux examens impériaux : les candidats avaient intérêt à se faire connaître de personnages hauts placés et, pour ce faire, écrivaient des poèmes ou de courts essais en prose qui leur étaient dédiés. Mais des chuanqi ont aussi été écrits dans ce but : ils circulaient sous forme de rouleaux contenant des illustrations et des poèmes, créant un style hybride, entre classique et populaire, qui était très prisé.  Ils contribuent à l’amélioration stylistique des contes et chuanqi.

                

Cette combinaison de facteurs est spécifique des Tang, mais le premier facteur de développement des xiaoshuo à l’époque, celui représenté par la constitution d’un public spécifique grâce à l’essor urbain entraîné par la croissance économique, est un facteur que l’on retrouve à diverses périodes, et jusqu’à aujourd’hui.

                

Aux sources du chuanqi : le Gujing Ji

               

Mémoire sur un miroir ancien (édition 2012)

 

A la période charnière entre les Sui et les Tang paraît un « Mémoire sur un miroir ancien » ou Gujing Ji (《古镜记》) de Wang Du (王度) qui fait figure de prototype du chuanqi. Il est dans la lignée des récits merveilleux des Six Dynasties, mais sans leur côté édifiant et avec une extension géographique du domaine des esprits et démons, non plus confinés dans de vagues contrées et montagnes lointaines, mais désormais dans les villes, à proximité des hommes. Le texte est complexe et l’œuvre d’un lettré cultivé : mort en 625, Wang Du était historien et annaliste ; il fut censeur, puis correcteur des archives impériales.

                

Le Gujing Ji est une série de douze récits liés entre eux par le miroir du titre, qui mêlent habilement faits et fiction. Il s’agit d’un miroir magique offert au narrateur, qui, comme tout miroir de bronze dans la tradition taoïste, permet de déceler les démons cachés sous une apparence humaine et d’éloigner les esprits mauvais ; au cours d’un voyage aux

épisodes multiples, il réalise divers prodiges pour protéger les protagonistes. 

                

Ce miroir, cependant, décrit avec précision, ne ressemble à aucun objet connu de l’histoire de l’art chinoise, et celle des miroirs de bronze en particulier : il mêle des éléments de diverses périodes et il est bordé de caractères indéchiffrables. Il se présente, dès l’abord, comme un miroir fantasmé, un « miroir de nulle part » ; mais, procédant par allusion (yingshe 影射) en jouant avec les symboles, cosmologiques, numériques et autres, dans un contexte historique et taoïste, mais incorporant des éléments bouddhistes et confucianistes, il finit par être une métaphore, représentative d’une pensée et d’une culture [4].

                

A la fin de l’histoire, il prédit la chute de l’empereur Yang et de la dynastie des Sui (en 617). Le Gujing Ji peut donc se lire aussi comme une allégorie politique.

                

Floraison du chuanqi à partir du 8ème siècle

                

Le Gujing Ji a été suivi, au début des Tang, de recueils d’histoires et anecdotes, dont une « Histoire de Bu Jiangzong, le singe blanc » (《补江总白猿传》), dont l’auteur est inconnu, et qui raconte l’aventure survenue au général Ouyang He (欧阳纥), de la dynastie des Liang, au sixième siècle – le texte est d’ailleurs conservé sous ce titre : sa femme ayant été enlevée par un singe blanc, il la sauva, mais elle donna naissance à un enfant ayant le faciès du singe. Lu Xun considère qu’il s’agit d’un genre de texte écrit pour nuire à la réputation de quelqu’un. Il utilise les ficelles des récits merveilleux des Six Dynasties, mais il n’a pas l’intérêt du récit de Wang Du.

                

Dans un autre style, le Youxianku ou « Voyage à la caverne des immortelles » (《游仙窟》) de Zhang Zhuo () – ou Zhang Wencheng (文成) - est un autre récit célèbre, datant de la jeunesse de l’auteur, sous l’interrègne de Wu Zetian : le narrateur raconte comment, au cours d’un voyage, il rencontra deux jeunes filles avec lesquelles il passa une nuit à festoyer, échanger des vers et autres menus plaisirs. C’est écrit dans un style hybride, en usant de l’art du parallélisme du pianwen (骈文), avec force poèmes, mais sans dédaigner les expressions « vulgaires » qui

 

Le Youxianku, édition ancienne conservée au Japon

donnent de la fraîcheur au texte. L’auteur fut très populaire en son temps, mais aussi très critiqué.                 

C’est surtout à partir des ères Kaiyuan (开元) et Tianbao (天宝) du règne de l’empereur Xuanzong (唐玄宗), soit entre 713 et 756, qu’a lieu la véritable floraison des chuanqi, le plus souvent de la plume de lettrés pétris de culture classique et souvent historiens, occupant des fonctions officielles.

                

Illustration du Conte de l’oreiller

 

Parmi ceux-ci, par exemple, Shen Jiqi (沈既济), auteur des « Annales de l’ère Jianzhong » (《建中实录》), était un historien réputé. Mais il est aussi l’auteur d’un « Conte de l’oreiller » (《枕中记》), qui figure dans le Taiping Guangji sous le titre de « Lü Weng » (《吕翁》), à titre d’exemple de xiaoshuo. Ce Lü Weng est un taoïste qui, en route vers la ville de Handan (邯郸), fait halte dans une auberge où il rencontre un jeune voyageur, Lu Sheng, qui  est profondément abattu. Lü Weng lui offre un

oreiller, et l’autre, en rêve, épouse la jeune fille de ses rêves, réussit les examens impériaux, est nommé préfet de la capitale, mène une expédition victorieuse contre les barbares, devient ministre et censeur impérial, et finalement premier ministre. Cela attire les jalousies ; calomnié, il est condamné au bannissement, mais rappelé par l’empereur, et il finit ses jours au service de l’Etat sans pouvoir se retirer pour mourir en paix.

                

Quand Lu Sheng se réveille, il se rend compte qu’il a rêvé, mais la leçon est prise ; il remercie le taoïste :

夫宠辱之道,穷达之运,得丧之理,死生之情,尽知之矣:此先生所以窒吾欲也。 
 敢不受教!

稽首再拜而去。 

« Vous m’avez montré la voie des honneurs et celle de la honte, le cycle de la fortune et de la misère, les lois du succès et du malheur, les principes de vie et de mort ; j’ai bien compris, monsieur : vous avez voulu mettre un frein à mes désirs. Comment pourrais-je oublier cette leçon ?

Il se prosterna avec déférence et s’en fut. »

                

Il s’agit d’une histoire de rêve, inspirée d’une histoire des Six Dynasties : « A la recherche des esprits » (《搜神记》) de Gan Bao (干宝). On retrouve d’ailleurs l’intention édifiante courante dans les récits de cette période. Mais c’est un récit basé sur la longue tradition du rêve héritée de Zhuangzi, qui en inspirera bien d’autres, dont le célèbre « Conte de Handan » (《邯郸记》) de Tang Xianzu (汤显祖) sous la dynastie des Ming.

                

Mais, dès le neuvième siècle, le « Conte du rêve de Qin » (《秦梦记》), écrit à la première personne par Shen Yazhi (沈亚之), est une autre variation sur le même thème, d’un auteur qui a également écrit deux autres « Rêves étranges » (《异梦录》), ainsi qu’une « Plainte de la rivière Xiang » (《湘中怨》), chuanqi sur un autre thème, fantastique celui-là : celui de la jeune fille rencontrée un jour, mais qui s’avère être du gynécée d’un dragon, et doit donc repartir…

               

Le thème du rêve, enfin, a inspiré un célèbre chuanqi à un autre auteur de la même époque : Li Gongzuo (李公佐). Parmi les quatre récits de lui qui nous sont parvenus, « L’histoire du gouverneur de Nanke » (《南柯太守传》) est le plus connu. C’est l’histoire d’un jeune homme que l’on ramène ivre mort chez lui. La tête sur son oreiller, il voit deux messagers apparaître et lui présenter un ordre l’appelant à la cour. Il monte sur leur char, qui s’engage dans une cavité creusée dans le tronc d’un vieil acacia. Ils traversent des

 

L’histoire du gouverneur de Nanke (lianhuanhua)

contrées sauvages et parviennent à une grande ville dont les murailles portent l’inscription : « Paisible royaume du Grand Acacia » (大槐安国).  

                

On retrouve ensuite le thème de la « source aux fleurs de pêchers » de Tao Yuanming (陶淵明) : le jeune homme épouse la fille du souverain, est fait gouverneur de Nanke, et jouit de la plus haute considération. Mais au bout de trente ans, il subit une défaite en allant combattre un royaume ennemi. Il est destitué, la princesse meurt, le souverain n’a plus confiance en lui et le bannit… sur quoi le jeune homme se réveille. En examinant les racines de l’acacia, il découvrira une colonie de fourmis présentant une organisation semblable à celle du royaume vu en rêve.

                

Le récit estompe ainsi la frontière entre réalité et illusion, ce qui lui donne plus de profondeur que le récit du « Conte de l’oreiller ». Il sera lui aussi adapté sous les Ming par Xiang Tianzu (汤显祖), sous le titre « Le conte de Nanke » (《南柯记》).

               

Xie Xiao’e

 

Li Gongzuo a laissé trois autres chuanqi dont l’un est une histoire de vengeance exercée par une jeune fille dont les parents ont été tués par des brigands : « L’histoire de Xie Xiao’e » (《谢小娥传》) comporte en outre une intrigue originale, l’identité des assassins ayant été dévoilée à la jeune héroïne – en rêve à nouveau – sous forme de rébus à déchiffrer. L’histoire sera également reprise sous les Ming. Cette histoire de vengeance n’est pas sans rappeler celle de Nie Yinniang (聶隱娘) par Pei Xing (裴铏), mais sans développer le personnage de Xiao’e en véritable nüxia.

                

Liens avec la poésie

                

A partir de la seconde moitié du huitième siècle, le chuanqi se développe en parallèle avec la poésie, dont c’est un âge d’or. Au début du neuvième siècle, le grand poète Bai Juyi (白居易) se lie d’amitié avec l’historiographe devenu en 805 grand maître de cérémonie à Chang’an : Chen Hong (陈鸿).

               

Au début de l’ère Yuanhe (元和), celui-ci écrit une « Histoire du chant de l’éternel regret » (《长恨歌传》) qui raconte l’histoire, romantique et tragique à la fois, de la concubine Yang Guifei (杨贵妃), favorite de l’empereur Xuanzong, sacrifiée en raison de l’incompétence et des erreurs de son cousin Yang Guozhong. C’est cette « Histoire du chant de l’éternel regret » qui inspira ensuite le célèbre poème de

 

L’histoire du chant de l’éternel regret

Bai Juyi « Le chant de l’éternel regret » (《长恨歌》), lui-même source d’inspiration d’un grand nombre d’opéras et de films. 

                

L’histoire de Li Wa

 

Mais Bai Juyi avait aussi un frère cadet vice-directeur de service ministériel à la capitale et auteur de chuanqi : Bai Xingjian (白行简). Le Taiping Guanji contient l’un de ses récits, « L’histoire de Li Wa » (《李娃传》), qui raconte comment le fils d’une grande famille de Chang’an devient esclave de sa passion pour la courtisane Li Wa, et finit pleureur dans les cortèges funèbres, puis mendiant ; Li Wa finira par le sauver et il l’épousera après s’être réconcilié, grâce à elle, avec son père. C’est l’un des chuanqi les plus célèbres de la période, une histoire morale, mais critique de l’institution du mariage traditionnel, qui a inspiré maints opéras.

                

Bai Xingjian a aussi écrit un « Conte des trois rêves » (《三梦记》) regroupant trois histoires qui élaborent des intrigues impliquant chacune un rêve.

                

Un autre auteur de chuanqi proche de Bai Juyi fut Yuan Zhen (元稹). Poète lui-même, il composa dans sa jeunesse des odes avec Bai Juyi. D’après sa biographie qui figure dans l’Histoire des Tang, on parlait à l’époque des poètes Yuan et Bai, définissant un « style de l’ère Yuanhe » (‘元和体’) [5].

                

De ses contes, il ne reste que « L’histoire de Yingying » (《莺莺传》), mais elle est célèbre. Intitulée aussi « Rencontre avec une immortelle » (《会真记》),  l’histoire raconte la rencontre d’un jeune lettré, Zhang, avec la jeune Yingying et sa mère au monastère de Pujiu où ils ont fait halte au cours d’un voyage. Zhang tombe amoureux, les deux jeunes gens passent un mois ensemble dans la ‘chambre de l’ouest’, puis Zhang repart. Il échoue aux examens départementaux, se fixe dans la capitale, tente de revoir Yingying, mais chacun se marie de son côté. Ayant tenté de la revoir une ultime fois, il n’obtient d’elle qu’un poème.

 

L’histoire de Yingying

                

Le récit a donné lieu à d’innombrables adaptations. Il a été d’abord développé en « Ballade de la Chambre de l’Ouest » (《弦索西厢》) par Dong Jieyuan (董解元) sous les Jin, puis cette version a ensuite été adaptée en opéras, et d’abord en opéra zaju par Wang Shifu (王实甫) sous les Yuan, sous le titre « Conte de la Chambre de l’Ouest » ou Xixiangji (《西厢记》).

                

Cette même histoire a enfin été adaptée au cinéma : produit par Li Minwei (黎民伟) et réalisé par Hou Yao (侯曜) en 1927, le film nous est parvenu sous le titre français « La Rose de Pushui » (《西厢记》) [6].

                

Avec le chuanqi, le xiaoshuo acquiert ainsi des lettres de noblesse. Tous ces récits alimentent sous les Tang des recueils célèbres, comme le « Recueil des mystères et prodiges » (《玄怪录》) de Niu Sengru (牛僧孺). Mais l’aspect extraordinaire ou fictionnel est souvent gommé, comme chez Li Gongzuo. On assiste ainsi parfois à la fin à une véritable déconstruction de l’étrange du récit qui ouvre la voie à des récits beaucoup plus réalistes.  

                

A la fin de la période Tang, les xiaoshuo se sont développés selon trois axes thématiques principaux, à partir des contes fantastiques de la période des Six dynasties : histoires de fantômes et aventures extraordinaires, histoires d’amour faisant à l’occasion intervenir des événements ou des êtres étranges, et des histoires de héros et héroïnes précurseurs de la littérature de wuxia. Ce sont des récits écrits par des lettrés, à des fins de divertissement. 

                

Le développement du xiaoshuo va se poursuivre sur ces bases sous les Song, sous l’impulsion des facteurs propres à la période.

              

           
            


[1] Ou Livre des Han antérieurs, compilé en majeure partie par Ban Gu (班固), terminé en l’an 111, et couvrant la période de 206 avant Jésus-Christ à 23 après Jésus-Christ. Prenant modèle sur les « Mémoires historiques » (《史记》) de Sima Qian (司马迁), il comporte, outre les histoires dynastiques et biographies impériales, une série de traités, dont le dernier (volume 30) est un traité sur la littérature (艺文志).

[2] Cité par Lu Xun dans le chapitre introductif de sa Brève histoire du roman chinois, traduction Charles Bisotto, p. 22 (voir Bibliographie).

[3] Cité par Lu Xun, id. p. 19

[4] Selon un spécialiste de ce texte, Jue Chen. Voir : “The Mystery of an "ancient mirror” : an interpretation of Gujing Ji in the context of medieval Chinese cultural history” in East Asian History, n°27, juin 2004, pp 33-50 : www.eastasianhistory.org/sites/default/files/article-content/27/EAH27_02.pdf

[5] Cité par Lu Xun dans sa Brève histoire du roman chinois, p 105.

[6] Surcle film voir : www.chinesemovies.com.fr/films_Hou_Yao_Rose_de_Pushui.htm

                

               

                                

                               
              
 
              
                

                

 

 

 

     

 

 

 

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