Nouvelles de a à z

 

« Il ne faut jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu’on a lues »

Sei Shōnagon (Notes de chevet)

 
 
 
     

 

 

王安忆  叔叔的故事

Wang Anyi : « Histoire de mon oncle »

par Brigitte Duzan, 23 septembre 2010

 

Présentation

 

Cette  « Histoire de mon oncle » a été écrite en 1990, après une période de silence d’un an, sans doute à cause de

« l’accident » auquel fait allusion Wang Anyi à la fin de

l’extrait ci-dessous, sans préciser de quoi il s’agit exactement. C’est un récit très marqué par une mentalité féministe moderne, bien que Wang Anyi ait toujours refusé de se  reconnaître comme telle.

 

C’est surtout un récit complexe, classé parmi les nouvelles « de taille moyenne », qui raconte la vie de son oncle,

c’est-à-dire le frère de son père (« 这是一个人家的故事,关于我的父兄 »), avant, pendant et après la Révolution culturelle. Ou plutôt ce sont plusieurs histoires le concernant mises bout à bout (« 这是一个拼凑的故事 »), complétées par des épisodes imaginés et des réflexions, et qui finissent par peindre le tableau d’une époque et d’une génération.

 

« Histoire de mon oncle »

 

Le texte est en trois parties, non linéaires, qui racontent des récits, comme autant de nouvelles, qui se croisent et se recoupent sans jamais être racontés de la même manière, brisant le moule d’une narration conventionnelle.

 

La première partie se passe dans un petit village perdu aux fins fonds de la campagne chinoise : une jeune fille, s’éprend de son maître d’école, un intellectuel, ‘droitiste’ réhabilité (一个摘帽右派), venu de la ville – l’oncle. Certains disent que c’est elle qui l’a conquis par la pureté de ses sentiments, d’autres disent que c’est lui qui l’a attirée en la retenant au-delà des heures de cours pour la faire travailler, et en lui soufflant sur les doigts pour les réchauffer quand il faisait trop froid, pour qu’elle puisse tenir son stylo. On a là un exemple de ce qui suit : le récit déconstruit présente les faits sous différents angles en occultant le principe de réalité abstraite - la réalité dépend de la vision de chacun.

 

Le maître et son élève se marient.  Pendant la Révolution culturelle, cependant, les deux jeunes époux sont critiqués, attaqués, paradés sur la place publique, et finalement séparés. C’est une période très dure, mais déjà affleure la grande différence entre les deux qui déséquilibre leur relation : l’oncle est tout pour son épouse, tandis que lui considère la gloire comme son but dans la vie.

 

L’autre point fort du récit concerne les relations de l’oncle avec son fils, Dabao (大宝), qui n’est pas ce que l’oncle désirait car il voulait une fille. Du coup, l’enfant est délaissé par son père, et ces rapports tendus vont déclencher la crise qui clôt le récit.

 

La deuxième partie est l’histoire de la réussite sociale de l’oncle, qui devient un écrivain connu, se lie avec deux femmes et divorce de la première qui incarne trop pour lui la misère de ses premières années de mariage et la vie de chien qu’il a menée pendant la Révolution culturelle. C’est une sorte de revanche sur le passé.

 

La troisième partie se passe à la fin des années 80 : l’oncle est invité en Allemagne, il a pour guide une jeune Allemande en qui il voit le symbole de son ouverture sur le monde ; mais l’excitation est de courte durée : il tente de la conquérir et reçoit une gifle en retour. Fin de l’idylle internationale et retour au pays.

 

La fin, de la taille d’une courte nouvelle, est présentée et traduite ci-dessous. C’est la conclusion d’un égoïsme qui n’a mené qu’à la solitude et à l’échec personnel, et dont Wang Anyi fait le symbole non tant de l’égoïsme masculin, mais, plus généralement, de l’égoïsme de toute une génération. Elle en profite au passage pour nous offrir une méditation finale sur les ressorts de son mode narratif.

 

 
Extrait : le dernier chapitre 
叔叔的故事的结尾 
Histoire de mon oncle : dénouement final

 

叔叔决定采取冷战的办法使大宝屈服1。他想如若2他让了一次步,就会有第二次让步,他会步步妥协3,而大宝则步步进逼3。他已逐渐镇定下来4,并且有了耐心,决定打一场持久战5,他决定在这房子里如从前那样生活,有没有大宝都一个样。他照常读书,写作,接待女孩,只有这样,他才可最后赢得这场旷日持久的战斗5。每当他从自己房间出来,看见客厅里坐着大宝,就觉得这大宝不是大宝,而是他过去的女人,用来要挟6他的一个武器,一个象征物。他过去的女人,竟企图用他过去的生活遗迹来要挟他,他必不能让她得逞7。所以他就更做得潇洒8,进进出出,有时还吹着口哨8。他一点没有发现,危险正在悄悄地逼近他,他已经危机四伏了9,而他一点察觉9也没有,兀自10走来走去的。

 

    叔叔有意冷落11大宝的战术已被大宝体察到了12。他激动不安地想:他为什么不来与我说话?他什么时候再来与我说话呢?他等待父亲来与他说话,等待使他骚乱不已13,他手脚冰凉,微微哆嗦着14。他好像一头落入陷阱的小兽15,没有人来救他。有一两次叔叔进屋没有把门关严,他从门缝里看见叔叔倚在那张粉红色、荷叶边垂地的新嫁娘的床上,悠然自得地16看一本书。狂躁17的情绪逐渐地高涨起来,他觉得这父亲不再是父亲,而是他大宝的克星18,他大宝的克星在奚落他呢19!他大宝二十多年的一生就是受奚落的一生,至今还没有得到一点补偿。危险来临了,大宝对这危险是有预感的,可惜他的头脑还不能够破译这危险的预感。他手脚打着颤,脸上却露出了奇怪的笑容。

 

    如果大宝的母亲在场,她便会发现这父子俩全都有在绝望的时刻露出微笑的特征。这不知来自于一种什么意义的遗传20,在这样的时刻,他们父子竟有着惊人相似的面容。

 

    这时候,没有人意识到危险的来临。他们甚至还在一起吃了一顿午饭和一顿晚饭。然后,天就黑了。叔叔打开了电视机,他们父子一人坐了一个角落地看电视。电视的节目演了一个又一个,大宝忽而又焦急地想:他什么时候与我说工作的事情呢?他觉得他捱不到21明天了,因为今天与明天之间,还隔了一个迢迢的黑夜22,他捱不过去了。可他又不能自己先说,大宝觉得自己是抢不了父亲先的,他只有等待。当电视最后的节目演完,屏幕上出现了再见的字样,叔叔懒洋洋地23站起身,关了电视,往自己房间去了。大宝绝望地想道:他再不会与自己说工作的事情了,他想他的等待再不会有结果,而最后一个机会也过去了。最后刺激24大宝对父亲的仇恨的,是叔叔在洗脸间里的刷牙声。牙刷在丰富的泡沫中清脆地25响着,响的时间非常之久。大宝站起身,走到厨房,拧亮电灯26,四下里看着,许久他也没有明白他是在找什么。后来,当他的眼睛无意地落在了他要找的那东西的上面,他才明白。他将他要找的东西握在手里,掖27在衣服底下,回到了他日夜栖身的客厅沙发上,然后关了灯。

 

01 屈服 qūfú   céder, se soumettre                大宝 Dàbǎo  nom du fils de l’oncle

02 如若 rúruò   si, au cas où

03 妥协 tuǒxié   faire un/des compromis     步步进逼 bùbùjìnbī   continuer à avancer (pas à pas)

04 镇定 zhèndìng   être calme, maître de soi

05 持久战 chíjiǔzhàn   guerre prolongée = 旷日持久的战斗kuàngrìchíjiǔde zhàndòu

06 用来 yònglái  utiliser dans le but de        要挟 yāoxié  menacer, faire pression sur

07 得逞 déchěng  réussir

08 潇洒 xiāosǎ  (l’air) naturel, dégagé          吹口哨chuīkǒushào  siffler, siffloter

09 危机四伏 wēijīsìfú  le danger menace de tous côtés  察觉chájué  détecter 

10 兀自 wùzì  1. = 径自jìngzì  sans rien demander – 2. =仍然réngrán  continuer à

11 冷落 lěngluò  peu fréquenté / traiter avec froideur

12 战术 zhànshù  tactique           体察tǐchá  examiner, observer

13 骚乱  sāoluàn  émeute, révolte

14 哆嗦 duōsuō  trembler (de colère, de froid, de peur…)

15 落入陷阱 luòrù xiànjǐng  tomber dans un piège

16 悠然自得地 yōuránzìdéde  tranquillement, à loisir

17 狂躁 kuángzào  anxieux, impétueux, violent

18 克星 kèxīng  ennemi naturel (comme le chat pour la souris)

19 奚落 xīluò  se moquer de, railler, bafouer

20 遗传 yíchuán  hérédité / -taire

21 捱到 áidào  tenir, supporter jusqu’à…

22 迢迢 tiáotiáo  très éloigné

23 懒洋 lǎnyāngyāng  léthargique, à moitié endormi

24 刺激 cìjī  stimuler, provoquer, inciter à

25 清脆 qīngcuì  clair, cristallin

26 拧亮 níngliàng  allumer la lumière (en tournant le bouton : )

27 /  wò / yē  saisir / fourrer dans…

28 栖身 qīshēn  loger, résider

 

大宝躺在黑暗中,等待叔叔睡着。他以为他已经等待了很长的时间,他以为黑夜已经在他的等待中过去了大半,黎明的时刻即将来临,他以为这正是人人进入梦乡的万籁俱寂1的时刻了,他悄悄地站了起来,手里紧握着那东西,那东西已被他的身体暖成温热的了。他的心里忽然变得轻松了,甚至有几分愉快,长久的等待终于要实现了似的。他轻轻地走过走廊,来到了叔叔的卧室门口。他停了停,然后脱了鞋,这样可以使脚步轻得像猫一样。他推开了门。却被门内的光亮眩了眼睛2。他没想到这时屋里还大亮着灯,他父亲正站在床边,整理着枕头,准备上床,当他回过头,略有些惊愕地3张了嘴,看着大宝时,他口腔里4牙膏的清凉的气息,散发在了空气里。大宝朝着叔叔举起了手里的东西,那是一把刀,不锈钢的5刀面在电灯下闪着洁白的光芒5。叔叔怒吼道:流氓!随着这一声怒吼,大宝的头脑似乎一下子清醒了,他刹那间明白了,他从小到大所吃的一切苦头,其实全都源于这个男人。他所以这样不幸福,他所以这样压抑6,这样走投无路,全都源于这个男人。这个男人现在好了,可他却还在受苦,他多么苦闷啊7!他的没有工作、没有前途、没有买烟的钱,他失去了健康的身体,全源于这个男人。他把刀向这个男人挥去,这个男人避开了,并用一只手握住了他的手腕。

 

    叔叔握到了大宝的手腕,心里升起了一个念头:这个孩子竟要杀他了。叔叔看见了这个孩子因仇恨而血红血红的眼睛,他想:很多孩子爱戴他8,以见他一面为荣幸8,这个孩子却要杀他。叔叔看见了这孩子的瘦脸,抽搐扯斜了9他的眼睛,两个巨大的鼻孔一张一翕着10,嘴里吐出难嗅的腐臭的气息11,他无比痛心地想道:这就是他的儿子,他的儿子多么丑陋啊12!而这丑陋却是他熟悉的,刻骨铭心地13熟悉的,他好像看见了这丑陋的面孔后面的自己的影子,看见了这张丑陋的面孔就好像看见了叔叔自己。叔叔不忍卒睹地14移开了目光,为了把全身的力量都聚集在手腕上,而咬紧了牙关15

 

大宝为了挣脱手腕而扭曲了身体,他的手腕在父亲的大手里蛇一般地扭动,那把切西瓜的大刀便甩过来甩过去,闪烁着16光芒。他们僵持了17很久、双方都消耗了体力和耐心,疲惫的感觉似乎更加激怒了大宝,他狂暴地挣扎着,叔叔一个不防备18,竟被他挣开了手去,随后他便不顾一切地19朝叔叔横劈一下,竖劈一下19,有一下劈到了叔叔的手臂,流血了,血滴在地毯上,转眼变成酱油般的褐色斑点20。滴血的时刻忽然使叔叔想起大宝出生的场面:一轮火红的落日冉冉而下21,血色溶溶21,男孩呱呱落地。血液冲上叔叔的头脑,叔叔怒火冲天22。他有些奋不顾身23,大抡着手臂朝大宝揍去24,大宝头上脸上挨了24重重的几下,鼻子流血了。叔叔凛然的气势压倒了大宝25,大宝的狂暴由于发泄渐渐平息26,他软了下来,刀掉在地上,然后他就咧着嘴哭了,鼻血流进了嘴里。叔叔像个英雄一般,撕下一只睡衣的袖子,包扎27好手臂上的伤口,大宝的哭声使他厌恶又怜悯28。伤了一条手臂的叔叔极有骑士风范29,可是他刹那间想起:他打败的是他的儿子。于是便颓唐了下来30。将儿子打败的父亲还会有什么希望可言?叔叔问着自己。这难道就是他的儿子吗?他问自己。大宝蜷缩31在地上,鼻涕、鼻血,还有眼泪,污浊了32面前的地毯。叔叔忽然看见了昔日的自己33,昔日的自己历历地34从眼前走过,他想:他人生中所有的卑贱、下流、委琐、屈辱的场面35,全集中于这个大宝身上了。这个大宝现在盯上了他,他逃不过去了,他躲得了初一躲不了十五36!这一夜,叔叔猝然37地老了许多,添了许多白发。他在往事中度过了这一夜,往事不堪回首38,回忆使他心力交瘁39。叔叔不止一遍地想40:他再也不会快乐了。他曾经有过狗一般的生涯,他还能如人那样骄傲地生活吗?他想这一段猪狗和虫蚁般的生涯是无法销毁了41,这生涯变成了个活物,正缩在他的屋角,这就是大宝。黎明的时刻到来得无比缓慢,叔叔想他自己是不是过于认真,应当有些游戏精神,可是,谁来陪我做游戏呢?

 

01 万籁俱寂 wànlàijùjì  d’un calme parfait, totalement silencieux

02 眩眼睛 xuàn yǎnjing  éblouir

03 惊愕 jīng'è  stupéfait

04 口腔 kǒuqiāng  intérieur de la bouche

05 不锈钢 búxiùgāng  acier inoxydable    洁白 jiébái  blanc immaculé  光芒 guāngmáng  éclat

06 压抑 yāyì  réprimer, opprimer

07 苦闷 kǔmèn  déprimé

08 爱戴 àidài  aimer et estimer   荣幸róngxìng  être honoré, être un honneur

09 抽搐 chōuchù  spasme, convulsion        扯斜chěxié  tirer de travers, déformer

10 张翕 zhāngxī  s’ouvrir et se fermer, se déplier et se replier…

11 腐臭 fǔchòu  qui a une odeur de moisi, de pourri…

12 丑陋 chǒulòu  laid, horrible, répugnant

13 刻骨铭心 kègǔmíngxīn gravé dans la mémoire (litt. dans les os et le cœur)

14 不忍卒睹 búrěnzúdǔ  (vision) trop horrible à regarder

15 咬紧牙关 yáojǐnyáguān  serrer les dents

16  shuǎi  balancer              闪烁shǎnshuò  scintiller, étinceler

17 僵持 jiāngchí  rester sur ses positions, refuser de bouger

18 防备 fángbèi  prendre des précautions

19 不顾一切地 búgùyíqiède  désespérément     /héng/shù horizontal/vertical       fendre

20 酱油 jiàngyóu  sauce au soja 褐色 hèsè  brunâtre  斑点bāndiǎn  tache

21 冉冉 rǎnrǎn  lentement           溶溶 róngróng  (couler) à flots

22 怒火冲天 nùhuǒ chōngtiān  être fou de rage

23 奋不顾身 fènbúgùshēn   n’écoutant que son courage

24 zòu  battre               ái  rosser

25 凛然 lǐnrán  sérieux       气势qìshì   manière imposante   压倒 yādǎo  venir à bout de, vaincre

26 发泄 fāxiè   laisser libre cours à  平息 píngxī   se calmer

27 撕下 sīxià   déchirer    袖子xiùzi  manche  包扎bāozā  panser

28 怜悯 liánmǐn  avoir pitié

29 骑士风范  qíshì fēngfàn  avoir une allure, un style de chevalier

30 颓唐 tuítáng  être déprimé, démoralisé

31 蜷缩 quánsuō  être recroquevillé, roulé en boule

32 污浊 wūzhuó  salir

33 昔日 xīrì  autrefois, l’ancien temps

34 历历地 lìlìde  clairement

35 卑贱 bēijiàn  bas, ignoble  下流 xiàliú  grossier, de bas étage  委琐 wěisuǒ  méticuleux /mesquin

     屈辱 qūrǔ  humiliation

36 躲得了初一,躲不了十五 du déle chūyī, duǒbùliǎo shíwǔ  si l’on peut éviter le 1er du mois (lunaire), on ne peut éviter le 15 = impossible de fuir

37 猝然 cùrán  soudain, tout d’un coup

38 不堪回首  bùkānhuíshǒu  ne pas supporter le souvenir d’un événement

39 心力交瘁 xīnlìjiāocuì  exténué, fatigué autant physiquement que mentalement

40 不止 bùzhǐ  s   ans cesse    一遍地 yíbiànde  encore et encore

41 销毁 xiāohuǐ  détruire, anéantir

 

3.  这一个夜晚,我们都在各自家中睡觉,睡眠很香甜,睡梦中日转星移1。我们各人都遇到了各人的问题,有的是编故事方面的,有的是情爱方面的,我们都受了些挫折2。在白天里,我们受挫折;黑夜里,我们睡觉。我们甚至模糊挫折和顺利的界线,使之容易承受。我们将这两个截然相反3的概念换过来换过去,为了使黑暗在睡眠中安然度过。我们这样做不是出于经验的教训,而只是懒惰4。可是叔叔度不过这黑夜了,叔叔无论怎样跋涉5都度不过这黑夜了。叔叔是这世界上最后一名认真的知识分子,救救孩子的任务落在叔叔的肩上。

 

    叔叔一夜间变得白发苍苍6,他想,他再不能快乐了;他想,快乐,是几代人,几十代人的事情,他是没有希望了。被践踏过的灵魂是无法快乐的,更何况7,他的被践踏的命运延续到了孩子身上。那一个父与子厮杀8的场面永远地停留在了叔叔的眼前,悲惨绝伦9。孩子不让你快乐,你就能快乐了吗?叔叔对自己说:孩子不答应让你们快乐,你们就没有权利快乐!叔叔对自己说:孩子在哭泣呢!叔叔几十年的历史在孩子的哭泣声中历历地走过,他恨孩子!可是孩子活得比他更长久。

 

    我们是在这个夜晚过去很久以后,才隐约地知道10。对此叔叔缄口无言11,可是俗话说12世上没有不透风的墙13,渐渐地,我们就知道了。我们大家一起来设想14这个场面,你一言、我一语的,将它设想成哈姆雷特风格的雄伟的图画15,我们说这是一场惊心动魄的悲剧16。我们已经习惯了以审美态度来对待世界和人,世界和人都是为我们的审美而存在,提供我们讲故事的材料。生命于我们只是体验,于是,一切难题都迎刃而解17,什么都难不倒18我们。我们干什么都是为了尝尝味道,将人生当作了一席盛餐。我们的人生又颇似一场演习19,练习弹的烟雾弥漫天地,我们冲锋陷阵,摇旗呐喊20,却绝对安全。这种模拟22战争使我们大大享受了牺牲和光荣的快感,丰富了我们的体验。然而,我们并不知道,我们的战斗力,我们的反应的敏锐性,我们的临场21判断力,在这种模拟22战争中悄悄地削弱23。当危险真正来临时,我们一无所知。我们还根据我们的意愿想象这世界,我们的意愿往往是出于一种审美的要求。叔叔的那一个真刀真枪的夜晚久久不为我们理解,与我们隔离得很远。但是,叔叔的关于他发现了命运真相24的新的警句在我们中间流传。有一天,在我的生活里,发生了一点事故,这事故改变了我对自己命运的看法,心情与叔叔不谋而合25。这事故虽然不大,于我却超出了体验的范围26,它构成了我个人经验的一部分,使我觉得我以往的生活的不真实。

 

    为什么这事故能抵制了27我一贯的游戏精神,而在心里激起真实的反映?那大约是因为这事故是真正与我个人发生关系的,而以往的事故只是与别人有关。我们是非常自私的一代,只有自我才在我们心中。我们的游戏精神其实是建立在个人主义基础上28,无论是救孩子还是救大人,都不可使我们激起责任心而认真对待。只有我们真正的自己遇到了事故,哪怕是极小的事故,才可触动我们,而这时候,我们又变得非常脆弱,不堪一击29,我们缺少实践锻炼的承受力已经退化得很厉害30。这世界上真正与我们发生关系的事故是多么少,别人爱我们,我们却不爱别人;别人恨我们,我们却不恨别人。而我恰巧地31,侥幸而不幸地遇上了一件。在这时节,叔叔的故事吸引了我,我觉得我的个人事故为我解释叔叔的故事,提供了心理的根据32;还因为叔叔的故事比我的事故意义更深刻,更远大,他使我的事故也有了崇高的历史的象征,这可使我承受我的事故的时候,产生骄傲的心情,满足我演一出古典悲剧的虚荣心33。我们讲故事的人,就是靠这个过活的。我们讲故事的人,总是摆脱不了那个虚拟世界的吸引34,虚拟世界总是在向我们招手。我们总是追求深刻,对浅薄深恶痛绝35,可是又没有勇气过深刻的生活,深刻的生活于我们太过严肃,太过沉重,我们承受不起。但是我们可以编深刻的故事,我们竞赛似的,比谁的故事更深刻。好比曾经沧海难为水似的36,有了深刻的故事以后我们再难满足讲叙浅薄的故事。就这样,我选择了叔叔的故事。

 

    叔叔的故事的结尾是:叔叔再不会快乐了!

 

01 日转星移 rìzhuǎn xīngyí   le soleil et les étoiles suivent leur cours : le temps passe

02 受挫折 shòu cuòzhé   subir un revers, un échec

03 截然相反 jiérán xiāngfǎn  totalement opposé

04 懒惰 lǎnduò  paresse

05 跋涉 báshè  parcourir un chemin difficile

06 白发苍苍 báifà cāngcāng  litt.  les cheveux blancs grisonnants

07 更何况 gēng hékuàng  à plus forte raison, d’autant plus

08 厮杀 sīshā  combat acharné, armé

09 悲惨 bēicǎn  lamentable, tragique   绝伦  juélún incomparable, sans pareil

10 隐约地 yǐnyuēde  vaguement 

11 缄口无言 jiānkǒu wúyán  rester muet, bouche cousue

12 俗话 súhuà  proverbe

13 透风 tòufēng  laisser passer l’air (pour une porte, une fenêtre qui n’est fermée pas hermétiquement) : d’où divulguer des secrets

14 设想 shèxiǎng  imaginer

15 哈姆雷特 hāmǔléitè  Hamlet        雄伟 xióngwěi grandiose, imposant

16 惊心动魄 jīngxīndòngpò  bouleversant, poignant (qui effraie le cœur et remue l’âme)

17 迎刃而解 yíngrèn'érjiě   résoudre/expliquer facilement un problème   [  rèn  tranchant d’une lame]

Note : il s’agit d’un chengyu qui compare la solution d’un problème à l’aisance avec laquelle on fend un bambou d’une lame affilée (意为把竹子劈开口,下面的一段竹子就迎着刀刃裂开了)

18 难倒 nándǎo  dérouter, déconcerter

19 一场演习 yī chǎng yǎnxí  un champ de manœuvres

20 冲锋陷阵 chōngfēngxiànzhèn  charger les lignes ennemies, se lancer au combat

     摇旗呐喊 yáoqínàhǎn  brandir le drapeau et pousser des clameurs (en partant à l’assaut)

21 临场 línchǎng  entrer en concurrence

22 模拟 mónǐ  imiter, simuler 

23 削弱 xuēruò  affaiblir

24 真相 zhēnxiàng  situation réelle, vérité              警句 jǐngjù  aphorisme

25 不谋而合 bùmóu'érhé  (avis, situation) coïncider, concorder sans consultation préalable, par hasard

26 范围 fànwéi  limites, bornes

27 抵制   dǐzhì  contrecarrer, s’opposer à

28 个人主义 gèrénzhǔyì  individualisme   基础jīchǔ  base, fondement

29 脆弱 cuìruò  fragile          不堪一击bùkānyìjī  incapable de résister au premier choc, à la première attaque

30 实践 shíjiàn  (mettre en) pratique  锻炼 duànliàn tremper, aguerrir  退化 tuìhuà dégénérer, se détériorer

31 恰巧地 qiàqiǎode  par hasard, justement      侥幸jiǎoxìng  hasard, chance

32 心理的根据 xīnlǐde gēnjù  fondement psychologique

33 虚荣心 xūróngxīn  vanité

34 虚拟世界的吸引 xūnǐ shìjiède xīyǐn  l’attrait (séduction) du monde imaginaire (factice, illusoire)

35 浅薄 qiǎnbó  superficiel   深恶痛绝 shēnwùtòngjué  détester profondément

36 曾经沧海难为水céngjīng cānghǎi nánwéishuǐ   difficile d’apprécier encore l’eau pour celui qui a parcouru les océans

Référence au poème Lisi (《离思》) du poète de la dynastie des Tang Yuan Zhen (元稹), écrit à la mémoire de sa jeune épouse disparue :   

曾经沧海难为水,除却巫山不是云。

céngjīng cānghǎi nánwéishuǐ, chú què wūshān búshì yún.  

取次花丛懒回顾,半缘修道半缘君。

qǔcì huācóng lǎnhuígù, bànyuán xiūdào bànyuánjūn

Celui qui a parcouru les océans ne peut plus apprécier l’eau et celui qui a vu les nuées du mont Wu ne peut se satisfaire d’autres nuées. Moi qui ai le souvenir de multiples bouquets de fleurs ne peut

m’intéresser à d’autres, en partie parce que je pratique une vie d’ascèse, en partie parce que je ne pense qu’à vous.

 


 
Traduction
 

1. Mon oncle décida d’utiliser des méthodes de guerre froide pour amener Dabao à se soumettre à son autorité. Il pensait que s’il arrivait à le faire céder une première fois, il pourrait essayer une deuxième fois, et peu à peu arriver à un compromis, mais Dabao continuait à ne pas faire de concession. Mon oncle prit peu à peu sur lui, décidant d’user de patience et de mener une guerre prolongée : de vivre dans l’appartement comme il l’avait toujours fait, sans que la présence de Dabao y changeât quoi que ce soit. Il lisait, écrivait, recevait sa fille, comme à son habitude, ce n’est qu’ainsi qu’il pourrait finalement gagner cette guerre d’usure. Chaque fois qu’il sortait de sa chambre, et qu’il voyait Dabao assis là, dans le salon, il n’avait jamais l’impression que c’était Dabao, mais son ancienne épouse qui l’utilisait comme une arme pour faire pression sur lui, une sorte de symbole vivant. Son ancienne épouse tentait d’utiliser les vestiges de leur existence passée pour faire pression sur lui, et il ne pouvait pas certainement pas la laisser réussir. C’est pourquoi il affectait une attitude encore plus dégagée, il entrait et sortait, et parfois se mettait même à siffloter. Il n’était absolument pas conscient du danger latent qui menaçait de tous côtés, et, sans s’apercevoir de rien, continuait à aller et venir.

 

Dabao avait bien vu la tactique de mon oncle : le traiter avec froideur. Il se disait avec énervement : mais pourquoi ne vient-il pas me parler ? Quand viendra-t-il me parler ? Il attendait, et cette attente le poussait à la révolte, il en avait les pieds et les mains glacés, et frissonnait légèrement. Il était comme une bête sauvage tombée dans un piège, sans personne pour venir la sauver. Une ou deux fois, mon oncle était entré sans bien fermer la porte, alors, par la fente de la porte entrebâillée, il l’avait vu occupé à lire tranquillement un livre, adossé sur le lit de jeune mariée, rose, avec un volant dans le bas. Un sentiment violent s’était peu à peu emparé de lui tandis qu’il pensait que ce père n’était plus son père, mais son ennemi naturel, à lui, Dabao, un ennemi naturel qui le bafouait ! Lui, Dabao, avait plus de vingt ans, et pendant ces vingt années d’existence, il avait été bafoué, sans avoir jamais obtenu de compensation. Le danger menaçait, Dabao le pressentait, malheureusement il était incapable de déchiffrer le sens de ce pressentiment. Alors qu’il tremblait de tous ses membres, son visage affichait un sourire étrange.

 

Si la mère de Dabao avait été là, elle aurait remarqué ce léger sourire qui était une caractéristique propre au père comme au fils dans les moments de désespoir. C’était peut-être un trait héréditaire, qui sait, dans ce genre de circonstance, père et fils se ressemblaient de façon surprenante. 

 

A cet instant-là, aucun d’entre eux n’était conscient de l’imminence du danger. Ils prirent même ensemble le déjeuner, puis le dîner. Ensuite, la nuit tomba. Mon oncle alluma la télévision, et père et fils comme un seul homme s’assirent chacun dans son coin pour la regarder. Les programmes défilant l’un après l’autre, Dabao pensait nerveusement : quand va-t-il aborder le sujet de mon travail ? Il avait le sentiment qu’il ne tiendrait pas jusqu’au lendemain, parce que, entre le moment présent et le lendemain, il y avait la nuit, et cela lui semblait tellement éloigné que c’en était insupportable. Il ne pouvait pourtant pas parler le premier, et il ne pouvait pas non plus forcer son père à le faire ; il ne pouvait qu’attendre. A la fin de la dernière émission, quand sur l’écran s’afficha « à demain », mon oncle se leva paresseusement, éteignit le poste, et se dirigea vers sa chambre. Dabao pensa avec désespoir : il ne va toujours pas me parler de mon travail, comme si son attente ne pouvait déboucher sur aucun résultat, la dernière occasion étant passée. Ce qui, finalement, attisa en Dabao la haine qui couvait à l’égard de son père, ce fut le bruit qu’il fit en se brossant les dents dans la salle de bains. La brosse à dents rendait un son clair, au milieu d’une mousse abondante, et cela dura très longtemps. Dabao se leva, alla dans la cuisine, alluma la lumière, et regarda autour de lui, sans comprendre pendant longtemps ce qu’il était venu chercher. Ce n’est que lorsque ses yeux se posèrent par hasard sur l’objet recherché qu’il comprit. Il prit l’objet, et le fourra sous sa veste, puis il revint vers le sofa du salon où il passait ses jours et ses nuits, et éteignit la lumière.

 

2. Etendu dans l’obscurité, Dabao attendait que mon oncle s’endorme. Il pensait que cela faisait très longtemps qu’il attendait, qu’il avait déjà passé la moitié de la nuit à attendre, que l’aube allait bientôt pointer ; pensant que c’était le moment paisible où tout le monde est immergé dan ses rêves, il se leva tout doucement, en tenant fermement à la main l’objet qui avait tiédi au contact de son corps. Il se sentit soudain tout détendu, très joyeux même, il lui semblait que sa longue attente allait enfin se matérialiser. Il passa sans bruit le corridor, et parvint à la porte de la chambre de mon oncle. Après

s’être arrêté un instant, il enleva ses chaussures, de la sorte il serait aussi silencieux qu’un chat. Il poussa la porte mais fut ébloui par la lumière à l’intérieur de la chambre. Il n’avait pas imaginé qu’elle pût être encore allumée à cette heure ; son père était debout au bord du lit, en train d’arranger son oreiller pour aller se coucher ; tournant la tête, il ouvrit légèrement la bouche de surprise en apercevant Dabao, et une odeur fraîche de dentifrice se répandit dans la pièce. Dabao s’avança vers mon oncle en levant la chose qu’il tenait à la main et qui était un couteau, un couteau en acier inoxydable dont la lame brilla d’un éclair immaculé à la lumière de la lampe. Mon oncle s’écria d’un air effrayé : vaurien ! Ce cri de frayeur eut, semble-t-il, pour effet immédiat d’éclaircir les idées de Dabao, il eut un sursaut de conscience, réalisant que, depuis son enfance, toutes les souffrances qu’il avait endurées étaient dues à cet homme. C’est à cause de lui qu’il n’était pas heureux, à cause de lui qu’il était ainsi étouffé, à cause de lui qu’il se retrouvait dans une impasse, tout était la faute de cet homme. Cet homme avait aujourd’hui une vie meilleure, mais lui continuait à souffrir, et combien ! Il n’avait pas de travail, pas d’avenir, pas un sou vaillant, même pas la santé, et tout cela était la faute de cet homme. Il brandit le couteau vers lui, mais l’homme l’évita, et lui attrapa le poignet d’une main.

 

Alors qu’il attrapait le poignet de Dabao, une idée traversa la tête de mon oncle : que cet enfant voulait le tuer. En voyant les yeux de ce garçon, injectés de sang sous l’effet de la haine, il pensa : qu’il y avait une foule d’enfants qui l’adoraient, le vénéraient même, mais celui-là voulait le tuer. Devant ce visage maigre, ces yeux déformés par un spasme nerveux, ces deux immenses narines palpitant aussi, et cette bouche laissant échapper une odeur fétide, il pensa le cœur serré : que c’était son fils, ce garçon aussi répugnant ! Mais cette laideur répugnante lui était familière, elle était gravée au plus profond de lui-même ; il lui semblait voir son ombre à lui derrière ce visage répugnant, ce qu’il lui semblait voir dans cette laideur répugnante, c’était sa propre image. Alors, devant cette vision horrible, il détourna le regard pour concentrer toutes ses forces sur le poignet, en serrant les dents.

 

Pour libérer son poignet, Dabao se tordait dans tous les sens et les mouvements du grand couteau à couper les pastèques, lançant des lueurs intermittentes, suivaient les contorsions de son poignet, tel un serpent dans la grande main de son père. Ils se mesurèrent ainsi pendant longtemps, épuisant et leurs forces et leur patience, mais le sentiment de fatigue semblait augmenter encore la fureur de Dabao qui se débattait comme un forcené ; mon oncle ayant eu un moment d’inattention, l’autre réussit à se libérer, puis se mit à porter des coups désespérés dans tous les sens, jusqu’à réussir à entailler le bras de mon oncle ; le sang se mit à couler, gouttant sur le tapis qu’il macula en un clin d’œil de taches brunes couleur de sauce au soja. Les gouttes de sang rappelèrent instantanément à mon oncle le jour de la naissance de Dabao : le soleil couchant était en train de baisser tout doucement à l’horizon, tel une boule de feu, dans un déluge couleur de sang, lorsque l’enfant vint au monde en vagissant (1).

 

L’esprit  envahi de ces images de sang, mon oncle fut pris de rage. Brandissant les bras comme des moulinets, il se mit à frapper Dabao de toutes ses forces, à la tête, au visage, si bien que, sous les coups, Dabao se mit à saigner du nez. L’assaut brutal de mon oncle vint à bout de lui, sa fureur se calma, et il faiblit ; laissant tomber le couteau par terre, il esquissa une grimace et fondit en pleurs, tandis que le sang lui coulait du nez dans la bouche. Mon oncle, lui, tel un héros, déchira une manche de son pyjama pour panser sa blessure au bras, les pleurs de Dabao suscitant en lui à la fois de l’aversion et de la pitié. Ainsi blessé au bras, mon oncle avait vraiment l’air d’un preux chevalier, mais il pensa soudain : que celui qu’il venait de vaincre était son fils. Alors il se sentit démoralisé. Un père qui avait acculé son fils à la défaite pouvait-il encore avoir quelque espoir dans la vie ? se demanda-t-il. Se pouvait-il que ce fût vraiment son fils ? Dabao était recroquevillé par terre, la morve et le sang qui s’écoulaient de son nez, mêlés à ses larmes, maculaient le tapis devant lui. Mon oncle se vit soudain tel qu’il était autrefois, et, à la vue des images du passé défilant nettement devant ses yeux, il songea : que tout ce qu’il avait subi de bassesses, de grossièretés, de mesquineries et d’humiliations au cours de son existence, tout cela, il le retrouvait incarné dans la personne de ce Dabao. Ce Dabao qui le fixait maintenant, sans pouvoir fuir, sans issue possible. Cette nuit-là, mon oncle, d’un coup, vieillit énormément, et ses cheveux blanchirent d’autant. Il ne supportait pas de revivre cette nuit en pensée, le souvenir lui en était insupportable. Il ne cessait de penser qu’il ne pourrait plus jamais connaître le bonheur. Il avait eu dans le passé une vie de chien, pourrait-il maintenant connaître une existence dont il pût être fier ? Il pensa qu’il était impossible de mettre fin à cette vie de chien et d’insecte, cette existence avait engendré un autre animal, qui était maintenant recroquevillé dans le coin de l’appartement, c’était Dabao. L’aube pointait peu à peu, très lentement ; mon oncle se demanda s’il ne prenait pas les choses trop au sérieux, il fallait sans doute les prendre plus à la légère, mais qui pourrait l’aider à le faire ?

 

(1) il y a parallélisme dans l’expression : entre le soleil couchant, qui descend dans le ciel (落日), et l’enfant qui naît, littéralement qui descend sur terre (落地). En revanche, la fureur de l’oncle est « dirigée vers le ciel » (冲天).  

 

3. Ce soir-là, nous avons tous dormi chacun de notre côté, d’un sommeil très doux, le temps s’écoulant dans nos rêves. Nous rencontrons tous nos propres problèmes, pour les uns c’est raconter une histoire, pour les autres vivre un amour, mais nous subissons tous des revers. La journée, nous subissons des revers ; la nuit, nous dormons. La limite ainsi rendue confuse entre l’échec et la réussite fait que le premier est plus facile à supporter. Nous faisons alterner ces deux concepts totalement opposés afin

d’assurer un certain calme à l’obscurité propice à notre sommeil. Nous ne tirons pas ainsi de leçons de

l’expérience, c’est de la pure paresse. Mais mon oncle, lui, en dépit de tous ses efforts, fut incapable

d’aller au bout de cette nuit. Il est le dernier intellectuel en ce monde à prendre les choses au sérieux, et assumer la charge de sauver un enfant.

 

Ses cheveux blanchirent en l’espace d’une nuit, et il pensa qu’il ne pourrait jamais plus être heureux ; le bonheur était l’affaire de quelques générations passées, quelques dizaines de générations, mais lui n’avait plus d’espoir. Son âme meurtrie ne pouvait plus connaître le bonheur, pire, son fils avait hérité de son destin misérable. La  vision de la scène, tragique s’il en est, de la lutte à mort entre père et fils ne cessait de le hanter. Si vos enfants ne vous rendent pas heureux, comment l’être ? Mon oncle se disait : si un enfant n’est pas une promesse de bonheur, alors on n’a pas droit au bonheur ! […]

 

Ce n’est que longtemps après cette nuit que nous avons appris tout cela, très vaguement. Mon oncle

n’en parlait pas, mais, comme on dit, tout finit toujours par se savoir ; on a découvert l’histoire petit à petit. On a imaginé la scène, chacun y mettant son grain de sel, pour finir par en dresser un tableau grandiose à la Hamlet, et en faire un drame propre à glacer d’effroi. On a pris l’habitude de considérer le monde et l’humanité d’un œil d’esthète, comme s’ils n’existaient que pour notre plaisir esthétique, pour nous fournir matière à raconter des histoires. L’existence étant devenue simple expérience, tous les problèmes, aussi ardus soient-ils, se trouvent faciles à résoudre, rien ne peut nous déconcerter. Tout ce que l’on fait a pour but de goûter une certaine saveur, comme si l’existence n’était qu’un festin. On en fait un champ de manœuvres, où, dans une atmosphère saturée de la fumée des tirs d’exercice, on se lance à l’assaut en hurlant, étendard déployé, mais en toute sécurité. Ce combat simulé procure l’immense plaisir de jouir d’un sentiment de sacrifice et d’honneur qui enrichit notre expérience vécue. Néanmoins, sans que nous en soyons conscients, notre combativité, notre réactivité, notre jugement en situation concurrentielle se trouvent insensiblement affaiblis par ce faux combat, et, lorsque le danger se précise vraiment, nous sommes sans ressources. Nous nous représentons le monde selon nos propres désirs, et ces désirs, très souvent, découlent d’exigences esthétiques. Pendant très longtemps, mon oncle ne nous a rien expliqué de ce combat nocturne, vrai celui-là, et il nous est resté longtemps étranger. .. Et puis un jour, il m’est arrivé un incident qui a modifié ma vision de mon existence, et qui m’a mise en phase, de façon inopinée, avec celle de mon oncle. Bien que ce fût un incident mineur, il dépassait pourtant les limites de ce que j’avais vécu jusque là, et constitua un élément de mon expérience individuelle qui m’amena à penser que ma vie antérieure n’avait pas été authentique. (2)

 

[…] Nous sommes une génération extrêmement égoïste, ne nous importe que ce qui nous touche directement. Notre mentalité est construite sur des bases individualistes, rien ne peut nous inciter à adopter une attitude responsable et sérieuse, même s’il s’agit de sauver un enfant ou un adulte. Seul un accident fortuit, même minime,  nous concernant personnellement est capable de nous toucher. Mais, à ce moment-là, nous devenons très fragiles, incapables de résister au moindre choc ; notre capacité d’endurance, affaiblie par le manque d’entraînement, est terriblement diminuée. Les accidents dans nos relations amoureuses sont très peu nombreux, si quelqu’un nous aime, nous ne l’aimons pas, si quelqu’un nous déteste, nous ne le détestons pas. Pourtant, il m’est arrivé ce genre de chose, par le plus grand des hasards. Alors, à ce moment-là, j’ai pensé à l’histoire de mon oncle, considérant que mon incident personnel venait éclairer son histoire à lui, lui fournissant un fondement psychologique ; l’histoire de mon oncle étant d’une signification bien plus profonde et plus large que mon événement personnel, elle lui a apporté un élément symbolique qui en a fait un épisode historique plus noble, et, au moment où j’ai dû l’affronter, cela m’a donné un sentiment de fierté et a comblé ma vanité de vivre un grand drame classique. Nous, les conteurs d’histoires, nous nous appuyons sur les événements de la vie réelle ; mais nous ne pouvons totalement renoncer à l’attrait du monde imaginaire qui, toujours, nous appelle. Nous cherchons toujours à approfondir et détestons tout ce qui est superficiel, toutefois nous n’avons pas le courage de mener des existences profondes, elles sont trop sérieuses, trop pénibles, nous ne les supportons pas. Mais ce que nous pouvons faire, c’est en inventer, comme si nous faisions une compétition : c’est l’histoire la plus profonde qui gagne. Mais, de même que le voyageur qui a sillonné les océans ne trouve plus goût à l’eau douce, de même, après une histoire profonde, on a du mal à se satisfaire d’une histoire superficielle. C’est ainsi que j’ai choisi de conter l’histoire de mon oncle.

 

Et de la terminer ainsi : mon oncle ne pourra jamais plus trouver le bonheur !

 

(2) Wang Anyi joue ici sur les mots ‘incident’ ou ‘accident’ (事故) et le mot ‘histoire’ qui en est

l’inversion (故事) : histoires que l’on raconte, fondées sur des incidents ou des événements, réels ou imaginaires – au centre l’événement gù , souvent provoqué (l’élément représentant la main qui tient un bâton). 

 

 



 

 

 

     

 

 

 

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