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Zhang Jie 张洁

Présentation

par Brigitte Duzan, 6 janvier 2019

 

Zhang Jie est l’une des grandes écrivaines chinoises dont la carrière a débuté après la Révolution culturelle. Célèbre pour ses récits traitant avec beaucoup de sensibilité de la question féminine et des sentiments féminins dans la Chine moderne, cela lui a valu d’être souvent associée à un courant féministe, ce qu’elle a elle-même récusé.

 

Elle a été lauréate du prix Mao Dun en 1985 pour « Ailes de plomb » (《沉重的翅膀》), et à nouveau vingt ans plus tard pour son roman autobiographique « Sans un mot » (《无字》), ce qui a fait d’elle le premier écrivain à recevoir ce prix deux fois. Elle continue d’écrire, mais aussi de peindre…

 

De la Mandchourie à Pékin

 

D’origine mandchoue par sa mère qui l’a élevée seule,

 

Zhang Jie

Zhang Jie est née en 1937 dans ce qui est aujourd’hui le Liaoning. C’était au début de la guerre contre le Japon. Elle a donc passé une partie de son enfance à fuir avec sa mère devant les envahisseurs japonais. Elles se sont d’abord enfuies dans le Shanxi, avant de s’installer dans le Henan.  

 

La première éducation de Zhang Jie lui est donc venue de sa mère qui lui a fait découvrir les classiques, dont la poésie des Tang et des Song. Zhang Jie se passionnera plus tard pour la littérature occidentale, et en particulier russe. Mais, de retour à Pékin après la guerre, elle doit faire des études d’économie à l’Université du peuple faute d’avoir été admise dans le département de littérature.   

 

Elle en sort diplômée en 1960 et travaille alors comme statisticienne dans l’un des ministères de l’industrie de l’époque, le ministère de construction de machines-outils. Elle fait venir sa mère avec elle, se marie et a une petite fille. Au début de la Révolution culturelle, elle est accusée d’avoir été infectée par la littérature occidentale. En 1969, elle est envoyée « en formation » à la campagne, dans une ferme dans le Jiangxi. Elle retourne à Pékin en 1972, retrouve sa mère et sa fille et n’a plus quitté la capitale, se consacrant désormais à l’écriture.

 

… et de l’économie à la littérature

 

De « L’enfant de la forêt » à « L’arche »

 

1. En juillet 1978, sa première publication est une nouvelle, « L’enfant venu de la forêt » (《从森林里来的孩子》), tout de suite remarquée et primée. Cette nouvelle est une dénonciation du traitement infligé aux artistes et intellectuels pendant la Révolution culturelle, et s’inscrit dans le mouvement dit de « littérature des cicatrices » (伤痕文学). Un musicien est envoyé travailler avec des bûcherons dans une forêt. Atteint d’un cancer, il s’attache à transmettre son art à un enfant dont il a remarqué le don inné pour la musique. L’enfant est finalement admis au Conservatoire où il est reconnu comme le disciple du disparu par l’un de ses anciens amis. Le sentimentalisme un peu forcé du récit est typique des récits de l’époque.

 

2. C’est sa nouvelle "moyenne" publiée en novembre 1979, « L’amour, à ne pas oublier » (《爱,是不能忘记的》), qui lui vaut tout de suite la célébrité. Le récit crée une sensation en proclamant que l’amour doit être la considération première pour envisager le mariage. La narratrice raconte l’histoire de sa mère, mariée à un homme qu’elle n’aimait pas, et qui a aimé toute sa vie un homme marié lui aussi par devoir. Ce n’est qu’à la fin de leur vie qu’ils réussissent à se marier, mais ils n’ont même pas le temps d’en profiter.

 

La nouvelle affiche certes quelques maladresses, mais la narration de cet amour platonique souligne la revendication de pouvoir vivre selon ses propres désirs, voire ses propres fantasmes. L’amour de la mère, découvert post mortem par la fille, est d’autant plus touchant qu’il apparaît transcendé par sa passion obsessive pour l’œuvre de Chekhov dont elle a reçu des volumes en cadeau. La nouvelle suscita un débat

 

L’amour, à ne pas oublier

passionné, entre ceux qui s’opposaient aussi aux mariages imposés, et ceux qui reprochaient à la mère d’avoir entretenu toute sa vie un amour interdit car hors mariage. 

 

Malgré les critiques, la nouvelle vaut à Zhang Jie de pouvoir quitter son travail pour devenir écrivain professionnel à plein temps.

 

3. En 1981, « Ailes de plomb » (《沉重的翅膀》) décrit le mouvement de réforme des débuts des années 1980. Considéré comme le premier roman politique chinois, il prône l’importance de l’individu pour la réussite économique, et soutient que les réformes économiques doivent être accompagnées de réformes sociales et politiques. Les conservateurs le dénoncent comme anti-socialiste et anti-Parti. Mais elle répond avoir voulu surtout critiquer la manière dont l’idéologie est utilisée pour couvrir des pratiques corrompues, problème qui reste entier.

 

Ce roman lui vaut son premier prix Mao Dun, le prix littéraire le plus prestigieux en Chine, décerné tous les quatre ans.

 

4. En 1981, Zhang Jie revient à un sujet féminin avec un troisième récit très célèbre : « L’Arche » (《方舟》) (traduit en français sous le titre « Galère »). Elle y décrit les vies de trois femmes qui revendiquent leur indépendance. Dans les années 1920, à un moment où la traduction de « La maison de poupée » d’Ibsen créait une vague de polémiques en Chine, Lu Xun avait prédit qu’une Nora chinoise ne pouvait que devenir prostituée, revenir vers son mari ou mourir de faim. Les femmes modernes de Zhang Jie, elles, sont éduquées et peuvent gagner leur vie. Mais elles souffrent toujours autant d’abus et de discrimination.

 

La première, Jinghua (荆华), a été envoyée dans les forêts du Grand Nord et en est revenue avec une arthrose qui menace de la laisser paralysée tôt ou tard ; son mari a demandé le divorce quand elle a préféré avorter. La seconde, Liuquan (柳泉), est une interprète divorcée qui

 

L’arche

tente de garder la garde de son fils, mais qui est l’objet de harcèlement de la part de son supérieur hiérarchique et sombre dans la dépression. La troisième, Liangqian (梁倩), a quitté son mari sans

 

Zhang Jie avec Bing Xin

 

être divorcée ; après avoir été assistante réalisatrice depuis dix ans, elle a eu enfin la possibilité de tourner un film, grâce à l’appui de son père, mais il a été interdit… à cause de la taille de la poitrine de l’actrice principale.

 

Femmes seules vivant sous le même toit, elles déclenchent la critique et sont la cible de rumeurs sans fin, mais elles continuent de se soutenir dans leurs luttes quotidiennes. Le roman a été salué comme féministe, mais Zhang Jie l’a récusé en affirmant qu’elle voulait surtout lutter contre l’injustice faite aux femmes. Sa description de la

« sororité » des divorcées, sur le modèle plus traditionnel de celle des veuves, reste une référence.

 

1985 : tournant

  

En 1985, Zhang Jie revient encore sur les préjugés traditionnels contre les femmes : dans « La grande rivière » (《大河》), elle décrit l’histoire d’une professeure de collège qui va faire une promenade en forêt avec l’un de ses collègues ; ils se perdent, passent la nuit dans la forêt, et quand ils réussissent à rentrer, sont soupçonnés d’avoir couché ensemble, chose d’autant plus grave qu’elle est fiancée, et que le collègue est marié. Elle finit par se suicider en se jetant dans la rivière.

 

Cette même année 1985, cependant, elle publie une nouvelle, « Emeraude » (《祖母绿》), qui montre une évolution dans son écriture, un processus de mûrissement. Pendant la Révolution culturelle, une jeune fille va jusqu’à endosser les crimes de l’homme qu’elle aime et se fait envoyer à la campagne ; comme elle est enceinte, elle souffre toutes sortes d’humiliations, puis l’enfant meurt, la laissant désespérée. A la fin de la Révolution culturelle, elle revient en ville, son ancien amant a épousé une autre femme, mais, en le revoyant, elle s’aperçoit qu’elle ne l’aime plus. Les souffrances l’ont endurcie, lui ont fait perdre son romantisme, elle désire désormais vivre pour elle-même. Fini les cicatrices.

 

2005 : 2ème prix Mao Dun

 

Publié à partir de janvier 2002, son roman « Sans un mot » (《无字》) – ou « Sans les mots pour le dire » - est une trilogie autobiographique couvrant toute l’histoire du 20e siècle qu’elle a mis plus de dix ans à écrire – elle l’a commencé en 1989. Elle a définitivement abandonné là le style sentimental de ses débuts pour adopter une technique proche du « flux de conscience » cher à Virginia Woolf. Le titre est une référence à la maxime taoïste : « La forme la plus grande est sans limites, le son le plus fort est sans

 

Emeraude

 

Sans un mot

bruit », à quoi elle ajoute : « le roman le plus long est sans mots » - car ils sont inadéquats pour exprimer les tragédies qui ont marqué le 20e siècle.

  

Son roman est une tentative de les relater, à travers les destins de quatre générations de femmes. Elle y dépeint une série de portraits de personnages de toutes les strates de la société, qui tous poursuivent un idéal, richesse, amour ou pouvoir…

 

Et ensuite… la peinture

 

Zhang Jie est aujourd’hui vice-présidente de l’Association des écrivains.

 

En 2006, elle a commencé à peindre. Une exposition de ses œuvres a eu lieu en octobre 2014 : un numéro spécial du Guangming ribao lui a été consacré.

http://epaper.gmw.cn/gmrb/html/2014-10/

31/nw.D110000gmrb_20141031_1-13.htm

 

Zhang Jie avec Tie Ning

(présidente de l’Association des écrivains)

 


 

Traductions en français

 

- Ailes de plomb 《沉重的翅膀》, version française établie avec la coll. de Constantin Rissov, Maren Sell, 1986. Rééd. 10/18, 1998.

- Galère 《方舟》, trad. Michel Cartier avec la coll. de Zhitang Drocourt, Marien Sell, 1989. Prix Malaparte.

 


 

Bibliographie

 

Family Revolution: Marital Strife in Contemporary Chinese Literature and Visual Culture, Xiao Hui Faye, University of Washington Press, 2014 – chap. 3: “Utopia or Distopia? The Sisterhood of Divorced Women, pp. 85-115. [analyse des “sororités” de divorcées chez Zhang Jie, et comparaison avec les figures de mères salvatrices chez Chi Li]

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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