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Zhang Xianliang 张贤亮

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 28 février 2011, dernière révision 29 septembre 2014

     

Zhang Xianliang (张贤亮) est un de ces nombreux intellectuels chinois qui furent condamnés comme droitiers à la fin des années 1950 et passèrent des années en camp de rééducation, voire en prison. Dans son cas, cela représente plus de vingt ans de son existence. Ses écrits sont le reflet direct, et pour la plupart autobiographique, de cette expérience qui fut aussi un exil intérieur.

     

Condamnation  pour un poème

    

Zhang Xianliang est né en décembre 1936 à Nankin. Son père était un personnage important. Il avait étudié à Harvard, et était revenu en Chine après l’incident de Mukden (le 18 septembre 1931) qui marqua le début de l’invasion de la Chine par l’armée japonaise. C’était un industriel, mais aussi un homme politique dans la mouvance du Guomingdang, ce qui lui valut d’être accusé d’espionnage et emprisonné en 1952.

 

Zhang Xianliang (张贤亮)

     

Il mourut en prison en 1954, et Zhang Xianliang, qui avait alors 18 ans, dut renoncer à poursuivre des

     

La province du Ningxia

 

études universitaires pour assumer la charge de sa mère et sa jeune sœur. Il partit avec elles pour les montagnes du Helan (贺兰山), au nord de la province du Ningxia, où, en 1956, il devint enseignant dans une école de cadres, à Yinchuan (银川).

     

C’est alors qu’il commence à écrire des poèmes dont la renommée se répand dans les cercles littéraires de la région.  En juillet 1957, l’un d’eux, un poème plein de lyrisme intitulé « Le chant du grand vent » (《大风歌》) est publié dans le mensuel littéraire ‘Yanhe’ (《延河》) et suscite aussitôt une vive controverse. Le 1er septembre 1957, le Quotidien du Peuple (《人民日报》) publie un article intitulé « Dénonciation du Chant du grand vent »

(《斥大风歌》) : on est en pleine campagne anti-droitiers, le poème est considéré comme anti-Parti et sa pensée hostile au socialisme (1).

     

Dès lors, le poème devient emblématique, Zhang Xianliang est condamné  comme « droitier » (右派), et il est envoyé dans un camp de rééducation par le travail proche de Yinchuan. C’est le début d’une existence de prisonnier qui va durer plus de vingt ans, avec de brèves périodes de rémission, et des

nuances dans les peines appliquées ; il a passé la majorité de son temps en prison ou en camp de rééducation, láogǎi (劳动改造, ou 劳改) ou láojiào (劳动教养, ou 劳教), la différence essentielle étant que le premier est une condamnation après jugement, le second seulement le résultat d’une procédure administrative, donc facile à prononcer, et, une fois prononcé, sans recours.

     

Il a fait les frais de toutes les campagnes politiques, le ‘chapeau’ de droitier ne le quittant plus, une tentative d’évasion avortée en 1961

 

     

les montagnes du Helan (贺兰山)

ayant entraîné un nouveau durcissement de sa situation, assorti d’une nouvelle condamnation. Pendant la Révolution culturelle, il fut encore accusé d’être un révisionniste contre-révolutionnaire (反革命修正主义分子”), ce qui lui valut, en 1970, d’être envoyé faire du défrichage dans une unité militaire (兵团)

      

Il a ainsi passé 22 ans au Ningxia, à être emprisonné puis relâché, puis à nouveau emprisonné (种抓了放,放了抓的状态), mais assigné à travailler dans des fermes d’Etat même quand il ne l’était pas, avant d’être finalement réhabilité, en septembre 1979. Il avait 43 ans.

     

Dans un article intitulé « Propos absurdes à longueur de pages » (《满纸荒唐言》), il a décrit ses déboires personnels et expliqué ses conceptions littéraires ; on y trouve en particulier le commentaire suivant :

一个人在青年时期的一小段对他有强烈影响的经历,他神经上受到的某种巨大的震撼,甚至能决定他一生中的心理状态,使他成为某一种特定精神类型的人……如果这个人恰恰是个作家,那么不管他选择什么题材,他的表现方式,艺术风格,感情基调,语言色彩则会被这种特定的精神气质所支配。

« Un bref instant de sa jeunesse peut avoir pour quiconque des répercussions terribles, il peut en être  fortement ébranlé, cela peut même déterminer son état mental pour tout le restant de son existence,  faire de lui quelqu’un doté d’un type d’esprit très particulier… Et s’il s’agit d’un écrivain, quel que soit le sujet sur lequel il choisisse d’écrire, son mode d’expression, ses caractéristiques stylistiques, son ton émotionnel, son style même, tout sera étroitement dépendant de cet état d’esprit. »

 

« Le chant du grand vent » (《大风歌》)

     

C’est toute sa vie qui se reflète dans son œuvre, mais nimbée d’humanisme, de sagesse et de poésie,

      

Récits autobiographiques

     

En 1980, la page est enfin tournée : il recommence à écrire, est nommé rédacteur de la revue littéraire du Ningxia « Le nord » (《朔方》), devient membre de l’Association nationale des écrivains et écrivain professionnel en 1981.

     

Publiées en 1980 et 1983 et aussitôt couronnées du prix de la meilleure nouvelle de l’année, ses deux premières nouvelles, « L’âme et la chair » (《灵与肉》) et « Xor Bulak » (《肖尔布拉克》), sont caractéristiques de son œuvre, par leur style, leur cadre et leur thème. La première est la plus connue, d’abord parce qu’elle a été amplement traduite, mais aussi parce qu’elle a été adaptée au cinéma par le grand réalisateur Xie Jin (谢晋) sous le titre « Le gardien de chevaux » (《牧马人》).  La seconde est l’histoire émouvante d’un jeune garçon de 17 ans qui, en 1960, part au Xinjiang pour tenter d’échapper à la famine qui décime son village (2) ; c’est le récit, écrit à la première personne, de son apprentissage de la vie et de son éveil à l’amour (3).

     

En 1984, « Mimosa » (《绿化树》) reprend le même thème : la famine du début des années 1960. Un jeune garçon, Zhang Yonglin (章永璘), survit dans un camp en volant leur nourriture aux rats ; transféré dans une ferme d’Etat, il y fait la connaissance d’une jeune femme illettrée, mais pleine de ressources, qui le ramène à un semblant de normalité. Il est cependant emprisonné pour avoir incité un autre prisonnier à s’enfuir. Quand il est relâché, six ans plus tard, il apprend que Mimosa est repartie dans son Qinghai natal. A la fin de la nouvelle, à Pékin en 1983, Zhang Yonglin a une pensée émue pour les gens simples comme Mimosa qui l’ont aidé à devenir une personne plus accomplie.

     

« La moitié de l’homme, c’est la femme »

(《男人的一半是女人》)

 

On retrouve le personnage de Zhang Yonglin dans la nouvelle suivante, publiée en 1985, et sans doute l’une des plus connues de Zhang Xianliang : « La moitié de

l’homme, c’est la femme » (《男人的一半是女人》). Nous sommes en 1967, Zhang Yonglin travaille maintenant dans une commune rurale ; un jour, il aperçoit une jeune femme qui se baigne nue dans la rivière... Il la rencontre à nouveau huit ans plus tard et l’épouse, mais il demeure impuissant, pendant leur nuit de noce et après, si bien que sa femme finit par prendre un amant. Ayant fait

preuve d’héroïsme pendant une inondation, cependant, Zhang Yonglin récupère, avec son pouvoir sexuel, l’amour de sa femme et le bonheur.

     

L’impuissance de Zhang Yonglin est évidemment une métaphore de celle de toute une génération d’intellectuels chinois privés de parole et « stérilisés » par le pouvoir communiste. Publiée dans le climat de fièvre culturelle du milieu des années 1980,  la nouvelle fit cependant

scandale à sa sortie, par ses sous-entendus métaphoriques autant que par la rupture avec la morale puritaine de l’époque maoïste, par sa contestation politique autant que par l’érotisme du récit. Au-delà de ces deux aspects, elle reste une œuvre attachante par l’humanisme avec lequel Zhang Xianliang proclame sa foi dans un renouveau des forces créatrices dans la Chine post maoïste.

     

En 1989, il publie un roman, « La mort est une habitude » (《习惯死亡》), aussi intéressant par la forme que par le fond. Il commence par cette phrase :

« 我记不清楚我从什么时候开始想杀死他。当然那肯定

是我和他分离之后»

Je n’arrive pas à me rappeler nettement à quel moment j’ai commencé à vouloir le tuer. C’était bien sûr, forcément, après que nous nous soyons séparés…

Je et tu sont en fait deux voix qui appartiennent à la même personne, schizophrénique. En fait, ce que Zhang Xianliang veut dire, c’est que, pour pouvoir survivre à travers les turbulences politiques des années 50 et 60, il fallait vivre comme si l’on était mort. C’est ce qu’explique le ‘je’ de son personnage : que la mort était devenue pour ‘lui’ une seconde nature, mais qu’il n’avait pas le courage de mourir, ‘je’ tentais donc de l’y aider… Dans le reste du récit, il décrit l’horreur des camps et la confrontation avec la mort, y compris dans des simulacres d’exécution qui

 

« La mort est une habitude »

(《习惯死亡》)

laissent les vivants avec un sentiment de survie improbable et illusoire.

     

Le livre n’est pourtant pas dénué d’humour, comme tous les autres ouvrages de l’auteur. Il y explique par exemple que la rédaction des autocritiques par les générations d’intellectuels leur a été bénéfique à plusieurs titres :
« Les intellectuels chinois, qui ont subi plus de vingt ans de critiques, luttes, aveux, autocritiques, examens de conscience, repentirs, grandes et petites réunions, exhibitions en public, interrogatoires impromptus... excellent tous dans l’art de parler. Les mouvements politiques qui se déclenchent constamment en Chine ont formé sans cesse de grands contingents de ces maîtres de la langue. Ceux qui ne savaient pas parler sont tous morts. C’est leur faute, ils n’avaient qu’à savoir. Les survivants sont tous de beaux parleurs, c’est l’art d’écrire leur autocritique qui les a sauvés. Les Chinois qui ont survécu savent tous rencontrer le goût de l’auditeur et choisir le parler qui convient ».

     

Dans ce livre, écrit au long de voyages à l’étranger qui fournissent un sentiment tout aussi illusoire de liberté, Zhang Xianliang médite en fait sur un aspect des mêmes questions qui le hantent toujours : comment vivre une vie ‘normale’ et concevoir la mort après avoir passé vingt ans en camp ?

      

Recueil des principales nouvelles

 

Cette vie dans les camps, il y revient avec force détails et humour sardonique dans le roman suivant, publié en 1992 : « Grass Soup » (烦恼就是智慧). Rédigé à partir des entrées laconiques de son journal, datées de juillet à septembre 1960, c’est une sorte de manuel de survie en période de famine qui rappelle Primo Levi autant que Soljenitsyne : le pire des camps n’était pas le tourment physique de la faim, mais la torture morale, le but des camps étant de briser toute résistance spirituelle.

    

« Grass Soup »  est complété par un second roman  qui en est en quelque sorte la suite, écrit aussi à partir de notes de journal rédigées en camp, « My Bodhi Tree » (《我的菩提树》), publié en 1994. L’arbre de la Bodhi, ou arbre de

l’éveil, est l’arbre sous lequel Siddhartha Gautama était en méditation quand il eut la révélation de la connaissance

suprême, et Zhang Xianliang insinue qu’il considère le temps qu’il a passé en camp comme son arbre de la Bodhi à lui.

     

Ce qui frappe, finalement, dans tous ces livres, c’est que, quelles que soient les peines subies, Zhang Xianliang reste fidèle à une certaine conception de la vie, et à ses idéaux de jeunesse.

      

Fidèle à ses idéaux de jeunesse

     

L’un des messages de « My Bodhi Tree » est que la chose la plus précieuse que l’on puisse posséder est la vie, et que c’est quelque chose dont on ne peut faire l’expérience qu’une fois. En se souvenant du passé, dit-il, il ne faut donc pas regretter les années gâchées ; il faut être capable de se dire que l’on a consacré toutes ses forces, tout au long de son existence, à se battre pour la cause la plus importante qui soit : la libération de l’humanité.

      

Comme Wang Meng, qui a, de son côté, connu l’exil au Xinjiang pendant de nombreuses années, Zhang Xianliang fait partie de ces auteurs qui restent fidèles à leurs convictions politiques de jeunesse malgré les souffrances endurées. C’est un point qu’à souligné Noël Dutrait dans son « Petit précis à l’usage de l’amateur de littérature chinoise contemporaine », citant l’analyse de l’état d’esprit des deux écrivains faite par Mo Yan dans un entretien en 1999 :

     

« Wang Meng et Zhang Xianliang … continuent à vouloir exprimer un idéal, à suivre une ligne politique et à entretenir un très fort sens des responsabilités. … Pour eux, les écrivains doivent être les porte-parole du peuple, ils ont la responsabilité de changer la société et sont à l’avant-garde du peuple. … Ils ont été taxés de droitiers, puis critiqués au moment de la Révolution culturelle, mais ils persistent à affirmer : « Nous sommes les enfants du Parti, nous avons été victimes d’une injustice, notre mère (le Parti) nous a maltraités, nous devons donc aider notre mère à changer. »

     

L’œuvre de Zhang Xianliang est une dénonciation des pires conséquences du Grand Bond en avant et des absurdités de la Révolution culturelle. Mais il ne voyait là, en fait, que des déviations et des perversions de la ligne marxiste, donc son idéal restait intact. Dans ses dernières œuvres, il a dit ne plus tant s’intéresser à l’aspect politique des événements et des choses, préférant les aborder d’un point de vue plus généralement philosophique et humain.

      

Reconversion

     

En 1992, Zhang Xianliang s’est lancé dans une aventure très particulière (4) : il a créé un studio de cinéma, avec un ensemble de décors utilisés pour tourner des films, dans ce Ningxia qu’il connaît si bien, dans les monts du Helanshan dont le cadre naturel ressemble beaucoup à l’ouest américain. Le site s’appelle

Zhenbeibao (镇北堡), c’était un poste frontière sous les Ming et les Qing, et c’est devenu non

 

Zhenbeibao (镇北堡)

seulement un lieu de tournage, mais aussi un site touristique.

     

Une rue typique de Zhenbeibao

 

C’est là qu’à été tourné « Le gardien de chevaux » (《牧马人》), mais aussi une partie du film de Zhang Yimou « Le sorgho rouge » (《红高粱》) ou encore celui de Teng Wenji (滕文骥) « Ballad of the Yellow River » (《黄河谣》).Zhang Xianliang y a ensuite attiré des réalisateurs de Hong Kong comme Tsui Hark ou Stephen Chow.

     

     

Zhang Xianliang était devenu un industriel du cinéma…
     

Il est décédé le 27 septembre 2014.

     

     

Notes

(1) On reste sidéré qu’un tel poème ait pu valoir une condamnation aussi sévère : c’est un très beau chant en deux parties dans lequel l’auteur s’assimile au vent, un vent de tempête qui vient balayer les branches mortes et apporter une vie nouvelle (啊!我是新时代的大风  ah, je suis le grand vent d’une époque nouvelle, 听!我宣布 / 一个新的时代已经来临!Ecoutez, je proclame qu’est déjà toute proche une époque nouvelle... ). Les deux vers finaux pouvaient, il est vrai, être compris comme un appel à une sorte de révolution : 需要新的生活方式! / 需要新的战斗姿态!Il faut un nouveau mode de vie ! Il faut une nouvelle attitude au combat !

(2) Il s’agit de la terrible famine, conséquence de la politique catastrophique du Grand Bond en avant, qui a fait plus de 30 millions de victimes au début des années 1960. Voir le livre « Stèles » (《墓碑》) de Yang Jisheng (杨继绳)

(3) Cette nouvelle a également été adaptée au cinéma, en 1984, sous le même titre, mais par un réalisateur moins connu, Bao Qicheng (包起成).

(4) En fait, selon une conversation de Luisa Prudentino avec Wu Tianming à Pékin en 2007 (après l’avoir rencontré au festival de Vesoul dont il était l’invité d’honneur), le projet n’aurait réellement démarré qu’en 1998, et Wu Tianming envisageait d’ailleurs de réaliser un tournage sur le site. Zhang Xianliang a fait encore trois ans de prison, de 1993 à 1996, pour avoir voulu organiser une commémoration du quatrième anniversaire des événements de Tian’anmen, ce qui expliquerait le report du lancement du projet.
Voir l’article de ‘Libération’ du 10 juin 1996 annonçant sa libération :
www.liberation.fr/monde/0101184107-pekin-libere-deux-veterans-de-la-dissidence-zhang-xianliang-et-ren-wanding-ont-ete-relaches-au-terme-de-trois-et-sept-ans-de-prison

     


     

Traductions en français :

     

-          Deux livres parus en mars 2004 chez Belfond, traduction Michelle Loi et An Minshang :

La mort est une habitude

La moitié de l’homme, c’est la femme

     

-          Paru en 1986 dans la collection Panda :

Mimosa et Xor Bulak, l’histoire d’un routier

Cette dernière nouvelle, traduite par Annie Curien, est reprise dans le recueil  « Les meilleures œuvres chinoises, 1949-1989 », collection Panda, 1989 (p. 292-326)

     


     

A lire en complément :

     

« L’âme et la chair » (《灵与肉》), nouvelle de Zhang Xianliang (张贤亮)

et « Le gardien de chevaux » (《牧马人》), adaptation cinématographique de Xie Jin ((谢晋)

     

张贤亮 :  亦师亦友说谢晋

Zhang Xianliang : Propos sur Xie Jin, maître et ami

     

      

 

 

     

 

 

 

     

 

 

 

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