Auteurs de a à z

 
 
 
     

 

 

Yang Xianhui 杨显惠

Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 14 mars 2011

 

Le réalisateur Wang Bing (王兵), surtout connu jusqu’ici pour ses documentaires fleuves (1) a réalisé

l’an dernier son premier film de fiction, « Le fossé » (《加边沟》), qui a été le film surprise de la 68ème Mostra de Venise, en septembre 2010.

 

Il s’agit d’une œuvre sans complaisance sur le traitement infligé aux prisonniers du camp de ‘Jiabiangou’ (《加边沟》), où, à partir de 1958, furent envoyés quelque trois mille condamnés à la « rééducation par le travail » après leur condamnation pour « droitisme » dans le cadre de la campagne anti-droitiers (反右运动).

 

Le camp était situé dans le désert de Gobi, les détenus y furent soumis à des conditions de détention insoutenables : la politique désastreuse du Grand Bond en avant ayant provoqué, à partir de 1959, une famine qui fit, selon les estimations actuelles, plus de trente millions de morts dans la Chine entière, beaucoup des prisonniers périrent et furent enterrés sommairement dans le désert. C’est un film, traité dans un style essentiellement documentaire, qui a choqué par le sujet traité et la crudité des images.

 

Or, Wang Bing l’a adapté d’un livre de Yang Xianhui (杨显惠) paru en 2003, intitulé « Adieu à Jiabiangou » (《告别加边沟》) et traduit en français sous le titre « Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao » (2). C’est un recueil de nouvelles, faussement

 

Yang Xianhui (杨显惠)

fictionnelles, écrites à partir de témoignages d’anciens déportés survivants.

 

Il fait partie d’une nouvelle catégorie de littérature que l’on a dénommée « littérature de témoignage » (见证文学jiànzhèng wénxué).

 

Un natif du Gansu

 

Situation du Gansu dans la Chine

 

Yang Xianhui (杨显惠) est né en 1946 dans le Gansu, dans le district autonome des Dongxiang (甘肃省东乡族自治县). Il termine ses études secondaires, à Lanzhou, en 1965, et est alors envoyé travailler les champs dans une brigade de mise en valeur de terres dans le corridor du Hexi (河西走廊). Il est successivement paysan soldat, puis marchand et instituteur. Il reprend des études à l’institut de formation des enseignants du nord-ouest, mais va ensuite travailler dans des salines à Qinghe, au sud du Hebei, puis à Tianjin, où il réside encore aujourd’hui.  

 

Il commence à écrire à la fin de la Révolution culturelle et publie sa première œuvre en 1980, dans le « Journal des lettres et des arts du Gansu » (《甘肃文艺》) : « Juillet dans le Gansu » (《陇上七月》,

Lǒng étant l’ancien nom du Gansu). En 1986, « Cette grande plage » (《这一片大海滩》) obtient le prix de la meilleure nouvelle de l’année, et, en 2003, les nouvelles « La femme de Shanghai » (《上海女人》) et « Exil » (《逃亡》), ensuite publiées dans la « Chronique de Jiabiangou », obtiennent le prix de la meilleure nouvelle décerné par l’Association des écrivains de Chine.

 

Ses recueils de nouvelles « Chronique de l’orphelinat de Dingxi » (《定西孤儿院纪事》) et « Chronique de Jiabiangou » (《夹边沟记事》) ont valu à Yang Xianhui une place à part dans la littérature contemporaine chinoise. On en a fait l’équivalent chinois de « L’archipel du Goulag ».

 

 

Carte du Gansu

 

La Chronique de Jiabiangou 

 

Le camp de Jiabiangou se situait dans le district de Jiuquan (酒泉), au nord du Gansu. Il a eu jusqu’à près de trois mille prisonniers ; fin 1960, lorsqu’il fut décidé de le fermer, il restait à peine cinq cents survivants. Ils furent renvoyés chez eux, aux quatre coins du pays, et personne n’en parla plus : le sujet était tabou, comme était tabou celui de la « grande famine » (大饥荒 ”) qui décima la population chinoise au même moment.

 

Le contexte : la grande famine

 

Cette grande famine fut la résultante du Grand Bond en avant (大跃进), la politique de développement industriel à outrance lancée par Mao Zedong en 1958 qui devait en quelques années permettre à la Chine d’atteindre le niveau industriel de l’Angleterre. L’agriculture fut collectivisée pour, selon les plans, permettre de dégager les excédents nécessaires pour financer l’industrialisation, et les paysans affectés en priorité à la production d’acier dans les fours artisanaux construits à la hâte dans chaque village.

 

Les réquisitions forcées de céréales et l’abandon des cultures, les paysans n’ayant plus le temps de travailler dans les champs, furent les facteurs essentiels qui entraînèrent la pire famine de l’histoire du vingtième siècle, aggravée par les informations biaisées envoyées aux autorités centrales par les cadres locaux : on considère qu’elle fit plus de trente cinq millions de morts en trois ans (3). Il se trouve que

 

Chronique de Jiabiangou《夹边沟纪事》

le Gansu et le Henan ont été parmi les provinces les plus touchées.

 

Un  témoignage éprouvant de la réalité vécue

 

C’est vers 1970, alors que Yang Xianhui travaillait dans une ferme du corridor du Hexi, qu’il entendit parler en termes couverts d’histoires de cannibalisme (人相食的故事) qui se seraient passées au tout début des années 1960 dans la région. Il décida vingt ans plus tard de mettre tout cela au clair, et commença à rechercher les survivants pour les interroger. C’est alors que fit surface l’histoire du camp de Jiabiangou.

 

Adieu à Jiabiangou《告别夹边沟》

 

Chercher les survivants était comme chercher une aiguille dans une botte de foin, mais il finit par en retrouver environ cinq cents. C’est à partir de leurs témoignages qu’il écrivit peu à peu les dix neuf nouvelles du recueil, dont les premières furent publiées séparément à partir de 2000 (4).

 

Il n’était pas question d’écrire un reportage, la forme fictionnelle s’imposait. Il y a insisté à de multiples reprises : ces récits, dit-il, sont à quatre vint dix pour cent des produits de l’imagination ; il ne pouvait en être autrement, car, comme il l’écrit à la fin de la première nouvelle du recueil : le temps brouille le souvenir…

 

Les dix neuf nouvelles dressent un tableau éprouvant des conditions de détention dans le camp. Des sortes de tranchées avaient été creusées dans le sol du désert pour servir de dortoirs de fortune où les prisonniers, affaiblis

par la faim et la dysenterie, attendaient la mort. Tous les matins, une équipe passait emporter dans leur couverture les corps de ceux morts dans la nuit, pour les enterrer anonymement un peu plus loin dans le désert.

 

Dans ces conditions, chacun tentait de survivre comme il pouvait, les réflexes de survie prenant avec le passage du temps et la détérioration de la situation, des formes de plus en plus inhumaines, jusqu’au vol des vêtements et couvertures des morts pour les échanger contre de la nourriture, et, in extremis, jusqu’au cannibalisme…

 

Un ton retenu, d’une grande humanité

 

Pourtant, le ton des nouvelles reste sobre, factuel, le style est celui du reportage, et ne déborde jamais sur la polémique, l’accusation ou la dénonciation. Il ne s’agit pas d’un réquisitoire. Quand critique il y a, elle apparaît de façon indirecte, surtout dans la description des raisons pour lesquelles chacun des prisonniers s’est retrouvé accusé de droitisme et condamné à la détention et à la rééducation par le travail, y compris pour simplement remplir les quotas de « droitiers » imposés à chaque cellule du Parti. En revanche, il n’y a aucune accusation directe contre tel ou tel dirigeant du camp. Certains survivants expriment même leur gratitude aux responsables du Parti pour l’avoir fermé quand ils furent enfin informés de l’étendue de la catastrophe humaine.

 

L’impression qui se dégage de ces récits est avant tout celle d’une grande chaleur humaine. Chaque nouvelle apparaît comme une lueur fragile dans l’enfer du camp. Le recueil débute avec celle qui donne le ton, et dont le titre est celui du recueil lui-même : « La femme de Shanghai »

(上海女人). Cette femme était la fiancée d’un jeune prisonnier qui fit tout le trajet depuis Shanghai, plusieurs jours de voyage, pour venir lui rendre visite, attitude louable alors que les familles de condamnés, à l’époque, cherchaient plutôt à se désolidariser d’eux pour éviter les problèmes ; quand elle arriva, on lui apprit que son mari était mort de faim, mais, bien pire, tout le monde tenta de la dissuader de chercher son corps, car il avait été déterré pour y prélever des morceaux de chair…

 

La nouvelle la plus émouvante, cependant, est sans doute celle intitulée « L’histoire d’amour de Li Xiangnian » (李祥年的爱情故事). Jeune garçon cultivé, romantique et plein

 

Woman from Shanghai

d’avenir, fut déclaré « droitier » () parce que son père avait travaillé pour le Guomingdang ; il réussit à s’échapper du camp et à rejoindre sa fiancée, mais s’en sépara à nouveau pour la protéger ; ne pouvant compter sur personne pour l’aider, même pas sa famille, il fut à nouveau capturé et emprisonné – en fait, la surveillance, partout, était telle que personne ne pouvait longtemps échapper ainsi à un camp ; mais Li Xiangnian considère que c’est justement ce qui l’a sauvé, car il serait vraisemblablement mort de faim s’il avait été renvoyé au camp.

 

C’est la nouvelle la plus complexe, un récit plein de rebondissements qui mêle à l’histoire d’amour qui en est le cœur une réflexion personnelle sur les accusateurs, la prison, la société et les « mensonges » à la base du projet socio-politique de « réforme de la pensée par le travail ».

 

Chronique de l’orphelinat de Dingxi

(《定西孤儿院纪事》)

 

Ces nouvelles forment un tableau saisissant de l’immense gâchis que provoqua une politique absurde et qu’il convient de ne pas oublier. Cependant, au-delà des histoires qu’elles relatent, qui font souvent penser à Lu Xun,  elles incitent à la réflexion, et en particulier sur les conditions de survie dans un Etat totalitaire ; on en vient à se dire qu’un tel système entraîne forcément une corruption des liens sociaux, et des liens familiaux tout particulièrement, et que, pour survivre, l’individu en est réduit à lutter contre cette corruption ambiante par une « corruption » de son être propre, sous une forme ou une autre, le « cannibalisme » en étant finalement une métaphore, comme chez Lu Xun.

 

C’est une réflexion que Yang Xianhui poursuit depuis longtemps : la « Chronique de Jiabiangou » prolonge celle de son autre recueil de nouvelles, la « Chronique de l’orphelinat de Dingxi » (《定西孤儿院纪事》).

 

La « Chronique de l’orphelinat de Dingxi »

 

Tout est parti de souvenirs évoqués par un vieux paysan, vers 1970, dans une ferme d’élevage de chevaux où Yang Xianhui avait été envoyé travailler, à Yumen (玉门镇), au nord du Gansu : des souvenirs des « orphelins de Dingxi » (定西孤儿”), à l’autre bout du Gansu, dans la partie sud … Yang Xianhui revint là au début des années 1990 et commença à collecter des informations.

 

Un travail de mémoire

 

A l’issue des trois années dites « difficiles », celles de la grande famine, des orphelinats furent créés dans toute la région, par les communes, les bourgs, les villages ; ils recueillirent quelque cinq mille enfants de tous âges ; celui de Dingxi, à lui seul, en accueillit entre six et sept cents. L’orphelinat a depuis lors été détruit et sur le site est aujourd’hui un hôpital. La mémoire du lieu risquait de disparaître.

 

En 2003, Yang Xianhui finit par retrouver l’un des anciens pensionnaires de l’établissement qui l’y emmena. Ils passèrent sept mois à rechercher et interroger des orphelins qui y avaient vécu ces années-là : plus de 150 au total. Des notes prises, il a tiré la base de vingt deux nouvelles, vingt deux histoires de tragédies intimes sur fond de famine, reconstituées parfois à partir d’un souvenir ténu.

 

Certaines font frémir, comme celle de cette petite fille évoquée par l’un des personnages interrogés : la connaissant bien, et, un jour, ne la voyant pas, il va la chercher chez elle ; il trouve sa mère dans la cuisine en train de faire bouillir une immense marmite d’eau d’où sort une odeur bizarre, et sur le couvercle sont les nattes de l’enfant (《黑石头》)… Ou encore cette autre petite fille, trois ans, tellement affaiblie qu’elle ne pouvait plus même soutenir sa tête, qui meurt les yeux ouverts sans qu’il soit possible de les lui fermer, et dont le souvenir hante ensuite les survivants ; la nouvelle s’intitule tout simplement « Les yeux noirs » (黑眼睛).

 

Yang Xianhui ne sachant pas taper à la machine, il prend ses notes et écrit ses nouvelles à la main sur des carnets ; sa fille les tape ensuite, avec l’aide de son épouse. Il raconte qu’elles n’arrivaient pas à finir de taper « Les yeux noirs » tellement elles pleuraient et leurs mains tremblaient…

 

Mais la « Chronique de l’orphelinat de Dingxi » n’est pas un simple recueil de nouvelles tragiques écrites à la mémoire de victimes de la famine. C’est aussi une réflexion sur les conditions dans lesquelles s’est développée cette famine, appuyée sur des lectures et des recherches approfondies.

 

Un travail de recherche et de réflexion

 

Yang Xianhui appartient à ce courant de « littérature de témoignage » qui s’est surtout développée après la seconde guerre mondiale. Mais, dans son cas, il s’agit de témoignage indirect, lui-même n’a pas vécu ce qu’il raconte, il est le porte parole de ceux qui ne peuvent plus témoigner eux-mêmes, et il a, pour assumer ce rôle, approfondi le sujet. Mais s’il le fait, ce n’est pas pour inciter à la dénonciation et à la haine, bien plutôt à la réflexion et à la vigilance.

 

Ainsi l’une des nouvelles raconte, à travers l’histoire personnelle d’un orphelin qui avait quatorze ans à

l’époque,  un exemple concret de la manière dont les céréales étaient réquisitionnées de force et sans pitié, laissant les paysans démunis et mourant finalement de faim.

 

Encore une fois, ce n’est pas un réquisitoire, mais un appel à une mémoire salutaire. Yang Xianhui prend pour référence le prix Nobel d’économie Amartya Sen qui, dans « Development as Freedom », a bien montré, en étudiant des famines intervenues au vingtième siècle dans de nombreux pays, y compris la Chine, que jamais une grande famine n’est intervenue dans un pays démocratique. Sa conclusion est que jamais une hécatombe humaine n’est la conséquence directe d’une calamité naturelle, mais résulte de la mauvaise gestion d’un gouvernement. Les anciens Chinois disaient exactement la même chose.

 

Mais Yang Xianhui évoquer tout au plus cette réflexion : ses nouvelles ne font que raconter des histoires de sang et de fureur, comme aurait dit Shakespeare, dans un style réaliste qui ne se permet aucun débordement sentimental, aucune dérive larmoyante ou dénonciatrice. C’est cela qui donne toute sa valeur au témoignage transmis, et en fait une véritable œuvre littéraire, et non journalistique.

 

 

Notes

(1) Le premier étant « A l’ouest des rails » (铁西区), documentaire de neuf heures, sorti en 2003 après un tournage de quatre ans, sur la disparition progressive des usines d’un vieux quartier industriel de Shenyang promis à reconversion.

(2) « Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao », traduit de l’anglais par Patricia Barbe-Girault, Balland, juin 2010.

(3) Le sujet a longtemps été tabou ; bien qu’il le soit toujours, il a cependant fait l’objet de recherches, d’abord à l’étranger, mais même, ces dernières années, par des journalistes et chercheurs chinois. C’est le cas en particulier de Yang Jisheng (杨继绳qui a publié le résultat de ses recherches en 2008 (à Hong Kong) sous le titre « Stèle funéraire » (《墓碑》) « une stèle dressée à la mémoire de mon père mort de faim en 1959, à la mémoire des 36 millions de Chinois qui sont aussi morts de faim, à la mémoire du système qui a causé leur mort... »

Voir mon article sur ce livre :

http://www.icilachine.com/culture/livres/1593-stele-funeraire.html

(4) Les premières nouvelles furent publiées séparément à partir du printemps 2000 dans la revue « Littérature de Shanghai » (《上海文学》). Un recueil des 19 nouvelles fut d’abord publié à Tianjin, mais avec des nouvelles antérieures de l’auteur, sous le titre « Chronique de Jiabiangou » (《夹边沟记事》). Puis parut en août 2003 un recueil des 19 nouvelles seules, publié par la maison d’édition Littérature et Arts de Shanghai (上海文艺出版社), cette fois sous le titre « Adieu à Jiabiangou » (《告别夹边沟》). Enfin, une nouvelle édition, en septembre 2008, reprit le titre d’origine (Chronique de Jiabiangou).

Treize des dix neuf nouvelles ont été traduites en anglais, sous le titre « Woman from Shanghai, Tales of survival from a Chinese labor camp ». Pour ce travail, le traducteur, Wen Huang, a obtenu en 2007 une aide du PEN American Center Translation Fund.

On trouve une partie de cette traduction numérisée par google :

http://www.amazon.com/gp/product/0307390977/ref=s9_simh_bw_p14_

d0_i1?pf_rd_m=ATVPDKIKX0DER&pf_rd_s=center-7&pf_rd_r=0H

7R6EPJBN55BDEB0AS0&pf_rd_t=101&pf_rd_p=490891951&pf_rd_i=283155

C’est cette traduction qui a ensuite été traduite en français et publiée en 2009 aux éditions Balland (voir note 2).
 


 

A lire en complément :


《定西孤儿院纪事》第三部分 « Chronique de l’orphelinat de Dingxi », 3ème partie :

《黑眼睛》 Les yeux noirs

 

 


 


 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.