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Qiao Ye 乔叶

Présentation

par Brigitte Duzan, 17 juillet 2016

 

Vice-présidente de l’Association des écrivains du Henan, Qiao Ye est un auteur encore peu connu de la génération post’70. Lauréate de nombreux prix littéraires, elle est cependant une plume originale dans la littérature chinoise contemporaine ; depuis ses débuts d’essayiste au début des années 1990, elle a constamment affiné son style pour se concentrer ces dernières années sur l’écriture de nouvelles moyennes (zhongpian xiaoshuo 中篇小说) et devenir l’une des représentantes notoires de ce genre en plein essor.

 

Essayiste

 

Née en 1972 à Xiuwu dans le Henan (河南修武), Qiao Ye a commencé à écrire au début des années 1990 alors qu’elle était institutrice, et elle a commencé par des essais (sanwen 散文).

 

Qiao Ye

  

Elle publiée son premier texte en février 1993 dans le supplément du Journal de la jeunesse de Chine (《中国青年报》副刊) : « N’ayez aucune sympathie pour moi » (《别同情我》). Puis elle étend ses publications à plusieurs autres journaux, y compris le Quotidien du peuple (《人民日报》).

 

De 1994 à 1995, elle tient une rubrique d’essais dans le Mensuel de la jeunesse : « Dans l’ombre verte de Qiao Ye » (乔叶绿荫下) – intitulé qui joue sur son nom, qui signifie “feuille d’une haute futaie”. Puis, en 1996,elle en publie un premier recueil aux Editions du peuple de Shanghai : « Lanterne de papier solitaire » (《孤独的纸灯笼》) [1].

 

En 1998, son second recueil d’essais, « Assis à ma gauche » (《坐在我的左边》), a été plusieurs fois réédité et a obtenu le premier prix littéraire de la province du Henan. En 2000, comme un tir groupé, ce sont quatre recueils qui sont publiés, dans quatre maisons d’éditions différentes : « Danser dans la poussière » (《迎着灰尘跳舞》), « L’amour en négatifs » (《爱情底片》), « Danse sur une mince couche de glace » (《薄冰之舞》), « Entre attraction et amour » (《在喜欢和爱之间》). En 2001, son recueil « Ma Guanyin à moi » (《自己的观音》) est à nouveau primé au Henan.

 

En janvier 2005 sort son huitième recueil : « Notre petite boutique d’ailes » (《我们的翅膀店》). Elle écrit à ce propos :

如果说孩子是洁白的画纸,那么用血肉孕育画纸的母亲。作为母亲,爱孩子自然是一种本能。本能是可敬的,伟大的,但是,本能也会是盲目的,愚昧的,甚至是泛滥的。这种恶化的本能常常会伤害孩子水晶般的天性。

理性是本能的一盏灯。………

Si l’enfant est une feuille de dessin d’un blanc immaculé, la mère est une feuille tâchée de la chair et du sang de la grossesse… L’amour maternel est un instinct naturel, noble et admirable en tant que tel. Mais il peut aussi être aveugle (盲目) et traduire

l’ignorance (愚昧), jusqu’à devenir débordant (fànlàn 泛滥). Cet instinct dénaturé peut alors souvent être nocif à l’enfant, en allant à l’encontre de sa nature profonde, cristalline.

La raison est la lampe qui éclaire l’instinct.  …

 

Notre petite boutique d’ailes

 

Il faut donc laisser l’enfant ouvrir ses ailes. Elle donne donc trois exemples de femmes qui viennent en démonstration de son propos, qui rappelle celui de Simone de Beauvoir dans « Le troisième sexe », mais sans être aussi théorique.

大街上没有翅膀店。翅膀店在我们的寓言里/,想象里,创造里,故事里,——在我们心里。

Des « boutiques d’ailes », il n’y en a pas dans les rues. Il y en a dans les contes, dans notre imagination, dans les récits qui en naissent et que l’on crée – il y en a au fond de nous.

 

Ce texte vient en illustration de son style : à la fois profond, précis et poétique. C’est ce style extrêmement travaillé que l’on retrouve dans les nouvelles qu’elle a commencé à écrire au début des années 2000. Mais il n’y a pas de rupture : ses essais sont déjà presque de la fiction ; ils apparaissent en fait comme un terrain d’exercice.

 

De l’essai à la nouvelle

 

Qiao Ye est passée à la fiction après 2001, quand elle a obtenu un poste à l’Institut de littérature du Henan. Mais elle a commencé par un roman.

 

Un roman

 

C’est en l’espace d’un an qu’elle écrit ce premier roman, « Bouche cousue » (《守口如瓶》), publié en 2003 dans la revue de l’Association des écrivains. Il est réédité en avril 2004, chez un autre éditeur, sous le titre « Je t’aime vraiment beaucoup » (《我是真的热爱你》), et c’est sous ce titre qu’il est resté connu [2].

 

Qiao Ye y met en cause l’hypocrisie de la morale et de la pensée traditionnelles à l’égard des femmes. Le roman fait écho à « Filles du Nord » (《北妹》) de Sheng Keyi (盛可以), qui est aussi de 2004. Il est retenu parmi “les œuvres littéraires mémorables de 2004 ” (2004年能让我们记住的文学作品》) sélectionnées par le critique littéraire Lei Da (雷达) :

女作家乔叶的《我是真的热爱你》,表现城市化进程中,一些女性被吸入城市的黑洞后那种惨烈的经历。这是一种可惧的生存。可贵的是作者并不展览人欲横流,而是充满了悲悯情怀和诗化的理想精神。

 

Je t’aime vraiment beaucoup

« [dans son roman] Qiao Ye dépeint les souffrances subies par les femmes tombées dans le « trou noir » de la ville au cours du processus d’urbanisation. C’est une vie effrayante. Ce qui est appréciable, c’est que l’auteur ne s’appesantit pas sur les débordements du désir, mais offre plutôt une vision pleine de compassion et témoigne d’un esprit idéaliste rendu en termes poétiques. »

 

Ce style poétique est déjà la caractéristique de ses écrits d’essayiste, et c’est ce qui va être essentiel dans les nouvelles qu’elle écrit ensuite, en étant bien adapté à cette forme, par essence stylistiquement plus exigeante que le roman.

 

Nouvelles moyennes

 

Qiao Ye commence par publier quelques nouvelles courtes dans diverses revues, mais elle se tourne très vite vers la nouvelle moyenne et en fait son mode d’expression favori.

 

Je reconnais qu’être dans le noir

est ce qui m’effraie le plus

 

Sa première nouvelle moyenne est initialement publiée en avril 2004 dans la revue Mudan (《牡丹》), puis dans plusieurs autres revues, et enfin dans un recueil de dix nouvelles moyennes, paru en mai 2007 sous le titre de la plus connue des dix : « Je reconnais qu’être dans le noir est ce qui m’effraie le plus » (《我承认我最怕天黑》) [3]. Elle y dépeint une femme qui décide d’abandonner sa recherche de l’amour.

 

C’est l’une de ses nouvelles les plus caractéristiques ; comme l’a dit un critique :

写出了意识的潜流,让这种意识的潜流冲刷着观念的顽石,使读者看到了一个现代女性复杂微妙的心灵空间。

En dépeignant les profondeurs du flux de conscience, d’où ressortent les blocs solides de sa pensée, [Qiao Ye] offre au lecteur une ouverture sur le minuscule mais complexe espace spirituel de la femme d’aujourd’hui. 

  

Une autre nouvelle zhongpian caractéristique de son style est « Le studio de photographie du lagerstroemia » (《紫蔷薇影楼》), initialement publiée en novembre 2004 dans la revue Littérature du peuple (《人民文学》).  C’est un autre personnage féminin qu’elle y dépeint, un peu scandaleux puisqu’il s’agit d’une femme dans la lignée des « fleurs » d’antan, mais qui vit confortablement de ses charmes et sans état d’âme. Elle obtient son indépendance économique par des moyens peu glorieux, mais ce n’est pas pour autant qu’elle se méprise, comme le voudrait la morale traditionnelle, au contraire : son indépendance financière lui donne une assurance que ne pouvaient connaître les femmes comme « La Divine » (《神女》) immortalisée par Ruan Lingyu (阮玲玉).

 

C’est une approche subversive de la morale traditionnelle que reflètent les nouvelles de Qiao Ye, une approche pragmatique hors crise de conscience ou fatalisme, fondé sur l’adage "兵来将挡,水来土掩: bīnglái jiàngdǎngshuǐlái tǔyǎn–l’armée résiste, l’eau submerge, c’est-à-dire qu’il faut être souple, savoir adapter sa pensée, et sa vie, en fonction de sa nature et des circonstances.

 

Consécration

 

En 2004 a lieu une journée d’étude organisée par l’Association des écrivains en collaboration avec la Fédération des arts et des lettres du Henan sur l’œuvre de cinq jeunes romancières du Henan (河南省五位青年女作家作品研讨会). Elles sont appelées ‘Les cinq pivoines du Henan » (河南五牡丹). Qiao Ye est la pivoine pourpre (ou violette) des grandes plaines du centre (中原大地上的紫色牡丹).

 

En février 2005, la revue Octobre (《十月》) publie dans sa rubrique “Nouvelle ligne principale de la fiction” (小说新干线) un nouvelle courte et deux nouvelles moyennes de Qiao Ye. Elle est désormais un maître de la nouvelle zhongpian.

 

De la fiction à la non-fiction

 

En septembre 2009, elle publie un recueil de six nouvelles moyennes : « Le plus lent, c’est de vivre » (《最慢的是活着》). Ce sont des récits qui diffusent un charme discret, en racontant des histoires banales, mais où priment l’émotion et la poésie, comme dans « Voici la lettre d’amour que j’ai écrite » (《那是我写的情书》) ou « Quand fleurit la balsamine » (《指甲花开》).

 

Et puis, elle repasse à la non-fiction, mais tout en restant dans la forme de la nouvelle moyenne, avec « Chronique de la finition de la toiture » (《盖楼记》) publiée en juin 2011. C’est une histoire qui raconte comment des paysans se battent pour obtenir l’aide nécessaire pour finir le toit de leur maison. Récit plein de sensibilité qui traduit l’amour de Qiao Ye pour sa terre natale, c’est aussi, en quelque sorte, une ode au village dans un contexte urbain. A la fin, elle explique que c’est une histoire vraie, seuls les noms des gens et des villages sont faux. Au cinéma, on parlerait de docu-fiction [4].

 

Le plus lent, c’est de vivre

 

Et retour à la fiction

 

Confession

 

Mais sa nouvelle récente la plus réussie est certainement « Confession » (《认罪书》), publiée en juin 2013. C’est l’une de ses narrations les plus complexes, qui a été couronnée en 2013 du prix décerné par Littérature du peuple.

 

C’est une histoire de chute et de rédemption. Envoyé parfaire sa formation dans une école de cadres du Parti, le cadre Liang Zhi (梁知) se retrouve là avec une jeune fille nommée Jin Jin (金金) qui tombe dans ses bras. Cependant, à la fin de sa période d’étude, Liang Zhi repart en abandonnant Jin Jin qui est enceinte. Dans un esprit de vengeance, elle se marie alors avec le frère de Liang Zhi, Liang Xin (梁新), mais, au cours de la préparation de sa revanche, elle découvre un secret familial qui la glace : il est lié à une jeune fille nommé Mei Mei (梅梅), qui a existé dans le passé dans cette famille et qui lui ressemblait beaucoup. En tentant de dénouer le mystère, elle met en danger bien des personnes autour d’elle…

 

La nouvelle est donc conçue comme une sorte de récit policier, genre à la mode en Chine ces dernières années qui permet de traiter de sujets sociaux sous des apparences d’intrigue ou d’énigme policière. Ici, il s’agit d’une réflexion sur la conscience du péché, le rôle de la confession, la vie et la mort. Mais le plus intéressant est la place de l’histoire dans le récit : Qiao Ye fait remonter l’histoire du quotidien. Chez elle, l’espace historique est inclus dans la vie quotidienne et sa logique, et développé à partir de la narration individuelle du présent qui reste l’essentiel.

 

Depuis lors, elle alterne nouvelles de fiction et essais sanwen. En mars 2015, elle a publié un recueil de nouvelles, et, en décembre 2015, un nouveau recueil de sanwen : « Une soucoupe de thé pour le cœur » (《一盏心茶》). Elle travaille toujours autant son style.

 
 

Une soucoupe de thé pour le cœur

 

A lire en complément

 

Un court récit publié sur son blog en juin 2014, qui montre bien la complexité de son écriture, sur des sujets très simples : « Crachin » 《雨丝》


 


[1] Ou « Lanterne de papier de la solitude » comme on dit « les cent ans de la solitude ».

[2] Il a même été adapté en mini-film télévisé.

[3] Autres nouvelles du recueil : Décision 解决 / Sans capacité de résistance 不可抗力 / Respirer profondément 深呼吸 / Putonghua 普通话 / Se réchauffer 取暖 / Allumer le briquet 打火机 / L’aubépine 山楂树 / La houe rouillée 锈锄头 / Le fauteuil roulant 轮椅

Ils sont précédés d’un texte introductif, comme un manifeste : « La fiction et moi » (我和小说).

Texte de la nouvelle-titre : http://www.xiaoshuotxt.net/dangdai/9365/

[4] Le texte, en onze chapitres et une postface : http://www.xiaoshuotxt.net/dangdai/8647/

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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