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Lu Min 魯敏

Présentation

par Brigitte Duzan, 28 avril 2014, actualisé 18 janvier 2017

   

Lu Min fait partie de cette génération d’écrivains chinois nés dans les années 1970 que l’on est en train de redécouvrir après avoir porté au pinacle la génération des jeunes nés dans les années de l’ouverture : on l’appelle « la génération intermédiaire » (中间代).

   

Lu Min est l’une des romancières chinoises les plus acclamées d’aujourd’hui, bardée de prix littéraires, et choisie en 2012 à la fois par le magazine Littérature du peuple en Chine continentale et par la revue Unitas à Taiwan pour figurer parmi leurs listes respectives des vingt écrivains de langue chinoise de moins de quarante ans les plus prometteurs du moment. Dans la liste d’Unitas, elle arrive même en cinquième position derrière quatre écrivains taiwanais….

   

Pourtant, comme une grande partie de cette génération, elle n’a pas fait d’études universitaires. Mais c’est cela, justement, qui lui a donné une expérience originale, fondée

 

Lu Min

sur une connaissance approfondie des franges modestes de la société, dont elle a fait partie.

    

Enfant du Jiangsu douée pour les maths

   

Lu Min est née en 1973 à Dongtai, dans le Jiangsu (江苏东台), où elle a passé son enfance.

   

Postière à dix-huit ans

   

Ses études peuvent se résumer à trois dates : à l’âge de onze ans, elle entre au collège ; trois ans plus tard, en 1987, elle est admise à l’école de la Poste du Jiangsu, à Yancheng (盐城), la ville dont dépend Dongtai. Elle en sort en 1991, et commence aussitôt à travailler, à la Poste de Nankin. Entre temps, son père est mort, en 1989.

   

Elle était douée en maths et en physique, et n’aurait jamais pensé devenir écrivain. Cependant, si son père travaillait dans une usine, sa mère enseignait le chinois. Elle dut d’ailleurs élever seule ses deux filles à la mort de son mari. Elle rapportait régulièrement des magazines littéraires de l’école, surtout des journaux pour enfants comme « Littérature enfantine » (《儿童文学》) ou « Lettres et arts de la jeunesse » (《少年文艺》), mais aussi, se souvient Lu Min (1), des revues comme « Littérature étrangère » (《外国文学》).

   

Lu Min a ainsi développé chez elle, grâce à sa mère, l’amour de la lecture et de la littérature, mais sans en être très consciente. Elle est passée par toutes sortes d’emplois successifs, après la Poste, vendeuse, employée de bureau, secrétaire, pigiste, et aurait pu continuer ainsi toute sa vie. Si elle a commencé à écrire, en 1998, c’est après une sorte d’illumination soudaine qui a changé le cours de son existence.

   

Eveil d’un écrivain

   

Selon une anecdote, elle aurait déjà eu un premier sursaut en 1993, alors qu’elle travaillait à Nankin, au bureau de poste de Xinjiekou (新街口). C’était en avril : elle vit l’écrivain Su Tong (苏童) venir lui acheter des timbres. Elle lui racontera dix-huit ans plus tard, alors qu’il était venu soutenir le lancement d’un de ses livres, qu’elle avait eu l’envie soudaine, quand il était parti, de démissionner immédiatement et de se mettre à écrire.

   

Mais ce n’est que cinq ans plus tard qu’elle l’envisagera vraiment. Un soir d’été de 1998, alors qu’elle avait passé la journée à travailler et qu’elle était fatiguée, elle se leva pour se détendre un peu, et, s’approchant de la fenêtre, regarda un instant la foule bigarrée des passants dans la rue. Elle eut alors la vision nette de milliers d’existences anonymes, comme la sienne, avec leurs joies et leurs peines, leurs rêves aussi, qui sans doute ne se réaliseraient jamais et auxquels personne ne s’intéressait.

   

Elle se dit alors qu’elle allait se consacrer à écrire ces vies, décrire ces existences. Et elle le fit…

   

Ecrivain entre ville et campagne

   

Premiers succès

   

Elle commença vite une première nouvelle : « A la recherche de Li Mai » (《寻找李麦》). Elle était enceinte, et, chaque jour, devant son ordinateur, avait l’impression de déverser ce qu’elle avait sur le cœur. La nouvelle une fois terminée, elle l’envoya à un magazine littéraire de Tianjin, le Mensuel de la fiction (天津的《小说家》杂志), qui la publia peu de temps plus tard, en février 2001.

   

Dès la publication de la nouvelle, Lu Min fut contactée par le magazine Octobre (《十月》) auquel elle envoya deux autres nouvelles, « Le pardon » (《宽恕》) et « Sous une brise glacée » (《冷风拂面》), qui furent publiées par le magazine en juin 2001.La carrière de Lu Min était lancée.

   

Elle analyse elle-même ainsi ses débuts littéraires :

   

一个人与一种职业、一种爱好,与婚姻啊、长相啊、性格啊什么的一样,都属于命运之一种,是偶然性与必然性的双重结果。
Pour chaque individu, il en est de son activité professionnelle et de ses hobbies comme de son mariage, de son physique ou de son caractère, c’est la marque du destin, le fruit à la fois du hasard et de la nécessité.

   

Selon elle, cependant, les facteurs les plus importants qui ont influé sur sa carrière littéraire, au départ, sont à rechercher dans l’attention et le soutien que lui a apportés la profession, rédacteurs, critiques et écrivains. Elle fait un peu figure d’enfant prodigue accueillie dans le bercail et fêtée par la famille.

   

La ville d’un côté….

   

Quinze ans après, Lu Min a fait son chemin. Une demi-douzaine de romans et une dizaine de recueils de nouvelles plus tard, elle a défini un univers bien à elle, partagé entre ville et campagne, Nankin et Dongtai.

   

Nankin, d’abord, où elle vit toujours, représente sa ville d’élection :

从外地出差回来,在飞机上看到南京的报纸,感觉就开始好起来。对我来说,南京永远是世界上最亲切的地方。

« Chaque fois que je reviens de voyage, et que je vois le journal de Nankin à l’aéroport, je commence tout de suite à me sentir beaucoup mieux ; Nankin a toujours été l’endroit qui m’est le plus cher au monde. »

  

Nankin, c’est son adolescence. Son père travaillait à l’usine 720, il est mort à l’âge de 44 ans, Lu Min en avait seize. Elle n’a pas que des souvenirs heureux. La ville qu’elle décrit est ainsi : un monde où chacun fait front en continuant à vivre, où les difficultés n’affleurent guère à la surface du quotidien, mais où un sens profond apparaît si l’on veut bien creuser un peu.

   

Ce qu’elle cherche, derrière la façade, ce sont les maladies « honteuses » de chacun, c’est d’ailleurs ainsi qu’elle a intitulé l’une de ses nouvelles (《暗疾》) : les manies, les phobies, les vertiges, les angoisses, nés de rêves irréalisables et de dilemmes insolubles. Son univers est celui de la Comédie humaine vue au ras du sol.

     

在城市里,大家看起来都很光鲜,荷包在鼓, 但很多人的内心却是紧张的,有种不确定感。我特别想寻找人生中的暗疾’”

 

Un amour resté sans objet

« En ville, tout le monde a l’air frais et pimpant, occupé à se remplir les poches, … mais beaucoup degens, en fait, ont un sentiment d’insécurité et sont angoissés. Ce que je recherche, ce sont ces "maladies honteuses" dans la vie de chacun. » 

            

La vie peut être vraiment dure, quand les campagnes politiques s’en mêlent, comme dans le roman publié en octobre 2010, « Un amour resté sans objet » (此情无法投递). En 1987, le jeune étudiant Dan Qing (丹青) rencontre la jolie Si Jia (斯佳) à une soirée d’anniversaire. Ils tombent amoureux, mais Dan Qing est, peu de temps après, jugé pour « hooliganisme » et condamné à mort. Le roman conte les vingt-deux années suivantes de la vie de Si Jia, aliénée mentale et sociale.« Un amour d’un moment, une souffrance de toute une vie ».

    

…. et la campagne de l’autre

   

 

Ivre de papier

Chant d’adieu

 

Mais il y a l’autre versant de l’univers littéraire de Lu Min : la campagne, mais une campagne qui tient autant de l’imaginaire que de la réalité, une sorte d’utopie rurale qui, sous sa plume, s’appelle Dongba (东坝”) et plonge bien sûr dans ses racines, celles de son enfance et de sa famille, à Dongtai. Elle y revient tous les ans, pour la fête du Printemps, revoit ses voisins, sa vieille école, les lieux familiers, et les fait vivre dans ses nouvelles et romans.

   

Elle alterne ainsi les nouvelles urbaines et ces « nouvelles du terroir » (乡土小说”) qui rappellent celles de Shen Congwen (沈从文) et Wang Zengqi (汪曾祺), comme si Dongba, par son calme et une sorte de pureté originelle, lui permettait de se ressourcer. Les nouvelles "moyennes" (中篇小说),comme « Sans mauvaises pensées » (《思无邪》), « Ivre de papier » (《纸醉》), « Note de l’hirondelle » (《燕子笺》) ou « Chant d’adieu » (《离歌》), ont ainsi Dongba pour cadre.

    

« Chant d’adieu » est un cas intéressant, puisque la nouvelle conte une histoire très simple qui a pour fil directeur les rites funéraires de Dongba. Quant à la première, « Sans mauvaises pensées », elle a obtenu en 2007 le prix des jeunes écrivains. C’est l’une des nombreuses nouvelles de Lu Min à avoir été primée.

  

2010, année charnière

  

La plus connue des nouvelles de Lu Min est sans doute « Accompagner les banquets en musique » (《伴宴》), à laquelle a été décerné le prix Lu Xun de la nouvelle,lors de la cinquième édition de ce prix littéraire, en 2010. La nouvelle est centrée sur deux personnages : l’un est musicien, chef d’un ensemble qui se produit dans les banquets pour gagner sa croûte ; l’autre est au contraire une artiste idéaliste qui refuse les compromis…

 

Accompagner le banquet en musique

   

Dîner pour six

 

L’obtention de ce prix a été déterminante pour Lu Min ; elle est désormais considérée comme l’une des jeunes femmes écrivains les plus prometteuses de Chine.

  

Elle a continué à publier des recueils de nouvelles, mais le roman publié en juin 2012, « Dîner pour six » (六人晚餐), se détache du lot. Elle a mis trois ans à l’écrire. Dans une zone industrielle à l’air totalement pollué d’une grande ville chinoise, tous les samedis soirs, six personnages se retrouvent pour partager leur dîner, six êtres obsédés par leurs rêves de progrès et limités par leurs défauts mêmes, certains cultivant le souvenir d’amours tout aussi illusoires.

   

Ce qui fait l’originalité du livre est la façon dont il est structuré : comme une histoire éclatée, contée en sauts et flashes-back à partir de l’explosion d’une vieille usine chimique. Il est divisé en six chapitres qui expriment le point de vue de l’un des personnages principaux. C’est l’histoire

satirique des classes sacrifiées du monde moderne, les petites gens qui peinent sans plus d’espoir de s’en sortir dans une société entièrement tournée vers la réussite.

     

Dans « Dîner pour six », Lu Min traduit dans la forme l’éclatement de la société moderne, de plus en plus stratifiée, où le « progrès » n’a de sens que pour une mince frange au sommet. Publié dans le troisième numéro de 2012 de la revue Littérature du peuple, le roman a suscité commentaires et critiques élogieux.

  

Lu Min a depuis lors encore beaucoup publié: un recueil de nouvelles en septembre 2012, « Mon père sur le mur » (墙上的父亲), qui reprend, il est vrai, de nombreuses nouvelles antérieures, un autre roman en mars 2013, « Neuf sortes de tristesses » (九种忧伤), huit récits pour expliquer la tristesse aujourd’hui, et le neuvième récit qui reste à conter, c’est celui du lecteur…

 

      

Mon père sur le mur

   

Les abîmes du souvenir

 

En janvier 2013,  Lu Min a de nouveau cherché à innover sur la forme avec « Les abîmes du souvenir » (回忆的深渊) : un recueil de textes, incluant des nouvelles, qui constituent comme une carte de visite de l’auteur à quarante ans.

   

Elle est aujourd’hui vice-présidente de l’association des écrivains du Jiangsu.

 

  

   

Note

(1) Dans une interview de mai 2012 : www.xzbu.com/5/view-1957498.htm

  



A lire en complément
 

鲁敏:《并非傲慢,或有偏见》 Lu Min : « Ni arrogance, ni parti pris »


Deux nouvelles de Lu Min traduites en anglais par Helen Wang à lire dans Read Paper Republic :
« A Second Pregnancy, 1980 » 《1980年的第二胎》
https://paper-republic.org/pubs/read/a-second-pregnancy-1980/

« Xie Bomao R.I.P. » 《谢伯茂之死》
La traduction : https://paper-republic.org/pubs/read/xie-bomao-rip/
Le texte original en chinois : http://www.china.com.cn/news/citc/2013-08/29/content_29864656.htm
Une nouvelle drôle et subtile sur un vieux facteur préposé aux courriers en souffrance qui cherche désespérément le destinataire de lettres qui arrivent régulièrement au nom d’un mystérieux Xie Bomao, envoyées par un non moins mystérieux Chen, à des adresses chaque fois différentes, mais qui n’existent plus depuis longtemps … jeux de rôles et identités illusoires dans une ville où les facteurs eux-mêmes n’ont plus de raison d’être.



 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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