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Liu Yichang  刘以鬯

Présentation

par Brigitte Duzan, 22 avril 2013

             

Shanghaïen avant d’être hongkongais, Liu Yichang a été journaliste avant d’être écrivain, et journaliste en temps de guerre avant de l’être en temps de paix et de fonder à Hong Kong les premières revues littéraires.

              

En juillet 2001, il a été décoré de la médaille d’honneur de Hong Kong pour sa contribution au développement de la littérature de Hong Kong, et, en 2010, a été « l’écrivain

de l’année » à la Foire du Livre de Hong Kong. Il est considéré comme le « parrain » de la littérature moderne hongkongaise.

              

Journaliste à Shanghai puis à Hong Kong

              

De son vrai nom Liu Tongyi (刘同绎), Liu Yichang (刘以鬯) est né à Shanghai en décembre 1918.

 

Liu Yichang

              

Le Saodang bao

 

En 1941, il sort diplômé de la St John’s University (圣约翰大学), prestigieuse université anglicane de Shanghai (1), et commence alors à travailler à la rédaction du « Bulletin du citoyen » ou Guómín Gōngbào (《国民公报》). Pendant l’été 1942, il part à Chongqing où il collabore aux deux grands journaux de la résistance pendant la guerre contre le Japon, le Guómín Gōngbào et le Sǎodàng Bào《扫荡报》)ou Journal du ‘nettoyage’. 

              

A la fin de la guerre, en 1946, il revient à Shanghai, collabore au « Quotidien de la paix » (《和平日报》), qui a pris la suite en temps de paix du Sǎodàng Bào, et fonde la

maison d’édition  Huaizheng Wenhua (怀正文化社).

              

En 1948, son père meurt et il part seul à Hong Kong.

 

Il commence à collaborer à divers journaux, puis, en 1952,

est nommé responsable de la rédaction de l’hebdomadaire Xingdao (《星岛周报》) et rédacteur principal de la revue Xidian (《西点》). En 1953, il devient rédacteur général du quotidien de Kuala Lumpur « United Daily »  (《联邦日报》).

              

En janvier 1985, il fonde le mensuel « Littérature de Hong Kong » (《香港文学》) dont il a été rédacteur en chef jusqu’en juin 2000.

              

Ecrivain hongkongais après des débuts à Shanghai

              

Débuts à Shanghai

              

Liu Yichang s’est passionné très tôt pour la littérature, et, encore étudiant, s’est rapproché du cercle littéraire constitué autour de Ye Zi (叶紫), l’un des jeunes auteurs proches de Lu Xun (鲁迅) qui ont contribué au développement de la littérature de gauche dans les années 1930 à Shanghai (2). En 1933, le jeune Liu Yichang entre dans sa société littéraire, la société « sans nom » (无名文学会), et c’est sous cette influence qu’il commence à écrire de la fiction.

              

Pourtant, quand il écrit sa première nouvelle, publiée en 1936, il trouve tout de suite un ton personnel. Intitulée « Les errances d’Anna Fuluoski » (《流亡的安娜‧芙洛斯基》), la nouvelle est publiée dans la revue Rensheng huabao (《人生画报》) de Zhu Xuhua (朱旭华) ; elle est illustrée de trois dessins originaux par l’un de ses camarades de classe qui publiait des dessins dans ce journal, et qui deviendra le célèbre dessinateur de presse Hua Junwu (华君武) (3).

 

Ye Zi

              

Le film Amour perdu

 

A travers les tribulations d’une Russe blanche, le récit décrit les problèmes de la vie d’exilé ; Liu Yichang y analyse en détail et profondeur les sentiments intimes de son personnage, dans un style original, différent du réalisme habituel à l’époque. En même temps, il souligne l’importance de l’expérimentation dans la création littéraire.

              

L’une des dernières nouvelles publiées à Shanghai, avant son départ à Hong Kong, est un récit partiellement autobiographique, « Amour perdu » (《失去的爱情》), publié en octobre 1948 dans la revue littéraire mensuelle « Bonheur » (《幸福》), et adapté au cinéma en 1949 par le réalisateur Tang Xiaodan (汤晓丹),  sur un scénario de Xu Changlin (徐昌霖). Mais elle est inspirée d’une nouvelle autrichienne et ne correspond pas à ses exigences en matière de création.

              

Célébrité à Hong Kong

              

C’est après son arrivée à Hong Kong que la carrière littéraire de Liu Yichang démarre véritablement. Il y publie un premier recueil de nouvelles en 1951 : « L’enfer et le paradis » (天堂与地狱). Mais c’est en 1963, avec son premier roman, « The Drunkard » ou Jiutu (酒徒), qu’il s’affirme comme un écrivain original.

               

1. Jiutu a d’abord été publié en 1962, en épisodes séparés dans le journal du soir Xingdao wanbao (《星岛晚报》), avant d’être publié en livre en 1963.

              

Le récit suit les errances d’un écrivain raté et alcoolique qui vit en écrivant des histoires de chevaliers errants ou des romans pornographiques, et tente désespérément de trouver sa place dans la Hong Kong du début des années 1960, un monde complexe et mouvant, fait de strates superposées où s’affrontent et se mêlent les fantômes du passé et du présent, une ville aux relations humaines précaires, illustrées par ses relations avec diverses femmes, dont la fille de sa propriétaire et une jeune fille qui travaille dans une boîte de nuit.

              

Sous la plume de Liu Yichang, la ville apparaît comme un vaste camp concentrationnaire en proie aux maux les plus

 

Jiutu, réédition 2011

divers, crime, prostitution, vénalité et autres, où l’on ne vit qu’à ses risques et périls, au prix de la perte de ses idéaux. Hong Kong est une ville unique dont seules ses victimes font pleinement l’expérience, en succombant à l’alcoolisme et à la dépravation.  

              

C’est une œuvre noire dont l’atmosphère sombre reflète l’état d’esprit d’une population de déracinés à l’avenir incertain, mais dont le style marque une novation importante dans la littérature de Hong Kong : c’est le premier roman écrit en « flux de conscience » par un romancier hongkongais, influencé par Virginia Woolf (4).

               

2. En 1972, il publie ensuite son roman le plus connu et le plus novateur, dans lequel il a poursuivi son expérimentation formelle du « flux de conscience » commencée avec « The Drunkard » : Duidao (《对倒》), dont le titre a été traduit par « Tête Bêche » en français et « Intersection » en anglais (5).

                

Situé dans les années 1970 à Hong Kong, le récit est divisé en courtes sections qui lui donnent un rythme saccadé : l’auteur décrit les perceptions et sentiments de deux personnages en les faisant alterner. L’un est un homme d’un

 

Duidao, réédition 2001

certain âge originaire de Shanghai et venu à Hong Kong une vingtaine d’années auparavant ; l’autre

              

Tête bêche

 

est une jeune fille qui vit avec sa mère, dans un rêve constant suscité par les chansons pop qu’elle entend autour d’elle et les films qu’elle voit.

              

Les deux personnages appréhendent la ville de façon totalement différente. L’un vit dans un passé constitué par ses souvenirs, l’autre dans un présent où les medias et l’imaginaire qu’ils font naître remplacent la mémoire. Il vivent en parallèle, hantent les mêmes lieux, sont soumis aux mêmes stimuli et environnés des mêmes dangers et de la même violence, mais ne se rencontrent jamais.

              

Le seul moment où le contact aurait pu être établi est une séance de cinéma où ils sont assis côte à côte ; ils se regardent avec curiosité d’un côté, méfiance de l’autre, et repartent sans s’être adressé la parole. Le film suscitent même en eux des réactions totalement différentes : rêves d’amour, certes, mais concret dans un cas, illusoire dans l’autre. C’est ce qu’un critique a appelé « proximité sans réciprocité ». Ils repartent chacun de leur côté, l’un à

l’Est l’autre à l’Ouest, c’est-à-dire nulle part… (6)

              

Il s’agit en fait d’un court roman (中篇小说) de onze mille caractères qui a commencé à être publié par épisodes dans le Xingdao wanbao (《星岛晚报星晚版》) à partir du 18 novembre 1972. Mais, sans doute insatisfait, Liu Yichang l’a révisé en 1975, et en a fait une nouvelle qui est beaucoup plus succincte, plus ramassée et plus incisive.

                

3. En 1977, Liu Yichang publie à nouveau, et cette fois une nouvelle « moyenne » : « A l’intérieur du monastère » (《寺内》). Puis, à partir de 1979, ses publications deviennent régulières : nouvelles, essais et critiques littéraires.

               

Liu Yichang s’est imposé comme une personnalité majeure des lettres hongkongaises. En juillet 2001, le gouvernement de la région administrative spéciale lui a décerné la médaille d’honneur de Hong Kong, pour sa contribution au développement de la littérature de Hong Kong. Il a été 

 

Recueil de 21 nouvelles, décembre 2001

nommé président d’honneur de l’association des écrivains de Hong Kong et, en novembre 2009,

              

Liu Yichang avec son épouse Luo Peiyun en 2010

 

professeur honoris causa de la Open University de Hong Kong. En 2010, il a été « l’écrivain de l’année » à la Foire du Livre de Hong Kong.

              

Il est certainement l’un des écrivains qui aura le plus influencé les jeunes écrivains hongkongais ; en outre, en particulier par son action dans le domaine de la presse, il a également joué un rôle important dans le développement d’une culture locale, dans une ville qui a longtemps été réputée ne pas en avoir.

             

 

               

Notes

(1) C’est l’université où étudia, entre autres, Zhang Ailing (张爱玲).

(2) Il est mort prématurément de tuberculose en 1939, à l’âge de 27 ans.

(3) Hua Junwu est l’un des plus célèbres dessinateurs chinois de dessins satiriques et bandes dessinées (漫画家) ; il est décédé en juin 2010 à l’âge de 95 ans.

(4) Le roman a été adapté au cinéma en 2010 par Freddie Wong (黄国兆), et réédité alors. Mais on peut aussi considérer que « The Drunkard » est l’une des œuvres qui ont inspiré le « 2046 » de Wong Kar-wai, en particulier les intertitres et certains dialogues, ainsi que le personnage de l’écrivain au centre du film.

(5) Tête bêche (《对倒》), traduit par Pascale Wei-Guinot, éditions Philippe Picquier avril 2003.

(6) C’est ce roman qui été l’une des sources d’inspiration de Wong Kar-wai pour « In the Mood for Love ». Le succès phénoménal du film, en suscitant une vague de traductions et de publications du roman, a contribué à la notoriété de Liu Yichang, mais finalement moins qu’on aurait pu le penser car les liens entre les deux œuvres sont finalement assez ténues.

             


             

Autres traductions
             
- The Cockroach and Other Stories, ed. by D.E. Pollard, Hong Kong: Research Centre for Translation, Chinese University of Hong Kong, 1995.
Dont Bust-Up, également dans :
- L’horloge et le dragon, Douze auteurs et quatorze nouvelles contemporaines de Hong Kong, traduites du chinois par Annie Curien, Caractères, mai 2006.

                            


             

A lire en complément 

              

« In the Mood for Love », histoire d’un film mythique    (sur chinese movies, à venir)

Très courte nouvelle : Mauvais numéro 《打错了》

               

             

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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