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Han Song 韩松

Présentation

par Brigitte Duzan, 2 juillet 2016 

 

Han Song est l’un des meilleurs auteurs de science-fiction chinois actuels, même si sa notoriété a été quelque peu étouffée par la censure dont il a longtemps été l’objet. Il a bénéficié du nouvel engouement pour la science-fiction en Chine, mais il reste un auteur réputé sombre, qui professe que « la bonne science-fiction a sa source dans la peur et l’obscurité » (好的科幻小说源于恐惧和黑暗), et dont le style est parfois déroutant pour le grand public. Il a cependant gagné en popularité ces dernières années.

 

Un journaliste qui écrit la nuit

 

Journaliste

 

Han Song est né en août 1965 à Chongqing, et c’est de 1984 à 1991 qu’il a fait des études d’anglais et de journalisme, puis un master de droit à l’université de Wuhan.

 

Han Song

 

En 1991, il entre alors comme journaliste à l’agence gouvernementale Xinhua où il travaille toujours. Il est en particulier rédacteur général adjoint de la revue “Oriental Outlook” (《瞭望东方周刊》), un hebdomadaire d’information édité par Xinhua avec, en particulier, une section ‘culture’ intéressante, avec des interviews d’écrivains et de cinéastes. Les œuvres de Han Song reflètent son intérêt pour la littérature, et dès leur titre, très souvent inspiré d’une œuvre littéraire.

 

…et écrivain

 

Il a commencé à écrire dans les années 1980, pendant ses études, et c’est aussi en 1991, parallèlement à ses débuts à Xinhua, qu’il connaît son premier succès : la nouvelle « Pierre tombale de l’univers » (yǔzhòu mùbēi宇宙墓碑), publiée dans la revue taïwanaise Huanxiang (幻象).

 

Pierre tombale de l’univers (1998)

 

Pierre tombale de l’univers (ed. 2014)

 

Elle est cependant interdite de publication en Chine continentale pendant près de dix ans, du fait de son ton très sombre : les marques de l’humanité dans l’univers y sont réduites à des stèles noires essaimées dans l’espace. Elle est finalement éditée en 1998 aux éditions Xinhua, mais seulement en juin 2014, pour la 1ère fois, après révision, dans un recueil : c’est aux éditions du peuple de Shanghai, avec douze autres nouvelles et un avant-propos d’un jeune auteur de la nouvelle génération de science-fiction chinoise, Fei Dao (飞氘).

 

On voit ensuite ses nouvelles, puis ses romans, épouser une thématique qui va de la critique de l’autoritarisme à une satire des relations sino-américaines au cours des années 1990, et à des sujets tout aussi satiriques ensuite, mais dans un style évolutif qui évoque les grands maîtres de science-fiction.

 

La science-fiction comme satire socio-politique

 

Après« Clones » (人造人), en 1997, Han Song publie en 1999 un véritable manifesto, en quinze parties : son « Manifeste pour l’imagination » (想象力宣言) qui est une analyse critique de tout pouvoir autoritaire ne permettant pas le libre cours de l’imagination. Il y affirme entre autres que « la République populaire ne produira jamais un Bill Gates tant qu'elle n'acceptera pas le pouvoir de l'imagination du créateur de fiction et ne lui fournira pas un soutien public. »

 

 

Etoile rouge sur l’Amérique (ed. 2012)

 

 

L’année d’après, en 2000, il publie le roman « Chronique d’un voyage à l’ouest en 2066» (2066年之西行漫记), où il dépeint des Etats-Unis divisés, en plein chaos, dans un monde dominé par la Chine. Mais il y décrit aussi de manière prémonitoire la destruction des deux tours de Manhattan de manière semblable à ce qui s’est passé en 2001.

 

Le roman est donc devenu célèbre, et a été réédité, après révision, en janvier 2012 sous le titre complet : « Etoile rouge sur l’Amérique : Chronique d’un voyage à l’ouest en 2066» (火星照耀美国 : 2066年之西行漫记》). La première partie du titre – qui signifie littéralement « la planète Mars illumine l’Amérique » - est en fait une référence à l’étoile rouge maoïste (Mars étant ‘la planète rouge’) et la seconde partie fait en outre référence au célèbre classique « Le voyage vers l’ouest » ou Xiyouji (西遊记》).

 

En 2002, Han Song publie une « Enquête de terrain sur les esprits » (鬼的现场调查) que l’on peut lire comme un compendium d’esprits célèbres de la littérature fantastique chinoise.

 

Manifeste pour l’imagination (1999)

 

Chronique d’un voyage à l’ouest en 2066 (2000)

 

Enquête de terrain sur les esprits (2002)

 

Mais c’est en 2003 qu’il écrit l’une de ses nouvelles les plus célèbres : « Ma patrie ne rêve pas » (我的祖国不做梦) : sous sa plume, un Etat autoritaire drogue la population pour que les gens travaillent en dormant, comme des somnambules, contrôlés par un « Comité de l’obscurité » (黑暗委员会) dont la mission est d’optimiser leur rendement et d’effacer les atrocités subies de leur mémoire. Le roman a évidemment été censuré. Puis révisé pour publication en 2014 [1].

 

 

L’océan rouge (2004)

 

 

En 2004, sa satire s’oriente vers un thème écologique : le roman « Océan rouge » (红色海洋) imagine des êtres humains génétiquement modifiés envoyés au fond de la mer afin d’échapper au changement climatique et à un désastre écologique sur terre.

 

En 2010, le roman « Métro » (地铁) décrit des voyageurs

 

Le vieux bateau du désert

 

Métro (2011)

spatiaux chinois revenant sur terre dans un métro pékinois apocalyptique. Il s’agit d’une satire du modernisme, à travers cette image cauchemardesque du métro de Pékin, qui fut construit dans les années 1970 comme une réalisation triomphale, symbole de la modernisation de la Chine. Mais les voyageurs reviennent dans un métro transformé en cimetière, et sont emportés dans un train qui file à toute allure vers le néant. 

  

Le roman a bénéficié de l’engouement pour la science-fiction suscité par le succès populaire rencontré par le troisième tome du best-seller de Liu Cixin (刘慈欣) « Les trois corps, Mort et immortalité » (《三体III,死神永生》) publié au même moment. Deux ans plus tard, en septembre 2012, « Métro » a été suivi d’un second volet reprenant un thème semblable : « TGV » (《高铁》).

 

Mais « Métro » a désorienté nombre de lecteurs amateurs de science-fiction, par son style littéraire très personnel, son contenu fantastique assez violent, et un ton sombre et pessimiste. Ce n’est pourtant pas du pessimisme, plutôt une sorte de nostalgie d’un rêve qui n’a plus cours : Han Song est un grand admirateur de l’écrivain chinois de science-fiction Zheng Wenguang (郑文光) qui, dans les années 1950, a dépeint une tentative d’implantation d’une colonie communiste sur Mars, tentative ratée, au grand regret de Han Song…

 

C’est ce mélange de nostalgie utopique et de satire acerbe du monde actuel, et surtout d’une modernisation chinoise beaucoup trop rapide, qui fait la valeur de l’œuvre de Han Song. Plusieurs critiques littéraires en ont reconnu la qualité novatrice ; le professeur Wu Yan (吴岩), par exemple, de l’université normale de Pékin, en a loué le style postmoderne :

 

« [韩松]以别具一格的后现代文学风尚进入科幻文坛,在他的作品中,科幻领域中的宏大叙事完全消失,世界的偶然性、不确定性、琐碎性和人际关系的表面性以一种完全中国化的方式进入文本。更加重要的是,他的小说几乎将科幻文学所有预设的内容规则全部颠覆,在寻找科幻文学本土化方面迈出了重要的一步. »

Han Song s’est fait une place dans le monde littéraire de la science-fiction par un style « postmoderne » unique ; dans ses œuvres, en effet, la "grande narration" propre au genre a totalement disparu. C’est sur un mode parfaitement sinisé qu’il a introduit dans ses textes un monde où règnent le hasard, l’incertitude et la futilité et où domine la superficialité des relations humaines. Plus important encore est le renversement opéré dans les règles jusque-là préétablies régissant le contenu de la littérature de science-fiction : ses recherches sur la dimension locale de cette littérature ont marqué un progrès important dans ce domaine.

 

Diversification dans les années 2010

 

Mais Han Song a évolué. En 2011, il a écrit un livre plus spécialement destiné aux ados : « Partons ensemble à la recherche des extra-terrestres » (让我们一起寻找外星人 )

 

En mars 2014, il a publié « Cent huit possibilités pour l’avenir » (未来的108种可能) aux éditions des sciences et techniques du Hubei, collection Horizon du futur (湖北科学技术出版社,地平线未来丛书). Il y a adopté un ton humoristique pour dépeindre les divers aspects qu’il imagine de la société future.

 

En avril2015, le roman « Le soliste » (《独唱者》) marque une nouvelle étape. En effet, comme il l’a expliqué, il se lève à quatre heures du matin pour écrire, avant d’aller au travail :

我写东西大致是为了记录梦话,这些梦话夜里说出来像真的,白天讲起来像假的,所以我的科幻小说都是在夜里写,就好像是在没光的情况下,偷偷摸摸写的。但后来有一天,我开始在白天写小说,难道是白天变成夜晚了吗?

J’écris en grand partie pour raconter des rêves ; quand je les raconte la nuit, ils ont l’air vrai, mais si je les raconte de jour, ils ont l’air faux. C’est pourquoi j’écris mes nouvelles de science-fiction la nuit, elles ont donc l’air d’avoir été écrites en tâtonnant dans l’obscurité. Mais, à l’avenir, si je commence à écrire pendant la journée, le jour deviendra-t-il obscur comme la nuit ?

 

Le problème étant ainsi posé, « Le soliste » est le premier roman de Han Song écrit de jour. Il est composé de dix-huit récits courts qui construisent l’image d’un pays monstrueux, d’un absurde effrayant. Le jour semble être encore plus terrible que la nuit : la nuit, dit-il, est peuplée d’utopie (乌托邦), le jour, on nage dans une mare de néant (乌有潭).

 

108 possibilités pour l’avenir

 

Le soliste

  

Briques ressuscitées

 

En janvier 2016 paraît un autre récit original, ne serait-ce que par le titre, « Briques ressuscitées » (再生砖), qui renvoie à des briques cassées, qui, étant récupérées sur des chantiers de démolition et réutilisées, ont ainsi une seconde vie (再生). Ces briques sont celles d’un mur, dans la maison d’une femme qui a perdu son mari et son fils aîné, et ces briques semblent exhaler une plainte, comme des pleurs…

 

Parallèlement, pendant toutes ces années, Han Song a aussi écrit des poèmes et des essais, qui n’ont pas forcément de rapport avec la science-fiction mais sont plutôt des satires sociales ou littéraires, et dont beaucoup sont publiés en ligne sur ses deux blogs, celui de sina et celui de caixin [2].

 

Ses récits ont une qualité onirique, et sont souvent écrits dans une langue aussi poétique que ses poèmes eux-mêmes. C’est le cas de la nouvelle choisie pour être lue en complément de cette présentation…

 

 

Traductions en anglais

 

- Dans le supplément Peregrine de Chutzpah/Tiannan n°2, juin 2011, Universal Narratives (星际叙事), p. 27 :  “All the Water in the World” 天下之水translated by Anna Holmwood

- Dans The Apex Book of  World SF, ed. Lavie Tidhar, 2009, « The Wheel of Samsara » (噶赞寺的转经筒), traduit par Han Song lui-même – traduction à lire en ligne : http://io9.gizmodo.com/5442944/a-martian-in-tibet

 

Traduction en français

 

Dans Jentayu n° 4, juillet 2016 : Les Grandes Murailles (《长城》) [3], trad. Loïc Aloiso.

 

 

A lire en complément

 

Une histoire d’eau ici-bas 天下之水

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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