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Chen Zhongshi 陈忠实

Présentation

par Brigitte Duzan, 30 juin 2012, actualisé 1er mai 2016

     

Ecrivain prolifique, auteur d’un grand nombre de nouvelles et textes divers, Chen Zhongshi a pourtant tendance à devenir universellement connu comme l’auteur d’un roman : « La plaine du Cerf blanc » (《白鹿原》).

     

Considéré comme une œuvre majeure de la littérature chinoise contemporaine, couronné de l’un des prix littéraires les plus prestigieux de Chine, le prix Mao Dun, le roman a fait l’objet d’adaptations au théâtre et à la télévision, et, récemment, au cinéma. Il a par ailleurs été traduit en français et publié en mai 2012 aux éditions du Seuil (1).

     

Chen Zhongshi ne se limite cependant pas à ce livre…

     

Un écrivain du terroir

    

 

Chen Zhongshi

Chen Zhongshi (陈忠实) est né en juin 1942 à Xi’an, dans le Shaanxi, ou plus exactement, mais en simplifiant, dans le village de Xijiang, dans le district de Baqiao (西安市灞桥区西蒋村 ), dans la grande banlieue est de Xi’an : un village d’une centaine de foyers, à vingt cinq kilomètres de Xi’an, mais à un monde de distance.

     

Petit instituteur, petit fonctionnaire

    

Carte de Xi’an, avec Baqiao à l’est

 

Baqiao (灞桥), c’est le pont sur la Ba, l’une des rivières secondaires du Shaanxi. Région natale de Chen Zhongshi, entre les monts Qinling au sud et le plateau de loess au nord, c’est celle où il a vécu toute sa vie, qui lui a inspiré l’ensemble de son œuvre et en est le cadre.

     

Région chargée d’histoire, au passé quasi mythique, elle prend chez lui des aspects bien plus ordinaires : la vie du paysan, qui est la même partout, mais aux détails de la

culture locale près, et c’est cela, finalement, qui est le plus important ; c’est toute la richesse d’une culture rurale vivante, exprimée dans une langue et des usages propres, qui transparaît dans ses écrits.

      

Ses biographies commencent en général à sa sortie du collège de Baqiao, en 1962. Mais, comme pour les évangiles, il y a les récits apocryphes. Et ceux-ci dépeignent un misérable gamin, fils d’un paysan pauvre, cheminant à pied dans des vieilles sandales de toile usées pour aller en classe. Son père était trop pauvre pour pouvoir payer les frais d’études de deux enfants. C’était en outre, chose qu’on lit entre les lignes, l’époque de la grande famine qui suivit le Grand Bond en avant. Le cadet Chen Zhongshi a donc dû attendre que son frère aîné soit entré à l’école normale (gratuite) pour pouvoir continuer ses études ….

     

Pour le reste, il n’y a pas grand-chose à raconter : dès la sortie du collège, il est devenu instituteur, dans l’école même de son village, et les années suivantes l’ont vu progresser lentement d’un établissement scolaire à un autre, entrer au Parti en 1966 et devenir en 1968 secrétaire adjoint de la cellule du Parti d’une commune de la banlieue de Xi’an, à une encablure de chez lui.

     

Il lui a fallu ensuite dix ans pour accéder, en 1978, au poste de directeur adjoint de l’office culturel de la banlieue de Xi’an (西安市郊区文化馆副馆长), et, en 1980, à celui de directeur adjoint du bureau de la culture du district de Baqiao (西安市灞桥区文化局副局长). En 1982, enfin, il devient écrivain professionnel, membre de la branche du Shaanxi de l’association des écrivains de Chine, dont il est élu vice-président en 1985.

          

Il a pourtant commencé à écrire dès 1965.

     

L’écrivain de Baqiao

     

Ses premiers écrits sont des essais (散文) : ce sont des sortes d’élégies rurales (les cerises sont rouges 樱桃红了, sous l’amandier 杏树下, chant pour accueillir le printemps 迎春曲) reflétant une grande sérénité et une harmonie avec la nature qui ne laissent pas de surprendre quand on pense qu’ils ont été écrits au début de la Révolution culturelle ; ils suggèrent un écrivain en dehors des péripéties de l’histoire, mais peut-être aussi parce qu’il pouvait difficilement écrire autre chose.

     

Il faut attendre 1973 pour voir publiée sa première nouvelle : « Après la relève de l’équipe » (接班以后). Elles constituent dès lors la majeure partie de son œuvre, dépeignant la vie locale et les personnages de son entourage, comme « les frères Gao » (高家兄弟) en 1974 ou « Le secrétaire de la commune » (公社书记) en 1975.

    

Mais ce n’est qu’avec la fin de la Révolution culturelle que se multiplient ses nouvelles. L’une des premières à attirer l’attention du monde littéraire sur lui s’intitule « Confiance » (《信任》) : elle obtient le prix de la meilleure nouvelle de l’année 1979. Il devient alors prolifique, publiant sept ou huit nouvelles par an qui reflètent directement son expérience personnelle, ses idées et convictions, et leur évolution.

     

Il est alors encore parfaitement convaincu que le système des communes est le meilleur qui soit. Mais, en 1982, le système est démantelé, et lui-même bénéficie du programme de distribution de terres. Il exprime ses doutes et ses inquiétudes dans une nouvelle intitulée « Petit matin lumineux » (霞光灿烂的早晨), dans laquelle un vieux paysan qui s’est occupé toute sa vie du bétail de la commune s’en va, le cœur lourd, alors que les paysans emmènent les bêtes chez eux.

 

Le sieur à la robe bleue

    

L’un de ses premiers recueils

 

Tous ses doutes s’évanouissent cependant devant les résultats : à l’automne est engrangée la meilleure récolte jamais vue depuis des années. Lui-même et sa femme, sur leur lopin personnel, récoltent vingt sacs de blé, de quoi nourrir la famille pendant deux ans… Ses nouvelles célèbrent le changement.

    

Chaque découverte, chaque nouvelle situation suscite une nouvelle. Ainsi en 1985, alors qu’il est en voyage officiel en Thaïlande, il a la surprise de constater dans un supermarché que tous les clients sont habillés différemment ; en Chine, tout le monde arbore encore des vêtements identiques, aux couleurs limitées au bleu, noir et kaki. Rentré chez lui, il écrit « Le sieur à la robe bleue » (蓝袍先生: l’histoire d’un homme issu d’une famille d’instituteurs ruraux dont la longue

robe bleue signalait l’appartenance à l’élite lettrée locale ; mais il l’enlève après avoir fréquenté une école aux idées progressistes et libérales.

     

La majeure partie des nouvelles reste cependant des peintures de la vie rurale, un témoignage personnel qui dresse un tableau vivant de la culture locale. Le premier recueil est publié en juillet 1982 sous le titre de l’une des plus célèbres : « La campagne » (乡村). Il commence l’année suivante à écrire des nouvelles « moyennes » (中篇小说), publiées en juin 1986 dans un recueil intitulé « Le début de l’été » (初夏), la nouvelle éponyme ayant reçu le prix Dangdai en 1984.

    

Il écrit en même temps des réflexions sur son travail et ses écrits, regroupées sous le terme de « Discussions sur la création » (创作谈), dont certaines forment des postfaces à ses nouvelles et dont l’une, en 1990, est une profession de foi qui sous-tend toute son œuvre : « seuls les vrais sentiments peuvent émouvoir » (惟有真情才动人).

    

Ces années 1980 sont donc une période d’intense activité,

 

L’un des derniers recueils de nouvelles (4ème soeur《四妹子》)

d’autant plus qu’il était en même temps en train de préparer le grand roman paru en 1992 : « La plaine du Cerf blanc » (《白鹿原》), couronné du prix Mao Dun en 1997. 

     

La plaine du Cerf blanc 

      

« La plaine du Cerf blanc » est une immense saga villageoise couvrant  un demi siècle d’histoire de la Chine moderne, ou plus précisément de la vallée de la Wei (渭河平原), la rivière qui passe à Xi’an. Il s’agit d’une immense fresque historique vue au niveau d’un village, à travers les hauts et les bas de deux familles, des années 1910 aux années 1940, de la chute de la dernière dynastie impériale à l’aube de la Chine nouvelle.

     

Le roman est basé sur l’expérience personnelle de Chen Zhongshi, comme un prolongement de ses nouvelles, et c’est sans doute ce qui confère un caractère aussi authentique à ses personnages ; mais il est aussi nourri de longues recherches et de divers modèles littéraires étrangers.

    

Préparation et fondement du roman

      

Chen Zhongshi a expliqué qu’il a commencé à penser à ce

 

La plaine du Cerf blanc, édition 1997

roman dès 1985. Comme il n’avait jusque là écrit que des nouvelles, et que ses maîtres étaient Gorky, Tchekhov et Maupassant, il s’est plongé dans la lecture de romans étrangers pour s’inspirer de leur construction et de leur style.

     

Son premier modèle fut bien sûr « Les cent ans de la solitude » de Gabriel García Márquez (2), mais il cite aussi parmi ses influences l’écrivain cubain Alejo Carpentier. « Les écrivains latino-américains m’ont appris comment envisager l’histoire nationale, a-t-il expliqué. C’est grâce à eux que j’ai réalisé combien superficielle était ma compréhension de l’histoire de mon propre pays. »

     

Deux autres auteurs étrangers l’ont aidé, aussi, à créer la tension des passages érotiques dont abonde son texte : Moravia et D.H. Lawrence.

     

Mais il s’est surtout plongé dans les textes chinois, et d’abord des livres d’histoires ;  puis il a compulsé des recueils d’annales aux pages jaunies d’une dizaine de districts de la région de Baqiao, mais aussi des volumes de classiques dits « des femmes exemplaires » (烈女传), chantant les vertus de femmes soumises, érigées en modèles. Lui est alors venue l’idée d’un personnage principal qui serait l’exact opposé : une femme vivant selon ses propres désirs. De là est née son héroïne Tian Xiao’e (田小娥).

     

Les personnages sont dans l’ensemble emblématiques, tirés de ses recherches sur le terrain (3), mais aussi inspirés de personnages réels, tel ce « monsieur Zhu » (朱先生), inspiré d’un éminent lettré local, Niu Zhaolian (牛兆濂), né en 1867 et mort soixante dix ans plus tard, un pacifiste dont il avait entendu raconter beaucoup d’histoires quand il était enfant : comment, dans les années 1920, il avait persuadé un féroce seigneur de guerre de ne pas mettre Xi’an à feu et à sang, ou comment, dans les années 1930, il avait emmené se battre contre les Japonais un groupe de seniors de son âge (dans les soixante dix ans).

     

Niu Zhaolian était un néo-confucianiste, adepte de l’enseignement du penseur du Shaanxi Zhang Zai (张载) qui pensait que le sage est en parfaite symbiose avec l’univers, mais que c’est la vie qui est le fondement de la sagesse. Le personnage central de monsieur Zhu, dans le roman, est donc le porte parole de Chen Zhongshi, et de sa foi dans les valeurs confucéennes comme bases de la nation chinoise, et, de ce fait, garantes du renouveau national et de l’ordre social (4).

     

Petite histoire dans la grande

    

Au pays du Cerf blanc, traduction française

 

L’histoire contée dans « La plaine du Cerf blanc » est celle de deux familles, ou deux clans, d’un village, les Bái (ou blanc) d’un côté, et les Lù (ou cerf 鹿) de l’autre, si bien que le titre pourrait aussi se traduire par : la plaine des familles Bai et Lu. C’est une originalité, car les sagas historiques de ce genre sont en général centrées sur une seule famille, sur plusieurs générations, et cela donne un schéma narratif fondé sur l’opposition et l’alternance.

     

Le roman commence comme une chronique, celle des six premières épouses de Bai Jiaxuan (白嘉轩), le chef du clan Bai (5), un homme sérieux, vivant selon de saines valeurs confucéennes. Son alter ego du clan Lu, Lu Zilin (鹿子霖), est l’exact opposé : bon vivant, noceur à ses heures, corruptible au besoin, mais très gentil. Chacun des deux clans a temporairement le dessus, en fonction des aléas de l’Histoire dont ils sont les jouets plus que les acteurs.

    

La vie suit son cours, toutes les catastrophes possibles s’abattent sur le village, y compris le choléra (on pense à « L’amour au temps du choléra » de Márquez) ; le village souffre et se dépeuple, les structures claniques souffrent encore plus, mais les femmes s’émancipent peu à peu, même si c’est dans la douleur. C’est peut-être là le changement le plus significatif.

     

C’est un roman empreint de réalisme, dégagé de la « littérature des racines » qui prévalait au milieu des années 1980, dégagé aussi du romantisme rural des classiques des années 1950 comme « Le chant du drapeau rouge » (《红旗谱》) de Liang Bin (梁斌).

     

Succès

    

Une première esquisse (草稿) a été rédigée en 1988, mais le roman n’a été achevé qu’en 1992, et une première partie a été publiée à la fin de l’année dans la revue Dangdai (当代). Puis le roman entier est paru en juin 1993 aux éditions Littérature du peuple (人民文学出版社).

     

Il a tout de suite été salué par la critique comme l’une des œuvres les plus importante de la littérature chinoise contemporaine, et couronné du prix Mao Dun (茅盾文学奖) en 1997 (6). Mais il a aussi été source de controverses : les juges du prix Mao Dun ont demandé à l’écrivain de réviser le roman en deux endroits pour qu’il puisse être sélectionné ; le jury trouvait en effet que le roman donnait une image faussée de la révolution chinoise et qu’il comportait des descriptions sexuelles trop explicites. Ce n’est que quinze ans plus tard, en 2012, que la version non révisée a été publiée.  

 

Après l’attribution du prix, le roman a ensuite été adapté  à

 

Réflexion sur la création littéraire

(à la recherche de ses propres mots)

la télévision, et au théâtre en 2005, contribuant à relancer la notoriété de l’œuvre. Il a fait l’objet d’une thèse en France, en 2006 (7). Dès cette époque, plusieurs réalisateurs ont conçu le projet de l’adapter au cinéma, mais c’est Wang Quan’an (王全安) qui l’a finalement emporté et a réussi à faire passer à son scénario les divers obstacles de la censure ; le film, « White Deer Plain » (《白鹿原》), a été présenté au festival de Berlin en février 2012 (8), mais on n’en a guère plus entendu parler depuis lors.

     

La traduction du roman en français est parue en mai 2012 au Seuil, qui en a acquis les droits mondiaux hors Chine et Japon.

     

Après « La plaine du Cerf blanc »

    

Chen Zhongshi pratiquant la calligraphie

 

La carrière de Chen Zhongshi a été propulsée par ses succès en librairie : il a été élu président de l’association des écrivains du Shaanxi en 1993 et, en 2001, vice-président de l’association des écrivains de Chine.

      

Mais il n’écrit plus aujourd’hui que des essais (散文 et 随笔), des compilations de souvenirs personnels qui prennent souvent la forme d’articles de « littérature de reportage » (报告文学) et des réflexions sur la création littéraire. Il fait de plus en plus figure de sage, et affirme n’avoir aucune intention d’écrire un autre roman : les temps changent, dit-il, l’écriture doit changer aussi – « sans changement, pas de progrès » ("没有改变就没有前途").

     

Il fait partie des écrivains célèbres du Shaanxi, et, en ce sens, est souvent associé à Jia Pingwa (贾平凹)

    

Il est mort d’un cancer de la langue le 29 avril 2016.

    

 

Notes

(1) Au pays du Cerf blanc, traduit du chinois par Shao Baoqing et Solange Cruveillé, éditions du Seuil, mai 2012, 813 p.

(2) Le roman a inspiré l’ensemble des écrivains chinois au début des années 1980, après l’obtention du prix Nobel par l’écrivain colombien en 1982 qui lança une vague de traductions et publications.

(3) Chen Zhongshi a visité une centaine de villages.

(4) Les préceptes de Zhang Zai ont été loués par le premier ministre Wen Jiabao et correspondent à l’idéologie actuelle visant à promouvoir « l’harmonie ».

(5) Traduction du début du premier chapitre (les six premières épouses de Bai Jiaxuan) :

http://www.seuil.com/extraits/9782020964609.pdf

Texte chinois : http://www.5156edu.com/html/26202/1.html

(6) Ce prix très officiel, décerné pour la première fois en 1982, est normalement décerné tous les trois ans, à quatre lauréats, mais il ne l’a été ni en 1988 ni en 1994. Celui de 1997 était donc le premier depuis 1991, il eut d’autant plus de retentissement.

(7)  « La plaine du cerf blanc », thèse de Géraldine Bianchi, université de Provence, septembre 2006, sous la direction de Noël Dutrait.

(8) Voir : http://www.chinesemovies.com.fr/actualites_45.htm

     


     

A lire en complément 

Le lion de pierre  石狮子 (à venir)

 

Le roman : « Au pays du cerf blanc » adapté en lianhuanhua par Li Zhiwu

 

       

 

     

     

     
 

 

 

     

 

 

 

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