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Bai Hua 白桦

Présentation 

par Brigitte Duzan, 14 novembre 2012

 

Poète, romancier, dramaturge et essayiste, condamné comme « droitier » en 1958, Bai Hua a été réduit au silence pendant près de vingt ans, avec un bref intermède au début des années 1960. Reprenant la parole après la mort de Mao, il a participé aux débuts de la littérature des cicatrices, et s’est distingué, en particulier, par des pièces de théâtre et scénarios controversés.

 

C’est l’un de ses scénarios qui a été utilisé par Deng Xiaoping en 1980 pour lancer une campagne signalant une reprise en main du régime. Bai Hua servit de victime expiatoire, dans une campagne d’intimidation qui resta symbolique mais atteignit son objectif. Bai Hua, lui, en ressortit grandi.

 

Peu traduit, il est donc peu connu hors de Chine. Représentatif d’une génération d’intellectuels chinois

 

Bai Hua (photo xinhua, décembre 2008)

persécutés par le pouvoir maoïste, il reste pourtant une voix pleine de chaleur humaine qui n’a rien perdu de son intensité.

 

Poète et militaire

 

Bai Hua et son frère le scénariste Ye Nan

 

Bai Hua (白桦) est né en 1930 à Xinyang, à l’extrême sud du Henan (河南信阳). Il

s’appelait en fait Chen Youhua (陈佑华) et avait un frère jumeau nommé Chen Zuohua (东佐华) qui devint ensuite, lui aussi, un scénariste réputé, sous le nom de plume de Ye Nan (叶楠).  

 

En 1938, son père est tué par les Japonais ; sa mère reste seule avec les deux enfants. Son éducation artistique viendra des chants populaires qu’il

apprend alors à chanter. Il commence à quinze ans à écrire des poèmes, sous le pseudonyme de Bai Hua (白桦), variation sur son prénom signifiant ‘bouleau blanc’. Il avait d’abord pensé devenir peintre, mais il s’oriente finalement vers la littérature.

 

En 1947, il s’engage dans l’Armée de Libération, dans l’armée de campagne des Plaines centrales (中原野战军), où il travaille au bureau de la propagande. Il se trouve que cette armée de campagne était sous les ordres du général Liu Bocheng (刘伯承) et de… Deng Xiaoping (邓小平) qui en était le commissaire politique. Bai Hua a donc eu l’occasion de rencontrer très tôt le futur secrétaire général, mais, comme il l’a dit, il était alors petit soldat anonyme et sans grade.

 

Ce sont des années de combats intensifs contre les forces du Guomingdang ; l’armée de campagne

 

Deng Xiaoping et Liu Bocheng en campagne en 1948

des Plaines centrales se distingue dans la campagne décisive de Huaihai (淮海战役) qui, en 1948/49, anéantit l’armée nationaliste. Quand, en 1979, Bai Hua écrira le scénario du film « Cette nuit les étoiles brillent » (《今夜星光灿烂》), ce sera en souvenir de cette bataille terrible, et en hommage aux soldats disparus (1)

 

En 1949, Bai Hua devient membre du Parti communiste. En 1950, à la suite d’une réorganisation de

l’armée, il est placé sous les ordres du général He Long (贺龙) et travaille à ses côtés (2). Son premier livret de théâtre après la Révolution culturelle sera en son hommage.

 

La caravane

 

C’est aussi une période d’intense activité littéraire. Il écrit des nouvelles, mais aussi des scénarios. L’un d’eux est tourné au studio de Shanghai par Wang Weiyi (王为一). C’est un film en noir et blanc, filmé au Yunnan et intitulé « La caravane » (《山间铃响马帮来) : un groupe de soldats de l’armée de Libération protège des villages Hani et Miao et patrouille la frontière ; une caravane de vivres et de sel envoyée par le gouvernement est détournée par des traîtres nationalistes tandis qu’une histoire d’amour se développe entre le chef des gardes frontaliers et une jeune Miao. C’est un modèle type des films dits « de minorités » (少数民族片) développé pendant les années 1950 (3).

 

Bai Hua est donc à l’époque un écrivain officiel, qui écrit

des œuvres ancrées dans son expérience de la guerre et du front, et en particulier des scénarios pour les studios qui viennent d’être nationalisés. Il entre en 1955 à l’Association nationale des écrivains.

 

Cependant, il témoigne d’un esprit indépendant. Il fait partie de cette génération d’intellectuels chinois qui ont été les premiers soutiens du régime, les plus enthousiastes et les plus fervents, que leur idéalisme va pousser à critiquer les excès du régime et qui seront d’autant plus cruellement touchés par la campagne anti-droitière de 1957.

 

Droitier et réduit au silence pendant dix ans

 

Il est condamné comme droitier en 1958, exclu du Parti et de l’armée, mais sa peine est légère comparé à tant d’autres envoyés dans des camps d’où ils ne reviendront pas : il est affecté à l’usine 81 de fabrication de matériel de cinéma, à Shanghai, comme ouvrier manuel.

 

En 1961, quand le pays sort de la folie du Grand Bond en avant et amorce un difficile redressement, Bai Hua est affecté au studio Haiyan de Shanghai (上海海燕电影制片厂), comme rédacteur. Puis, en 1964, il est envoyé à Wuhan, comme librettiste de la troupe de théâtre de l’armée.

 

C’est une autre période d’écriture, tournée à la fois vers le cinéma et le théâtre qui vont rester les domaines privilégiés de l’écrivain. Mais elle s’achève avec la Révolution culturelle, pendant laquelle il est à nouveau astreint à du travail manuel en usine.

 

Réhabilité, mais à nouveau attaqué

 

Bai Hua se remet à écrire dès la chute de la Bande des Quatre, dans l’atmosphère d’ouverture et de libéralisation de la fin des années 1970. Les écrivains sont encouragés à abandonner toute « peur résiduelle » et à écrire pour attaquer la Bande des Quatre qui sert alors de bouc émissaire pour toutes les tares du régime des dix années précédentes. C’est le début de la littérature dite « des citatrices » (4).

 

Préoccupations  humanistes

 

Bai Hua y participe en écrivant nouvelles, scénarios et pièces de théâtre. Mais, comme beaucoup des écrivains de sa génération, il insiste pour partir de 1957, et de la persécution contre les intellectuels qui a été pour eux le début d’un long calvaire, et entraîné la perte de leur foi dans le Parti et le régime. Par ailleurs, ses écrits reflètent la tendance humaniste de l’époque, ses scénarios en particulier.

 

La première chose qu’il écrit, dès les lendemains de 1976, est une pièce de théâtre huaju intitulée « L’aurore » (《曙光》), en hommage au travail de consolidation des bases communistes réalisé au début des années 1930 par le général He Long (贺龙), dans la zone de Honghu (2). La pièce est adaptée au cinéma, et le film réalisé par Shen Fu (沈浮), vieil ami de Bai Hua car il était, dans la première moitié des années 1960, le directeur du studio Haiyan.

 

Puis Bai Hua écrit le scénario d’un film réalisé

 

L’aurore

par Xie Tieli (谢铁骊), « Cette nuit les étoiles brillent » (《今夜星光灿烂》), qui représente une petite révolution dans le genre du film de guerre chinois (1). En effet, au lieu de centrer son propos sur la bravoure de héros se sacrifiant pour la patrie, comme c’était le cas jusque là des films de guerre réalisés sous la houlette maoïste, Bai Hua adopte un ton plus humain, plus léger aussi, qui fait de ses soldats des personnages vivants, de chair et d’os, capables de sentiments autres que le seul amour de la patrie.

 

Il sera critiqué pour cela, l’humanisme étant dénoncé comme « petit-bourgeois » et le film jugé « de tendance révisionniste » (修正主义倾向) ; il fut coupé pour les besoins de la censure. Peu après est convoquée une grande assemblée des écrivains à laquelle assistent aussi toutes sortes d’artistes, c’est la première depuis tant d’années qu’elle prend une importance particulière, signalant la renaissance des lettres et des arts. Bai Hua y prononce un discours - « il n’y a pas de littérature sans rupture » (《没有突破就没有文学》) – qui est publié le lendemain dans le Quotidien du peuple. Il parle du mal causé par le mouvement anti-droitier, ce qui cause quelques émois. Hu Yaobang (胡耀邦) approuve ses propos, mais les juge peu appropriés (不够恰当).

 

C’est cependant un autre scénario qui va valoir à Bai Hua une campagne de critique en bonne et due forme, en 1980-81 : la première campagne politique de l’ère post-Mao, qui, s’en prenant à un écrivain alors relativement peu connu, annonce à mots couverts, mais clairement, que le libéralisme a des limites à ne pas dépasser. La littérature des cicatrices a rendu les services qui en étaient attendus, elle risque maintenant de nuire au contraire au régime en continuant trop longtemps : Deng Xiaoping change son fusil d’épaule en prenant Bai Hua comme victime propitiatoire.  

 

Scénario controversé

 

Huang Yongyu, dans les années 1970,

peignant sa fameuse chouette

 

Tout est parti d’un scénario intitulé « La route s’allonge sous ses pieds » (《路在他的脚下延伸》). Bai Hua y racontait l’histoire vraie d’un peintre du Yunnan nommé Huang Yongyu (黄永玉) qui fut persécuté pendant la Révolution culturelle (5). L’idée, à l’origine, était d’en faire un documentaire, mais Xia Yan (夏衍), consulté, le trouva trop long, et surtout trop dangereux ; il conseilla d’en faire plutôt un film de fiction.

 

Bai Hua réécrit donc le scénario, publié à

l’automne 1979 dans la revue Octobre (《十月》) après avoir été rebaptisé « Douloureux amour » (《苦恋》kǔliàn). Il est connu en anglais sous le titre« Unrequited Love », c’est-à-dire amour non partagé, ou amour à sens unique.

 

En effet, l’histoire est celle d’un peintre chinois, devenu Ling Chenguang (凌晨光), artiste plein de talent qui, orphelin, après une enfance difficile, est enrôlé de force dans l’armée du Guomingdang. Sauvé par une jeune fille d’une famille de pêcheurs, il l’épouse, puis réussit à s’enfuir avec elle à l’étranger ; il devient un peintre reconnu et vit dans l’aisance. Mais, à l’avènement de la République populaire, poussé par le patriotisme, le couple renonce à cette vie et rentre en Chine pour apporter sa part à la construction de la Chine nouvelle.

 

Leurs espoirs sont cependant bientôt anéantis par le mouvement anti-droitiers, puis la Révolution culturelle. Ling Chenguang est condamné comme petit bourgeois et révisionniste, persécuté, et la famille isolée. Avec leur fille, les deux époux sont confinés dans une petite cahute sans fenêtre et pleine d’araignées. Finalement, sa fille part avec son petit ami et, en partant, lui demande :

您爱这个国家,可这个国家爱您吗?

« Tu aimes ce pays, mais ce pays t’aime-t-il ? »

 

Ling Chenguang est exilé dans les solitudes glacées du Grand Nord. Epuisé, au moment de mourir, il utilise les dernières forces qui lui restent pour tracer dans la neige un immense point d’interrogation, qu’il termine en laissant tomber  son corps recroquevillé tout au bout, pour marquer le point.

 

Le scénario est terminé en avril 1980. Il est original au moins dans la forme : c’est comme un long poème. Le film est aussitôt tourné, par un tout jeune réalisateur d’une trentaine d’années, Peng Ning (彭宁). En fait il filme au fur et à mesure que Bai Hua écrit. Dès qu’il a terminé, il va montrer le film, rebaptisé « Le soleil et l’homme » (《太阳和人》), à Bai Hua qui le trouve parfaitement fidèle à son scénario, mais remarque que la dernière séquence a été modifiée : celle où le personnage utilise ses dernières forces pour tracer un ultime signe dans la neige.

 

Peng Ning lui explique que, au moment du tournage, il a vu arriver des contrôleurs du département de la propagande qui lui ont interdit de tourner cette dernière séquence. Il a donc modifié le scénario en remplaçant le point

 

Le soleil et l’homme

d’interrogation par des points sur la neige, comme des points de suspension…A la fin, on entend six coups de feu, et à chaque coup tombe une goutte, rouge, sur la neige (6).

 

Cette scène finale va provoquer une critique absurde, digne de la Révolution culturelle : ce film est empoisonné, on y tire sur le soleil rouge et il en tombe des gouttes de sang… Ce n’est qu’un détail, mais révélateur.

 

Campagne politique

 

C’est en fait une véritable campagne politique qui se déclenche alors, Peng Ning ne faisant qu’attiser les braises en voulant absolument montrer son film. La première projection a lieu au bureau du cinéma du département de la culture (文化部电影局).

 

Bai Hua et Peng Ning s’attendaient tous deux à l’expression d’une profonde émotion. Mais, à la fin du film, il y eut un grand silence, comme si la prudence s’imposait dans une situation dangereuse. Le chef du département était Chen Bo (陈播), qui était aussi le directeur du studio du 1er août. Il avait été persécuté par la Bande des Quatre, et venait juste d’être nommé à ce poste. Bai Hua lui demanda son opinion, mais il éluda la question en répondant qu’il avait besoin de réfléchir (7).

 

Mais Peng Ning continua à montrer le film, y compris à des journalistes étrangers, persuadé de sa capacité à émouvoir le public. On commença à parler du film, et le gouvernement à s’inquiéter. Seul Hu Yaobang, qui s’était déjà exprimé en faveur de la liberté de création artistique, appela à la retenue. Huang Kecheng (黄克诚), secrétaire de la commission de contrôle/censure, était particulièrement furieux ; il était aveugle, n’avait ni lu le scénario ni vu le film. Il avait juste entendu les gens en parler, et cela lui suffisait (7).

 

En janvier 1981, une grande assemblée est convoquée pour débattre de la création cinématographique. Des nouveaux films y sont projetés, dont « Le soleil et l’homme ». Là aussi le silence se fait après la projection, tout le monde sentant que le vent avait tourné et retrouvant les vieux réflexes de prudence.

 

Le 16 avril a lieu la cérémonie de remise des prix des Cent Fleurs ; un journaliste étranger profite de

l’occasion pour demander : il paraît qu’un film est actuellement critiqué, qu’en est-il ?  Non, lui

répond-on, c’est faux. Le lendemain, 17 avril, paraît un article dans le journal de l’Armée de Libération attaquant, non le film, mais le scénario. C’était très astucieux : le film était interdit, personne ne le verrait ; seul restait le scénario, qui s’attirait toute la vindicte. Le gouvernement voulait effrayer suffisamment les esprits pour s’assurer que personne n’oserait poursuivre dans la même voie.

 

L’accusation était floue et ambiguë : libéralisme bourgeois. Mais la cible était en fait Hu Yaobang, qui avait soutenu le film. Le père de Peng Ning avait fait la guerre avec lui, ils étaient très amis. Peng Ning pensait que, comme il avait l’appui de Hu Yaobang, il pouvait se montrer audacieux. Mais, en fait, Hu Yaobang n’avait pas encore pu voir le film, et ne le verrait jamais. Sa position était une position de principe, en faveur de l’ouverture et d’une libéralisation de la société. La campagne fut une campagne politique, qui prit le film pour prétexte, le scénario comme exemple, et Bai Hua comme cible manifeste, mais les enjeux étaient ailleurs.

 

Deng Xiaoping avait besoin de renforcer son pouvoir en éliminant les critiques. La petite phrase assassine glissée par Bai Hua dans son scénario - « Tu aimes ce pays, mais ce pays t’aime-t-il ? » - était trop dangereuse pour être tolérée ; témoignant de l’amertume de toute une génération

d’intellectuels persécutés par le régime maoïste, elle pouvait aussi bien se retourner contre les dirigeants actuels. Deng Xiaoping avait besoin de tourner la page pour mener sa politique de développement. Quand la campagne s’intensifia en 1981, ce fut au nom des « quatre principes fondamentaux » (四项基本原则) qu’il venait d’édicter.

 

La campagne fut cependant beaucoup plus subtile que les précédentes du régime : ce fut surtout une campagne d’intimidation. Les conséquences aussi furent moins lourdes, les temps avaient changé et la grande différence tint à la réaction des gens. Quand Bai Hua avait été condamné comme droitier, en 1958, il avait été brusquement isolé ; il raconte qu’il avait un jour rencontré le cinéaste Ling Zifeng dans un train ; il avait eu l’air très gêné, avait hésité, puis était passé sans le regarder, le regard fixé vers le plafond – chose qu’il avait regretté par la suite et avait tenté de réparer.

 

Cette fois-ci, Bai Hua reçut des messages de soutien de tous côtés, y compris des télégrammes avec le nom et l’adresse des expéditeurs. Il y avait une peur latente de voir reprendre la Révolution culturelle, qui se manifestait ainsi. Bai Hua reçut en particulier le soutien du cinéaste Wu Zuguang (吴祖光), ancien droitier lui aussi, qu’il connaissait depuis le début des années 1950, et qui lui donna un avis objectif de spécialiste sur son scénario (8). Ba Jin (巴金) en revanche, nommé président de l’Association des écrivains en 1981, exprima son désaccord. Le dramaturge Cao Yu (曹禺) et le poète Ai Qing (艾青) aussi furent parmi les critiques (9).

 

Après Kulian et après 1989

 

Finalement, cependant, Bai Hua ne souffrit pas longtemps de la campagne menée contre lui, à défaut

d’être menée contre le film ; il en sortit même plutôt grandi. Il se remit à écrire. En 1983, sa pièce de théâtre « La lance d’or du roi de Wu et l’épée du roi de Yue » (《吴王金戈越王剑》) fut initialement bien reçue, mais ensuite interdite par Hu Qiaomu (胡乔木), l’un des idéologues les plus conservateurs du département de la propagande, quand, en octobre, il lança le mouvement de lutte « contre la pollution spirituelle » (清除精神污染).

 

Une édition complète des nouvelles de Bai Hua fut publiée en 1985, dans un contexte de détente ; elle commençait par une préface de l’auteur en forme de poème intitulée « Le peuplier blanc [Bai Hua] au cœur de l’hiver » (《越冬的白桦》), où il joue sur le sens de son nom de plume.

 

Il participa avec joie à l’effervescence culturelle qui accompagna la détente politique du milieu des années 1980 et eut la joie de partir aux Etats-Unis pendant un an, dans le cadre d’un programme universitaire consacré à l’écriture. Mais cette période faste se termina abruptement  en juin 1989. On vit Bai Hua, juste rentré de l’étranger, apporter son soutien aux manifestants sur la place Tian’anmen. Il ne fut pas inquiété, mais ressentit de l’amertume devant une nouvelle limitation à la liberté de création ; interviewé en 1990, il déclara : « J’ai perdu beaucoup de temps. J’écris depuis maintenant une quarantaine d’années, mais je n’ai pas été productif plus de dix ans. »

 

Depuis la Révolution culturelle, cependant, il a constamment été en butte à la critique. Un de ses enfants lui dit un jour : « La Révolution culturelle est finie pour tout le monde, mais chez nous elle dure encore. » «  Vous semblez calme et pacifique, » lui dit le journaliste du Nanfang Dushubao qui

l’interviewait en 2008 (7), « mais vous allez toujours vous fourrer dans la gueule du canon. » A quoi il répondit en citant Gandhi en exemple, et ajoutant : « La Chine est tellement vaste, c’est quand même triste s’il n’y a pas une seule voix discordante. »

 

Il a déclaré qu’il était de nature optimiste, mais qu’il ne l’était plus tellement aujourd’hui, sans doute une question d’âge, ajouta-t-il. Ou justement le sentiment d’avoir perdu autant de temps :

 

回顾我半生的文学生涯,最大的收获是我终于明白:有识见容易,有胆量很难;耐得住长夜的寂寞更难。由于怯懦和患得患失而浪掷了最美好的青春年华——这是我最大的遗憾。

Ma carrière littéraire représente la moitié de mon existence ; ce qu’elle m’a apporté de plus important, c’est finalement d’avoir compris ceci : qu’il est facile d’avoir une masse de connaissances, mais difficile d’avoir du courage, et encore plus difficile de supporter une longue nuit de solitude. Avoir gâché mes plus belles années à lâchement tergiverser, c’est ce que je regrette le plus. 

 

   

Notes

(1) Sur ce film, réalisé par Xie Tieli (谢铁骊) en 1980, voir

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Xie_Tieli_Stars_are_Bright_Tonight.htm

(2) Le général He Long, vétéran de la Longue Marche et acteur important de la consolidation du pouvoir des Communistes dans les années 1930, fut un proche du général Peng Dehuai qu’il soutiendra lorsque celui-ci s’opposera à Mao en 1959 pour tenter de mettre un terme au Grand Bond en avant. Cela entraînera sa chute en 1964.

Sur son action à Honghu, voir http://www.chinesemovies.com.fr/films_Xie_Tian_Red_Guards_of_Honghu_Lake.htm

(3) Voir la thèse de Vanessa Frangville sur ce sujet : http://www.chinesemovies.com.fr/Ressources_Frangville_Non_Han_in_cinema.htm

(4) Voir Repères historiques : La littérature des cicatrices

(5) Huang Yongyu est célèbre pour sa peinture d’une chouette qui n’a qu’un œil ouvert, faisant allusion à un dicton chinois : n’avoir qu’un œil ouvert, pour dire qu’on ferme l’autre pour ne pas voir les choses désagréables : on a dit aussitôt que sa chouette avait un œil fermé au socialisme et à la Révolution culturelle. Jiang Qing en profita pour le dénoncer, et organiser une exposition « noire » de ses œuvres.

(6) Le film de Peng Ning n’a jamais été montré en public, on ne connaît donc pas cette séquence. En revanche, un autre film a été réalisé à Taiwan en 1982 à partir du scénario original, sous le titre « Portrait of a Fanatic » (《苦恋》). Ce film comporte d’une part la séquence introductive, avec sa première image symbolique - des oies sauvages volant dans le ciel en forme de v inversé, c’est-à-dire le caractère de l’homme , jusqu’à ce que retentissent des coups de feu et qu’elles tombent les unes après les autres ; et d’autre part la séquence finale prévue par le scénario, avec le point d’interrogation.

Selon Bai Hua, le film de Peng Ning est conservé au studio de Changchun et serait en bon état.

(7) Selon une longue interview de Bai Hua réalisée par le journal Nanfang Dushubao (南方都市报) en avril 2008. Voir : http://history.news.163.com/08/0407/08/48TP90DP00011247.html

Voir aussi l’interview du Nanfang Zhoumo (南方周末) du 11 décembre 2008 : http://www.infzm.com/content/21021/0

(8) Sur Wu Zuguang, voir http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Wu_Zuguang.htm

(9) Il est vrai qu’ils ont exprimé leur position critique lors d’une assemblée d’août 1981 dont l’objet était de « étudier la pensée de Deng Xiaoping et les erreurs de Hu Yaobang » (“首都部分文艺家学习邓小平、耀邦关于思想战线重要指示座谈会”), ce qui n’était peut-être pas le terrain le plus propice pour manifester son soutien à Bai Hua.

 


 

Œuvres complètes (《白桦文集》) en quatre volumes : 1/romans - 2/ nouvelles - 3/ poèmes, essais et textes divers - 4/ scénarios littéraires (文学剧本). Dont :

- Livrets et scénarios 

1. Pièces de théâtre (话剧剧本)
Du Shiniang《杜十娘》 (créée avec son épouse, l’actrice Wang Bei 王蓓, dans le rôle principal)
La lance d’or du roi de Wu et l’épée du roi de Yue 《吴王金戈越王剑》
La ballade des fleurs de sophora《槐花曲》
Une montagne impénétrable 《走不出的深山》
2. Scénarios littéraires (影视文学剧本)
Un amour malheureux  《苦恋》
Chronique de la rivière Hulan  《呼兰河传》- d’après les contes du même titre de Xiao Hong (萧红)
Le poète Li Bai  《诗人李白》
Cette nuit les étoiles brillent  《今夜星光灿烂》

 

Les œuvres complètes de Bai Hua, édition 2009 (2ème volume : les nouvelles)

- Nouvelles :

Deux préfaces :

-   Le livre vit plus longtemps que l’homme (《书比人长寿》)

-   Le peuplier blanc au creux de l’hiver (《越冬的白桦》) (par lui-même 自序)

Le loup du désert  《沙漠里的狼》

Ah ! Le vieux chenal  《啊!古老的航道》

Discours amoureux du bout des doigts  《指尖情话》

Le moineau rouge  《红麻雀》

Le pêcheur, le cormoran et le poisson  《渔人、鱼鹰和鱼》

L’épave  《沉船》

Le ménestrel  《击筑者》

Route de sang 《血路》

Le brame du cerf  《呦呦鹿鸣》

Le son d’une cloche  《听钟》

 

 

Les nouvelles de Bai Hua, édition 1985

Près du Paradis《接近天堂》

La jeune fille nommée Jacinthe《蓝铃姑娘》

Une fleur de pavot toute blanche《一朵洁白的罂粟花》

Des bleuets roses《玫瑰色的矢车菊》

Axiu《阿秀》

Le javelot《标枪》

Un œil d’aigle《鹰眼》

Le royaume perdu《失踪了的王国》

 


 

Traduction en français

Ah Maman (《妈妈呀,妈妈!), roman traduit du chinois par Li Tche-houa et Jacqueline Alezaïs, Belfond, 1991.

 


 

Traductions en anglais

- A Bundle of Letters (一束信札), Littérature du peuple (人民文学) 1980.1, 24-40, nouvelle traduite

 par Ellen Yeung, in Stubborn Weeds, Popular and Controversial Chinese Literature after the Cultural Revolution, ed. Perry Link, Indiana University Press, 1983, 115-42.

- The Remote Country of Women (《远方有个女儿国》), traduit du chinois par Wu Qingyun et Thomas O. Beebee, University of Hawai Press, décembre 1994, 388 p.

 


 

A lire en complément

 

Sur Kulian :

La séquence introductive des oies sauvages :

 

 

 

Le documentaire réalisé par Phoenix TV sur le film, sa genèse et ses conséquences (avec interviews de Bai Hua, son frère, etc…)

 

 

 

Un vieux rêve,

article de Bai Hua paru dans Ming Pao Monthly, Hong Kong, décembre 2011.

Publié par l’Institut Ricci, Le coin des penseurs, n° 16 - février 2013

Traduction et notes : Michel Masson et François Hominal.

 

L’article commence par une réflexion sur l’attitude des intellectuels dans la Chine ancienne : Loyauté envers le prince et amour de la patrie.

Puis aborde la question comme une application à son cas personnel.

…..

Bonne chance ou malchance, je ne sais, mais je suis né en 1930. A l’âge de huit ans, j’ai vu de mes propres yeux la petite rivière où nous allions attraper des poissons et nous baigner servir de lieu d’exécutions à l’armée japonaise et son eau rougie couler sous mes pieds. A dix ans, la police japonaise a arraché mon père de mes mains, et toute ma vie ce fut un remords pour moi de n’avoir alors pas plus de forces dans les bras. Mon père fut incarcéré, torturé, enterré vivant.

 

A onze ans, je suis parti ailleurs, au loin, à la fois travaillant et étudiant : j’étais convaincu qu’ainsi je m’équipais pour l’heure de la revanche. A 16 ans, je prenais part aux mouvements d’étudiants : j’étais convaincu que mes cris servaient l’indépendance et l’enrichissement du pays. A 17 ans, j’étais dans l’armée de libération du peuple chinois : j’étais convaincu que je combattais pour une nouvelle Chine démocratique et libre. A 18 ans, sous les obus et dans la neige d’une tranchée sur le front de la Huaihai13, je me suis mordu le majeur de la main gauche pour écrire ma demande d’admission au Parti : j’étais convaincu que par ce serment solennel je me consacrais à l’entreprise la plus sacrée au monde.

 

A 19 ans, le 1er octobre 1949, arrivant avec l’armée au pays de Sun Yatsen, je ne pus m’empêcher de crier à tue-tête : « M. Sun ! La révolution est déjà chose faite ! » : J’étais convaincu que vraiment la révolution chinoise était bel et bien chose faite. A 21 ans, j’entrais en littérature : j’étais convaincu que ce que j’écrivais était la nouvelle littérature révolutionnaire. A 25 ans, pour avoir simplement fait cadeau à Hu Feng14 d’un encrier en marbre, je fus écarté, critiqué et mis en examen pendant huit mois : j’étais convaincu que j’avais commis une faute sérieuse parce que Hu Feng était un contre-révolutionnaire (même si je l’ai toujours considéré comme un bon communiste, et il en était un).

 

A 27 ans, simplement pour avoir suggéré d’une phrase qu’il fallait permettre aux intellectuels d’exprimer leur individualité et leurs préférences artistiques, que les associations d’intellectuels ne devaient pas être des yamen15, je fus traité de ‘droitiste’ opposé au Parti et au socialisme. Pendant plus 20 ans je n’ai pas eu le droit de publier : j’étais convaincu que le Parti et Mao Zedong ne commettaient pas d’erreur ; c’était moi qui étais dans l’erreur. A 36 ans, avec toutes mes oeuvres comme pièces à conviction, je fus isolé et mis en examen pendant sept ans : j’étais convaincu de ma futilité à côté d’un Guo Moruo16 qui en toute humilité avait par serment reconnu les charges portées contre lui.

 

Puis arriva la catastrophe de la Révolution culturelle avec ce fait bouleversant : bon nombre d’intellectuels contraints au suicide laissèrent des lettres d’adieu ne contenant que deux points. Premièrement, ils proclamaient être victimes d’une injustice, revendiquant leur loyauté ; quant au deuxième point, c’était « Viva, viva, viva ! » N’était-ce pas là exactement les remerciements du lettré à qui l’empereur d’autrefois accordait la faveur de se suicider ? Alors que des voeux de « Longue vie au président » faisaient tous les jours l’en-tête des journaux et résonnaient partout, je ne pouvais pas vraiment pas y croire : n’y avait-il pas là de quoi faire éclater de rire Cixi17, la douairière moribonde à la fin de la dernière dynastie ? A l’été de 1967, alors que j’étais maintenu à l’écart, je trouvais un petit journal des rebelles qui traînait à terre et où je repérais une « bonne nouvelle » : « Grande victoire : en inspectant un vieux palais, les Gardes rouges ont confisqué dix drapeaux aux couleurs de l’empereur ! Ils sont aussitôt montés sur les murs de la ville pour y brandir ces drapeaux en direction de Pékin et prêter serment au président Mao, notre soleil rouge, très rouge, manifestant ainsi leur loyauté sans bornes. » Subitement, mes perplexités se dissipèrent ! Un douloureux sentiment de honte m’envahit tout à coup. A cette époque, 56 ans nous séparaient déjà de la Révolution de 1911 ; aujourd’hui, 44 années plus tard, cela totalise une bonne centaine d’années.

 

C’est seulement après la Révolution culturelle que j’ai commencé à réfléchir sur ma propre existence et à avoir des doutes. Souvenons-nous de l’histoire passée : toutes ces générations de lettrés dont nous nous gaussons, y compris tous ceux qui, compétents ou simples flatteurs, se succédaient au poste de Premier ministre. Leur capacité à flagorner et à chercher à plaire aux fins de s’attacher au pouvoir impérial a résulté en combien de tragédies ou de farces ! Vraiment, ils étaient ridicules et pitoyables. C’est alors seulement que j’ai réalisé que je n’avais pas commis d’erreurs et que je n’étais pas un incapable ! Mais, à cette époque une telle découverte n’était absolument pas permise, et c’est pourquoi je me suis trouvé attaqué par tous les médias du pays au printemps 1981. Mais, au moment où le premier article me critiquant apparaissait partout à la une des journaux et sur les écrans de télévision, j’étais aussi inondé de télégrammes et de lettres de soutien : je fus alors convaincu que les Chinois avaient commencé à extirper du marécage leurs jambes et pieds paralysés. Même si cette extirpation est très pénible.

 

Lire l’article dans sa totalité :

www.institutricci.org/A6_documents/data_doc/Doc/Le_Coin_des_penseurs_16_-_fevrier_2013.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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