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« Neige », nouvelles tibétaines de Pema Tseden : réflexions croisées des traductrices

par Brigitte Duzan, 07 janvier 2013, actualisé 22 juin 2016

  

Le 5 janvier 2013 est sorti aux éditions Philippe Picquier un recueil de sept nouvelles tibétaines inédites. Intitulé « Neige », comme l’une d’entre elles, il est original à plusieurs égards.

 

Ce sont des récits écrits par le réalisateur Pema Tseden, chef de file d’un cinéma tibétain aujourd’hui en plein essor [1]. Brillant cinéaste, il a d’abord été écrivain, et publie des nouvelles depuis une vingtaine d’années maintenant dans diverses revues.

 

L’une de ses originalités est que Pema Tseden écrit en tibétain et en chinois ; les nouvelles du présent recueil sont traduites de ces deux langues, trois du tibétain, par la tibétologue Françoise Robin, et quatre du chinois par moi-même. La traduction a été l’occasion d’échanges et de recherches, linguistiques bien sûr, mais pas seulement, qui ont permis de mieux comprendre ces textes, de l’intérieur.

 

 

Nous avons prolongé notre dialogue à l’occasion de la sortie du recueil pour en faire ressortir quelques points essentiels.

 

Un Tibet vu de l’intérieur

 

L’œuvre littéraire de Pema Tseden, comme son œuvre cinématographique, apporte un témoignage direct sur la réalité tibétaine d’aujourd’hui, hors des clichés et des idées reçues. C’est un regard de l’intérieur, une voix sobre et pondérée.

 

FR : On soulignera que l’originalité des textes de Pema Tseden, tout comme ceux des autres écrivains tibétains qui demeurent inconnus hors de chez eux, est de proposer une représentation du Tibet d’aujourd’hui dépouillée des fascinations et des malentendus qui, souvent, entachent les écrits issus de l’extérieur, notamment de la Chine. En effet, si les écrivains occidentaux ancrent rarement leurs récits dans le monde tibétain, nombreux sont les écrivains chinois à chercher à renouveler leur inspiration grâce à un Tibet de fantasmagorie, qu’ils croient connaître mais auxquels ils ne comprennent pas grand-chose. Les récits de Pema Tseden sont donc les bienvenus pour nous permettre, effectivement, d’entendre une voix tibétaine de l’intérieur.

 

Nouvelles écrites en tibétain et en chinois

 

FR : Le choix des nouvelles a été effectué en accord avec l’auteur, qui a proposé à chacune de nous  les nouvelles qui lui semblaient les plus pertinentes pour une traduction en français.

 

Or, des différences sont apparues entre les textes écrits en tibétain et ceux en chinois. Une erreur dans le sommaire du livre permet de souligner l’un des points apparu lors de notre réflexion commune à ce sujet.  

 

La cinquième nouvelle, "Les dents d’Urgyän", est traduite du chinois et non du tibétain. Ce pourrait être sans grande importance, mais masque en fait un point significatif : sous l’apparence de thèmes différents, il y a en fait une unité stylistique dans les récits écrits en chinois : ils sont dans un style réaliste très sobre, avec une nuance ironique et satirique marquée, qui tranche avec le style de ceux écrits en tibétain, plus poétiques et mystérieux, empreints d’un sentiment quasi religieux.

 

FR : On peut se demander pourquoi c’est par le truchement de la langue chinoise que Pema Tseden peut se laisser aller à l’humour et à la satire : il est certain que, d’un point de vue simplement numérique, la littérature de langue chinoise offre une bien plus grande diversité de ton et d’écriture que la littérature contemporaine en langue tibétaine. Celle-ci, bien que foisonnante au regard du nombre de locuteurs, présente une plus grande homogénéité stylistique, et rares sont les écrivains tibétains d’expression tibétaine à adopter un ton sobre, distancié et évitant le lyrisme. On peut imputer cela à l’influence exercée par l’écriture lyrique de l’écrivain le plus célèbre de la nouvelle génération, Dondrup Gyal (1953-1985) (2), elle-même influencée par l’écriture classique et ornementale (dite nyän-ngak en tibétain) adoptée en masse par les érudits tibétains à partir du XIIIe siècle et inspirée de l’écriture poétique indienne. On peut toutefois penser que, dans les années à venir, et si l’enseignement du tibétain n’est pas entravé par des politiques éducatives qui lui sont contraires, le style que Pema Tseden a adopté en chinois trouvera des émules parmi les écrivains d’expression tibétaine.

 

Les nouvelles du recueil traduites du chinois sont des tableaux vivants, actuels, dépeignant des tranches de vie quotidienne, réalistes bien que sortis tout droit de l’imagination de l’auteur ; c’est sous le réalisme apparent qu’affleure la satire, et que perce la réflexion. Les nouvelles traduites du tibétain, en regard, sont plutôt des histoires où l’imaginaire est roi, un imaginaire riche de tout un substrat culturel et mythique, la plus complexe et la plus subtile étant sans doute « L’interview d’Aku Thöpa » qui analyse, sur fond d’histoire récente, comment la perception de la personnalité d’un homme peut varier en fonction des récits qu’en font les gens de son entourage.

 

FR : Cette dernière nouvelle pose la question de la vérité, du témoignage, du récit et de la parole et pourrait être rapprochée de Rashomon (A. Kurosawa), où un même événement est raconté de manières si différentes par les divers témoins que le spectateur ne sait plus qui croire. Elle est également la seule à décrire les dégâts causés à la culture tibétaine pendant la Révolution culturelle. Les deux autres ("Neige" et "Des hommes et un chien") flirtent avec le fantastique et sont ancrées elles aussi dans un monde tibétain traditionnel, où la Chine est peu présente.

 

Pema Tseden s’est expliqué sur ces divergences : il ne s’agit pas d’une différence thématique et stylistique liée à la langue d’écriture, mais d’une évolution dans le temps, les nouvelles écrites en chinois qu’il a sélectionnées pour le recueil témoignant d’une orientation plus récente.

FR : Les dernières nouvelles ont été publiées en 2011 et 2012, en langue chinoise, et Pema Tseden n’a pas écrit en tibétain depuis quelques années. Ceci peut s’expliquer par le fait qu’il  vit depuis plusieurs années à Pékin, pour des raisons professionnelles, et que ses lectures littéraires sont principalement en langue chinoise.

 

On a donc ainsi, en quelque sorte, le reflet de l’évolution de la pensée de l’auteur.

FR : de la pensée et des influences littéraires de l’auteur.

Et c’est une évolution dont on peut trouver un écho dans son œuvre cinématographique. C’est donc doublement intéressant.

 

Il faut cependant souligner qu’il n’y a pas, chez Pema Tseden, de lien direct entre l’écriture de ses nouvelles et la réalisation de ses films. La seule nouvelle en lien avec l’un de ses films est « A la recherche de Drime Kunden » (), mais elle a été écrite après le film, comme une sorte d’agenda du tournage [2].

 

Recherche intérieure et sentiment religieux

 

En fait, l’écriture répond chez lui à un besoin d’expression personnelle qui rejoint une quête intime empreinte d’un certain mysticisme, une quête de vérité, de paix et de pureté. Il s’en est expliqué dans un court texte écrit pour servir de préface au recueil :

 

我们的内心和身体总是被纷繁的世事包围,得不到片刻的宁静。有时候得到一份宁静甚至   成了一种奢望。

 对于我来说,写作就是找到内心和身体宁静的一种方法。

小说创作尤为如此。

当你进入一种写作的绝佳状态,你的身体和内心就会伴随一种奇妙的节奏慢慢地放松下来,然后你也进入了你故事中那些人物的内心世界。

我相信自己的内心深处有一个地方是宁静的,我愿意保持那份宁静,写下更多自己喜欢的文字。

 

Nous vivons corps et âme emportés dans un constant maelstrom d’événements divers sans réussir à obtenir le moindre moment de paix. Avoir ne serait-ce qu’un instant de tranquillité relève parfois de l’espoir le plus insensé.

Ecrire est pour moi un moyen de parvenir à cette paix tant désirée du corps et de l’esprit.

Ma création littéraire s’explique donc essentiellement ainsi.

En écrivant, on accède à une sorte d’état suprême où le corps et l’esprit prennent un rythme d’une lenteur merveilleuse qui permet de se détendre peu à peu ; on peut alors pénétrer dans le monde intérieur des personnages de l’histoire que l’on veut conter.

Je sens qu’il existe au fond de moi un espace de paix, et comme je tiens à le préserver, je vais continuer à écrire ces récits que j’aime tant. 

 

Il m’a ensuite envoyé la précision suivante qui ne figure pas dans le livre :

 

对于我来说写作有点类似宗教的感觉,可以抛开很多杂念。有时候电影反而不能做得那么纯粹。所以我更喜欢文学的感觉。

 

Je ressens en écrivant un sentiment qui tient un peu du religieux, et où affleurent les idées les plus diverses. Parfois, le cinéma, lui, ne peut pas parvenir à tant de pureté. C’est pourquoi je préfère de beaucoup le sentiment donné par l’écriture.

 

Post-scriptum

 

FR : Une dernière précision : plusieurs nouvelles de Pema Tseden ont été traduites ou sont en cours de traduction aux Etats-Unis et au Japon. C’est toutefois en France que le premier recueil traduit a paru et on doit ici remercier Philippe Picquier pour l’enthousiasme dont il a fait preuve quand nous lui avons envoyé notre manuscrit, et pour son audace éditoriale. Il rejoint ainsi Bleu de Chine, premier éditeur en France à avoir « osé » publier de la littérature contemporaine traduite du tibétain.

 

 

A lire en complément 

 

La première nouvelle, traduite du chinois : Tharlo (塔洛)

http://www.editions-picquier.fr/medias/cat_1356096392_2.pdf

 

La nouvelle : La couleur de la mort 《死亡的颜色》

(texte chinois, traduction révisée partielle et synthèse des passages non traduits)

Nouvelle publiée en chinois dans le magazine littéraire Fang Cao, troisième numéro [mai-juin] de 2013 (芳草·文学杂志2013年第03).

Traduction en français /initialement/ publiée dans le magazine Books n° 46, août 2013.

 

Un article de Bruce Humes, spécialiste de littérature non Han en Chine, qui fait un parallèle entre les nouvelles de Pema Tseden et celles de l’écrivain ouighour Alat Asem : « Chinese Bilingual Writers : Narrative with a Difference »

http://bruce-humes.com/archives/628
 

 


[1] Sur la carrière cinématographique de Pema Tseden, voir :  http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Pema_Tseden.htm

[2] Ceci n’est plus vrai : en 2015, il a adapté sa nouvelle « Tharlo », voir :
http://www.chinesemovies.com.fr/films_Pema_Tseden_Tharlo.htm

Mais le cinéma comme recherche intérieure, fondamentale, reste vrai.

 

 

 

 

  

 

 

 

     

 

 

 

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