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Histoire littéraire
Confucius
I. À la recherche de Confucius, entre
textes, légende et archéologie
II. Le confucianisme à travers les âges,
des Han à la fin des Qing
III. Le renouveau du confucianisme du XIXe au XXe
siècle
par Brigitte
Duzan, 11 mars 2026
La crise
politique et morale de la fin des Ming suscite un retour vers le
confucianisme des origines, en tentant de retrouver l’esprit
confucéen authentique, en rejetant les apports extérieurs tant
bouddhiques que taoïstes. L’ordre mandchou qui s’installe à
partir des années 1650 est un ordre confucéen, de despotes se
voulant éclairés. On a souvent vu en Confucius un démocrate en
herbe ; on voit plutôt le confucianisme, dans la pratique, être
mis au service d’un régime despotique.
A. Le
despotisme Qing : inquisition littéraire et réaction des lettrés
a)
Inquisition littéraire
Les examens
impériaux sont rétablis en 1656 ; mais, devenus exercice stérile
de compositions en huit parties (les fameux
baguwen
八股文),
ils sont instrument de soumission car unique voie d’accès à la
fonction publique. Un grand nombre de lettrés – pour la plupart
du courant confucéen Cheng-Zhu (Chéng Zhū lǐxué 程朱理學/理学)
– sont engagés pour travailler aux grands chantiers de
compilation et d’édition que sont les histoires, anthologies et
encyclopédies patronnées par les empereurs, à commencer par
Kangxi. Le plus ambitieux de ces projets est sans nul doute la
« Collection complète des œuvres écrites classées en quatre
"magasins" » (Sìkù quánshū 《四庫全書/四库全书》)
qui mobilise des centaines de lettrés pendant dix ans, de 1773 à
1782, sous le règne de l’empereur Qianlong. C’est la première
grande entreprise de ce genre depuis la « Grande encyclopédie de
l’ère Yongle » (Yǒnglè dàdiǎn《永樂大典/永乐大典》)
compilée de 1403 à 1408, sous les Ming.
Mais cette
immense entreprise est coercitive – un décret de l’empereur
exige que soient remis aux autorités les ouvrages détenus par
les particuliers – et elle est surtout l’occasion d’une vaste
inquisition littéraire qui s’est poursuivie jusqu’en 1789 : des
milliers de livres jugés antimandchous furent saisis et brûlés,
et leurs détenteurs déportés, condamnés aux travaux forcés,
voire exécutés. Un catalogue des livres interdits – le Sìkù
jinshu (四库禁书)
– compilé en même temps comptait autant d’ouvrages que
l’encyclopédie officielle.
b)
Réaction : les « études Han »
Toute pensée
est sérieusement contrôlée, et tout écart puni. La seule issue
pour les lettrés est de se « réfugier dans l’érudition pure »
,
en se regroupant en communautés autour de leurs lignées
familiales, et en particulier de riches marchands dans la région
du Jiangnan (江南)
autour de Hangzhou et Suzhou. Se forment ainsi des groupes
spécialisés dans une discipline et une interprétation
particulière des Classiques. À l’occasion de la relecture des
textes, ces lettrés en reviennent à l’exégèse des Han,
antérieure aux multiples emprunts taoïstes et bouddhiques
effectués depuis la fin des Trois Royaumes
.
C’est une recherche érudite, faite dans un esprit critique, mais
sans exclure l’intention de revenir aux sources purement
chinoises de la tradition.
C’est aussi
une nouvelle approche méthodologique qui s’appuie sur des
facteurs objectifs et empiriques, donnant le mouvement de
« l’étude des preuves » (kǎozhèng xué
考証學/考证学).
Il passe d’abord, à la fin du 17e siècle, par une
controverse sur les textes anciens soulevée par Yan Ruoqu
(閻若璩/阎若璩),
auteur de « Commentaires critiques du Livre des Documents en
écriture ancienne » (Gǔwén Shàngshū
shūzhèng 《古文尚書疏證/尚书疏证》).
Une génération plus tard, son émule Hui Dong (惠棟/惠栋)
poursuit ses analyses en livrant une attaque virulente contre le
néoconfucianisme Cheng-Zhu ; il est considéré comme le
fondateur, à Suzhou, du mouvement des « études Han » (Hànxué
漢學/汉学),
mouvement de renaissance opposé aux « études Song » (Sòng xué
宋學/学)
qui devient une forme de résistance, littéraire et apolitique, à
l’emprise de l’orthodoxie officielle.
Ce nouvel
esprit critique s’illustre au siècle suivant chez Dai Zhen
(戴震),
recruté en 1733 pour participer à la compilation du Siku
quanshu, mais qui rejoint le mouvement du Hanxue en
se livrant à une relecture critique du Mengzi (《孟子》)
et autres classiques afin d’en dégager le message originel
.
Il ne faudrait pourtant pas limiter la portée des analyses de
Dai Zhen à de la pure érudition, comme l’ont fait, à son grand
dam, nombre de ses contemporains. Il incarne l’idéal de lecture
critique, mais pratique, de la tradition interprétative des
classiques poursuivie de manière encore plus systématique par
l’historien Zhang Xuecheng (章學誠/章学诚)
affirmant, en exergue de ses « Principes généraux de littérature
et d’histoire » (《文史通義》/文史通义》)
publiés de manière posthume en 1832, que « les Six Classiques ne
sont qu’histoire » (liù jīng jiē shǐ
六經皆史)
au sens où ces textes canoniques ne doivent pas être considérés
comme l’expression d’une sagesse intemporelle, mais comme les
traces des actions et des déclarations des sages en réponse au
contexte de leur époque.
De la même
manière, c’est en réaction à leur époque que se développe la
réflexion des intellectuels au 19e siècle.
c)
Relecture du confucianisme à la fin du 19e siècle
À partir de
1850, dans le climat de désolation entraîné par le Traité de
Nankin concluant la première Guerre de l’opium (1842), les
réformateurs se tournent vers le confucianisme en l’orientant
dans un sens nationaliste, et plus encore après le désastre de
la guerre sino-japonaise en 1895 qui souligne l’état de
faiblesse et de corruption de la dynastie mandchoue. Dans le
chaos de l’époque, même
Yan Fu (嚴復/严复),
pourtant traducteur et admirateur des grands penseurs
occidentaux comme Thomas Huxley, Adam Smith ou Herbert Spencer,
finit par en revenir à la tradition :
« Il me
semble, écrit-il, qu’en trois siècles de progrès les peuples
d’Occident ont élaboré quatre principes : l’égoïsme, le meurtre,
la malhonnêteté, le refus de toute vergogne. Combien différents
les principes de Confucius et de Mencius, vastes qu’ils sont, et
profonds autant que le Ciel et la Terre, conçus pour le bien de
tous les hommes en tous lieux. »
1.
Kang
Youwei et les réformistes
C’est donc
vers Confucius et Mencius que se tournent les réformateurs, à
commencer par Kang Youwei (康有為/康有为),
contemporain de Yan Fu. Dans un article publié en août 1891,
« Étude des Classiques apocryphes de l’ère Xin » (Xīnxué
wěijīng kǎo《新学伪经考》),
il considère que certains classiques attribués à Confucius sont
des faux. C’était pour valoriser les « textes nouveaux » de la
dynastie des Han contre l’école des « textes anciens »
qui était l’interprétation retenue par les conservateurs du
gouvernement mandchou pour justifier leur résistance aux
réformes.
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Kang Youwei |
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Kang Youwei
tente alors de rénover le confucianisme pour l’adapter aux
conditions de l’époque et en faire une religion progressiste
s’appuyant sur la pensée de Confucius et de Mencius et non sur
le néoconfucianisme entaché de bouddhisme - une religion capable
de fournir une caution solide à son grand projet de restauration
monarchique. En 1897, il publie une « Étude sur Confucius comme
réformateur » (《孔子改制考》)
pour redresser l’image alors courante d’un Confucius
réactionnaire en soutenant l’idée d’une réforme des institutions
fondée sur les enseignements des temps anciens (托古改制).
Après la chute de l’empire et l’établissement d’une république
présidée par Sun Yatsen, Kang Youwei tentera encore de faire
inscrire le confucianisme dans la Constitution comme religion
d’Etat (孔教).
Ce qui reste
sans doute l’ouvrage le plus connu, et le plus controversé de
Kang Youwei est « Le Livre de la Grande Unité » (Datong shu《大同書/书》)
écrit à partir de 1884 ; Kang Youwei y travaille peu à peu au
cours des vingt années suivantes, les deux premiers chapitres
sont publiés au Japon au début des années 1900, mais l’ouvrage
entier ne sera publié qu’à titre posthume en 1935, huit ans
après sa mort.
Le titre est inspiré de la société idéale sur le modèle des
« trois rois » telle qu’imaginée par Confucius. Kang Youwei
développe l’idée utopique d’un ordre mondial évoluant vers
l’unification dans un mouvement spontané, en distinguant trois
grandes périodes historiques (la théorie des trois âges “三世说”) :
l’âge de Confucius, l’époque contemporaine et un âge d’or à
venir, fondé sur un confucianisme revu et corrigé à la sauce
réformatrice, sans exclure les technologies modernes. Dans la
monarchie constitutionnelle qu’il envisageait, le souverain
aurait été un nouveau symbole unissant passé, présent et futur,
dans un monde d’harmonie
.
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Le
Livre de la Grand Unité
Datong shu |
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L’un des
autres promoteurs de la Réforme des Cent jours, Tan Sitong
(谭嗣同),
a lui aussi été inspiré par le confucianisme, et également celui
des origines. En 1896-1897, il écrit une « Étude sur le sens de
l’humain » (Rénxué
《仁学》)
qui remet au premier plan cette grande valeur confucéenne – le
rén
仁
– comme principe de gouvernement. Sa vie même ressemble à celle
de Confucius : en 1884, il part pour un long voyage à travers
une douzaine de provinces, la grande différence étant qu’il
n’avait même pas vingt ans et que de son voyage ne restent que
quelque deux cents poèmes. Il sera exécuté à l’âge de 33 ans
après l’échec de la Réforme, après avoir refusé de s’enfuir au
Japon.
Disciple de
Kang Youwei avant 1898, Chen Huanzhang (陳煥章)
a cherché pour sa part à inventer d’une part une religion
confucéenne et d’autre part une pensée économique confucéenne.
2.
Chen
Huanzhang, la religion et l’économie
Chen Huanzhang
a milité toute sa vie pour la promotion de la religion
confucéenne en créant diverses associations, la plus
importante en 1912 à Shanghai (Kongjiaohui
孔教會/会),
association doublée d’une revue (《孔教会杂志》)
fondée l’année suivante. Avec
Yan Fu (嚴復/严复)
et
Liang Qichao (梁啟超/梁启超),
il adresse à l’Assemblée nationale une « Requête pour établir le
confucianisme comme religion officielle ». Leur argument était
que la survie de la République passait par le confucianisme car
il lui fournissait le fondement moral dont elle avait besoin.
L’idée est développée dans son essai d’octobre 1912 : « Discours
sur le respect des relations hiérarchiques » (Zūnchóng
lúncháng wén
尊崇伦常文) ;
Chen Huanzhang y soutient la nécessité de revivifier les vertus
confucéennes pour établir un État fort fondé sur une
administration à l’ancienne respectant les relations humaines
telles que prônées par Confucius.
En 1913, il
publie un essai « Sur la religion confucéenne » (Kongjiao lun《孔教論》)
pour prouver que le confucianisme est une religion à part
entière. En effet, dès sa fondation, la République de Chine
reconnaît la liberté de religion, mais les « religions »
autorisées et protégées par l’État excluent ce qui est classé
comme « folklore », « mœurs et coutumes » et « superstitions ».
Il s’agissait donc de faire reconnaître le confucianisme comme
« religion », avec des textes révélés et une dimension
surnaturelle, des rituels opérés par des spécialistes, une
liturgie, des lieux de culte, des pratiques divinatoires, et
même des saints. Il s’élève en cela contre l’opinion
d’intellectuels influents comme Zhang Taiyan (章太炎)
qui raisonnait en termes d’orthodoxie confucéenne fondée sur les
« textes anciens » et a toujours été critique du confucianisme
comme religion. Le texte reste superficiel et tendancieux, en
citant certains termes hors contexte pour leur donner le sens
religieux recherché.
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Sur
la religion confucéenne Kongjiao
lun |
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Lorsque Yuan
Shikai devient président de la République, Chen Huanzhang le
soutient et organise diverses manifestations et fêtes en
l’honneur de Confucius, l’association se portant en contrepartie
en faveur de la restauration monarchique. En 1919, il s’oppose
au mouvement du 4 mai, prônant au contraire la « vénération de
Confucius et la lecture des classiques » (zūnkǒng dújīng
尊孔讀經/尊孔读经),
et en 1923 il devient recteur de l’université confucianiste de
Pékin (Kǒngjiào dàxué
孔教大学).
Dans le contexte de l’époque, tout ceci paraît étonnamment
suranné, comme le montre une anecdote rapportée par Thierry
Pairault
:
alors qu’on proposait à Lu Xun, en 1927, de figurer dans la
sélection pour le prix Nobel, il répondit trouver l’idée que la
Suède puisse le distinguer aussi ridicule que les États-Unis
octroyant un doctorat à Chen Huanzhang.
En 1928, il
part à Hong Kong où il crée en 1930 la « Confucian Academy » (Kǒngjiào
xuéyuàn
孔教學院/学院)
qui organise des fêtes pour les anniversaires de Confucius et de
Mencius, publie des pamphlets, érige des statues à Confucius,
restaure des temples et fonde des écoles primaires et
secondaires. Le confucianisme est devenu l’une des six religions
officielles de Hong Kong (avec le bouddhisme, le taoïsme, le
catholicisme, le protestantisme et l’islam).
Par ailleurs,
Chen Huanzhang a « inventé » une pensée économique
confucéenne, en commençant par une thèse soutenue en
1911 à la Columbia University, aux États-Unis, et publiée
aussitôt après à New York : « The Economic Principles of
Confucius and His School » - thèse citée dès le début du
« Confucianisme et taoïsme » de Max Weber, mais aussi par
Schumpeter et bien d’autres, et souvent de manière très
critique, comme Henri Maspero qui parle « d’ouvrage trop lu… un
de ceux qui ont répandu le plus d’idées fausses… »
La thèse de
Chen Huanzhang commence par la recherche du terme propre à
traduire le concept d’économie. Dans sa thèse, il le traduit par
lǐcái xué (理财学),
soit « gestion des richesses », terme emprunté au Yijing,
le Livre des mutations. Mais il a aussi utilisé le terme de
jìxué, utilisé par Yan Fu lors de sa traduction de l’ouvrage
d’Adam Smith « The Wealth of Nations » (Yuánfù 《原富》).
Chen Huanzhang reviendra ensuite vers le terme qu’il avait
rejeté au départ car emprunté au japonais (même s’il était
d’origine chinoise) : jīngjì (經濟/经济)
- terme qui signifie en fait « régler le monde et protéger le
peuple » (jīngshì jìmín
經世濟民/经世济民),
protéger au sens premier de la tradition chinoise d’être un père
pour le peuple.
La science
économique selon Chen Huanzhang remonte aux sources
confucianistes, en apparaissant comme essentiellement morale, et
politique parce que morale.
En même temps,
sa pensée économique est influencée par celle de Kang Youwei, en
particulier celle de la « grande unité » ou grande harmonie de
son Datong shu, et reprend le concept traditionnel
chinois datant de l’époque de Confucius que la richesse de la
nation est dans la subsistance du peuple (fùguó yǎngmín
富國養民/富国养民).
Il y a dans sa pensée économique une utopie socialisante qui
remonte aussi aux sources anciennes : ainsi propose-t-il d’en
revenir au système d’exploitation agricole du « puits » (jǐngtián
井田)
décrit par Mencius en se fondant sur des antécédents mythiques
remontant au roi Wen des Zhou (周文王)
– ce qu’il faut entendre comme une manière de promouvoir l’idée
d’une politique de réforme fiscale.
Ce qu’il y a
de sûr, c’est que, s’il y a eu en Chine des réflexions sur les
ressources de l’État et le partage des richesses avec le peuple,
c’était surtout dans un souci d’harmonie sociale. Il y a pas eu
en Chine de véritable pensée économique, établie en discipline
autonome comme en Occident, et même Chen Huanzhang ne fait qu’en
rester à des préceptes moralisateurs élevés en idéaux
politiques, en conformité avec la « religion » confucéenne, et
exprimée dans les mêmes termes.
La démarche de
Chen Huanzhang est à l’opposé, sur beaucoup de points, de celle
de
Liang Qichao (梁启超),
réformiste engagé aux côtés de Kang Youwei, mais devenu figure
de proue de la « transition intellectuelle » du début du 20e
siècle. Quant à sa position sur la religion, plus
particulièrement, elle est totalement différente de celle du
philosophe Feng Youlan (馮友蘭/冯友兰).
3.
Feng
Youlan et la relecture du confucianisme
Passé lui
aussi par l’université Columbia, mais en 1919, grâce au
programme de bourses des Indemnités Boxer, Feng Youlan y a été
l’élève de John Dewey. En 1934, alors qu’il était à la tête du
Département de philosophie de l’université Qinghua, il a publié
son ouvrage le plus célèbre, l’« Histoire de la philosophie
chinoise » (《中国哲学史》),
alors encore en deux volumes, qui a relancé l’intérêt pour la
pensée chinoise.
Pendant la
guerre contre le Japon, il a soutenu le Mouvement de la vie
nouvelle (新生活運動/运动)
lancé en 1934 par Tchang Kai-chek dans le cadre d’une campagne
anticommuniste, pour lutter contre la corruption et la décadence
morale en prônant une vie fondée sur quatre vertus
confucéennes : le rite lǐ (禮/礼),
la droiture et la justice yì (義/义),
l’honnêteté lián (廉)
et la honte chǐ (恥/耻)
donnant le sens du bien et du mal. C’est le type même de recours
aux grandes valeurs confucéennes pour asseoir un régime en mal
de légitimité, dans un pays à bout de souffle, mais c’est un
confucianisme superficiel, mêlé de christianisme, de
nationalisme et d’autoritarisme, que fustigera
Hu Shi (胡适).
Feng Youlan
n’est pas vraiment confucéen, mais il publie en 1939 un ouvrage
intitulé « Nouvelle approche du Lixue » (Xīn lǐxué《新理学》),
dans lequel il affine, à la lueur de la tradition philosophique
occidentale, sa lecture de la pensée des néo-confucianistes du
12e siècle, dont Cheng Yi (程颐)
et Zhu Xi (朱熹).
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Feng
Youlan, Xīn lǐxué |
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Pour lui,
qu’elle soit chrétienne, bouddhiste ou autre, la religion est
caractérisée par la morale, avec une pratique de la vie morale
motivée par l’attente d’une rétribution dans l’au-delà, et par
une foi en des dogmes ouvrant sur la transcendance. Selon cette
définition, le confucianisme n’est donc pas une religion, idée
que Feng Youlan a développée dans deux ouvrages : le « Nouveau
traité sur l’homme » (Xīn yuánrén
《新原人》)
de 1943 et le « Nouveau traité du dao » (Xīn yuándào《新原道》)
de 1944, traduit en anglais en 1947 « The Spirit of Chinese
Philosophy »
.
Pour lui, le
néoconfucianisme est le courant le plus « philosophique », mais
il se préoccupe surtout de vie morale, une vie morale ancrée
dans les obligations quotidiennes, sans motivation ni
arrière-pensée personnelle, sans aucune des « dérives
superstitieuses de la religion ». Le néoconfucianisme n’a rien à
voir avec une religion. Et le Hanxue est pire : c’est un
contre-courant, un « confucianisme égaré ». Or, c’est le
confucianisme classique, qui a resurgi à la fin de l’empire, et
en particulier dans le projet d’église confucéenne de Kang
Youwei qu’il juge aberrant. C’est ce qu’il dit clairement dans
son livre de 1948 « Brève histoire de la philosophie chinoise »
(《中国哲学简史》) :
le confucianisme de Kang Youwei est un confucianisme des
origines qui tend à diviniser Confucius. Pour Feng Youlan, un
tel confucianisme ne pouvait pas survivre à la modernité.
4.
Liang
Shuming et l’ombre de la religion
Recruté en
1917 par Cai Yuanpei (蔡元培)
pour enseigner la philosophie à l’université de Pékin, Liang
Shuming (梁漱溟)
est un autre philosophe de la même époque qui s’est intéressé au
confucianisme. Il a publié en 1921 un livre sur la base de ses
notes de cours et de ses conférences, « Les cultures orientales
et occidentales et leurs philosophes » (《东西文化及其哲学》)
où il expose quelques-unes de ses idées sur le confucianisme
moderne, à la croisée de la civilisation occidentale (qu’il voit
vouée à l’échec), mais aussi du bouddhisme (dont il retient que
le monde est illusion). Penseur de terrain à la manière de
Confucius, il a été l’apôtre de la reconstruction rurale à
laquelle il a œuvré dans le Shandong.
Mais il ne
pensait pas plus que Feng Youlan que le confucianisme était une
religion, contrairement au bouddhisme dont il a dit que c’était
et une religion et une philosophie (jí zōngjiào jí zhéxué
及宗教 及哲学).
Comme paraphrasant le célèbre poème de Bai Juyi (白居易)
[花非花,雾非雾,夜半来,天明去。], il
a dit du confucianisme :
[儒家]似宗教非宗教,
非艺术亦艺术。sì
zōngjiào
fēi zōngjiào, fēi yìshù yì yìshù
« Cela
ressemble à une religion mais ce n’est pas une religion ;
ce n’est
pas un art et pourtant c’est de l’art ».
Autant dire
que, comme dans le poème de Bai Juyi, tout cela était très …
brumeux. Et malgré tout, après les tribulations de l’ère maoïste
qui a mis Confucius au pilori en le livrant à la vindicte
populaire, le confucianisme est revenu de plus belle sur le
devant de la scène au début de la période d’ouverture
conformément à la formule du Juste Milieu (Zhongyong
中庸)
selon laquelle « Dépasser la mesure n’est pas mieux que ne pas
réussir à l’atteindre », et il est revenu au secours du
post-maoïsme comme des Han en leur temps.
C’est ce qu’on
appelle le « néoconfucianisme contemporain », qui a même son
sigle (NCC), et qui revendique, justement, la dimension
religieuse du confucianisme en réaffirmant la valeur de la
tradition culturelle chinoise.
B. Le
néoconfucianisme contemporain
1.
Le
Manifeste de 1958 et Mou Zongsan
Le mouvement a
en fait commencé dès les années 1950, avec un manifeste publié
en 1958 à Hong Kong par quatre personnalités : Zhang Junmai
(张君劢),
Tang Junyi (唐君毅),
Xu Fuguan (徐復觀/徐复观)
et Mou Zongsan (牟宗三)
– des copains, tous les quatre, même si le premier fait plutôt
figure de maître, étant disciple et ami de Liang Qichao qu’il a
rencontré au Japon en 1906. Tang Junyi a été l’un des fondateurs
de l’Université chinoise de Hong Kong.
Quant à Xu Fuguan, il a été « l’un des derniers penseurs
confucéens du siècle » [le 20e], et l’un de ceux
« cherchant à concilier de la façon la plus rigoureuse la
métaphysique morale propre à la tradition chinoise avec les
exigences du monde moderne » (François Jullien).
Mou Zongsan, enfin, est l’un de ceux qui partirent à Taiwan en
1949 où il étudia avec le philosophe Du Weiming (Tu Wei-ming
杜维明),
l’un des piliers du néoconfucianisme moderne.
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Mou
Zongsan |
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Le manifeste
de 1958 entend souligner l’importance de la dimension
transcendante du confucianisme ; il est conçu comme fondé sur la
nature humaine (xìng 性),
l’homme étant placé au centre d’un ordre cosmique nommé Ciel (tiān
天),
la voie de l’homme étant donc fonction de la voie du Ciel.
Cependant, en même temps qu’il était affirmé comme philosophie
d’inspiration religieuse,
il était aussi perçu dans sa dimension de religion populaire,
fondée sur des croyances et pratiques partagées, même si objet
des interprétations les plus diverses.
Cependant,
cette religion n’est pas l’affaire de prêtres, mais de
philosophes, généralement universitaires. Elle aurait donc
tendance à se couper de ses pratiques, en particulier rituelles.
On trouve une tonalité existentialiste dans les textes de Mou
Zongsan qui témoignent d’une tension résultant de la conscience
de l’inéluctable imperfection de la réalisation de la sagesse.
Empruntant une
notion empruntée à son ami Xu Fuguan, Mou Zongsan définit la
conscience morale (dàodé yìshí
道德意识)
comme trouvant son origine dans une « conscience soucieuse », ou
« prise de conscience du souci » (yōuhuàn de yìshí
忧患的意识)
selon les termes d’Anne Cheng
,
que Mou Zongsan fait remonter à la « crainte angoissée » dont
parle Kierkegaard dans « Le concept de l’angoisse », en
distinguant la peur, qui a un objet, de l’angoisse qui n’en a
pas. Comme le dit Anne Cheng par ailleurs
:
L'homme de bien passe toute sa vie dans le souci, mais jamais un
seul matin dans l'angoisse. Du souci, il en a toujours à se
faire…
On est frappé
de voir à quel point cette tension relevant du souci quotidien
plutôt que l’angoisse existentielle se retrouve dans le vécu de
tout un chacun dans la Chine du troisième millénaire - troisième
millénaire qui en est à sa troisième vague d’actualisation, ou
réactualisation, du confucianisme.
2.
Deng
Xiaoping et Kang Youwei
Au début des
années 1980, et surtout après la relance des réformes après son
voyage dans le sud en 1992, Deng Xiaoping est en fait revenu à
la tradition réformiste instaurée par Kang Youwei, mais sa
réussite économique a été entachée à la base par un manque de
fondement moral et de cohésion sociale. En permettant à chacun
de s’enrichir, et même en les y incitant, il a certes enclenché
une vague inédite de croissance à deux chiffres, mais en
provoquant en même temps une polarisation de la société induite
par les inégalités de revenus, doublées d’un fossé croissant
entre villes et campagnes.
En même temps,
dans les années 1980, Singapour a commencé à développer une
forme de capitalisme d’État avec une économie de marché encadrée
et supervisée par toute une bureaucratie de haut niveau –
bureaucrates sélectionnés au terme d’une méritocratie fondée sur
des valeurs confucéennes. Le gouvernement prétendait ainsi en
revenir à une vision confucianiste des rouages sociaux et du
monde économique pour lutter contre les dérives individualistes
et jugées amorales de la modernité telle que pratiquée en
Occident.
Singapour
renversait ainsi le schéma classique dans lequel Confucius était
considéré comme l’icone du monde traditionnel, voire féodal,
qu’il s’agissait de détruire pour permettre au pays d’accéder à
la modernisation. Singapour soulignait la fracture culturelle
entre Orient et Occident, en faisant de Confucius le sauveur
dont l’Est avait besoin. Il fut bientôt suivi par les autres
« petits dragons » de l’Asie du sud-est.
Dans ce
contexte, au début du 21e siècle, alors que la
société se remettait difficilement de la vague de fermetures
d’usines et de licenciements brutaux des années 1990, la Chine
vit naître un débat sur les finalités de la croissance et la
question de la perte de valeurs. Et de ce débat resurgit
Confucius, comme toujours, en Chine, en période de crise.
3.
Confucius au secours des communistes
Embrasser le
confucianisme était cependant embarrassant, sinon hardi, pour un
gouvernement chinois se voulant l’héritier de Mao pour lequel
Confucius était la bête noire ne pouvant qu’entraver la marche
vers l’utopie communiste. À partir de la fin des années 2000,
sous les auspices du président Hu Jintao (胡锦涛),
a été lancé le mouvement pour « une société (socialiste)
harmonieuse » (社会主义和谐社会)
visant à juguler les inégalités sociales nées d’une croissance
sans frein. Ce concept de « société harmonieuse » était
évidemment confucéen, l’harmonie sociale étant conçue par
Confucius comme dérivant de la culture de la dynastie des Zhou,
encadrée par la musique et les rites. Confucius était l’idéal
comme alternative au néolibéralisme sauvage occidental.
Dans un
contexte de renaissance religieuse, y compris du taoïsme, on
voit alors réapparaître les cérémonies en l’honneur de Confucius
ainsi que l’enseignement des rites (lǐjiào
禮教/礼教).
C’est en
septembre 2007 qu’est lancé un nouveau « festival
Confucius » (Kǒngzǐ wénhua jié
孔子文化节)
à Qufu (曲阜),
ouvrant la voie à un « nouveau ritualisme postmaoïste » promu
par un État en quête de légitimité, en s’appuyant sur des
mouvements de « confucianisme populaire » (mínjiān rújiā
民间儒家).
Sous l’Empire, un culte a été rendu à Confucius selon diverses
formes à différentes époques, lui-même étant honoré de titres de
plus en plus pompeux, culminant dans celui de « sage suprême
(sacro-saint), premier des maîtres » (zhìshèng xiánshì
至聖賢士/至圣贤士)
à la fin de l’Empire. Quant à Qufu, au cœur du pays de Lu, elle
est « ville sainte » (shénchéng
神城) où
les empereurs allaient régulièrement (en personne ou non)
célébrer le culte de Confucius pour assurer leur légitimité à
détenir le mandat du ciel.
Après la fin
de l’Empire, les cultes n’ont plus été poursuivis que de manière
épisodique, par Yuan Shikai, par exemple, ou par le gouvernement
nationaliste de Nankin au moment du lancement du Mouvement de la
Vie nouvelle (新生活運動/运动),
en 1934, puis au début des années 1940. Même en 1946 une grande
cérémonie commémorative a lieu à Qufu alors que la ville venait
d’être investie par les troupes communistes. Mais c’était encore
l’époque du front commun entre nationalistes et communistes. En
juin 1948, cependant, l’Armée populaire de libération entre dans
la ville. C’en est fini des rituels et des cérémonies en
l’honneur de Confucius qui (re)devient « âme errante » (yóuhún
游魂)
selon les termes de l’historien sino-américain Yu Yingshi (余英時).
De maître, il devient surtout éducateur (jiàoyù jiā
教育家).
Qufu renoue
avec les cérémonies dès la fin des années 1970, mais aussi
toutes sortes d’activités académiques et culturelles,. Un
important travail de restauration est entrepris sur les trois
sites « sacrés » (三孔) :
le temple de Confucius (Kǒngmiào
孔廟/孔庙),
sa maison (Kǒngfǔ
孔府), et
le cimetière familial (Kǒnglín
孔林). En
1984 est établie la Fondation Confucius, présidée par un membre
du Conseil d’État, tandis qu’est instauré un programme
touristique, remplacé en 1989 par le Festival Confucius dans le
cadre duquel sont organisées les activités rituelles. On a
reconstruit les murailles Ming et les rues sont bordées de
boutiques-souvenirs. Qufu est ainsi devenue « ville symbolique
de la culture chinoise » (Zhōnghuá wénhuà biāozhì chéng
中华文化标志城)
et « vice-capitale culturelle » (wénhuà fùdū文化副都),
dans une mise en scène constante de l’« authenticité » au milieu
de tout un fatras symbolique mêlant espace de représentation et
fonction de commémoration (jìniàn gōngnéng
纪念功能)
visant à l’éducation morale du peuple.
Le festival
qui s’est tenu en grande pompe à Qufu du 26 septembre au 4
octobre 2007 à l’occasion de la célébration du 2 558e
anniversaire de Confucius a ainsi marqué le renouveau d’un culte
officiel se voulant populaire. Dans ce cadre a été fondée
l’« Association pour la promotion de la culture du rite et de la
musique de la ville sainte » (shénchéng lǐyuè wénhuà 神城礼乐文化),
proclamant que le confucianisme est en train de renaître (fùxīng
复兴) par
le biais de la renaissance du rite.
On pourrait
relativiser cette « renaissance » en contestant
l’« authenticité » d’une pratique rituelle réduite à une
performance officielle dont l’ordre est assuré par tout un
appareil policier et militaire, voire transformée en
divertissement pour touristes
avec discours, danses et chansons populaires. La tendance n’a
fait que s’accentuer par la suite.
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Le
festival Confucius en 2024 |
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Cependant,
derrière la lourdeur de ces cérémonies se sont aussi développées
des pratiques se réclamant d’un confucianisme populaire dont les
acteurs se réunissent en marge du festival, plutôt dans le
temple de Mencius (Mèngmiào
孟廟/孟庙)
à Zoucheng (邹城),
la ville natale de Mencius à une vingtaine de kilomètres au sud
de Qufu, ou dans le sanctuaire de Confucius du mont Nishan, lieu
légendaire de la naissance de Confucius qui abrite, outre le
temple (Níshān kǒngmiào
尼山孔庙)
, une Académie confucéenne (Níshān Shūyuàn
尼山书院).
Ces rituels-ci sont des initiatives individuelles, organisés par
des « amateurs » (àihào zhě
爱好者).
On retrouve là un phénomène de renaissance des cultures locales
et des religions populaires. Le rituel pratiqué en 2007 au
sanctuaire du Mont Nishan était le premier organisé là depuis
1949…
Le mouvement
de renaissance confucéenne s’est poursuivi avec la redécouverte
de Kang Youwei dans les années 2010 : une « fièvre Kang » (Kāngrè
康热) a
gagné les cercles du nouveau confucianisme, inspirant
docu-dramas, opéras et expositions, en ignorant ses idéaux
monarchistes et en mettant au contraire en exergue son idéal,
imaginé en exil, d’une Chine rêvée comme civilisation morale
menant le monde vers l’unité, l’égalité et la paix.
Fin juin 2014
s’est tenu, dans sa ville natale de Nanhai (南海)
dans le Guangdong, un colloque intitulé « Kang Youwei et le
confucianisme institutionnel » organisé par le département de
philosophie du Lingnan College de l’université Sun Yat-sen (Zhongshan
daxue
中山大学).
L’un des points importants de la discussion a concerné
l’éducation à partir du livre « Le sens complet de l’éducation »
(《教学通义》) :
alors que, dans les classiques, le système éducatif était
destiné à l’élite lettrée, Kang Youwei se portait en faveur
d’une réforme visant à promouvoir l’éducation du peuple (shumín
zhī jiāo
庶民之教),
par le biais d’églises et d’écoles (教堂/学校)
.
D’ailleurs, un
rapport du ministère de l’Éducation nationale publié en 2002
affirmait que les sources de la pensée marxiste sont déjà
présentes dans les gènes de la pensée traditionnelle » afin de
justifier l’enseignement des « huit vertus » confucéennes (八德) :
la loyauté (忠),
la piété filiale (孝),
le sens de l’humain (仁),
l’amour (愛),
la sincérité (信),
la justice (義/义),
l’harmonie (和)
et la paix (平)
– ces huit vertus qui figuraient déjà dans les « Trois principes
du peuple » (Sānmín zhǔyì
三民主義/义)
de Sun Yat-sen. Cependant, dans les nouveaux manuels, elles
n’étaient plus illustrées par des histoires de personnages
classiques, mais par des anecdotes mettant en scène les hauts
dignitaires de la République populaire, Mao Zedong et Zhou Enlai
en tête. Aujourd’hui encore, ces « vertus », adaptées, sont
toujours utilisées dans l’enseignement secondaire pour mettre
l’accent sur l’importance des valeurs morales et du respect de
l’autorité dans le monde moderne
.
Dans le même
ordre d’idées, le projet de religion confucéenne défendu en son
temps par Chen Huanzhang a été repris au début des années 2000
par le professeur de sociologie à l’université du Peuple de
Pékin Kang Xiaoguang (康晓
光) qui
a défendu la création d’une église confucéenne cautionnée par
l’État, de même qu’un autre acteur du renouveau confucéen, Jiang
Qing (蒋庆)
.
Mais cette
réappropriation du confucianisme par un pouvoir en quête de
légitimité et de fondements ne va pas sans un certain malaise.
Malaise qui s’est traduit par un incident mémorable en 2011. En
septembre 2010, le gouvernement chinois a autorisé, pour la
première fois, la commémoration de la naissance de Confucius à
Pékin. Le 10 janvier 2011 a été inaugurée en grand pompe une
statue géante de Confucius place Tiananmen, devant la porte nord
du Musée d’art national de Chine. Trois mois plus tard, le 20
avril 2011, la statue a été déboulonnée en catimini pendant la
nuit et déplacée dans une cour intérieure du musée.
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La statue |
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Évidemment
l’incident a fait couler beaucoup d’encre, mais on sait
maintenant que c’était à tort : il n’avait jamais été question
de mettre la statue là, ce n’était qu’un emplacement provisoire
en attendant que sa place soit libérée dans le musée. C’était
quand même à deux pas du mausolée de Mao, dont quelques mauvais
esprits ont alors rappelé qu’il aurait déclaré : « Si un jour,
le Parti communiste invite Confucius à revenir, cela signifie
que le Parti ne pourra plus rester longtemps au pouvoir ».
En attendant,
Confucius est bien de retour. On ne compte pas les livres,
séries et programmes télévisés avec leurs messages d’harmonie
sociale et de respect de l’autorité. Comme l’a dit, pour
défendre son œuvre, le sculpteur Wu Weishan (吴为山)
qui a réalisé plus de deux cents statues de Confucius outre
celle de Tian’anmen (mais aussi de Laozi, Lu Xun et bien
d’autres) : « La montée en puissance d’un grand pays nécessite
un fondement culturel, et le fondement de la culture chinoise
est son esprit d’harmonie. » Wu Weishan est, entre autres,
curateur du Musée d’art national de Chine. En 2015, il a été
couronné « Éminent artiste chinois joignant haute vertu morale
et excellence artistique » (全国中青年德艺双馨文艺工作者)…
Quant au
président Xi Jinping, comme les empereurs Kangxi et Yongzheng en
leur temps, il est allé se prosterner dans le temple de
Confucius à Qufu, le 26 novembre 2013. Puis, le 24 septembre
2014, il a présidé un colloque organisé en commémoration du
2 565e anniversaire de Confucius – c’était la
première fois qu’un chef du Parti en faisait autant. À
l’automne 2023, la télévision du Hunan (湖南卫视 )
a diffusé une minisérie en cinq épisodes intitulée « Lorsque
Marx rencontre Confucius » (Dang Makesi yujian Kongfuzi
当马克思遇见孔夫子)
qui a déclenché des crises d’hilarité sur les réseaux sociaux :
on y voit Marx et Confucius incarnés par deux acteurs « en
costume » tomber dans les bras l’un de l’autre, Marx déclarant
que cela fait longtemps qu’il est devenu chinois.
La référence est le discours de nul autre que Xi Jinping, le 2
juin 2023, proposant la théorie de la « deuxième synthèse » de
la civilisation chinoise et du marxisme – idée déjà avancée par
Guo Moruo (郭沫若)
en 1925 dans son essai « Marx pénètre dans le temple de
Confucius » (马克思进文庙)
.
Confucius, mais quel Confucius ?
Confucius
semble donc avoir trouvé aujourd’hui le soutien des grands de ce
monde qu’il n’a jamais trouvé en son temps
.
Mais ce Confucius n’est plus que l’ombre du maître qui
transparaît dans le Lunyu et dans la monographie de Sima
Qian. C’est non seulement sa pensée, c’est le personnage
lui-même qui est constamment réinventé – revisité comme l’a dit
Anne Cheng
– en fonction de la personnalité de chacun des auteurs qui en
livre une nouvelle image, reconfigurée souvent aux antipodes de
l’enseignement du maître pour soutenir un projet identitaire,
voire nationaliste et autoritaire.
Confucius est
insaisissable.
Mais peut-être
est-ce aussi ce qui en fait tout l’intérêt…
À lire
éventuellement en complément
Outre les
ouvrages indiqués en notes (et précédemment en
I
et
II
):
-
The Authentic Confucius: A Life of Thought and Politics, Annping
Chin, Scribner, 2007.
-
Le Nouvel Âge de Confucius, Modern Confucianism in China and
South Korea, Flora Blanchon et Rang-Ri Park-Barjot (dir.),
PUPS, 2007.
En
1901-1902, Kang Youwei a écrit un texte moins connu, un
commentaire sur le chapitre « Évolution des rites » du
Livre des rites (《禮運注/礼运注》),
dans lequel il élaborait déjà les trois idées au centre
de la modernité telle qu’il l’appelait de ses vœux :
unité, égalité et liberté.
Voir :
Zhang Xiang
张翔, Datong
lijiao: Kang Youwei zhengzhi sixiang yanjiu 大同立教——康有为政教思想研究
(Establishment of Confucianism on Datong: A Study
of Kang Youwei’s Political and Religious Philosophy),
Beijing: Shehui kexue wenxian chubanshe, 2023.
Recension par Federico Brusadelli.
The China Questions, Critical Insights Into a Rising
Power, ed. Jennifer Rudolph & Michael Szonyi, Harvard
University Press, 2018. Ch. 28 :
Who is Confucius in today’s China,
by Michael Puett, pp. 231-236.
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