Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Histoire littéraire : Confucius (551-479 avant JC) 

I. À la recherche de Confucius, entre textes, légende et archéologie.

par Brigitte Duzan, 2 mars 2026

 

Selon son premier biographe, l’historien Sima Qian (司马迁) [1], Confucius [2] est né à l’automne 551 avant notre ère, c’est-à-dire à la fin de la période des Printemps et Automnes, dans la ville de Zou (), de l’État de Lu (魯国), dont son père était commandant de la garnison, sous le règne du duc Xiang (魯襄公).

 

 

Confucius par Wu Daozi (吴道子 685-758),

Tang Dynasty.

 

 

1.       Une vie, une école

 

A. Origines et naissance

 

La famille était en fait originaire de l’État de Song (宋国) où l’arrière-grand-père de Confucius, Kong Fujia (孔父嘉), était ministre de la Guerre. L’État de Song avait été fondé, vers 1040 avant notre ère, après la défaite des Shang par le roi Wu des Zhou (周武王) : il concéda alors cette principauté de Song à l’héritier du dernier roi des Shang, Wu Geng (武庚), afin qu’il puisse poursuivre le culte des ancêtres. Mais, à partir du 9e siècle avant JC, l’État de Lu était devenu la seule principauté régionale à perpétuer les rites royaux de la dynastie des Zhou tout en servant de bastion oriental contre les peuplades « barbares » de l’est.

 

 

Les États de la Plaine centrale à la fin de la période

des Printemps et Automnes (5e siècle avant JC)

 

 

Pourquoi la famille Kong a-t-elle quitté l’État de Song pour aller s’établir dans l’État voisin de Lu ? C’était une famille de notables et de militaires dont l’un des ancêtres, Zheng Kaofu (正考父), est supposé être l’arrière petit-fils du duc Min, cinquième souverain l’État de Song (宋湣公), ce même Zheng Kaofu étant le père de Kong Fujia. Or, celui-ci s’attira la vindicte d’un rival qui convoitait sa femme, et le tua. C’est après cet assassinat que la famille alla se réfugier à Lu pour éviter d’être exterminée. Le fils y fit une brillante carrière militaire, suivi par son fils Shuliang He (叔梁紇) ou Kong He (孔紇), père de Confucius.

 

Shuliang He était un éminent militaire qui avait maintes fois fait preuve de bravoure. Mais, né en - 622, il voyait les années passer et désespérait d’avoir un fils. En effet, sa première épouse lui avait donné neuf filles ; une épouse secondaire lui avait bien donné un fils, mais il avait une infirmité aux pieds, et n’était donc pas apte, selon la tradition, à poursuivre le culte des ancêtres. Il fallait un héritier à Shuliang He qui persuada donc l’un de ses amis, Yan Xiang (顏襄), de lui donner l’une de ses trois filles en mariage. La plus jeune, Yan Zhengzai (顏徵在), y consentit. Elle avait 18 ans, Shuliang He, lui, en avait 72. À cet âge-là, on était dans la catégorie des « vieillards » dont le souffle vital est affaibli, et auxquels même les châtiments corporels ne sont plus applicables.

 

Pour qualifier cette union pour le moins disproportionnée, Sima Qian utilise le terme d’ « union sauvage » : yěhé (野和). Mais la légende s’est emparée de cette histoire improbable. Selon la version de Sima Qian, Yan Zhengzai serait allée sur le mont Ni (尼山) prier le dieu de la montagne de lui donner un fils, et le dieu l’exauça. D’ailleurs, dans sa « Vie de Confucius » (Köshi den), le spécialiste japonais de grammatologie et de l’étude des caractères Shirakawa Shizuka en a fait une chamane. Elle donna naissance à un bébé qu’elle nomma Qiu (), c’est-à-dire monticule, car il avait le haut du crâne «  comme un petite butte excavée qui retient l’eau de pluie » selon Sima Qian - laideur qui a donné lieu à d’autres légendes [3]. Elle donna plus tard à l’enfant le nom social de Zhongni (仲尼), « Ni le puiné » puisqu’il était le deuxième fils de la lignée paternelle.

 

Son père meurt peu de temps après sa naissance. Zhengzai est tenue à l’écart des funérailles par les deux précédentes épouses. Elle élève seule le petit Qiu, dans la pauvreté comme il l’a lui-même évoqué par la suite dans ses entretiens avec ses disciples. Il va à l’école avec le peuple.

 

Sa mère meurt prématurément alors qu’il avait 23 ans. Il voulut, nous disent les textes, l’enterrer aux côtés de son père mais ne savait pas où était sa tombe – non parce que sa mère le lui avait caché, comme le dit Sima Qian, mais parce qu’elle-même ne le savait pas, rectifie Chavannes. Toujours selon Sima Qian (mais aussi selon le Tan Gong du Livre des rites), il procéda donc à des funérailles temporaires, et c’est finalement une voisine qui lui révéla l’emplacement de la tombe et lui permit de procéder aux funérailles définitives. Il observa le deuil rituel de trois ans.

 

Ces origines, cette naissance et cette jeunesse en marge de l’élite nobiliaire de l’État de Lu, elle-même en proie au chaos de l’époque, peuvent déjà expliquer l’attachement viscéral de Confucius aux rites et aux règles de la dynastie des Zhou qui, déjà de son temps, avait perdu une grande partie de son pouvoir et de son autorité, mais qui continuait à représenter, pour lui, un idéal de gouvernement.

 

B. Mariage et début de carrière

 

Mariage

 

Du temps de Confucius, l’État de Lu était gouverné par une maison ducale dont les trois clans se partageaient le pouvoir, leurs membres détenant des positions héréditaires dans la bureaucratie : les clans Jisun (季孫), Mengsun (孟孫) et Shusun (叔孫), dénommés les Trois Huan (三桓) parce qu’ils descendaient du puissant duc Huan de Lu (魯桓公). Les trois familles étaient en fait en conflit perpétuel [4], et Confucius se trouva pris dans leurs querelles. Il avait dix ans quand le duc Zhao monta sur le trône de Lu, en 541 avant notre ère, et sa vie recoupe dès lors celle des chroniques de la principauté.

 

Au début de la 9e année du duc Zhao, Confucius a vingt ans, il se marie, avec une jeune fille de la famille Qiguan (亓官氏), dont le père, dit la légende, avait été frappé par l’humble apparence du jeune garçon, cachant une grand profondeur de pensée. Un an plus tard, ils ont un fils que Confucius nomme Li (), li comme carpe, pour rappeler les bienfaits du silence, selon les uns – mais selon les autres pour honorer le duc Zhao qui lui avait offert une carpe, présent auspicieux. Kong Li aura aussi le nom social de Boyu (伯魚) utilisé dans les Entretiens. Les deux époux auront encore deux filles par la suite, dont une mourra jeune, on n’en sait pas plus, ni des filles ni de la mère. Il n’y a pas de femmes dans les Entretiens [5].

 

De Boyu on sait qu’il est mort vers cinquante ans. Selon les Entretiens, Confucius ne semble pas avoir eu une haute opinion de lui, comme semble le laisser entendre l’argument avancé au père du disciple Yan Hui qui lui demandait de vendre son char pour qu’il puisse payer les funérailles de son fils, mort un an après Boyu : « Je ne m’en suis pas séparé pour Boyu. Sage ou sot, un fils reste un fils… Quand mon fils Boyu est mort, il n’avait pas de cercueil extérieur. Je n’ai pas marché à pied pour lui en acheter un…  » (Lunyu, 11.8)

 

Au jeune disciple Chen Kang (陈亢), ou Ziqin (子禽), qui demandait à Boyu si son père lui avait enseigné quelque chose de spécial (Lunyu 16.13) : non, répondit Boyu, mon père m’a juste incité à étudier les poèmes (du Shjing) et les rites, les poèmes pour pouvoir soutenir une discussion, les rites pour pouvoir tenir sa place dans la société… Rien de plus qu’aux autres. Et le jeune Ziqin de s’éloigner ravi : « J’ai demandé une chose et j’en ai appris trois : l’importance d’étudier le Shijing et les rites, et la manière dont un homme de bien garde ses distances vis-à-vis de son fils. » (“问一得三,闻诗,闻礼,又闻君子之远其子也。”). Ce qui a été interprété par l’historien des Song Sima Guang (司馬光/司马光) non comme une distance affective, mais comme une distance rituelle, préservant la dignité de père. Les normes de convenance imposaient d’ailleurs que le fils ne partage pas la résidence de son père, d’où la mention disant que Boyu rencontrait son père « en traversant la cour ». Et dans ces rares occasions, il devait en outre, par respect, presser le pas…

 

Premier emploi

 

Peu après son mariage, grâce à la recommandation du surveillant des bornages qui avait transmis sa demande en mariage, le jeune Confucius obtint un poste de garde champêtre. Étant de statut « humble », il ne pouvait prétendre à des postes gouvernementaux réservés aux membres des grandes familles. Il est donc affecté à des tâches modestes à l’ombre du clan héréditaire des Ji. Il est promu gardien des greniers à grains et du bétail, puis intendant d’un domaine de la famille. Il aurait même atteint la position de ministre « des crimes » …

 

Mais, vers 500 avant JC, la violence éclate entre les trois familles après une rébellion qui se termina par la victoire du clan Ji. Confucius, cependant, fut soupçonné d’avoir baigné dans un complot pour en finir avec le règne despotique des trois familles. Il s’était fait de tels ennemis qu’il dut s’exiler. D’après les « Mémoires historiques » tout comme le Zuozhuan, il quitta Lu en 497 avant JC.

 

Il entreprit alors de longues années d’errance d’une principauté à l’autre, proposant ses services sans réussir à décrocher un poste.

 

 

Les voyages de Confucius d’un État à l’autre entre 497 et 484 avant JC

 

 

C. Années d’errance et retour à Lu   

 

Le chien sans maître

 

Confucius a ainsi passé près de quatorze années sur les routes, suivi de ses disciples. Les notables au pouvoir lui reprochent, en le déplorant, son entêtement à vouloir se mêler de politique et changer le cours des choses. Ils voient en lui un ambitieux, mais surtout un fauteur de troubles, avec son projet utopique de restauration de l’ordre ancien des Zhou. Ainsi le premier ministre du Qi, Yan Ying (晏婴), dit Yanzi (晏子), dissuade-t-il son souverain de prendre Confucius à son service car, dit-il, cet intrigant rendrait tout gouvernement impossible avec ses règles cérémonielles d’un autre âge et ses principes éthiques trop rigides. Et de le décrire comme un charlatan dont le programme ne pouvait que ruiner l’Etat [6].

 

Il faut dire que le discours de Confucius, ses remontrances et leçons de bonne conduite délivrées aux puissants qu’il rencontrait ne faisaient que renforcer la méfiance, voire la haine, que suscitait son image de ritualiste figé dont les règles cérémonielles compliquées, en particulier en matière de funérailles, étaient dispendieuses et jugées nuisibles à la bonne marche d’un gouvernement. Ce qui était, bien sûr, mal comprendre l’enseignement du maître qui ne passait pas par la parole mais par le geste, ce qui favorisait les malentendus car la parole transmise de manière littérale mais tronquée pouvait finir par dire le contraire ce qu’elle voulait dire à l’origine quand elle était prise hors contexte [7].

 

Ce qui n’arrangeait certainement rien, c’est la horde de disciples qu’il traînait avec lui, telle une troupe en campagne, comme d’ailleurs les mohistes que l’on a comparés à des « chevaliers errants » (yóuxiá  游侠). Tels étaient les temps, qui ont d’ailleurs inspiré la littérature de wuxia. Les anecdotes abondent, à lire le plus souvent entre les lignes.

 

Ainsi, en – 496, de passage à Kuang () en route de Lu vers la principauté de Chen (/), Confucius fut « menacé de mort » (子畏于匡, Lunyu 9.5) : les habitants l’avaient pris pour le rebelle Yang Huo (楊貨), surnommé Yang le Tigre (Yang Hu 楊虎) [8], mais ils reconnurent leur méprise quelques jours plus tard. Confucius s’en tira par une déclaration pleine d’emphase : « Après la mort du roi Wen, sa culture [celle des Zhou] ne vit-elle pas en moi ? […] Si telle est la volonté du Ciel, qu’ai-je à craindre des gens de Kuang ? » (“文王既没,文不在兹乎? 天之未丧斯文也,匡人其如予何?”).

 

Dans un autre épisode célèbre, alors que Confucius était à Song, craignant qu’il ne sème la pagaille, le ministre de la guerre, Huan Tui (桓魋), le chassa en faisant couper (abattre, dit Sima Qian) l’arbre sous lequel il enseignait la pratique des rituels à ses disciples. Et là encore, à ses disciples effrayés qui l’engageaient à fuir, il répond avec panache : « Le Ciel m’a donné cette vertu. Que peut bien me faire Huan Tui ? » (“天生德于予,桓魋其如予何?Lunyu 7.23).

 

Toute sa troupe est même réduite à la famine alors qu’ils se trouvent un peu plus au sud, entre les principautés de Chen et de Cai ( ), deux ministres de ces États leur ayant coupé les vivres pendant une semaine dans la crainte que Confucius aille se mettre au service de Chu (), plus au sud.

 

Un physiognomoniste de la principauté de Zheng (), voyant passer Confucius, le compare à « un chien ayant perdu son maître » (Sāng jiā gǒu 喪家狗) [9], image reprise par l’historien et archéologue Li Ling (李零) dans son bestseller de 2007 : « Un chien sans maître, ma lecture du Lunyu » (《丧家狗:我读〈论语〉》), où il propose de dépouiller le maître de son auréole de Sage pour trouver le personnage authentique, l’homme du peuple aux prises avec l’aristocratie de son temps. Ce qui tend en même temps à le rapprocher du Jésus des évangiles apocryphes…

 

 

Li Ling, Un chien sans maître

 

                 

Errance comme pédagogie

 

Sima Qian accorde une importance particulière à ces errances qu’il annonce d’emblée au début de sa monographie sur Confucius, au chapitre 5 de ses « Mémoires historiques », avant de les développer en détail dans la suite de son récit :

Après avoir occupé la charge de ministre des Travaux publics, il quitta la principauté de Lu. Il fut chassé du pays de Qi, rejeté des principautés de Song et de Wei, se trouva en péril entre Chen et Cai, avant de revenir au Lu. » (traduction d’Édouard Chavannes)

 

En fait, Confucius fait un premier voyage au Chu () pour s’informer des anciens rites des Zhou. Puis il connaît une première fois l’exil à Qi lors de la fuite du duc Zhao (魯昭公) à la suite d’une énième querelle familiale. Mais c’est à partir de - 497 qu’il est condamné à l’errance, pour quatorze ans, dans des pays en proie à des guerres sans fin, où il se mêle à la foule des fugitifs et des déportés. Car non seulement ces principautés sont en guerre, elles procèdent en outre à des déplacements massifs de population : ainsi, en – 493, en raison des incursions de l’armée de Chu, la capitale Xincai (新蔡) du petit État de Cai () est transférée, avec toute la population, à Xiacai (下蔡), à proximité de Zhoulai (州来) qui était alors sous le contrôle de l’État de Wu.

 

Cela donne une idée du chaos de l’époque, et des dangers encourus lorsqu’il s’agissait de voyager d’un État à un autre, sachant que tous ces États étaient en outre en proie à de sanglants conflits internes. De là se conçoit aisément la position d’un Confucius cherchant à former une élite en lui inculquant les anciennes règles de courtoisie et de bienséance, rituels qui avaient justement pour but d’éviter les règlements de compte pour des profits personnels finalement éphémères. Confucius erre en quête d’un prince ouvert à ses idées, auprès duquel il puisse se fixer.

 

Mais c’est justement cette errance qui a été déterminante pour le développement de son enseignement, par la richesse et la variété des rencontres qu’il a pu faire et dont on trouve des échos dans le Lunyu aussi bien que dans nombre de classiques, y compris le chapitre 4 (Zhong Ni 仲尼) du Liezi (《列子》), « classique du vide parfait » pourtant plutôt taoïste. Tout incident de voyage est un enseignement en lui-même. C’est un enseignement pratique, né de l’occasion, non tant en paroles qu’en actes - une « culture du chemin », dira Jean Levi [10], expliquant la prédilection de Confucius pour la conduite du char, char dont il n’a jamais accepté de se défaire et on comprend pourquoi, au-delà de l’aspect symbolique : c’était en quelque sorte un instrument de travail indispensable. Sans son char, il aurait été un de ces vagabonds rencontrés sur la route. 

 

Ce n’est donc pas, pour l’essentiel, un enseignement dispensé dans les locaux d’une école au sens propre. D’où l’ambiguïté et le symbolisme du terme ménrén (门人), ceux qui sont à la porte, attendant d’être admis à écouter enseigner le maître, qui ne peut s’entendre que pour le Confucius établi à Lu.

 

Retour à Lu

 

Quand, finalement, il peut revenir chez lui à Lu, à l’invitation du Premier ministre Ji Kangzi (季康子), c’est en 484 avant JC : il a 65 ans. C’est sans doute à l’instigation de deux de ses disciples qui avaient réussi à obtenir un poste dans l’administration de Lu. Non seulement Confucius fut invité à revenir, ce fut aussi avec une généreuse offre financière à l’appui. Le vieux maître fut traité avec la considération qu’il n’avait jamais connue. En même temps, ses propos montrent qu’il était conscient que ses efforts pour réformer le monde avaient échoué et n’auraient aucun effet sur ceux qui détenaient le pouvoir.

 

Le nombre de ses disciples s’accrut, disent les textes, mais ses principaux disciples n’étaient plus avec lui : Zigong avait obtenu un poste à Qi, Yan Hui était mort de maladie, Zilu avait été tué dans une violente rixe politique. C’est ce qui lui fait dire, avec tristesse : « De ceux qui m’avaient accompagné à Chen et Cai, plus aucun n’est là pour étudier avec moi. » (“从我于陈、蔡者,皆不及门也。Lunyu 11.2).

 

Vers la fin de sa vie, Confucius dit à son disciple Zigong qu’il désire désormais rester silencieux (“予欲无言。”). Et comme Zigong proteste : « Si vous ne dites rien, qu’aurons-nous à transmettre ? », il lui répond : « Mais le Ciel dit-il quelque-chose ? Pourtant les quatre saisons se succèdent, les cent créatures se multiplient. Le Ciel a-t-il besoin de parler ? » (“天何言哉?四时行焉,百物生焉,天何言哉?Lunyu 17.19) [11]. Mais c’est aussi parce que, pour Confucius, les gestes parlent d’eux-mêmes. Les paroles du maître rapportées par le Lunyu excèdent leur propre sens.

 

Cet homme-là était revenu bredouille d’une longue quête d’un emploi. Mais il ne faudrait pas s’en affliger, comme l’a dit le responsable des bornages de Yi (仪封人) aux disciples : « Pourquoi vous affliger de voir le maître sans emploi ? Cela fait longtemps que l’empire a perdu la Voie. Le Ciel pourra se servir du Maître comme d’une cloche de bois [pour ramener les hommes dans le droit chemin] » (“何患于丧乎?天下之无道也久矣,天将以夫子为木铎。Lunyu, 3.24). C’est Confucius lui-même qui se comparait à une cloche de bois (mù duó木铎), ces cloches étant utilisées dans la Chine ancienne pour annoncer au peuple la proclamation d’un décret impérial [12].

 

Encore fallait-il que la cloche remplisse sa mission, et pour cela que la parole de Confucius soient transmises à la postérité. Or, dès les lendemains de sa mort, les divergences se creusent entre les disciples.

 

D. Postérité

 

Après sa mort, les disciples prirent le deuil pendant trois ans, puis ils se séparèrent. Rares sont ceux qui firent carrière. Deux siècles plus tard, Han Fei dresse le tableau d’une école divisée, en proie aux polémiques : il distingue huit groupes, d’où émergent les figures de Mencius et Xunzi. Les doctrines les plus diverses voient le jour, nées d’interprétations divergentes et contradictoires des propos du maître. Se dessinent malgré tout des filiations. Zisi (子思), petit-fils de Confucius – son père était Kong Li (孔鯉) –  fut l’un des plus importants maillons de la chaîne de transmission : on lui a attribué la rédaction du Zhongyong (《中庸》), le « Juste Milieu » ; il a étudié auprès de Zengzi (曾子), qui a également été le maître de Mencius.

 

Mais il était quasiment impossible de transmettre sans le figer ou le pervertir un enseignement dont la vie tenait à son oralité et à son geste, et à son ancrage dans l’instant du dialogue et les occasions du chemin. Les disciples, à leur tour, l’ont adapté aux circonstances, et à leur propre personnalité. À commencer d’ailleurs par Zengzi qui donna une importance démesurée à la piété filiale (xiào ), en transformant les cérémonies et en particulier les funérailles en spectacle, et non plus un rituel fondé sur l’émotion, le sentiment intérieur qui lui donnait tout son sens.

 

 

Confucius enseignant à ses disciples, avec son disciple Zengzi

à genoux devant lui le questionnant sur la piété filiale

 (tableau de la dynastie des Song attribué à Ma Hezhi, 12e siècle)

 

 

Zengzi amorce ainsi la perte de la sacralité [13] qui va se poursuivre avec Mencius et Xunzi, ses plus grands héritiers. Tous deux se réclameront du maître tout en le trahissant, forcément : ils ne vivaient plus dans le même monde. On croit entendre Confucius dans certains chapitres du Xunzi, comme s’il nous livrait un développement éclairé de la parole laconique du maître. Mais, en homme de la fin des Royaumes combattants, Xunzi ne pouvait concevoir la nature de l’homme que mauvaise…

 

Confucius est enveloppé dans la légende, qu’il s’agit de dissiper pour tenter de retrouver les fondements de sa doctrine, dans le contexte historique que nous révèlent de jour en jour les découvertes archéologiques, avec de nouveaux textes.

 

2.       De la légende à l’archéologie

 

La plus belle légende est celle de la rencontre de Confucius avec Laozi.

 

A. Légende

 

Né, dit-on, dans le pays de Chu vers le milieu du 6e siècle avant notre ère, Laozi (老子) serait donc le contemporain de Confucius. Originaire du sud, il se serait rendu à Luoyang, la capitale de la dynastie des Zhou, où il aurait occupé la charge d’archiviste de la cour. Mais il aurait quitté la capitale pour se rendre à Louguantai (楼观台), au pied des monts Qinling, dans l’actuel Shaanxi, et c’est dans ce lieu retiré qu’il aurait écrit le Daodejing (《道德經》/《道德经》), ou Livre de la Voie et de la Vertu, avant de disparaître « vers l’ouest » sur le dos de son buffle.

 

Personnage légendaire dont on n’est pas sûr qu’il ait vraiment existé, on est encore moins sûr qu’il ait jamais rencontré Confucius. Mais Sima Qian rapporte dans sa biographie de Confucius une rencontre mythique entre les deux. Le souverain de Lu avait accordé un char à deux chevaux, avec un serviteur, à Confucius pour qu’il puisse aller « à Zhou » s’enquérir des rites (”鲁君与之一乘车,两马,一竖子俱,适周问礼,盖见老子云。 Shiji, 47.6). Il y a donc une certaine logique dans le fait que Confucius ait pu rencontrer Laozi à cette occasion.

 

Participant d’une légende dorée, cette rencontre a été source d’inspiration pour nombre d’artistes qui nous ont ainsi laissé des représentations parfaitement imaginaires de Confucius, parfois même avec le Bouddha.

 

 

Confucius présentant le jeune Gautama Bouddha à Laozi

(18e siècle, British Museum)

 

 

Cela nous vaut cependant un superbe portrait de Confucius dans une peinture murale d’une tombe de la dynastie des Xin (9-25 de notre ère, période des Han occidentaux) découverte en 2007 dans le village de Houtun ( 后屯村)) du district de Dongping (东平县), dans le Shandong (东平后屯汉代壁画墓).

 

 

Confucius et Laozi, peinture murale de la tombe de Houtun

 

 

 

Le portrait de Confucius (détail)

 

 

Cependant, les découvertes archéologiques ont contribué ces dernières années à enrichir notre connaissance de Confucius et de son enseignement, en montrant justement combien la distinction opérée entre confucianisme et taoïsme doit être relativisée.

 

B. Découvertes archéologiques

 

a)       Les écrits sur lamelles de bambou de Guodian

 

Ce sont plus de 800 lamelles de bambou qui ont été trouvées dans une tombe découverte en octobre 1993 dans ensemble de sépultures dans le village de Guodian (郭店) du district de Jingmen dans le Hubei (湖北荆门) – sépultures datées de la deuxième moitié des Royaumes combattants. Ces tombes se trouvent à une dizaine de kilomètres de l’ancienne capitale du royaume de Chu, d’où le nom de « lamelles de bambou de Guodian de Chu » (Guōdiàn Chǔjiǎn 郭店楚簡). Les études de la tombe où se trouvaient ces lamelles de bambou ont montré que son occupant était un lettré, précepteur du prince devenu roi Qinxiang de Chu (楚頃襄王) en 298 avant JC, ce qui permet de dater les lamelles d’environ 300 avant JC.

 

 

Les lamelles de bambou de Guodian (musée de Jingmen)

 

 

Les lamelles avaient été endommagées par des entrées d’eau dans la tombe ; certains caractères étaient partiellement effacés et, les liens qui attachaient les lamelles s’étant défaits, il a fallu en reconstituer l’ordre. 18 textes ont été identifiés, et classés comme relevant pour la plupart du confucianisme (儒家) et pour une partie du taoïsme (道家), dont trois chapitres du Daodejing. Ces textes pourraient provenir de ceux utilisés comme « manuels » d’enseignement par les confucianistes (儒家) de l’Académie Jixia (稷下學宮/稷下之学) à Linzi, textes qui auraient été apportés à Chu par Qu Yuan (屈原) au retour de son ambassade à Qi où il avait été envoyé par le roi Huai (楚懷王) en 311 avant JC.

 

Les textes ont depuis lors été traduits et analysés, et le tout publié en 2012 [14]. Ce qu’ils semblent montrer, c’est la grande porosité des écoles à l’époque des Royaumes combattants, leur classification en confucianistes/taoïstes  ayant été effectuée sous les Han, au moment où le confucianisme a été érigé en doctrine d’État. Les textes de Guodian font apparaître les deux « écoles » bien plus complémentaires qu’on ne l’avait envisagé jusque-là.

 

b)       La tombe du marquis de Haihun

 

Une découverte plus récente a apporté de nouvelles surprises. Un miroir de bronze portant la plus ancienne représentation de Confucius connue à ce jour a été découvert en 2011 dans une tombe datant des Han occidentaux : la tombe du marquis de Haihun (Haihun hou mu 海昏侯墓).

 

L’image est peinte sur le couvercle de bois laqué du miroir qui formait un paravent. Elle représente Confucius en habit ordinaire, accompagné de deux disciples. La couverture de bois porte également une inscription à l’encre de quelque 2 000 caractères, qui raconte des histoires du maître et de ses disciples, différentes de la biographie des « Mémoires historiques ». La tombe se trouve dans une vaste nécropole de plus de 4 hectares et recélait des tonnes de monnaies de bronze et plus de dix mille objets parmi lesquels le miroir et des manuscrits sur lamelles de bambou : les « Entretiens », le « Livre des rites » et le « Livre des mutations » dans des versions très anciennes.

 

 

Représentation de Confucius au dos du miroir

de bronze de la tombe du marquis de Haihun

(photo Ziliang Lu, Harvard)

 

 

Les archéologues pensent que le miroir appartenait au marquis Liu He (劉賀/刘贺), petit-fils de l’empereur Han Wudi (汉武帝), dont le nom apparaît sur un sceau de jade et des lettres. Liu He a accédé au trône en 74 à l’âge de 18 ans, mais a été destitué 27 jours plus tard par le régent Huo Guang (霍光). L’empereur Han Xuandi (汉宣帝) qui lui a succédé lui a accordé le titre de Marquis de Haihun (海昏侯) et le fief correspondant, près de Nanchang (南昌) dans l’actuelle province méridionale du Jiangxi.

 

La version des Entretiens sur lamelles de bambou de la tombe serait la version dite « de Qi » (Qi Lunyu 齊論語) qui avait été perdue du temps des dynasties Wei et Jin (220-420). C’est l’une des trois versions du texte, en 22 chapitres, les deux autres étant le Lu Lunyu (魯論語) en 20 chapitres et le Gu(wen) Lunyu (()論語), en 21 chapitres. Le texte que nous avons aujourd’hui est le résultat de compilations et analyses comparatives réalisées à la fin des Han postérieurs, tous les textes existants ayant alors été rassemblés, étudiés et sélectionnés par He Yan (何晏 190-249), à l’époque des Trois Royaumes, pour en faire une compilation intitulée Lunyu jijie (論語集解), la seule version qui nous ait été transmise et qui a fait l’objet ensuite de nombreux commentaires, y compris par Zhu Xi (朱熹).

 

Confucius semble prendre vie…

 


 

Éléments bibliographiques

 

Biographie de Confucius par Sima Qian : « Mémoires historiques » (Shiji《史记》), volume 5, chapitre 47.

Traduction annotée et commentée d’Édouard Chavannes (réédition Adrien-Maisonneuve, Paris, 1967), à lire en ligne numérisée par Gallica (K’ong-Tse, p. 283).

 

Le Livre des rites Liji 《禮記》/《礼记》 (chapitre Tan Gong) :

- traduction de Séraphin Couvreur bilingue chinois/français, à lire en ligne.

- texte original et traduction en anglais de James Legge, à lire en ligne.

 

Le Classique du vide parfait Liezi 《列子》, chapitre 4 Zhong Ni 仲尼 (texte chinois en ligne).

Le Vrai Classique du vide parfait, traduit, préfacé et annoté par Benedykt Grynpas, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient. Série chinoise », 1961. Réédition Gallimard, coll. « Idées », 1976.

Réédition in Philosophes taoïstes, vol. I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, puis coll. « Folio Essais », 2011. 

Ou : Les Fables de Maître Lie, trad. Jean Levi,  éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2014.

 

Traductions du Lunyu :

- Séraphin Couvreur (1896) : Entretiens de Confucius et de ses disciples, avec un avant-propos du traducteur

À lire en ligne.

- Anne Cheng : Entretiens de Confucius, avec introduction et notes, Seuil, coll. « Points/Sagesses », 1981.

- Jean Levi : Les entretiens de Confucius et de ses disciples, traduction et présentation, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 2015.

 

Biographies et analyses :

- Confucius, par Etiemble, Gallimard/Folio,  1986.

- Confucius, par Yasushi Inoué, trad. Daniel Struve, Stock, 1993, Le Livre de poche, 2000.

(le dernier roman du vieil Inoué mort en 1992)

- Confucius, par Jean Levi, Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », 2003.

(qui, sans le dire expressément, semble avoir été influencé par Fingarette)

 

- Confucius : The Secular and the Sacred, Herbert Fingarette, Harper and Row, 1972, Apocryphile Press, 2023.

 

- Confucius revisité, textes anciens, nouveau discours, cours d’Anne Cheng au Collège de France (Histoire intellectuelle de la Chine 2009-2013) :

-          2009 (janvier-avril) : Confucius revisité, textes anciens, nouveau discours.

-          2010-2011 : Confucius revisité, suite.

-          2013 : suite et fin.

 

- Confucius revisité, du marchand confucéen (rushang) à l’entrepreneur du 21e siècle, Lan Jian Fu, préface Sébastien Billioud, Hémisphères /Maisonneuve Larose, 2024.

 


 

À lire en complément

 

II. Le confucianisme comme école

III. Le retour de Confucius

 


 

[1] On trouve cette biographie, écrite par Sima Qian de 109 à 91 avant J.C., dans le volume 5, chapitre 47, des « Mémoires historiques » (Shiji《史记》). Il en existe une traduction, richement annotée et commentée, d’Édouard Chavannes (réédition Adrien-Maisonneuve, Paris, 1967), que l’on peut lire en ligne numérisée par Gallica (K’ong-Tse, p. 283).

[2] En chinois Kǒng Fūzǐ  孔夫子ou  Kǒng Zǐ  孔子, le nom de Confucius étant la forme latinisée inventée par les Jésuites au 17e siècle.

[3] Sur le mont Ni, on peut y visiter la « grotte de Confucius » (夫子洞) où Zhengzai aurait abandonné le bébé après sa naissance à cause de sa laideur ; il aurait alors été secouru par un aigle et un tigre avant que sa mère consente à le reprendre. Naissance qui a tout du miraculeux, d’où tout un lot de légendes supplémentaires, avec signes annonciateurs, licorne qilin, dragons et immortels, que s’amuse à relater Danielle Elisseeff au début de son opuscule de vulgarisation « Confucius, des mots en action » (Gallimard, 2003).

Il y a aussi sur la montagne un temple que l’on dit dater de la dynastie des Wei du Nord, restauré à maintes reprises, et pour couronner le tout, une gigantesque statue de Confucius, érigée en 2016.

[4] Voir l’histoire de Lu et ses incessants conflits familiaux influant sur les relations avec l’État de Qi :

   http://www.chinaknowledge.de/History/Zhou/rulers-lu.html

[5] Quant à l’épouse, un détail de rituel semblerait montrer, selon Jean Levi, qu’elle aurait été répudiée… allez savoir.

[6] Anecdote tirée du Yanzi chunqiu (《晏子春秋》) ou « Printemps et automnes de Yanzi » dont on a retrouvé seize chapitres sur des lamelles de bambou datant début du 2e siècle avant JC découvertes en 1972 dans une tombe près de Linyi, au Shandong – les lamelles de bambou de Yinqueshan (银雀山汉简). L’œuvre est aujourd’hui considérée comme (principalement) mohiste, l’anecdote, avec sa charge contre Confucius, est donc peut-être une reconstruction.

[7] Un exemple significatif en est donné dans le chapitre « Tan Gong » (檀弓) [75] du Livre des rites (le Liji《禮記》/《礼记》) : un dénommé Youzi (有子) demande à Zengzi (曾子) s’il avait demandé au maître l’attitude à prendre au cas où on perdait son poste (“问丧于夫子乎?”). Zengzi répond qu’il l’avait entendu dire que, dans ce cas, on devrait souhaiter devenir pauvre très vite, de même qu’il faut souhaiter à ceux qu’on a perdus de tomber vite en poussière (“闻之矣:丧欲速贫,死欲速朽。”). Ce qui, connaissant le maître, n’a pas de sens, réfute Youzi. Interrogé, Ziyou (子游) donne le contexte, en rétablissant la parole exacte de Confucius. Dans un cas, c’était un commentaire sur les dépenses extravagantes faites par le ministre de la guerre de Lu pour se faire construire sa tombe [il vaut mieux mourir et tomber vite en poussière], dans l’autre une remarque sur un riche notable qui, ayant perdu sa charge, rentrait chez lui en emportant ses trésors avec lui [il vaut mieux être pauvre].

[8] Rebelle qui, peu de temps auparavant, avait monté un complot pour éliminer les « Trois Huan » de Lu et avait été obligé de s’enfuir.

[9] Sima Qian dit : « comme un chien dans une maison où il y a un mort » (traduction Édouard de Chavannes) – car tout le monde s’occupe du mort, personne du chien. Quand Zigong lui rapporte la phrase, Confucius ne la trouve pas appropriée dans son cas, mais la trouve en revanche pertinente pour la situation du pays : la conduite du souverain est pervertie, il n’y a plus de sages ni de chefs locaux, les forts oppriment les faibles, le peuple est livré à lui-même, il n’y a personne pour s’occuper de lui.

[10] Dans son « Confucius » (p. 233).

[11] Idée que l’on retrouve dans le chapitre 17 (Tianlun《天論/天论》) du Xunzi (《荀子》), teintée de taoïsme.

[12] C’est devenu l’emblème de l’université normale de Pékin (北京师范大学).

[13] Analysée par le philosophe américain Herbert Fingarette dans son ouvrage « Confucius – The Secular as Sacred », dont la publication en 1972 a eu un impact immédiat sur le monde de la sinologie anglophone.

La traduction en français, par Charles le Blanc, est disponible en Open Edition.

[14] Scott Bradley Cook, The bamboo texts of Guodian: a study & complete translation. Cornell East Asia series, Cornell University, 2012.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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