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Histoire littéraire : Confucius
(551-479 avant JC)
I. À la recherche de Confucius,
entre textes, légende et archéologie.
par Brigitte
Duzan, 2 mars 2026
Selon son
premier biographe, l’historien Sima Qian (司马迁)
,
Confucius
est né à l’automne 551 avant notre ère, c’est-à-dire à la fin de
la période des Printemps et Automnes, dans la ville de Zou (陬),
de l’État de Lu (魯国),
dont son père était commandant de la garnison, sous le règne du
duc Xiang (魯襄公).
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Confucius par Wu Daozi (吴道子
685-758),
Tang
Dynasty. |
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1.
Une
vie, une école
A.
Origines et naissance
La famille
était en fait originaire de l’État de Song (宋国)
où l’arrière-grand-père de Confucius, Kong Fujia (孔父嘉),
était ministre de la Guerre. L’État de Song avait été fondé,
vers 1040 avant notre ère, après la défaite des Shang par le roi
Wu des Zhou (周武王) :
il concéda alors cette principauté de Song à l’héritier du
dernier roi des Shang, Wu Geng (武庚),
afin qu’il puisse poursuivre le culte des ancêtres. Mais, à
partir du 9e siècle avant JC, l’État de Lu était
devenu la seule principauté régionale à perpétuer les rites
royaux de la dynastie des Zhou tout en servant de bastion
oriental contre les peuplades « barbares » de l’est.
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Les
États de la Plaine centrale à la fin de la période
des
Printemps et Automnes (5e siècle avant
JC) |
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Pourquoi la
famille Kong a-t-elle quitté l’État de Song pour aller s’établir
dans l’État voisin de Lu ? C’était une famille de notables et de
militaires dont l’un des ancêtres, Zheng Kaofu (正考父),
est supposé être l’arrière petit-fils du duc Min, cinquième
souverain l’État de Song (宋湣公),
ce même Zheng Kaofu étant le père de Kong Fujia. Or, celui-ci
s’attira la vindicte d’un rival qui convoitait sa femme, et le
tua. C’est après cet assassinat que la famille alla se réfugier
à Lu pour éviter d’être exterminée. Le fils y fit une brillante
carrière militaire, suivi par son fils Shuliang He (叔梁紇)
ou Kong He (孔紇),
père de Confucius.
Shuliang He
était un éminent militaire qui avait maintes fois fait preuve de
bravoure. Mais, né en - 622, il voyait les années passer et
désespérait d’avoir un fils. En effet, sa première épouse lui
avait donné neuf filles ; une épouse secondaire lui avait bien
donné un fils, mais il avait une infirmité aux pieds, et n’était
donc pas apte, selon la tradition, à poursuivre le culte des
ancêtres. Il fallait un héritier à Shuliang He qui persuada donc
l’un de ses amis, Yan Xiang (顏襄),
de lui donner l’une de ses trois filles en mariage. La plus
jeune, Yan Zhengzai (顏徵在),
y consentit. Elle avait 18 ans, Shuliang He, lui, en avait 72. À
cet âge-là, on était dans la catégorie des « vieillards » dont
le souffle vital est affaibli, et auxquels même les châtiments
corporels ne sont plus applicables.
Pour qualifier
cette union pour le moins disproportionnée, Sima Qian utilise le
terme d’ « union sauvage » : yěhé (野和).
Mais la légende s’est emparée de cette histoire improbable.
Selon la version de Sima Qian, Yan Zhengzai serait allée sur le
mont Ni (尼山)
prier le dieu de la montagne de lui donner un fils, et le dieu
l’exauça. D’ailleurs, dans sa « Vie de Confucius » (Köshi den),
le spécialiste japonais de grammatologie et de l’étude des
caractères Shirakawa Shizuka en a fait une chamane. Elle donna
naissance à un bébé qu’elle nomma Qiu (丘),
c’est-à-dire monticule, car il avait le haut du crâne « comme
un petite butte excavée qui retient l’eau de pluie » selon Sima
Qian - laideur qui a donné lieu à d’autres légendes
.
Elle donna plus tard à l’enfant le nom social de Zhongni (仲尼),
« Ni le puiné » puisqu’il était le deuxième fils de la lignée
paternelle.
Son père meurt
peu de temps après sa naissance. Zhengzai est tenue à l’écart
des funérailles par les deux précédentes épouses. Elle élève
seule le petit Qiu, dans la pauvreté comme il l’a
lui-même évoqué par la suite dans ses entretiens avec ses
disciples. Il va à l’école avec le peuple.
Sa mère meurt
prématurément alors qu’il avait 23 ans. Il voulut, nous disent
les textes, l’enterrer aux côtés de son père mais ne savait pas
où était sa tombe – non parce que sa mère le lui avait caché,
comme le dit Sima Qian, mais parce qu’elle-même ne le savait
pas, rectifie Chavannes. Toujours selon Sima Qian (mais aussi
selon le
Tan Gong
du Livre des rites), il procéda donc à des funérailles
temporaires, et c’est finalement une voisine qui lui révéla
l’emplacement de la tombe et lui permit de procéder aux
funérailles définitives. Il observa le deuil rituel de trois
ans.
Ces origines,
cette naissance et cette jeunesse en marge de l’élite nobiliaire
de l’État de Lu, elle-même en proie au chaos de l’époque,
peuvent déjà expliquer l’attachement viscéral de Confucius aux
rites et aux règles de la dynastie des Zhou qui, déjà de son
temps, avait perdu une grande partie de son pouvoir et de son
autorité, mais qui continuait à représenter, pour lui, un idéal
de gouvernement.
B.
Mariage et début de carrière
Mariage
Du temps de
Confucius, l’État de Lu était gouverné par une maison ducale
dont les trois clans se partageaient le pouvoir, leurs membres
détenant des positions héréditaires dans la bureaucratie : les
clans Jisun (季孫),
Mengsun (孟孫)
et Shusun (叔孫),
dénommés les Trois Huan (三桓)
parce qu’ils descendaient du puissant duc Huan de Lu (魯桓公).
Les trois familles étaient en fait en conflit perpétuel
,
et Confucius se trouva pris dans leurs querelles. Il avait dix
ans quand le duc Zhao monta sur le trône de Lu, en 541 avant
notre ère, et sa vie recoupe dès lors celle des chroniques de la
principauté.
Au début de la
9e année du duc Zhao, Confucius a vingt ans, il se
marie, avec une jeune fille de la famille Qiguan (亓官氏),
dont le père, dit la légende, avait été frappé par l’humble
apparence du jeune garçon, cachant une grand profondeur de
pensée. Un an plus tard, ils ont un fils que Confucius nomme Li
(鯉),
li comme carpe, pour rappeler les bienfaits du silence,
selon les uns – mais selon les autres pour honorer le duc Zhao
qui lui avait offert une carpe, présent auspicieux. Kong Li aura
aussi le nom social de Boyu (伯魚)
utilisé dans les Entretiens. Les deux époux auront encore deux
filles par la suite, dont une mourra jeune, on n’en sait pas
plus, ni des filles ni de la mère. Il n’y a pas de femmes dans
les Entretiens
.
De Boyu on
sait qu’il est mort vers cinquante ans. Selon les Entretiens,
Confucius ne semble pas avoir eu une haute opinion de lui, comme
semble le laisser entendre l’argument avancé au père du disciple
Yan Hui qui lui demandait de vendre son char pour qu’il puisse
payer les funérailles de son fils, mort un an après Boyu : « Je
ne m’en suis pas séparé pour Boyu. Sage ou sot, un fils reste un
fils… Quand mon fils Boyu est mort, il n’avait pas de cercueil
extérieur. Je n’ai pas marché à pied pour lui en acheter un… »
(Lunyu,
11.8)
Au jeune
disciple Chen Kang (陈亢),
ou Ziqin (子禽),
qui demandait à Boyu si son père lui avait enseigné quelque
chose de spécial (Lunyu
16.13) :
non, répondit Boyu, mon père m’a juste incité à étudier les
poèmes (du Shjing) et les rites, les poèmes pour
pouvoir soutenir une discussion, les rites pour pouvoir tenir sa
place dans la société… Rien de plus qu’aux autres. Et le jeune
Ziqin de s’éloigner ravi : « J’ai demandé une chose et j’en ai
appris trois : l’importance d’étudier le Shijing et les
rites, et la manière dont un homme de bien garde ses distances
vis-à-vis de son fils. » (“问一得三,闻诗,闻礼,又闻君子之远其子也。”).
Ce qui a été interprété par l’historien des Song Sima Guang (司馬光/司马光)
non comme une distance affective, mais comme une distance
rituelle, préservant la dignité de père. Les normes de
convenance imposaient d’ailleurs que le fils ne partage pas la
résidence de son père, d’où la mention disant que Boyu
rencontrait son père « en traversant la cour ». Et dans ces
rares occasions, il devait en outre, par respect, presser le
pas…
Premier
emploi
Peu après son
mariage, grâce à la recommandation du surveillant des bornages
qui avait transmis sa demande en mariage, le jeune Confucius
obtint un poste de garde champêtre. Étant de statut « humble »,
il ne pouvait prétendre à des postes gouvernementaux réservés
aux membres des grandes familles. Il est donc affecté à des
tâches modestes à l’ombre du clan héréditaire des Ji. Il est
promu gardien des greniers à grains et du bétail, puis intendant
d’un domaine de la famille. Il aurait même atteint la position
de ministre « des crimes » …
Mais, vers 500
avant JC, la violence éclate entre les trois familles après une
rébellion qui se termina par la victoire du clan Ji. Confucius,
cependant, fut soupçonné d’avoir baigné dans un complot pour en
finir avec le règne despotique des trois familles. Il s’était
fait de tels ennemis qu’il dut s’exiler. D’après les « Mémoires
historiques » tout comme le Zuozhuan, il quitta Lu en 497
avant JC.
Il entreprit
alors de longues années d’errance d’une principauté à l’autre,
proposant ses services sans réussir à décrocher un poste.
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Les
voyages de Confucius d’un État à l’autre entre 497
et 484 avant JC |
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C.
Années d’errance et retour à
Lu
Le chien
sans maître
Confucius a
ainsi passé près de quatorze années sur les routes, suivi de ses
disciples. Les notables au pouvoir lui reprochent, en le
déplorant, son entêtement à vouloir se mêler de politique et
changer le cours des choses. Ils voient en lui un ambitieux,
mais surtout un fauteur de troubles, avec son projet utopique de
restauration de l’ordre ancien des Zhou. Ainsi le premier
ministre du Qi, Yan Ying (晏婴),
dit Yanzi (晏子),
dissuade-t-il son souverain de prendre Confucius à son service
car, dit-il, cet intrigant rendrait tout gouvernement impossible
avec ses règles cérémonielles d’un autre âge et ses principes
éthiques trop rigides. Et de le décrire comme un charlatan dont
le programme ne pouvait que ruiner l’Etat.
Il faut dire
que le discours de Confucius, ses remontrances et leçons de
bonne conduite délivrées aux puissants qu’il rencontrait ne
faisaient que renforcer la méfiance, voire la haine, que
suscitait son image de ritualiste figé dont les règles
cérémonielles compliquées, en particulier en matière de
funérailles, étaient dispendieuses et jugées nuisibles à la
bonne marche d’un gouvernement. Ce qui était, bien sûr, mal
comprendre l’enseignement du maître qui ne passait pas par la
parole mais par le geste, ce qui favorisait les malentendus car
la parole transmise de manière littérale mais tronquée pouvait
finir par dire le contraire ce qu’elle voulait dire à l’origine
quand elle était prise hors contexte
.
Ce qui
n’arrangeait certainement rien, c’est la horde de disciples
qu’il traînait avec lui, telle une troupe en campagne, comme
d’ailleurs les mohistes que l’on a comparés à des « chevaliers
errants » (yóuxiá 游侠).
Tels étaient les temps, qui ont d’ailleurs inspiré la
littérature de wuxia.
Les
anecdotes abondent, à lire le plus souvent entre les lignes.
Ainsi, en –
496, de passage à Kuang (匡)
en route de Lu vers la principauté de Chen (陳/陈),
Confucius fut « menacé de mort » (子畏于匡,
Lunyu 9.5) : les habitants l’avaient pris pour le rebelle
Yang Huo (楊貨),
surnommé Yang le Tigre (Yang Hu
楊虎)
, mais
ils reconnurent leur méprise quelques jours plus tard. Confucius
s’en tira par une déclaration pleine d’emphase : « Après la mort
du roi Wen, sa culture [celle des Zhou] ne vit-elle pas en moi ?
[…] Si telle est la volonté du Ciel, qu’ai-je à craindre des
gens de Kuang ? » (“文王既没,文不在兹乎?…
天之未丧斯文也,匡人其如予何?”).
Dans un autre
épisode célèbre, alors que Confucius était à Song, craignant
qu’il ne sème la pagaille, le ministre de la guerre, Huan Tui (桓魋),
le chassa en faisant couper (abattre, dit Sima Qian) l’arbre
sous lequel il enseignait la pratique des rituels à ses
disciples. Et là encore, à ses disciples effrayés qui
l’engageaient à fuir, il répond avec panache : « Le Ciel m’a
donné cette vertu. Que peut bien me faire Huan Tui ? » (“天生德于予,桓魋其如予何?”
Lunyu 7.23).
Toute sa
troupe est même réduite à la famine alors qu’ils se trouvent un
peu plus au sud, entre les principautés de Chen et de Cai ( 蔡),
deux ministres de ces États leur ayant coupé les vivres pendant
une semaine dans la crainte que Confucius aille se mettre au
service de Chu (楚),
plus au sud.
Un
physiognomoniste de la principauté de Zheng (鄭),
voyant passer Confucius, le compare à « un chien ayant perdu son
maître » (Sāng jiā gǒu
喪家狗)
,
image reprise par l’historien et archéologue Li Ling (李零)
dans son bestseller de 2007 : « Un chien sans maître, ma lecture
du Lunyu » (《丧家狗:我读〈论语〉》),
où il propose de dépouiller le maître de son auréole de Sage
pour trouver le personnage authentique, l’homme du peuple aux
prises avec l’aristocratie de son temps. Ce qui tend en même
temps à le rapprocher du Jésus des évangiles apocryphes…
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Li
Ling, Un chien sans maître |
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Errance
comme pédagogie
Sima Qian
accorde une importance particulière à ces errances qu’il annonce
d’emblée au début de sa monographie sur Confucius, au chapitre 5
de ses « Mémoires historiques », avant de les développer en
détail dans la suite de son récit :
Après avoir
occupé la charge de ministre des Travaux publics, il quitta la
principauté de Lu. Il fut chassé du pays de Qi, rejeté des
principautés de Song et de Wei, se trouva en péril entre Chen et
Cai, avant de revenir au Lu. » (traduction
d’Édouard Chavannes)
En fait,
Confucius fait un premier voyage au Chu (楚)
pour s’informer des anciens rites des Zhou. Puis il connaît une
première fois l’exil à Qi lors de la fuite du duc Zhao (魯昭公)
à la suite d’une énième querelle familiale. Mais c’est à partir
de - 497 qu’il est condamné à l’errance, pour quatorze ans, dans
des pays en proie à des guerres sans fin, où il se mêle à la
foule des fugitifs et des déportés. Car non seulement ces
principautés sont en guerre, elles procèdent en outre à des
déplacements massifs de population : ainsi, en – 493, en raison
des incursions de l’armée de Chu, la capitale Xincai (新蔡)
du petit État de Cai (蔡)
est transférée, avec toute la population, à Xiacai (下蔡),
à proximité de Zhoulai (州来)
qui était alors sous le contrôle de l’État de Wu.
Cela donne une
idée du chaos de l’époque, et des dangers encourus lorsqu’il
s’agissait de voyager d’un État à un autre, sachant que tous ces
États étaient en outre en proie à de sanglants conflits
internes. De là se conçoit aisément la position d’un Confucius
cherchant à former une élite en lui inculquant les anciennes
règles de courtoisie et de bienséance, rituels qui avaient
justement pour but d’éviter les règlements de compte pour des
profits personnels finalement éphémères. Confucius erre en quête
d’un prince ouvert à ses idées, auprès duquel il puisse se
fixer.
Mais c’est
justement cette errance qui a été déterminante pour le
développement de son enseignement, par la richesse et la variété
des rencontres qu’il a pu faire et dont on trouve des échos dans
le Lunyu aussi bien que dans nombre de classiques, y
compris le chapitre 4 (Zhong Ni
仲尼)
du Liezi (《列子》),
« classique du vide parfait » pourtant plutôt taoïste. Tout
incident de voyage est un enseignement en lui-même. C’est un
enseignement pratique, né de l’occasion, non tant en paroles
qu’en actes - une « culture du chemin », dira Jean Levi
,
expliquant la prédilection de Confucius pour la conduite du
char, char dont il n’a jamais accepté de se défaire et on
comprend pourquoi, au-delà de l’aspect symbolique : c’était en
quelque sorte un instrument de travail indispensable. Sans son
char, il aurait été un de ces vagabonds rencontrés sur la
route.
Ce n’est donc
pas, pour l’essentiel, un enseignement dispensé dans les locaux
d’une école au sens propre. D’où l’ambiguïté et le symbolisme du
terme ménrén (门人),
ceux qui sont à la porte, attendant d’être admis à écouter
enseigner le maître, qui ne peut s’entendre que pour le
Confucius établi à Lu.
Retour à Lu
Quand,
finalement, il peut revenir chez lui à Lu, à l’invitation du
Premier ministre Ji Kangzi (季康子),
c’est en 484 avant JC : il a 65 ans. C’est sans doute à
l’instigation de deux de ses disciples qui avaient réussi à
obtenir un poste dans l’administration de Lu. Non seulement
Confucius fut invité à revenir, ce fut aussi avec une généreuse
offre financière à l’appui. Le vieux maître fut traité avec la
considération qu’il n’avait jamais connue. En même temps, ses
propos montrent qu’il était conscient que ses efforts pour
réformer le monde avaient échoué et n’auraient aucun effet sur
ceux qui détenaient le pouvoir.
Le nombre de
ses disciples s’accrut, disent les textes, mais ses principaux
disciples n’étaient plus avec lui : Zigong avait obtenu un poste
à Qi, Yan Hui était mort de maladie, Zilu avait été tué dans une
violente rixe politique. C’est ce qui lui fait dire, avec
tristesse : « De ceux qui m’avaient accompagné à Chen et Cai,
plus aucun n’est là pour étudier avec moi. » (“从我于陈、蔡者,皆不及门也。”
Lunyu 11.2).
Vers la fin de
sa vie, Confucius dit à son disciple Zigong qu’il désire
désormais rester silencieux (“予欲无言。”).
Et comme Zigong proteste : « Si vous ne dites rien,
qu’aurons-nous à transmettre ? », il lui répond : « Mais le Ciel
dit-il quelque-chose ? Pourtant les quatre saisons se succèdent,
les cent créatures se multiplient. Le Ciel a-t-il besoin de
parler ? » (“天何言哉?四时行焉,百物生焉,天何言哉?”
Lunyu 17.19).
Mais c’est aussi parce que, pour Confucius, les gestes parlent
d’eux-mêmes. Les paroles du maître rapportées par le Lunyu
excèdent leur propre sens.
Cet homme-là
était revenu bredouille d’une longue quête d’un emploi. Mais il
ne faudrait pas s’en affliger, comme l’a dit le responsable des
bornages de Yi (仪封人)
aux disciples : « Pourquoi vous affliger de voir le maître sans
emploi ? Cela fait longtemps que l’empire a perdu la Voie. Le
Ciel pourra se servir du Maître comme d’une cloche de bois [pour
ramener les hommes dans le droit chemin] » (“何患于丧乎?天下之无道也久矣,天将以夫子为木铎。”
Lunyu, 3.24). C’est Confucius lui-même qui se comparait à
une cloche de bois (mù duó木铎),
ces cloches étant utilisées dans la Chine ancienne pour annoncer
au peuple la proclamation d’un décret impérial
.
Encore
fallait-il que la cloche remplisse sa mission, et pour cela que
la parole de Confucius soient transmises à la postérité. Or, dès
les lendemains de sa mort, les divergences se creusent entre les
disciples.
D.
Postérité
Après sa mort,
les disciples prirent le deuil pendant trois ans, puis ils se
séparèrent. Rares sont ceux qui firent carrière. Deux siècles
plus tard, Han Fei dresse le tableau d’une école divisée, en
proie aux polémiques : il distingue huit groupes, d’où émergent
les figures de Mencius et Xunzi. Les doctrines les plus diverses
voient le jour, nées d’interprétations divergentes et
contradictoires des propos du maître. Se dessinent malgré tout
des filiations. Zisi (子思),
petit-fils de Confucius – son père était Kong Li (孔鯉)
– fut l’un des plus importants maillons de la chaîne de
transmission : on lui a attribué la rédaction du Zhongyong
(《中庸》),
le « Juste Milieu » ; il a étudié auprès de Zengzi (曾子),
qui a également été le maître de Mencius.
Mais il était
quasiment impossible de transmettre sans le figer ou le
pervertir un enseignement dont la vie tenait à son oralité et à
son geste, et à son ancrage dans l’instant du dialogue et les
occasions du chemin. Les disciples, à leur tour, l’ont adapté
aux circonstances, et à leur propre personnalité. À commencer
d’ailleurs par Zengzi qui donna une importance démesurée à la
piété filiale (xiào
孝),
en transformant les cérémonies et en particulier les funérailles
en spectacle, et non plus un rituel fondé sur l’émotion, le
sentiment intérieur qui lui donnait tout son sens.
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Confucius enseignant à ses disciples, avec son
disciple Zengzi
à
genoux devant lui le questionnant sur la piété
filiale
(tableau
de la dynastie des Song attribué à Ma Hezhi, 12e
siècle) |
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Zengzi amorce
ainsi la perte de la sacralité
qui va se poursuivre avec Mencius et Xunzi, ses plus grands
héritiers. Tous deux se réclameront du maître tout en le
trahissant, forcément : ils ne vivaient plus dans le même monde.
On croit entendre Confucius dans certains chapitres du Xunzi,
comme s’il nous livrait un développement éclairé de la parole
laconique du maître. Mais, en homme de la fin des Royaumes
combattants, Xunzi ne pouvait concevoir la nature de l’homme que
mauvaise…
Confucius est
enveloppé dans la légende, qu’il s’agit de dissiper pour tenter
de retrouver les fondements de sa doctrine, dans le contexte
historique que nous révèlent de jour en jour les découvertes
archéologiques, avec de nouveaux textes.
2.
De la
légende à l’archéologie
La plus belle
légende est celle de la rencontre de Confucius avec Laozi.
A.
Légende
Né, dit-on,
dans le pays de Chu vers le milieu du 6e siècle avant
notre ère, Laozi (老子)
serait donc le contemporain de Confucius. Originaire du sud, il
se serait rendu à Luoyang, la capitale de la dynastie des Zhou,
où il aurait occupé la charge d’archiviste de la cour. Mais il
aurait quitté la capitale pour se rendre à Louguantai (楼观台),
au pied des monts Qinling, dans l’actuel Shaanxi, et c’est dans
ce lieu retiré qu’il aurait écrit le Daodejing (《道德經》/《道德经》),
ou Livre de la Voie et de la Vertu, avant de disparaître « vers
l’ouest » sur le dos de son buffle.
Personnage
légendaire dont on n’est pas sûr qu’il ait vraiment existé, on
est encore moins sûr qu’il ait jamais rencontré Confucius. Mais
Sima Qian rapporte dans sa biographie de Confucius une rencontre
mythique entre les deux. Le souverain de Lu avait accordé un
char à deux chevaux, avec un serviteur, à Confucius pour qu’il
puisse aller « à Zhou » s’enquérir des rites (”鲁君与之一乘车,两马,一竖子俱,适周问礼,盖见老子云。”
Shiji, 47.6). Il y a donc une certaine logique dans le fait
que Confucius ait pu rencontrer Laozi à cette occasion.
Participant
d’une légende dorée, cette rencontre a été source d’inspiration
pour nombre d’artistes qui nous ont ainsi laissé des
représentations parfaitement imaginaires de Confucius, parfois
même avec le Bouddha.
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Confucius présentant le jeune Gautama Bouddha à
Laozi
(18e
siècle, British Museum) |
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Cela nous vaut
cependant un superbe portrait de Confucius dans une peinture
murale d’une tombe de la dynastie des Xin (9-25 de notre ère,
période des Han occidentaux) découverte en 2007 dans le village
de Houtun ( 后屯村))
du district de Dongping (东平县),
dans le Shandong (东平后屯汉代壁画墓).
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Confucius et Laozi, peinture murale de la tombe de
Houtun |
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Le
portrait de Confucius (détail) |
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Cependant, les
découvertes archéologiques ont contribué ces dernières années à
enrichir notre connaissance de Confucius et de son enseignement,
en montrant justement combien la distinction opérée entre
confucianisme et taoïsme doit être relativisée.
B.
Découvertes archéologiques
a)
Les
écrits sur lamelles de bambou de Guodian
Ce sont plus
de 800 lamelles de bambou qui ont été trouvées dans une tombe
découverte en octobre 1993 dans ensemble de sépultures dans le
village de Guodian (郭店)
du district de Jingmen dans le Hubei (湖北荆门)
– sépultures datées de la deuxième moitié des Royaumes
combattants. Ces tombes se trouvent à une dizaine de kilomètres
de l’ancienne capitale du royaume de Chu, d’où le nom de
« lamelles de bambou de Guodian de Chu » (Guōdiàn Chǔjiǎn
郭店楚簡).
Les études de la tombe où se trouvaient ces lamelles de bambou
ont montré que son occupant était un lettré, précepteur du
prince devenu roi Qinxiang de Chu (楚頃襄王)
en 298 avant JC, ce qui permet de dater les lamelles d’environ
300 avant JC.
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Les
lamelles de bambou de Guodian (musée de Jingmen) |
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Les lamelles
avaient été endommagées par des entrées d’eau dans la tombe ;
certains caractères étaient partiellement effacés et, les liens
qui attachaient les lamelles s’étant défaits, il a fallu en
reconstituer l’ordre. 18 textes ont été identifiés, et classés
comme relevant pour la plupart du confucianisme (儒家)
et pour une partie du taoïsme (道家),
dont trois chapitres du Daodejing. Ces textes pourraient
provenir de ceux utilisés comme « manuels » d’enseignement par
les confucianistes (儒家)
de l’Académie Jixia (稷下學宮/稷下之学)
à Linzi, textes qui auraient été apportés à Chu par Qu Yuan (屈原)
au retour de son ambassade à Qi où il avait été envoyé par le
roi Huai (楚懷王)
en 311 avant JC.
Les textes ont
depuis lors été traduits et analysés, et le tout publié en 2012.
Ce qu’ils semblent montrer, c’est la grande porosité des écoles
à l’époque des Royaumes combattants, leur classification en
confucianistes/taoïstes ayant été effectuée sous les Han, au
moment où le confucianisme a été érigé en doctrine d’État. Les
textes de Guodian font apparaître les deux « écoles » bien plus
complémentaires qu’on ne l’avait envisagé jusque-là.
b)
La
tombe du marquis de Haihun
Une découverte
plus récente a apporté de nouvelles surprises. Un miroir de
bronze portant la plus ancienne représentation de Confucius
connue à ce jour a été découvert en 2011 dans une tombe datant
des Han occidentaux : la tombe du marquis de Haihun (Haihun
hou mu
海昏侯墓).
L’image est
peinte sur le couvercle de bois laqué du miroir qui formait un
paravent. Elle représente Confucius en habit ordinaire,
accompagné de deux disciples. La couverture de bois porte
également une inscription à l’encre de quelque 2 000 caractères,
qui raconte des histoires du maître et de ses disciples,
différentes de la biographie des « Mémoires historiques ». La
tombe se trouve dans une vaste nécropole de plus de 4 hectares
et recélait des tonnes de monnaies de bronze et plus de dix
mille objets parmi lesquels le miroir et des manuscrits sur
lamelles de bambou : les « Entretiens », le « Livre des rites »
et le « Livre des mutations » dans des versions très anciennes.
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Représentation de Confucius au dos du miroir
de
bronze de la tombe du marquis de Haihun
(photo Ziliang Lu, Harvard) |
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Les
archéologues pensent que le miroir appartenait au marquis Liu He
(劉賀/刘贺),
petit-fils de l’empereur Han Wudi (汉武帝),
dont le nom apparaît sur un sceau de jade et des lettres. Liu He
a accédé au trône en 74 à l’âge de 18 ans, mais a été destitué
27 jours plus tard par le régent Huo Guang (霍光).
L’empereur Han Xuandi (汉宣帝)
qui lui a succédé lui a accordé le titre de Marquis de Haihun (海昏侯)
et le fief correspondant, près de Nanchang (南昌)
dans l’actuelle province méridionale du Jiangxi.
La version des
Entretiens sur lamelles de bambou de la tombe serait la version
dite « de Qi » (Qi Lunyu
齊論語)
qui avait été perdue du temps des dynasties Wei et Jin
(220-420). C’est l’une des
trois versions du texte, en 22 chapitres, les deux autres étant
le Lu Lunyu (魯論語)
en 20 chapitres et le Gu(wen) Lunyu (古(文)論語),
en 21 chapitres. Le texte que nous avons aujourd’hui est le
résultat de compilations et analyses comparatives réalisées à la
fin des Han postérieurs, tous les textes existants ayant alors
été rassemblés, étudiés et sélectionnés par He Yan (何晏
190-249), à l’époque des Trois Royaumes, pour en faire une
compilation intitulée Lunyu jijie (論語集解),
la seule version qui nous ait été transmise et qui a fait
l’objet ensuite de nombreux commentaires, y compris par Zhu Xi (朱熹).
Confucius
semble prendre vie…
Éléments bibliographiques
Biographie de
Confucius par Sima Qian : « Mémoires historiques » (Shiji《史记》),
volume 5, chapitre 47.
Traduction
annotée et commentée d’Édouard
Chavannes
(réédition Adrien-Maisonneuve, Paris, 1967), à
lire en ligne numérisée par Gallica
(K’ong-Tse, p. 283).
Le Livre des
rites Liji
《禮記》/《礼记》 (chapitre
Tan Gong) :
- traduction
de Séraphin Couvreur bilingue chinois/français,
à lire en ligne.
- texte
original et traduction en anglais de James Legge,
à lire en ligne.
Le Classique
du vide parfait Liezi
《列子》,
chapitre 4 Zhong Ni
仲尼 (texte
chinois en ligne).
Le Vrai
Classique du vide parfait, traduit, préfacé et annoté par
Benedykt Grynpas, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient.
Série chinoise », 1961. Réédition Gallimard, coll. « Idées »,
1976.
Réédition in Philosophes
taoïstes, vol. I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », 1980, puis coll. « Folio Essais », 2011.
Ou : Les
Fables de Maître Lie, trad. Jean Levi, éditions de
l'Encyclopédie des Nuisances, 2014.
Traductions du
Lunyu :
- Séraphin
Couvreur (1896) : Entretiens de Confucius et de ses disciples,
avec un avant-propos du traducteur
À lire en ligne.
- Anne Cheng :
Entretiens de Confucius, avec introduction et notes, Seuil,
coll. « Points/Sagesses », 1981.
- Jean Levi :
Les entretiens de Confucius et de ses disciples, traduction et
présentation, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 2015.
Biographies et
analyses :
- Confucius,
par Etiemble, Gallimard/Folio, 1986.
- Confucius,
par Yasushi Inoué, trad. Daniel Struve, Stock, 1993, Le Livre de
poche, 2000.
(le dernier
roman du vieil Inoué mort en 1992)
- Confucius,
par Jean Levi, Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes »,
2003.
(qui, sans le
dire expressément, semble avoir été influencé par Fingarette)
-
Confucius : The Secular and the Sacred, Herbert Fingarette,
Harper and Row, 1972, Apocryphile Press, 2023.
- Confucius
revisité, textes anciens, nouveau discours, cours d’Anne Cheng
au Collège de France (Histoire intellectuelle de la Chine
2009-2013) :
-
2009 (janvier-avril) :
Confucius revisité, textes anciens, nouveau discours.
-
2010-2011 :
Confucius revisité, suite.
-
2013 :
suite et fin.
- Confucius
revisité, du marchand confucéen (rushang) à
l’entrepreneur du 21e siècle, Lan Jian Fu, préface
Sébastien Billioud, Hémisphères /Maisonneuve Larose, 2024.
À lire en
complément
II. Le confucianisme comme école
III. Le retour de Confucius
On
trouve cette biographie, écrite par Sima Qian de 109 à
91 avant J.C., dans le volume 5, chapitre 47, des
« Mémoires historiques » (Shiji《史记》).
Il en existe une traduction, richement annotée et
commentée, d’Édouard
Chavannes
(réédition Adrien-Maisonneuve, Paris, 1967), que l’on
peut
lire en ligne numérisée par Gallica
(K’ong-Tse, p. 283).
Rebelle qui, peu de temps auparavant, avait monté un
complot pour éliminer les « Trois Huan » de Lu et avait
été obligé de s’enfuir.
Idée
que l’on retrouve dans le chapitre 17 (Tianlun《天論/天论》)
du Xunzi (《荀子》),
teintée de taoïsme.
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