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Club de lecture de littérature chinoise (CLLC)

Compte rendu de la séance du 14 octobre 2026

et annonce de la séance suivante

par Brigitte Duzan, 19 octobre 2026

 

Cette deuxième séance de l’année 2026-2027 était consacrée au recueil de récits compilés par Gan Bao (干寶/干宝) au 4e siècle :

- À la recherche des esprits (Soushenji《搜神记》), extraits traduits par Chang Fu-jui, Roger Darrobers, Lionel Epstein, Sarah Hart, Rainier Lanselle, Jean Lévi, André Lévy  et Rémi Mathieu, présenté et annoté sous la direction de Rémi Mathieu, Gallimard, coll. "Connaissance de l'Orient", 1992.

 

Comme l’explique Rémi Mathieu dans son Introduction, il existe plusieurs versions du texte, la dernière étant celle, révisée sous les Ming, pour être intégrée au Canon taoïste (le Daozang 道藏). La version qu’il a traduite est la plus courante, en vingt chapitres,  dans l’édition de 1979 de la collection Gu xiaoshuo congkan (古小说丛刊) des éditions pékinoises Zhonghua Shuju (中华书局). 

 

 

L’édition 1979 du Zhonghua Shuju

 

 

Lei a expliqué les différences entre les trois éditions chinoises possibles, toutes en vingt chapitres (ou juan 卷), qui se distinguent par leur organisation, leurs annotations, la présence ou l’absence d’une traduction en chinois moderne, ainsi que par les différents outils proposés pour accompagner la lecture.

- L’édition de 2012 du Zhonghua Shuju (中华书局) comprend le texte original, en chinois classique, des annotations et une traduction en chinois moderne, sans illustration. Chaque récit possède un titre, mais pas de numérotation, et chaque chapitre s’ouvre sur une brève introduction (题解) qui résume les thèmes et le contenu.

- Ensuite l’édition de 2019 des éditions Sanqin du Shaanxi (三秦出版社) comprend le texte original, des annotations et quelques illustrations, mais pas de traduction en chinois moderne ni notice introductive en tête de chapitre, chaque récit portant un titre, mais sans numérotation.

- Enfin l’édition de 2026 des éditions Beijing Tianxue Culture (北京天雪文化有限公司) propose le texte original et une traduction en chinois moderne, sans annotations ni illustrations, sans titres ni numérotation des récits, et sans texte introductif en tête de chaque chapitre.

 

 

Les trois éditions chinoises

 

 

Quant aux illustrations qui figurent dans la traduction, elles sont reprises d’une édition ancienne, « augmentée et illustrée », de la dynastie des Qing (Xinke chuxiang zengbu Soushenji 新刻出像增补搜神记).

 

 

Exemples d’illustrations du Soushenji des Qing : en haut à g. Huang Moshen (黄魔神), le démon jaune,

à dr. Heishui Jiangjun (黑水将军), le général des Eaux noires, en bas à g. Fanmai (贩卖), les

colporteurs, légendes des cultes du sud, à dr. Xiang Wang (向王), le roi Xiang.

 

 

Les interventions au cours de la séance ressemblent aux histoires du Soushenji : certaines brèves, d’autres plus longues, et toutes très diverses.

 

Ø  Pour Claire, le début a été quelque peu laborieux, les deux premiers chapitres de brèves biographies ne l’ayant pas particulièrement intéressée, et la nécessité de devoir faire l’aller retour entre le texte et les notes à la fin du livre n’ayant pas facilité sa lecture.

 

Puis, à partir du Chapitre III, elle a trouvé que le recueil était « d'une richesse et d'une diversité folles » ! Bien que certaines anecdotes soient très allusives (synthèses d'autres textes), elliptiques (on reste parfois sur sa faim...) ou carrément incompréhensibles (pour n’en citer qu'une, « Lessive », au chapitre X, n°256, l'a par exemple laissée particulièrement perplexe), d'autres offrent des histoires plus étoffées avec une vraie trame narrative, et ce sont celles-là qu’elle a le plus appréciées :

 

-     Il y en a de très touchantes, notamment celles qui traitent de la piété filiale ou des amours et amitiés modèles (par exemple, « Les deux catalpas » & « Adieux », n° 294 & 299, chapitre XI) et d'autres très drôles - s'il fallait choisir, petit coup de cœur pour « Le vin de mille jours », n° 447, chapitre XIX).

-     Il en est d’autres qui nous instruisent sur les usages et pratiques antiques : faire un bouillon avec la tête de son ennemi ; exposer au soleil voire à la combustion les responsables de sécheresse, « Pari avec le Ciel », n° 271, chapitre XI ; bâtir les fondations de sa maison sur les restes d'un être vivant, « La tortue et les murailles », n°325, chapitre XIII).

-     Dans le même ordre d’idées, d’autres encore nous donnent l'origine de certaines pratiques ou modes (par exemple l'origine du casque à plumets, « L'autel du taureau furieux », n° 415, chapitre XVIII). Et comment certaines nouvelles pratiques, parfois originaires des contrées barbares, mœurs ou déviances (physiques ou sexuelles) sont souvent autant de présages d'un désordre politique à venir (« De la mode », n° 151, chapitre VI ; « Ustensiles barbares » et « Un sexe mal placé », n°s181 & 221, chapitre VII).

 

Outre tout le chapitre X sur les rêves, Claire a beaucoup aimé l'ensemble du chapitre VI où les anecdotes sont l'illustration de présages, expressément cités, tirés du Yizhuan de Jing Fang (《京房易传》) [1].

 

 

Le Yizhuan de Jing Fang

 

 

Elle a trouvé que, plus on avance dans la lecture du recueil, plus on en apprivoise le style et la « logique ». La structure narrative est relativement commune d'une anecdote à l'autre ; en termes de contenu, on apprend à se familiariser avec les caractéristiques de tel ou tel animal, on pressent parfois la tournure de l'intrigue selon le comportement de ses protagonistes, on se sensibilise avec l'importance des chiffres et leur symbolique implicite (sûrement en lien avec l'attrait qu'avait Gan Bao pour la numérologie, voir par exemple « Le cheval et ses cornes », n° 119, chapitre VI). Bref, on devient presque un initié et qui sait, ajoute-t-elle,  peut-être pourrait-on en venir à reconnaître un « esprit » si on en croisait un.

 

On remarque en effet que tous ces faits extraordinaires, s'ils peuvent parfois surprendre ou effrayer, ne choquent véritablement personne : toutes les créatures (humaines et autres) évoluent dans un monde sans frontières (géographie & temps, vie & mort, humain & animal) où se mêlent l'Histoire, les théories Yin/Yang et les Cinq Eléments, les mythes fondateurs, les traditions (han et barbares), les trois pensées (avec prépondérance du taoïsme), le merveilleux.

 

La leçon qui s'impose est certainement qu'il faut respecter les règles et être attentif aux avertissements et aux présages car ils sont implacables, et parfois, si on les ignore, suivis de mort. Et pourtant, selon les cas, et c’est très amusant, il semble y avoir une marge pour la négociation (« De l'inconvénient des mêmes prénoms », n° 262, chapitre X).

 

Enfin, on constate souvent la supériorité des êtres fantastiques sur les simples mortels, en tant qu'intermédiaires entre deux mondes, et celle de la nature, qui reconnaît la valeur des hommes et récompense les vertueux – ainsi, dans « Poissons impulsifs, moineaux zélés » (n° 278, chapitre XI), la piété d'un fils pourtant mal aimé et injustement traité par son père et sa belle-mère incite au sacrifice les poissons et moineaux qui se donnent à lui pour nourrir ses parents malades ; ou encore, dans « Pari avec le Ciel » (n° 271, chapitre XI), le sacrifice d'un homme pour le bien commun est récompensé par la pluie.

 

Ø  Sylvie a lu une histoire après l’autre, en les prenant au hasard, mais a finalement tout lu. Elle a été gênée par la récurrence de personnages inconnus, cités dans leur contexte historique. Quelques-unes de ces histoires l’ont marquée plus que d’autres.

 

- L’immortel Ji Zixun (蓟子训) des « immortels tranquilles » (n° 18, chap. I) l’a amusée pour l’humour avec lequel il est présenté, sur la base de témoignages attestant de son existence des siècles auparavant, et en différents endroits. Un immortel qui semble omniprésent, au moins dans l’esprit des badauds, la dernière phrase montrant en quelques mots le caractère exceptionnel du personnage, qui s’éloigne sans se hâter, « mais qu’un cheval au galop n’aurait pu rattraper » (视若迟徐,而走马不及).

 

- L’histoire de Charrette (n° 254, chap. X) a une construction intéressante, qui part d’un rêve, comme celles de tout ce chapitre, et mêle monde des esprits et monde réel. Un homme très pauvre, mais épris du dao, Zhou Lanze (周揽啧), rêve que le « seigneur des cieux » (Tiangong 天公) le prend en pitié et lui accorde un « prêt » : les millions d’un homme qui n’est pas encore né. Zhou Lanze fait effectivement fortune, en travaillant dur avec sa femme, mais une servante donne naissance à un enfant auquel est donné le nom de Charrette (Chezi 车子) parce qu’il est né dans une remise à voitures, la servante enceinte ayant été chassée de la maison. Or c’est justement ce personnage dont « le ciel » avait prêté à Zhou Lanze la fortune (à venir) ; il doit donc la rembourser, et s’appauvrit peu à peu tandis que l’autre s’enrichit… Richesse et pauvreté sont un « don du ciel ».

 

- L’histoire des « deux catalpas » (n° 294, chap. XI) l’a particulièrement frappée. C’est une histoire d’amours contrariées : l’officier Han Ping (韩凭) épouse une fille tellement belle que, convoitée par le roi, il la fait enlever et condamne le mari aux travaux forcés. Le mari met fin à ses jours, elle se suicide, laissant une lettre indiquant son désir d’être enterrée avec son mari. Désir non exaucé par le roi furieux qui fait enterrer les deux époux dans des tombes séparées. Mais deux catalpas poussèrent sur les tombes, racines emmêlées, les troncs s’inclinant l’un vers l’autre. Les arbres furent nommés « arbres de l’amour partagé » (“相思树”), nom qui leur est resté [2].

 

Ce thème est courant dans la littérature chinoise et donne lieu à une brève discussion. Le texte de Gan Bao dit : « Un couple de canards mandarins se percha dans les arbres, cous croisés, en poussant des cris plaintifs jour et nuit (又有鸳鸯,雌雄各一,恒栖树上,晨夕不去,交颈悲鸣)… Dans le sud, on dit que les canards mandarins sont l’esprit de Han Ping et de son épouse. (南人谓:此禽即韩凭夫妇之精魂。) » Cette histoire connaît plusieurs variantes, l’une d’elles étant celle des « amants papillons », c’est-à-dire la légende de Liang Shanbo et Zhu Yingtai (梁山伯与祝英台), qui fait partie des quatre grandes légendes de la littérature populaire chinoise (四大民间传说) et a inspiré un grand nombre d’opéras et de films [3]. Cette légende remonte à un chuanqi des Tang, mais le thème des amants séparés aurait pour origine le Huainanzi (《淮南子》) compilé par Liu An (劉安/刘安) au début du  2e siècle avant J.C. … ce qui suggère l’idée de programmer cet ouvrage l’année prochaine [4].

 

Ø  Dorothée a eu quelques difficultés à lire ces histoires en raison de la multiplicité des personnages et de la diversité des thèmes, mais aussi en raison de l’extrême concision de la plupart des histoires, au point d’en rester souvent sur sa faim.

 

Cependant, s’il est une impression qui lui en reste, c’est la prédominance des histoires de morts, de malheurs, sécheresses, inondations, famines et autres catastrophes, qui forment la trame des récits, mais aussi leurs conclusions.

[Et qui reflètent sans doute la sombre réalité du temps].

 

Ø  MRC a lu ces textes dans leur transcription en chinois moderne et a trouvé que certaines des histoires étaient mieux développées que d’autres.

 

Ainsi les histoires de « Song Dingbo et le fantôme » (ou « Comment vendre un fantôme », n° 393, chap. XVI)  et du « Tombeau des Trois Rois » (“三王墓” ou « L’épée de la vengeance », n° 266, chap. XI) ont une structure assez complète, un peu comme de vraies nouvelles.

 

[L’histoire des deux épées, mâle et femelle, forgées par le maître forgeron Ganjiang (干将) du n° 266 se trouve, dans une version très proche, dans le recueil de Lu Xun (魯迅) « Contes anciens sur un mode nouveau » (《故事新编》), sous le titre « Forger les épées » (《铸剑》) [5]].

 

En revanche, l’histoire de « Chang'e et la fuite dans la Lune » (n° 351, chap. XIV) et celle de « Dong Yong et la Tisserande » (n° 28, chap. I) sont très courtes dans la version du Soushenji. C'est par la suite qu'elles ont été développées et adaptées en récits plus complets, jusqu'à devenir très populaires, par exemple, pour « Dong Yong et la Tisserande » , à travers les pièces de théâtre traditionnel sous les Ming et les Qing, et plus récemment dans les films et les séries télévisées.

 

1/ MRC évoque des souvenirs concernant l'histoire de Song Dingbo et du fantôme : l’histoire figurait dans le manuel scolaire quand il était au collège et elle avait été étudiée en classe. À l'époque, tout le monde trouvait que Song Dingbo était très intelligent parce qu'il avait réussi à tromper un fantôme qui était normalement plus fort que lui et qu'on considérait en outre comme méchant. C’est ainsi que l’histoire était présentée dans le manuel.

 

Mais en la relisant aujourd'hui, elle a pris à ses yeux un sens différent. Finalement, le fantôme est plutôt naïf et c’est la raison pour laquelle Song Dingbo réussit à le tromper et à le capturer, puis à le vendre pour gagner de l'argent. Vu ainsi, on pourrait presque dire que c'est le fantôme qui est la victime de l'histoire. D'ailleurs, c'est le fantôme lui-même qui propose qu'ils se portent à tour de rôle pour se fatiguer moins en chemin. Il montre donc une certaine volonté de s'entraider. Loin d’être méchant, c'est peut-être même un fantôme plutôt gentil !

 

En y repensant, il se dit qu’il y avait peut-être d'autres élèves qui pensaient ainsi. Mais ce n’était pas « la bonne réponse », celle qui était uniformément enseignée, sans possibilité de réflexion.

 

2/ Pour ce qui concerne l'histoire de Chang'e, elle tient en quelques lignes dans le Soushenji, et on ne nous explique pas pourquoi elle décide de prendre l'élixir d'immortalité et de partir sur la Lune. Dans les différentes versions qui sont apparues par la suite, on trouve plusieurs explications, parfois très différentes les unes des autres. On peut en citer cinq, qui diffèrent selon les auteurs et les commentaires.

 

a)   Chang'e veut devenir immortelle. Elle vole donc l'élixir et le prend toute seule, en abandonnant son mari.

Source : le Huainanzi, VI (《淮南子. 卷六》), à l’origine de l’expression « Chang’e s’envole vers la lune » (Cháng'é bènyuè  “嫦娥奔月” ).

“姮娥,羿妻,羿请不死药于西王母,未及服之,妇娥盗食之,得仙,奔入月中,为月精。”

Chang’e (était) l’épouse de Yi [6] ; il demanda l’élixir d’immortalité à Xiwangmu, la Reine Mère de l’Ouest, mais avant même qu’il ait eu le temps de le prendre, Chang’e le lui vola, devint immortelle et s’enfuit sur la lune où elle devint l’Esprit de la Lune [7].

 

b)   Un homme mal intentionné essaie de s'emparer de l'élixir. Pour l'en empêcher, Chang'e préfère le prendre elle-même et elle s'envole vers la Lune.

Source : manuel scolaire chinois de l’école primaire.

 

c)   Chang'e découvre que son mari, Hou Yi, lui a été infidèle. Furieuse, elle décide de le quitter en prenant l'élixir et en s’envolant sur la lune.

Cette version a sa source dans le poème « Questions au ciel » des « Chants de Chu » (Chuci. Tianwen《楚辞·天问》) de Qu Yuan (屈原) [8].

[Selon cette source, après avoir abattu les neuf soleils et être devenu un héros, l’archer Yi, ou Houyi (后羿), serait devenu un Don Juan et aurait eu une liaison avec Luo Pin (雒嫔), l’épouse du Dieu du Fleuve (河伯) ; ulcérée, Chang’e s’enfuit dans le palais de la Lune (月宫). Cette histoire se trouve dans les commentaires sur le Chuci d’un écrivain de la dynastie des Han de l’Est. Mais, dans le Chuci, il n’est pas question de Chang’e, l’épouse de Houyi est nommée Chunhu (纯狐). Ce Houyi serait donc vraisemblablement une autre personne que le mari de Chang’e.]

 

d)   Autre version : Houyi est devenu un tyran ; Chang'e lui vole l'élixir pour l’empêcher de devenir immortel et de continuer ses exactions. Elle se sacrifie donc pour le bien commun car le « palais de la lune » (广寒宫) où elle s’envole n’est pas un lieu paradisiaque, mais un lieu où la Cour céleste bannissait les criminels.

Source : « Les Huit Immortels atteignent le Dao », chap. 49 (《八仙得道传/49》) [9].

[C’est d’ailleurs à un exilé, Wu Gang (吴刚), envoyé là par l’Empereur de Jade pour couper le cannelier, que Chang’e demande, ainsi qu’au lapin de Jade, de lui broyer un élixir pour qu’elle puisse retourner sur terre… ce qu’ils tentent toujours de faire…]

 

e)   Dans une autre version encore, c'est Houyi qui donne volontairement l'élixir à Chang'e pour qu'elle puisse devenir immortelle.

Source : Les « Chroniques de Yongcheng sur les Immortels », vol. 5 (73), la Concubine Mi de Luochuan (Yongcheng jixian lu《墉城集仙录》卷五 Luochuan Mifei《洛川宓妃》) de Du Guangting (杜光庭 850-933), auteur taoïste de la fin des Tang et de la période suivante des Cinq dynasties et dix royaumes.

 

On ne compte pas les poèmes sur ce thème et celui de l’immortalité, à commencer par les grands poètes de la dynastie des Tang, Li Bai (李白), Du Fu (杜甫), Bai Juyi (白居易) et autres. Ce thème de l’immortalité reste très populaire aujourd'hui en Chine, notamment dans les romans publiés sur Internet, mais aussi dans les jeux vidéo. Par exemple, sur le thème « Le bannissement des immortels (sur terre) » (zhé xiān  谪仙), il existe des poèmes, des romans, des feuilletons et des jeux vidéos en ligne.

 

Ø  Constantin, pour sa part, a lu le texte du Soushenji dans l’édition taïwanaise complète, après avoir lu les « Notes de la chaumière des observations subtiles » (Yuewei caotang biji 《阅微草堂笔记》) de Ji Yun (紀昀), recueil de petites anecdotes de genre biji (笔记), comme l’indique le titre, parues à partir de 1789 [10].

 

 

Yuewei caotang biji, éd. Sanmin 2024

 

 

Il n’a pas trouvé facile la lecture du Soushenji, d’une part pour l’extrême concision de la pensée, mais aussi en raison des noms de lieux et de règnes et de la diversité des sujets, tant historiques que taoïstes ou purement légendaires, avec des précisions relevant de la botanique, de la médecine traditionnelle ou autre.

 

1/ Il a bien aimé, par exemple, l’histoire de Yan Chao (颜超) dans « Les joueurs d’échecs » (n° 54, chap. III), ou comment prolonger la vie d’un garçon promis à une mort précoce selon un devin. On y apprend que la vie est régie par le « Grand chariot du Sud» et la mort par son alter ego, le « Grand Chariot du Nord» (南斗注生,北斗主死) ; au cours de son existence, chacun passe de l’un à l’autre, et toute demande de longévité doit être présentée au deuxième. Il suffit de le savoir…

 

Mais l’histoire qu’il a préférée est sans doute celle de « L’élégie de la déesse » (n° 31, chap. I) : l’une des plus longues histoires du recueil. Elle se passe durant l’ère Jiaping (嘉平249-254), pendant ce même 3e siècle. Une « fille de jade » (天上玉女), orpheline, est exilée sur terre pour s’y marier. Elle se lie avec un jeune officier et coexiste même un temps avec son épouse une fois qu’il a dû se marier… ils se retrouvent plus tard à Luoyang et poursuivent leur liaison la nuit. C’est cette histoire, termine Gan Bao, qui a donné le poème « Élégie de la déesse » (Shennü fu 《神女賦》), qu’il attribue à Zhang Maoxian (张茂先), ou Zhang Hua (张华), de la dynastie des Jin de l’Ouest [11].

 

2/ Cependant, Constantin s’est aussi intéressé à l’écriture de l’histoire, à travers ces textes. Pour bien les comprendre, d’un point de vue historique, il convient de les replacer dans leur temporalité : le Soushenji a été compilé au 4e siècle, vers 320, par un auteur qui était historien à la cour de l’empereur Yuan (元皇帝) de la dynastie des Jin de l’Est (東晉/东晋 317-420), dynastie qui a succédé à celle des Cao-Wei à la fin de la période des Trois Royaumes. Or, il s’agit d’une dynastie « du sud », avec pour capitale Jiankang (建康), l’actuelle Nankin, capitale du royaume de Wu, ou Sun-Wu (孙吴), à partir de 229, pendant la période des Trois-Royaumes – royaume de Wu plus faible que celui de Wei.

 

Il a ainsi noté une attitude péjorative de Gan Bao à l’égard des Sun [12], et valorisante à l’égard de Cao Cao nommé « Cao Gong » (曹公), le duc Cao, par exemple dans l’histoire n° 168 (chap.VI) où il est loué comme pacificateur de la région de Jingzhou (曹公平荆州). En revanche Sun Ce (孙策) et son frère Sun Quan (孫權/孙权) sont présentés comme des personnages despotiques (n° 22, chap. I), régnant sur un royaume en proie à la sécheresse, aux épidémies et à diverses calamités (n° 92, chap. V), voire carrément malhonnêtes. Sun Quan meurt après une tempête et un raz-de-marée (n° 174, chap. VII), présages, on le sait, de mauvais souverains.

 

C’est implicite dans ces textes très concis. Mais Gan Bao étant historien officiel de la cour, sous l’empereur Yuan, on peut avoir des doutes sur l’objectivité des « Annales des Jin » (《晉紀》) dont une partie est de sa plume.

 

3/ Dans une approche comparative, on trouve des points communs entre le Soushenji et le Yuewei caotang biji : des sources populaires d’une part, un objectif semblable de diffusion de connaissances sur l’histoire et les légendes. Mais la tonalité est différente : Gan Bao était taoïste, Ji Yun brillant lauréat des examens mandarinaux et membre de l’Académie Hanlin ou Institut de la Forêt de Pinceaux (翰林院) auprès de l’empereur Qianlong.

 

Ø  Laura s’est un peu perdue dans la chronologie donnée en détail dans son introduction par Rémi Mathieu… elle n’est pas la seule ; il aurait donc été peut-être préférable de la reporter en postface, en gardant en introduction les données biographiques très intéressantes de Gan Bao qui expliquent sa passion pour les « phénomènes étranges ».

 

Les fantômes et revenants chinois sont très différents des yokai japonais, qui sont vraiment des monstres effrayants, alors que, traités rituellement dans les règles afin de ne pas devenir des « âmes errantes », les fantômes chinois peuvent être bienveillants, voire compatissants, comme le montrent bien des histoires du Soushenji.

 

Laura se souvient en particulier d’un texte, tiré d’un ouvrage de 2002, sur lequel elle avait rédigé un compte rendu pour le cours de Vincent Durand-Dastès [13], à l’Inalco : « L'enfant pleurant dans la tombe – Analyse des histoires du type « La mère-fantôme élève son enfant » (墓中儿啼 – “鬼母育儿”故事解析”). Le chercheur allemand Wolfram Eberhard en distingue deux types : « La mère décédée et son enfant » (“死去的母亲和她的孩子'') et « La digue de Su » (“苏堤''). Dans le premier cas, une femme enceinte meurt et donne naissance à son bébé dans la tombe, et l’y nourrit. L’histoire de « La digue de Su » en est un autre type : une mère meurt en laissant un bébé qui n’a désormais plus personne pour l’allaiter ; alors, l’entendant pleurer, elle revient la nuit le nourrir (« 鬼母育儿 – 夜来哺乳 »).

 

Cette histoire est d’autant plus intéressante qu’elle est liée au grand écrivain, poète et homme politique des Song, Su Shi (蘇軾/苏轼), dit Su Dongpo (蘇東坡/苏东坡). On sait qu’il a été marié très jeune, que sa première épouse est morte à l’âge de 29 ans, et qu’il lui a dédié un superbe poème après l’avoir vue en rêve, dix ans après sa mort. Selon une légende populaire circulant à Huizhou (惠州), dans le Guangdong, où il a été banni en 1094, il arrive là avec sa concubine et s’installe au bord du lac de l’Ouest local (Xihu 西湖). La concubine meurt en 1096 après avoir donné naissance à un bébé, et elle est alors enterrée sur la rive opposée du lac. Elle traversait le lac toutes les nuits pour venir allaiter son bébé, et elle arrivait trempée. Touché, Su Dongpo eut donc l’idée de construire une digue pour qu’elle puisse traverser à sec : c’est la digue de Su (苏堤) du lac Xihu qui existe toujours à Huizhou. Malheureusement, en même temps que la digue apparut un démon qui empêcha la concubine de passer, et le bébé mourut.

 

 

La digue de Su (苏堤) du lac de l’Ouest de Huizhou

 

 

Ø  LLP  a lu ces histoires dans le contexte, au même moment, de la fête de la Mi-Automne (Zhongjiu jie 中秋节) auxquelles elles sont intimement liées – c’est la deuxième fête la plus importante de l’année en Chine, après la fête du Printemps.

 

1/ Elle a apprécié la classification floue, par association d’idées, en quelque sorte : biographies plus ou moins fantaisistes, dieux des montagnes et des lacs, présages et prédictions, naissances monstrueuses et métamorphoses bizarres, enterrés vivants et résurrections, animaux étranges, parfois dangereux… le classement n’étant pas rigoureux, entraînant des chevauchements, les animaux étranges pouvant se métamorphoser, par exemple, donc entrer dans une autre catégorie. Cela ajoute à ce texte une fluidité qui fait qu’on passe d’une histoire à l’autre sans chercher forcément de lien, comme dans un monde un peu brumeux dont apparaissent des bribes.   

 

2/ Certaines histoires l’ont plus frappée que d’autres, peut-être parce qu’elles sont plus connues, comme celle de Chang’e s’envolant dans la lune, dont a parlé MRC. Mais d’autres l’ont incitée à réfléchir et creuser, l’histoire de Xiwangmu (西王母), la Reine Mère de l’Ouest, par exemple, avec toutes les légendes qui lui sont rattachées.

 

[C’est la plus ancienne divinité chinoise : elle apparaît sur des os oraculaires dès la dynastie des Shang, mais sa plus ancienne description date du « Classique des monts et des mers » (Shanhaijing 《山海经》). Elle y est dépeinte sous les traits d’un animal féroce à tête humaine, en charge des calamités et des « cinq châtiments » (五残) ; dans la partie « Mers du nord » 《山海经·海内北经》), il est dit qu’elle a « trois oiseaux bleus » qui la nourrissent (“有三青鸟为取食。”). Dans la partie « Vastes étendues sauvages de l’ouest » (《山海经·大荒西经》), il est précisé qu’elle habite sur le mont Kunlun (昆仑山), au sud de la mer de l’Ouest (“西海之南,流沙之滨,赤水之后,黑水之前,有大山,名曰昆仑之丘。”).

 

Selon le Huainanzi (《淮南子》), c’est elle qui donne l’élixir d’immortalité à l’archer Yi (repris dans le n° 351, chap. XIV, du Soushenji)]

 

Elle est devenue divinité taoïste sous les Han, comme le montre l’histoire n° 144, chap. VI : les sacrifices à Xiwangmu dont il est question se passent « en été, au cours de la 4e année de l’ère Jianping (建平, -6/-3) du règne de l’empereur Ai des Han (哀帝) ». Ces hommages s’achèvent à l’automne, dit le texte. D’où, en conclut LLP, le lien de Xiwangmu avec la fête de la Mi-Automne (Zhongjiu jie 中秋节) qui en porterait les traces.

 

Quant aux « trois oiseaux » (三青鸟) qui la nourrissent, comme il est dit dans le Shanhaijing, on peut interpréter leur couleur qīng青 comme étant le noir : ils sont  souvent traduits par « corbeaux » dont le caractère est proche (wū 乌). De là le lien avec le « corbeau tripode » (n° 148, chap. VI), corbeau à trois pattes mais de couleur rouge, couleur de la dynastie des Zhou, la couleur emblématique du début des Han étant le noir. D’où aussi l’histoire des « combats de corbeaux » (n° 123, chap. VI) considérés comme des oiseaux maléfiques, leur apparition étant un présage funeste. Comme en conclut cette histoire, en citant le Yizhuan de Jing Fang (《京房易传》) dont parlait Claire [et très souvent cité par ailleurs dans ce même chapitre] : « Lorsqu’on ne voit qu’armées en campagne, pillages et tueries, corbeaux et pies maléfiques se battent. » (“颛征劫杀,厥妖乌鹊斗。”)

 

Ceci tend à faire de Xiwangmu, nourrie par des corbeaux, un personnage très sombre. En fait, elle est liée au coucher du soleil et à la lune. C’est elle qui gouverne le domaine des morts. D’où son lien avec le mont Taishan (泰山), la principale des Cinq montagnes sacrées, la montagne de l’Est, d’abord séjour des morts comme le montre l’histoire « Une rencontre entre deux mondes » (n° 361, chap. XV) : à la fin de la dynastie des Han, un homme étant mort, le « fonctionnaire des ténèbres » s’apprête à l’emmener… vers le Taishan, avant de se rendre compte que ce n’est pas celui qui devait mourir.

 

3/ Ces histoires font la distinction entre les différentes âmes de la tradition chinoise : âmes hún (魂) et âmes pò (魄) [14], les âmes célestes, qui reviennent au ciel, et les âmes terrestres, attachées au corps, les deux caractères étant formés de la racine guǐ (鬼), terme générique pour les fantômes[15]. Mais les guǐ sont en général inquiétants, à la limite du démoniaque (móguǐ 魔鬼) et proches des esprits maléfiques que sont les yāo (妖), souvent, comme l’indique la clé, sous des apparences féminines séduisantes et dont il faut donc se méfier.

 

Tout cela pour en arriver à un podcast que LLP a découvert sur le sujet, et qui montre à quel point le Soushenji et ses histoires sont tout ce qu’il y a de plus actuel. Il s’agit d’un épisode de la série « Un thé pour comprendre » (《不明白下午茶》).  intitulé « Wen cangsheng » (《问苍生》 ), littéralement « demander au peuple » [16].  La discussion porte sur un court métrage de 26’ de type duanju (短剧) généré par IA, diffusé sur bilibili, mais que l’on trouve aussi sur YouTube :

 

 

Wen cangsheng 《问苍生》 

 

C’est un duanju « historique » (AI历史短剧), qui est devenu extrêmement populaire. Il dépeint la souffrance des gens ordinaires à travers leur croyance dans le surnaturel à la fin de la dynastie des Han, en montrant combien le surnaturel dominait les esprits. Le scénario imagine un fonctionnaire des archives impériales nommé Pei Lingshi (裴令史) chargé de déterminer, dans les cas de phénomènes étranges, s’il s’agit d’un phénomène humain (relevant de l’homme) ou d’un phénomène attribuable à un « démon » (yāo 妖), et d’en établir des archives, dûment notées sur lamelles de bambou. La raison en est que, dans le passé, quiconque se prétendait dieu ou devin en essayant de tromper le peuple devait être remis à la Justice impériale pour être jugé.

 

Le court métrage montre le peuple réduit à la misère et d’autant plus prêt à croire au surnaturel, ou ce qu’on lui fait passer comme tel – le contexte historique choisi étant celui de la Révolte des Turbans jaunes (黄巾起义), lancée en 184, sous le règne de l’empereur Ling des Han (汉灵帝), par le fondateur de la secte taoïste Taiping (太平道) – c’est par cette révolte que commence l’« Histoire des Trois Royaumes » (Sānguó Yǎnyì《三国演义》). Le court métrage est une série de courtes séquences aboutissant à celle des Turbans jaunes, chaque séquence étant tirée du chapitre VI du Soushenji dont les histoires sont presque toutes des présages de fin de la dynastie Han [17] (苍天已死Le Ciel bleu est mort [slogan entier : Le Ciel bleu est mort, le Ciel jaune va apparaître - le bleu étant la couleur de la dynastie des Han, le jaune celui des Turbans jaunes] / 张角 Zhang Jiao [fondateur de la secte Taiping] / 墙里长人 L’homme dans le mur / 树上生脸 Le visage dans l’arbre / 白衣入宫 Un homme en blanc au palais / 草木做兵 Plantes et arbres devenus soldats / 黄巾军 L’armée des Turbans jaunes).

 

L’eunuque Zhang Rang (张让) lui-même incite Pei Lingshi à classer tous ces événements comme étant l’œuvre de « démons » (yāo 妖), en particulier dans le cas de l’incident de « l’homme en blanc » qui s’était introduit jusque dans la chambre de l’empereur en se disant envoyé du Ciel pour assurer que le peuple ait de quoi manger : si l’on acceptait que c’était « œuvre humaine », il faudrait chercher un responsable, et le punis en conséquence. Quant au phénomène des « herbes ressemblant à des guerriers armés », l’eunuque était encore moins prêt à y avoir un signe du Ciel indiquant que la cour avait négligé ses devoirs. Donc il félicite Pei Lingshi d’attribuer cette manifestation à un « sorcier » [18].

 

Si ce court métrage a eu autant de succès, c’est qu’il suscite la réflexion. Zhang Jiao et son camp sont présentés sous un jour favorable. Derrière les phénomènes « surnaturels » se cachent l’incurie du régime, la famine et le désespoir du peuple – contenu très sensible qui souligne une dimension politique du Soushenji rarement prise en compte et encore moins discutée.

 

Ø  Il revenait à Lei de conclure la séance. Elle a lu les trois premiers chapitres en entier (en chinois), puis a sélectionné dans les chapitres suivants des récits qui l’intriguaient ou étaient célèbres. Elle a retenu l’édition du Zhonghua Shuju parue en 2012 comme édition principale de référence, mais, les versions électroniques des deux autres éditions étant directement accessibles sur l’application WeRead (微信读书), elles les a utilisées en début de lecture.

 

Les récits étant indépendants les uns des autres et la lecture du chinois classique présentant certaines difficultés, au bout des deux premiers chapitres, elle a eu du mal à percevoir l’enchaînement et la structuration des récits en l’absence d’une table des matières générale et de notices introductives.

 

[En ce sens, la traduction française, avec son introduction, les numéros et titres des récits ainsi que les nombreuses notes, apporte finalement aussi une aide à la lecture. Il est dommage que Rémi Mathieu n’ait pas disposé, quand il a préparé sa traduction, de l’édition de 2012 du Zhonghua Shuju qui comporte des titres, il aurait été intéressant d’en avoir la traduction, afin de faire plus facilement les liens entre traduction et texte original.]

 

Au bout de sa lecture, Lei a retenu trois thèmes de réflexion : rapport à l’histoire, transmission des récits classiques et influence sur la littérature ultérieure et la langue chinoise

 

1. Les récits et leurs liens avec l’histoire

 

Tout d’abord, comme l’a fait remarquer Constantin, la majorité des récits du Soushenji commencent par situer les événements dans le temps, en les rattachant à une période historique relativement précise. Ce procédé produit une impression singulière où réel et imaginaire semblent parfois se confondre. D’un côté, la mention d’une époque et d’un contexte historique précis renforce l’impression d’authenticité et la crédibilité du récit. De l’autre, elle laisse au lecteur une certaine liberté d’interprétation : faut-il considérer ces histoires comme des expressions littéraires des mythes, des légendes et des croyances populaires, ou peut-on y rechercher aussi des liens avec des événements et des personnages historiques réels ?

 

Outre les repères chronologiques, les récits font fréquemment intervenir des personnages historiques dont la présence donne à l’ouvrage le caractère singulier d’un ouvrage situé à la frontière de la chronique historique, de la légende populaire et de l’imagination littéraire. Par exemple :

- Figures majeures de l’époque des Trois Royaumes, Cao Cao (曹操) apparaît dans le récit Zuo Ci déploie ses pouvoirs surnaturels (《左慈显神通》,卷一) [soit « Le duc Cao n’est pas content », n° 21, chap. I], et Sun Ce (孙策) dans le récit Yu Ji fait tomber la pluie (《于吉请雨》,卷一) [soit « Le miroir », n° 22, chap. I].

- Le célèbre médecin Hua Tuo (华佗) apparaît dans plusieurs récits du chapitre III : Hua Tuo soigne une plaie (《华佗治疮》,卷三) [soit « Le serpent et l’abcès », n° 69, chap. III] et Hua Tuo soigne une affection de la gorge (《华佗治咽》,卷三) [non traduit].

- Confucius lui-même est présent dans plusieurs récits : Le rêve nocturne de Confucius (chap. VIII) (《孔子夜梦》, 卷八) [soit « Confucius reçoit (en rêve) le présage de l’avènement des Han », n° 231, chap. VIII] et Confucius interroge les cinq êtres étranges (chap. XIX) (《孔子问五酉》, 卷十九) [soit « Les cinq vieilleries », n° 444, chap. XIX] [19].

 

2. La transmission et l’évolution des récits classiques

 

Le Soushenji renferme de nombreux récits très populaires auprès du grand public, parmi lesquels, par exemple, outre les histoires de Chang’e et de Dong Yong dont MRC a déjà parlé : le très bref récit Shennong goûte les cent herbes (《神农尝百草》, 卷一), qui ouvre le premier chapitre [soit n° 1, « Les cent plantes »].

 

On peut aussi noter que certains récits ne figurent pas exclusivement dans le Soushenji, mais se retrouvent aussi dans d’autres ouvrages anciens. Par exemple, La tombe de Luan Shu (chap. XV) (《栾书冢》, 卷十五) [ soit « La vengeance du renard blanc », n° 375, chap. XV] et Jia Yi et l’oiseau funeste (chap. IX) (《贾谊与鵩鸟》, 卷九) [soit « Le poème de l’effraie », n° 243, chap. IX] figurent également dans les « Notes diverses sur la capitale de l’Ouest » (Xijing zaji (《西京雜記》/《西京杂记》) de Liu Xin (劉歆/刘歆) [20].

 

3. L’influence du Soushen ji sur la langue chinoise et la création littéraire ultérieure

 

L’influence du Soushenji sur la culture chinoise a été considérable, ne serait-ce que pour ce qui concerne les expressions idiomatiques et proverbiales ou la création littéraire ultérieure.

 

3.1. Expressions idiomatiques, proverbes et motifs narratifs

 

Bien que certaines expressions idiomatiques ou proverbiales ne soient attestées précisément que dans des textes postérieurs, on peut néanmoins retrouver dans l’ouvrage des situations, des formulations ou des images qui leur font écho. Par exemple :

- L’expression hán shā shè yǐng (含沙射影), pour désigner une attaque indirecte ou une calomnie insidieuse, peut être rapprochée du récit Les tortues tripodes dans le fleuve (chap. XII) (《江中蜮》,卷十二)

[soit « Les trionyx », n° 314, chap. XII, récit qui décrit des troubles mortels attribués à des êtres maléfiques vivant dans les eaux du fleuve Bleu, tortues tripodes yù 蜮 ou « renard courts » duǎnhú 短狐 – parfois invisibles. On notera d’ailleurs que le yù apparaît dans le « Classique des poèmes » (Shijing《詩經》 /《诗经》), poème 199 des Petites Odes intitulé « Quel est cet homme ? »  (He ren si《何人斯》) dénonçant un amant inconstant ou volage, p. 638-642 de la traduction de Rémi Mathieu : Quel est cet homme que je dénonce… Si vous étiez fantôme ou yù, on ne pourrait vous attraper…為鬼為蜮,則不可得。 (strophe 8)].

- L’expression idiomatique shuǐ dī shí chuān (水滴石穿), littéralement « les gouttes d’eau finissent par percer la pierre », évoque le motif  « le bois finit par percer la pierre » (钻木石穿) présent dans le récit Le Vieux Seigneur du mont Jiao (chap. I) (《焦山老君》,卷一) [soit « Le dao », n° 13, chap. I].

- L’expression sǎ dòu chéng bīng (撒豆成兵), qui signifie « jeter des haricots pour en faire des soldats », trouve un parallèle dans Guo Pu transforme des haricots en soldats (chap. III) (《郭璞撒豆成兵》,卷三) [non traduit : le récit mêle réalité et fiction. Guo Pu, un prêtre taoïste, passant par Lujiang, tombe amoureux de la servante du préfet ; il prédit la chute imminente de la ville, répand une poignée de haricots qui se transforment soldats faisant le siège de la maison ; sur quoi il conseille au préfet de fuir, et il achète la servante au rabais. Ensuite la ville tombe effectivement aux mains des envahisseurs. Un peu comme dans le duanju《问苍生》le prétendu surnaturel est prétexte à arnaquer le préfet. ].

- Enfin, la célèbre expression huáng liáng yī mèng (黄粱一梦) sur le thème du rêve illusoire et de la vanité de l’existence est tirée de l’histoire du « Rêve du millet jaune » inspiré du Soushenji.

 

Le Soushenji constitue ainsi une source précieuse pour comprendre la formation et l’évolution de la langue et de la culture chinoises anciennes.

 

3.2. Influence sur la création littéraire ultérieure

 

Au-delà de son rôle majeur dans le développement des récits consacrés aux phénomènes étranges et surnaturels, les personnages, les intrigues et les éléments merveilleux que le Soushenji met en scène entretiennent également de nombreux rapports avec les romans historiques, les récits légendaires et la littérature populaire ultérieure.

Ainsi, les épisodes de Zuo Ci déploie ses pouvoirs surnaturels et de Yu Ji fait tomber la pluie évoqués précédemment trouvent des prolongements littéraires dans le « Roman des Trois Royaumes » (《三国演义》).

 

Le motif des épées jumelles, masculine et féminine, fabriquées par Gan Jiang et Mo Xie dans le récit L’épée de la vengeance (chap. XI) (《三王墓》,卷十一) fait écho à la place qu’occupent les armes extraordinaires et les épées légendaires dans la littérature populaire chinoise où elles acquièrent souvent une valeur symbolique. Ce type de motif a été repris et réinterprété de multiples façons, en particulier dans les romans de wuxia. On a déjà cité la réécriture du conte par Lu Xun, on peut aussi penser au roman de Jin Yong (金庸) « L’Épée céleste et le Sabre du Dragon » (《倚天屠龙记》), dans lequel l’épée céleste Yitian [qui s’appuie sur le Ciel 倚天] et le sabre Tulong [destiné à massacrer les dragons 屠龙] constituent des éléments essentiels à la progression de l’intrigue.

 

Les liens entre le Soushenji et les quatre grandes légendes populaires chinoises (Liang Shanbo et Zhu Yingtai (《梁山伯与祝英台》), La Légende du Serpent blanc (《白蛇传》), Meng Jiangnü et la Grande Muraille (《孟姜女》) et Le Bouvier et la Tisserande (《牛郎织女》) méritent également une attention particulière, en confrontant les textes de différentes époques [21].

 

De manière générale, l’un des intérêts du Soushenji est qu’il contient de nombreux récits dans lesquels les émotions humaines, les phénomènes surnaturels et l’ordre du monde entretiennent des relations étroites ; il constitue ainsi un matériau précieux pour comprendre la manière dont la littérature chinoise ancienne a représenté les liens entre les sentiments humains et le monde extérieur. Ce n’est pas le moindre de ses attraits.

 

Ø  Et si je devais ajouter une histoire qui m’a frappée, parce qu’elle trouve un écho dans la littérature chinoise contemporaine, c’est celle de « la main rongée » (n° 57, chap. III) : l’histoire d’un homme, Chunyu Zhi (淳于智), qui, pendant son sommeil, a eu le majeur de la main gauche rongée par un rat (夜卧,鼠啮其左手中指).

 

Si cela m’a frappée, c’est parce que cela m’a rappelé un récit de Can Xue (残雪) sur le même thème : l’histoire d’un vieil homme qui se fait ronger les orteils par un rat pendant son sommeil… C’est au début de la novella « Histoire des taudis » (《贫民窟的故事》), du recueil de nouvelles « Les taudis, c’est là que j’habite » (《贫民窟是我的家》) :

“我和家鼠是在大白天结识的。大白天,房子里面也比夜里亮不了多少。我听到有什么东西在啃骨头,我以为是猫,就从灶台跳下,跑过去看。啊,不是猫,是一只家鼠,他比一般的家鼠要大一倍。该死的,他正在啃老爷爷的脚跟!我看见白骨森森,可是却没有血。家鼠很兴奋,‘咔咔咔’地,身子颤动,仿佛在啃世界上最美味的骨头。”

         这是个活老爷爷。

J’ai rencontré le rat en plein jour. En plein jour, à l’intérieur de la maison, il ne fait guère plus clair que la nuit. J’ai donc entendu quelque chose qui rongeait des os et j’ai pensé qu’il s’agissait d’un chat, alors, d’un bond, j’ai sauté du poêle et j’ai couru voir. Ah ! Mais ce n’était pas un chat, c’était un rat domestique. Il avait deux fois la taille d’un rat ordinaire. Et tenez-vous bien, il était en train de ronger le talon du grand-père ! Je voyais très bien la forme sinistre de l’os blanc, mais il n’y avait pas de sang. Le rat était tout excité ; il tremblait de tout son corps en grignotant bruyamment, comme si c’était l’os le plus délicieux du monde.

 

 En fait, en relisant les histoires de Can Xue, on retrouve le même esprit que celui des textes de Gan Bao : l’insolite de type zhiguai comme élément du quotidien, le quotidien le plus actuel et le plus vivant.

 


 

Prochaine séance

Mercredi 18 novembre 2026

 

Cette séance sera consacrée à Li Yu (李渔) avec au programme deux traductions an français :

- À mari jaloux, femme fidèle, cinq récits tirés du « Théâtre du silence » (Wushengxi《无声戏》), trad. Pierre Kaser, éd. Philippe Picquier 1990, Picquier poche 1998.

- Les Carnets secrets de Li Yu. Au gré d’humeurs oisives, présentés, traduits et annotés par Jacques Dars, Philippe Picquier, 2003/2009, Picquier Poche 2014.

 

Mais aussi deux traductions en anglais de Patrick Hanan :

- Silent Operas, six récits tirés du même Wushengxi, Chinese University of Hong Kong, 1990.

- Tower for the Summer Heat, six récits tirés des Shí’èr lóu (《十二楼》), Columbia University Press, 1998.

 

À quoi j’ajouterai une présentation de la pièce « La compagne parfumée » (Lián xiāng bàn 《憐香伴》) qui a été traduite en anglais, traduction dont on trouve l’introduction en ligne.


 

 


[1] Jing Fang était musicien, mathématicien et astrologue au 1er siècle avant J.C., sous la dynastie des Han. La musique étant alors science mathématique, c’est en étendant ses calculs sur les quintes et les octaves que Jing Fang a calculé le comma pythagoricien, ou diatonique. Il était aussi expert en prédictions sur la base des hexagrammes du Yijing. Son Yizhuan est un recueil de commentaires sur le Yijing. Pour avoir été calomnié, il a été exécuté sur la place publique en 37 avant J.C., sur ordre de l’empereur. 

[2] Sylvie s’est étonnée de trouver un « catalpa » (梓木) dans ce texte, car il s’agit pour elle d’un arbre d’origine américaine. En fait, il y a une espèce nord-américaine, et le nom vient de là, mais il y a aussi un catalpa de Chine dont le bois était réputé : il a servi pour les cercueils impérieux, et il est utilisé en médecine traditionnelle.

[3] Dont le premier film en couleur de la République populaire : le film de Sang Hu (桑弧), « Liang Shanbo et Zhu Yingtai » (《梁山伯与祝英台》), sorti en 1954.

[4] Dans sa note 46 à l’histoire 15 des « Huit vieillards » où il est question de Liu An, Rémi Mathieu indique qu’ « une traduction est en cours ». Elle a été publiée dans la Bibliothèque de La Pléiade en 2003.

[5] L’article sur ce recueil est plus particulièrement une étude de ce conte des deux épées et de son évolution, jusqu’à la version de Lu Xun.

[6] Dans sa traduction du Huainanzi (dans la Bibliothèque de La Pléiade), Rémi Mathieu a retenu la transcription pinyin Heng’e (VI, 16b). Sa version est légèrement différente.

[7] Dans une version complémentaire tirée d’un ouvrage disparu, le Guicang (《归藏》), Chang’e consulte un devin qui lui affirme que les présages sont auspicieux et qu’elle peut s’envoler sans crainte, mais, quand elle arrive sur la lune, elle est changée en crapaud, ce qui lui interdit toute possibilité de retour. Selon cette version, Chang’e accomplit un acte prémédité, et se trouve justement châtiée.

[10] Textes écrits par l’auteur entre 1789 et 1798 lors de son exil à Urumqi dont on a une traduction en français par Jacques Pimpaneau (éd. Kwok on, 1995), mais surtout par Jacques Dars sous le titre « Passe-temps d’un été à Luanyang » d’après le titre du premier des cinq volumes (Luanyang xiaxia lu滦阳消夏录) (Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1998). Voir l’ article de Jacques Dars paru dans la revue Études chinoises en 1994.

[11] Cependant le poème est couramment attribué au poète Song Yu (宋玉) du royaume de Chu, au 3e siècle avant J.C., sous les Royaumes combattants. Le Shennü fu fait suite au Gaotang fu (《高唐賦》) qui dépeint la rencontre en rêve du roi Qingxiang de Chu (楚頃襄王) avec la déesse du mont Wu (Wushan shennü 巫山神女).

[12] C’est le royaume de Wu, au sud, qui est aux mains du clan des Sun, opposé au royaume de Wei au nord.

   Voir Les personnages des Trois Royaumes.

[13] Le spécialiste des « revenants et fantômes », qui a (entre autres) codirigé un ouvrage en deux tomes sur le sujet : « Fantômes dans l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui », paru aux Presses de l’Inalco en 2017..

[14] Article à compléter.

[15] Fantômes qui n’en sont pas vraiment, selon la vision des morts du Yuli Baochao (《玉歷寶鈔》 /《玉历宝钞》), juste des morts en statut provisoire. Voir l’article de Vincent Goossaert sur le sujet, dans « Fantômes dans l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui » sous la direction de Vincent Durand-Dastès et Marie Laureillard, Presses de l’Inalco, 2017 , pp. 29-39. Article que l’on peut lire en ligne.

[16] cāng shēng  "苍生" est un terme qui a son origine dans le « Livre des documents », chapitre Yiji (《尚书·益稷》), pour désigner au sens propre un terrain inculte, couvert de mauvaises herbes. Par dérivation, l’expression en est venue à signifier le petit peuple sans éducation, le commun des mortels (lao baixing 老百姓). Et dans un troisième sens, il désigne un lettré qui a raté les examens mandarinaux.

Le podcast a été lancé pendant l’été 2022 par une journaliste du New York Times à Hong Kong.

[17] Les histoires correspondantes ne sont pas traduites en français.

[18] Voir un compte rendu détaillé du court métrage : 裴令史为何把人写成妖?这么做真的对吗?(Pourquoi Pei Lingshi classe-t-il les hommes dans la catégorie « yao » ? Est-ce correct ?)

[19] Nombreux sont les récits du Soushenji rapportant des anecdotes relatives à Confucius.

   Voir : Confucius et le Soushenji (à venir).

[20] Ouvrage publié en bilingue aux Belles Lettres qui a été programmé au Club de lecture en mars 2025.

    La tombe de Luan Shu : VI. 131, p. 65. Jia Yi et la chouette : V. 121, p. 118 + note 223 p. 42 sur Jia Yi.

[21] Voir : Les quatre grandes légendes populaires chinoises et leurs sources. (à venir)


 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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