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Histoire littéraire
Confucius
I. À la recherche de Confucius, entre textes, légende et
archéologie
II. Le confucianisme à travers les âges, des Han à la fin des
Qing
III. Le renouveau du confucianisme du XIXe au XXe siècle
IV. Confucius dans le
Soushenji《搜神记》
par Brigitte Duzan, 21 octobre 2026
Recueil de récits d’événements étranges, dont Confucius
professait « ne pas parler », le
Soushenji《搜神记》
(ou « À la recherche des esprits ») comporte pourtant plusieurs
histoires relatives à Confucius, sans qu’il soit parfois
nommément cité.
Toutes ces histoires sont aussi savoureuses que les évangiles
apocryphes, faisant apparaître un Confucius bien plus ouvert aux
présages, étrangetés et superstitions de toutes sortes que
tendraient à nous faire croire ses déclarations dans les
« Entretiens », donc finalement bien plus humain, et ancré dans
son époque.
Ø
Récit n° 49, chap. III
(Le message du maître)
Comme la plupart des récits du Soushenji, celui-ci est
daté : de « l’ère Yongping des Han » (汉永平),
soit la période 58-75, sous le règne de l’empereur Mingdi des
Han de l’Est (东汉明帝).
Il n’est pas directement question de Confucius, mais de
l’autorité qu’il exerçait sous les Han, et du don de divination
qu’on lui prêtait.
Un ministre, Zhongli Yi (钟离意),
au moment de sa prise de fonction, préleva sur sa fortune
personnelle une somme importante qu’il confia au préposé du
bureau du cens pour qu’il l’affecte à la réparation du char du
« Maître » (夫子车),
c’est-à-dire Confucius. En même temps, il nettoya les affaires
qui avaient appartenu à Confucius et qui étaient conservées dans
son temple (庙).
Et pendant ce temps, un jeune domestique du nom de Zhang Bo (张伯),
chargé d’arracher les mauvaises herbes dans la cour, trouva sept
disques de jade dans le sol et en subtilisa un.
Dans la salle du temple où enseignait Confucius était suspendue
une jarre (wèng
瓮).
On expliqua au ministre que c’était celle du Maître et qu’elle
contenait un écrit à l’encre vermillon (丹书)*
que personne n’avait osé ouvrir. Sur quoi, pensant que Confucius
avait certainement laissé un message important aux sages à venir
après lui, le ministre s’empressa de l’ouvrir et découvrit ces
mots, tracés sur soie brute :
“后世修吾书,董仲舒。护吾车拭吾履,发吾笥,会稽钟离意。璧有七,张伯藏其一。“
意即召问:“璧有七,何藏一耶?”
伯叩头出之。
Dans les générations à venir, Dong Zhongshu** mettra de l’ordre
dans mes écrits. Zhongli Yi de Guji prendra soin de mon char,
époussètera mes sandales et décachètera l’enveloppe du présent
message. Quant à Zhang Bo, il trouvera sept anneaux de jade mais
en gardera un.
Alors le ministre fit venir Zhang Bo et lui demanda : « Il y
avait sept disques de jade. Pourquoi en as-tu caché un ? ». Sur
quoi Zhang Bo, frappant le sol du front, le lui remit.
*
丹
dān
désigne le cinabre, utilisé entre autres, dans le passé, comme
pigment de couleur rouge vermillon – substance rituelle utilisée
pour diverses cérémonies religieuses, et les écrits sacrés, du
Ciel ou de l’empereur. D’où la réticence à ouvrir un document
écrit dans une encre de cette couleur.
** Dong Zhongshu (董仲舒),
lettré confucianiste des Han antérieurs, spécialiste du
commentaire Gongyang (公羊傳)
des « Annales des Printemps et Automnes » et auteur de l’ouvrage
« Luxuriante rosée des Printemps et Automnes » (Chunqiu fanlu 《春秋繁露》),
synthèse de la pensée de l’époque qui lui est attribuée. Il est
réputé avoir contribué à élever le confucianisme au rang de
doctrine officielle en fusionnant la morale confucéenne avec les
théories du yin et du yang et des Cinq Éléments.
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Le Chunqiu fanlu (copie de la
Bibliothèque nationale de Chine) |
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On peut donc penser que ce récit du Soushenji est une
défense de la doctrine confucéenne de Dong Zhongshu, contre les
devins et magiciens de toutes sortes, tenant du taoïsme,
Ø
Récit n° 215, chap. VII
(Les sœurs siamoises)
Le récit est celui d’un événement intervenu durant la dynastie
des Jin en 316
,
4e année de l’empereur Min des Jin (晋愍帝),
alors que, la « capitale de l’Ouest » ayant été mise à sac,
l’empereur Yuan (晋元帝)
a pris le pouvoir. Cette année-là, une jeune femme a donné
naissance à deux sœurs siamoises. L’historiographe officiel se
hâte de voir là un heureux présage, en citant le « Livre des
présages fastes » (瑞应图),
tandis qu’ un autre cite le Yijing : « Deux personnes
battant d’un même cœur, que peut-il y avoir de plus faste ? » ("二人同心,其利断金。")
Toutes ces flagorneries font sourire les lettrés qui, eux
pensent aux paroles « du Sage » (君子),
donc Confucius :
“知之难也。以臧文仲之才,独祀爰居焉。布在方册,千载不忘。故士不可以不学。古人有言:木无枝谓之瘣,人不学谓之瞽。当其所蔽,盖阙如也。可不勉乎?”
« Il est difficile de faire des prédictions. Même Zang Wenzhong,
malgré tout son talent, institua un sacrifice en l’honneur de
l’oiseau yuanju. Ce qui est écrit sur lattes de bambou
doit servir à l’édification des générations futures, c’est
pourquoi le lettré se doit d’étudier les annales. Les anciens
disaient : « un arbre sans branche, on appelle ça un tronc* ;
un homme sans culture, c’est un aveugle*. » Quand on
ne sait pas, il vaut mieux ne rien dire. Alors autant s’y
employer. »
* On notera ici l’utilisation subtile de caractères rares :
-
瘣
huì
(ou lěi) : le fantôme gui sous la clé de la
maladie,
-
瞽
gǔ :
aveugle, au sens de « manquer de discernement ».
L’histoire est
la suivante : un oiseau marin rare nommé Yuanju (爰居)
s'étant posé à l'extérieur de la porte Est de la capitale de
l'État de Lu, il y resta trois jours. Prenant cet oiseau
mystérieux pour un présage divin, le ministre Zang Wenzhong
ordonna à la population de lui offrir des sacrifices rituels
afin d'apaiser les esprits et d'assurer la paix. Or, selon les
rites prescrits par les Rites de Zhou (Zhou Li
周禮),
les sacrifices d'État ne devaient être offerts qu'à des entités
ayant rendu de grands services au peuple (les ancêtres vertueux,
les rois sages, ou des forces de la nature garantissant la
survivance du peuple telles que le sol et les grains).
Offrir ainsi
un sacrifice à un simple oiseau marin sous le coup de la peur
induite par la superstition était considéré comme une
profanation du rituel. D’où le jugement de Confucius attribuant
le manque de discernement (gǔ 瞽)
à l’ignorance, c’est-à-dire dans son esprit, l’ignorance des
textes.
Les récits 231 et 232 sont deux histoires de présages de
l’avènement des Han directement attribués à Confucius.
Ø
Récit n° 231, chap. VIII
(Confucius reçoit le présage de l’avènement des Han)
Ce récit se situe « dans la 14ème année du duc Ai de
Lu » (鲁哀公十四年),
soit en 523 avant J.C. Une nuit, Confucius rêve qu’il voit des
« émanations » rouges (赤氤气)
monter entre trois sophoras dans la région de Pei et de Feng (丰、沛之邦).
Il appelle ses disciples Yanhui et Zixia pour aller voir. En
chemin, devant un temple, ils voient une licorne (qílín
麒麟,
mais ici seulement lín
鳞,
c’est-à-dire la femelle) qui avait été blessée à la patte avant
gauche par un garçon d’écurie. Le garçon dit s’appeler
Chisong (赤松),
soit « pin rouge ». L’univers a désigné son prochain souverain,
dit Confucius, il va régner par le rouge qui est la vertu du
feu.
Le jeune garçon détache la licorne qui se tourne alors vers
Confucius en crachant trois rouleaux de documents (吐三卷图)
comportant chacun 24 signes graphiques disant :
…赤刘当起日周亡,赤气起,火耀兴,玄丘制命,帝卯金。
Les Liu rouges* vont se lever et anéantir les Zhou, les souffles
rouges annoncent la montée de l’éclat du feu, le tertre noir
régit le destin, le (nouveau) souverain règnera par le fer de
l’épée.
* Les « Liu rouges » (赤刘)
sont les Han, dynastie qui régna par le feu, couleur rouge, dont
le fondateur est Liu Bang (劉邦/刘邦),
né dans le district de Pei (沛)
dont il fut duc (沛公)
avant de devenir empereur. Le présage joue sur les caractères,
et en particulier les deux derniers :
卯金
mǎo jīn,
car si on leur ajoute (à droite) le caractère de l’épée dāo
刀,
on obtient le caractère Liu
劉.
On peut toutefois noter que la couleur rouge (chì
赤),
celle du feu et de la dynastie des Zhou, ne fut adoptée que sous
les Han de l’Est, comme pour signifier une sorte de vigoureuse
renaissance de la dynastie après le bref intermède de Wang Mang
(王莽).
Au début de la dynastie, la couleur était le noir (xuán
玄),
qui signifie aussi mystérieux, couleur de la dynastie des Xia et
celle des Qin qui est restée la couleur des vêtements de la cour
sous les Han. Tout ceci, bien sûr, fondé sur la théorie des Cinq
Éléments.
Ø
Récit n° 232, chap. VIII
(Confucius lit le présage de l’avènement de Liu Bang)
Ce récit fait directement suite au précédent, mais se situe bien
plus tard, à la fin de la vie de Confucius.
孔子修春秋,制孝经,既成,斋戒向北辰而拜,告备于天。乃洪郁,起白雾摩地,白虹自上而下,化为黄玉,长三尺,上有刻文。孔子跪受而读之,曰:“宝文出,刘季握。卯,金,刀,在轸北。字禾子,天下服。”
Lorsque
Confucius eut terminé la révision (修
xiū)
des « Printemps et Automnes » et la composition (制
zhì)
du « Classique de la piété filiale », il se purifia, et, faisant
jeûne, se tourna vers l’Étoile polaire pour prier et l’annoncer
au Ciel.
Alors, du fond
des ténèbres surgit une brume blanche qui, au contact de la
terre, fit naître un arc-en-ciel blanc qui descendit du ciel
jusqu’au sol, se transformant en un jade jaune long de trois
pieds portant une inscription gravée. Confucius s’agenouilla
pour le recevoir et lut : « Le précieux oracle est paru. Liu Ji
l’a en main. Au nord de la constellation Zhen* se trouve celui
qui régnera par l’épée**. Il se nomme Zi Hezi*** et soumettra le
monde.
*
Cette « constellation » est en fait l’une des 28 « loges
lunaires » chinoises (èr shí bā xiù
二十八宿),
divisées en quatre groupes : Dragon vert (ou azur)
de l'est (dōngfāng
qīnglóng
东方青龙),
Tortue noire du nord (Xuán wǔ
玄武),
Tigre blanc de l'ouest (xīfāng báihǔ
西方白虎),
et Oiseau vermillon du sud (nánfāng zhūquè
南方朱雀). La
loge lunaire zhěn xiù轸宿
se trouve dans le groupe de l’Oiseau vermillon du sud, qui est
associé au feu et comporte la constellation du Corbeau (Wūyā
zuò
乌鸦座),
en forme de chariot zhen
轸.
| |

Le « chariot » zhen dans un
manuscrit
de Dunhuang datant des Tang
(S.3326) |
|
**
Le récit, faisant suite au précédent, cite séparément les trois
caractères constitutifs du nom Liu :
卯金刀
mǎo jīn dāo =
劉.
Le nom même de Liu préfigurait ainsi les éléments, et donc les
couleurs, qui seront ceux des Han.
*** Hezi
禾子
est – comme pour Liu - une décomposition du caractère Ji
季
de Liu Ji.
Ø
Récit n° 301, chap. XII
(Le mouton démoniaque)
Cette histoire très connue se trouve dans les « Mémoires
historiques » (Shiji《史记》)
de Sima Qian, mais aussi dans le chapitre extérieur 19 du
Zhuangzi
(《庄子·达生》).
Elle montre l’étendue des superstitions et des croyances aux
démons et autres êtres fantastiques sous les Han.
Elle se passe dans l’État de Lu (celui de Confucius). En
creusant un puits, un homme tombe sur une jarre dans laquelle se
trouve quelque chose qui ressemble à un chien, et va illico en
parler à « Zhongni » (仲尼),
c’est-à-dire Confucius, qui lui rétorque :
“以丘所闻,羊也。丘闻之:木石之怪夔、魍魉,水中之怪龙、罔象,土中之怪曰贲羊。”
夏鼎志曰:“罔象如三岁儿,赤目,黑色,大耳,长臂,赤爪。索缚,则可得食。”
王子曰:“木精为游光,金精为清明也。”
D’après ce que j’ai entendu dire, c’est plutôt un mouton. On dit
en effet que les êtres étranges qui se trouvent dans le bois ou
les pierres sont des démons de type kuí (夔)
ou wǎngliǎng (魍魉),
que les êtres fantastiques du fond des eaux sont des dragons de
type wǎngxiàng (罔象)
et que ceux qui sont dans la terre sont des sortes de moutons
nommés bēnyáng (贲羊).
Dans le « Traité des chaudrons de Xia » (Xiading zhi《夏鼎志》)
il est dit : « Le wǎngxiàng ressemble à un enfant de
trois ans ; il a des yeux rouges (赤目),
la peau noire, de grandes oreilles, de longs bras et des griffes
rouges (赤爪).
Si on réussit à le capturer, il est bon à manger. »
Un fils de roi a dit : « L’essence du bois est faite de lueurs
errantes, celle du métal de brillantes lumières. »
Ø
Récit n° 445, chap. XIX
(Les cinq vieilleries )
Ce récit est à replacer dans le contexte de
la vie de Confucius
telle qu’elle nous est contée dans les « Mémoires historiques »
.
Il se situe « lorsque Confucius fut en difficulté à Chen » (Kóngzǐ
è yu Chén
孔子厄于陈),
épisode célèbre où, en chemin vers la principauté de Chen,
Confucius est attaqué et menacé de mort parce que le peuple l’a
pris pour un rebelle qui venait de mettre la région à feu et à
sang ; mais il ne se laisse pas déconcerter pour autant et
chante en s’accompagnant au qin (弦歌于馆).
Telle est l’histoire contée par Sima Qian, et rapportée dans les
Entretiens, que l’on retrouve aussi dans un épisode du « Confucius »
(《孔夫子》)
de
Fei Mu (费穆) .
Le Soushenji ajoute un élément fantastique. Soudain, au
milieu de la nuit, alors que Confucius est en train de chanter,
apparaît un homme gigantesque, tout de noir vêtu, et poussant
des hurlements. Zigong s’avance pour lui demander qui il est :
il est fait prisonnier. Zilu vient à son secours sans réussir à
venir à bout de l’intrus. Confucius va voir. Zilu réussit à
faire tomber l’homme qui se transforme en un énorme silure.
Confucius explique alors, toujours en rapportant « ce qu’il a
entendu dire » :
“此物也,何为来哉?吾闻物老。则群精依之。因衰而至此。其来也,岂以吾遇厄,绝粮,从者病乎!夫六畜之物,及龟蛇鱼鳖草木之属,久者神皆凭依,能为妖怪,故谓之‘五酉。’
‘五酉’者,五行之方,皆有其物,酉者,老也,物老则为怪,杀之则已,夫何患焉。或者天之未丧斯文,以是系予之命乎!不然,何为至于斯也。”
弦歌不辍。子路烹之,其味滋。病者兴,明日,遂行。
D’où vient ce
genre de créature ? J’ai entendu dire que les êtres, en
vieillissant, sont la proie d’esprits qui profitent de leur
faiblesse. Si celui-ci est venu, n’est-ce pas parce que je me
trouve dans une situation difficile, sans provisions, alors que
beaucoup de mes disciples sont malades ? Les six animaux
domestiques, mais aussi les tortues, les serpents, les poissons,
les tortues à carapace molle, tout comme les plantes et les
arbres, sont ainsi à la longue habités par des esprits
démoniaques (yāoguài
妖怪
)
qui
provoquent toutes sortes de maléfices. C’est ce qu’on appelle
« les cinq vieilles choses » (wǔ
yǒu
‘五酉’)
*.
(Cinq) parce
qu’elles sont liées aux cinq directions et aux Cinq Éléments,
qui ont chacun leur animal emblématique. Et yǒu酉
a aussi pris le sens de vieux. Ces choses en déclin provoquant
des événements étranges, il suffit de les tuer pour que cela
cesse. Rien là de bien dangereux. Et si le Ciel a envoyé cette
bête, c’est qu’il ne m’a pas abandonné, cela montre qu’il
s’intéresse à mon destin, sinon pourquoi l’aurait-il fait ? »
Et il se remit derechef à jouer et à chanter pendant que Zilu
faisait cuire la bête. Elle s’avéra être délicieuse, les malades
furent remis sur pied. Le lendemain, ils reprirent leur route.
*酉
yǒu
désigne la 10e des douze branches terrestres (dìzhī
地支) du
cycle sexagésimal chinois. Le terme désigne aussi le 8e
mois solaire (8 septembre-7 octobre), mois de déclin du principe
yang. D’où l’idée de déclin, des forces et de la
vitalité, et donc l’idée de vieillissement.
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Confucius en difficulté à Chen, un
monstre envoyé par le ciel comme nourriture |
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À lire en complément
V. Confucius dans la littérature du 20e siècle :
-
« Confucius
dans la Chine moderne » (《在現代中國的孔夫子》)
par Lu Xun
-
1920-2020 :
la littérature Kong Yiji
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