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Club de lecture de littérature chinoise (CLLC)

Compte rendu de la séance du 13 mai 2026

et annonce de la séance suivante

par Brigitte Duzan, 18 mai 2026

 

Au programme de cette séance de mai du club de lecture était un roman original de Cao Naiqian (曹乃谦) publié en Chine continentale en 2007 (après une première publication à Taiwan en 2005) :

- La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire (《到黑夜想你没办法》), trad. Françoise Bottéro et Fu Jie [1], Gallimard/Bleu de Chine, octobre 2011.

 

Publication originale

(édition de Chine continentale),
janvier 2007 长江文艺出版社

 

La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire,

Gallimard/Bleu de Chine. 

 

Reflétant dans un style très personnel la vie des paysans de son Shanxi natal dans les années 1970, ce « roman » de Cao Naiqian est en fait constitué de trente courts récits [2] qui finissent par dresser un tableau caustique d’une communauté paysanne réduite à une vie de misère et de frustrations ; c’est le sens du sous-titre : « Panorama du village des Wen » (《温家窑风景》). Mais les premiers récits ont été écrits à la fin des années 1980, à la suite d’un pari fait avec un ami en 1986 : pari qu’il parviendrait à publier quelque chose dans l’année. Ce qu’il a réussi à faire, mais en poursuivant l’écriture de manière sporadique.

 

Les personnages de ces récits sont inspirés de personnages réels et d’histoires vraies. Le village lui-même est inspiré du village où Cao Naiqian a passé un an pendant la Révolution culturelle, non loin de la frontière avec la Mongolie intérieure. Mais cela reste une œuvre de fiction où sont dépeints avec une austérité digne du sujet des mentalités et des modes de vie qui semblent immémoriaux.

 

C’est l’écrivain Wang Zengqi (汪曾祺) qui a attiré l’attention sur l’auteur, en soulignant les deux caractéristiques les plus frappantes de son œuvre :

                “他的小说贯穿了一个痛苦的思想:无可奈何……他的语言带有莜麦味儿……”

« Ses récits sont pénétrés d’une pensée douloureuse : celle d’une totale impuissance … La langue qu’il utilise a la saveur de l’avoine… »

 

La séance du club de lecture s’est ainsi déroulée en deux temps, de manière spontanée : une appréciation générale des récits tels qu’ils nous sont contés, suivie d’une discussion sur cette langue « à saveur d’avoine ».

 

I. Appréciation générale

 

Ø  Claire [3], pour commencer, a trouvé l’entrée en matière très brutale : l’auteur ne plante ni le décor ni ne présente les personnages, le langage est grossier et le récit elliptique :  on nous donne des bribes très allusives de conversations et de comportements, qui rendent difficile de définir qui/quoi et pourquoi.

 

Malgré les premières zones d’ombre, on comprend toutefois rapidement les principales thématiques mises en lumière, qui sont développées ensuite:  grande misère matérielle, et même famine, si bien que même la vie en prison semble plus douce ; ratio déséquilibré hommes-femmes impliquant « transactions » humaines de toutes sortes, détresse des hommes allant jusqu’au suicide et comportements obscènes avec des paroxysmes (zoophilie et inceste). Mais ces comportements sont tolérés : le village des Wen apparaît comme un microcosme où la misère sous toutes ses formes est telle qu’elle entraîne des comportements où la morale n’a plus lieu d’être.

 

Sur ce fond de misère générale on voit se poursuivre des traditions et superstitions ancestrales, avec recours aux rebouteux et objets fétiches, tandis que plane l’omniprésence de la mort. Le village des Wen semble être une cuvette claustrophobique d’où l’on ne peut s’extraire, ni physiquement ni socialement : le statut de paysan est immuable, sauf à aller travailler à la mine.

 

Ceci dit, elle a trouvé les récits mieux développés à partir de celui du Père Wok, avec des flash-backs au besoin et un suspense accrocheur donnant envie de continuer la lecture. On passe de l’allusion à plus de clarté au fur et à mesure que les chapitres se succèdent : le récit s’étoffe, les personnages se complexifient…et la charge dramatique devient de plus en plus pesante. Cette manière non linéaire de structurer le récit lui a beaucoup plu : le village des Wen dans son ensemble se dessine avec une précision grandissante, tel un tableau dont les touches de peinture successives viendraient peu à peu combler les blancs, et il revient à nous lecteurs de reconstituer le puzzle au fur et à mesure que les histoires des uns et des autres s’imbriquent entre elles.

 

A partir du chapitre « Le Vieil Auguste » [4], Claire a en outre trouvé que certains textes s’apparentaient à la fable, au conte, voire à la parabole. Les rêves et fantasmes (encore une fois dus au manque !) qu’inspirent les personnages féminins donnent parfois au récit des teintes fantastiques, surréalistes. Elles apparaissent souvent nues, quasi-déifiées, telles des nymphes, des spectres, des agents de salut ou de malédiction, des sources de légendes et de superstitions (ex : dans « Affreux garde les moutons », la fille dit « Ils sont convaincus que je suis un génie malin de la montagne. […] cette année le chaman a prédit que si l’on ne me brûlait pas, il y aurait des catastrophes »).

 

Les figures féminines sont d’ailleurs des personnages à part, tel un paramètre de la condition de l’homme, un levier sur leur vie et peu de cas est fait de leurs états d’âme. Paradoxalement, dans une société aussi patriarcale, elles apparaissent plus fortes, résignées, ancrées, pragmatiques. Même si elles restent des personnages secondaires, discrets, parfois à peine palpables, elles sont en fait décisives, car, sans elles, pas d’histoire(s).

 

Quant au style, il est bien souvent cru et sans fioritures, mais cette écriture renforce le caractère pictural du récit aussi bien que le réalisme des personnages. L’auteur use beaucoup de parallélismes, de répétitions, d’images souvent triviales mais très parlantes, se référant à la nature et à la nourriture, dont le manque est une obsession telle qu’elle inonde le langage (chap. Bichon : « le chemin de terre […] est couvert d’une épaisse couche de poussière fine et sèche, on dirait de la farine de pomme de terre tamisée » ; « un tas de paille d’avoine en forme de wotou »). Ce qui n’enlève rien à la poésie, bien au contraire, avec de belles métaphores comme celle de l’attraction des papillons par la flamme semblable à celle de l’homme par la femme, ni au romantisme de certains des personnages, comme la Voleuse qui vole pour que son bien-aimé mange à sa faim. Dans ce cadre, le sexe est dénué de toute sensualité, c’est un besoin comme les autres. Aucun sentiment.

 

Ø  Dorothée a beaucoup apprécié ce « panorama du village » avec ses personnages hauts en couleur. On sent d’emblée que l’auteur lui-même fait partie de ce monde. Il nous offre un tableau de la vie communautaire, avec les repas partagés entre célibataires et toute une vie qui souvent cache le drame latent.

 

Un personnage concentre sur lui tout ce que ce monde peut avoir d’ignoble et de détestable : le comptable, monstre de cupidité et de méchanceté. Mais ce qui est très fort, a-t-elle trouvé, c’est que l’important est dans ce qui n’est pas dit : tout un contexte (historique et politique) que l’on ne comprend que par des allusions détournées, en particulier dans le chapitre du Vieil Auguste (chap. 14 贵举老汉). Le Vieil Auguste qui a peur de rentrer chez lui : il s’y tient une réunion, la pièce est bourrée de monde, une réunion – comprend-on bientôt – de lutte contre « le propriétaire foncier » qui se trouve être son fils, justement, et que dédouane en quelques mots le Vieil Auguste : « La haine ? je n’en ai pour personne. Quant à lui, ce n’est pas un propriétaire foncier. À l’origine, c’est un pauvre paysan. C’est mon fils… » Et depuis ce jour, conclut le bref chapitre, cet homme … « ose tousser devant les autres et les regarder droit dans les yeux ».

 

En quelques pages, tout est suggéré, bien plus que dit, entre les lignes. C’est bien là la tonalité de l’ensemble de ces récits. En ce sens, Dorothée trouve le titre mal choisi car il fait attendre une histoire d’amour inconsolable. Or ce n’est pas le cas : s’il y a histoires d’amour, ce sont des histoires de frustrations, bien plus physiques que véritablement sentimentales.

 

[Mais ce titre vient d’une chanson que chante le père Wok au chapitre 5 (锅扣大爷), un chanson qu’il fredonne quand il est ivre et qui traduit bien, justement, les frustrations qui forment une trame du récit :

白天我想你墙头上爬      Le jour quand j’pense à toi je saute la barrière

到黑夜我想你没办法      La nuit quand j’pense à toi y a rien à faire.]

 

Ø  Sylvie a commencé le livre en lisant une brève histoire, puis une autre ; ayant trouvé la traduction très fluide, d’une lecture très agréable, elle a mis le livre sur sa table de chevet et a continué à lire « entre deux cycles de sommeil », d’un chapitre à l’autre.

 

Elle a ainsi peu à peu découvert et suivi les relations et interactions entre les personnages, qui se retrouvent d’un récit à l’autre. Évidemment, les histoires sont très dures, surtout la dernière. Mais il y a une alternance entre chapitres durs et chapitres qui le sont moins, avec des passages drôles de temps à autre, et cette alternance permet de ne pas être rebuté et de continuer… jusqu’au dernier chapitre. Elle a même trouvé de belles descriptions, poétiques comme l’a noté Claire.

 

De même que Dorothée, elle a trouvé entre les lignes une subtile évocation des inégalités sociales (sinon des différences de classe). C’est le cas au chapitre 16 (Femme noire et son A-deux-queues 黑女和她的二尾) : les moutons qui rentrent au bercail sont marqués en rouge ou en bleu, les marques indiquant à qui ils appartiennent ; ceux qui ne sont pas marqués appartiennent « à la collectivité ». Ceux-ci sont maigres et décharnés tandis que les autres sont gras et forts… C’est l’image même des inégalités en quelques mots.

[mais aussi satire des pratiques de gestion collective : on est sans le dire dans une de ces communes rurales à bout de souffle qui vont bientôt disparaître].

 

Ø  Catherine a bien aimé la langue orale des dialogues, en butant cependant sur les grossièretés en français (les répétitions de « putain » ne semblant pas du même registre que le terme chinois dialectal [5]).

 

Elle a été frappée par la violence constante dans tous ces récits, avec des passages où elle ressort dans toute sa force : dans la description atroce de la castration du bœuf Cou-Blanc au chapitre 28, ou encore, dans la « chasse à l’écureuil des champs » au chapitre suivant, dans la réaction brutale et sauvage de la « fille aux pieds nus » qui, d’un soudain coup de dents, fait éclater la tête d’un écureuil qui mordait le doigt d’un garçon sans le lâcher.

 

Frappée aussi par la misère sexuelle qui forme le thème principal du roman : on va travailler à l’usine pour pouvoir se payer une femme ; on se les partage en famille (on « partage la marmite »), un mois l’un, un mois l’autre ; les jeunes sont réduits au voyeurisme, et châtiés quand ils dépassent les bornes, sous le coup d’une soûlerie intempestive. Bornes qui sont difficiles à cerner : seule est absolument tabou l’inceste, qu’il s’agisse d’une mère ou d’une sœur – c’est d’ailleurs la femme qui en porte les stigmates, jusqu’à se suicider.

 

Ce qui n’empêche pas une grande douceur ni un rien de sensualité par moments, avec chansons et poèmes pour alléger un peu l’atmosphère.

[dont ces « chansons de mendiants » qui reviennent de page en page car, au village, nous dit Cao Naiqian, il y a tellement de gens qui mendient depuis l’aube des temps que ces chansons se sont transmises de génération en génération. Il l’explique en quelques lignes au chapitre 20 sur « le soleil du ciel » (天日) alors que le berger s’est mis à fredonner « comme c’est gênant de mendier de la farine d’avoine » (嘴里哼唱着讨吃挖莜面麻烦调 – où 讨吃 tǎochī signifie « mendier de la nourriture ») car ils mendient de la farine qui se conserve mieux que la nourriture cuite].

               

La sensualité est sensible dans le chapitre « La femme de Vieux Pilier » (柱柱家的), Vieux Pilier qui « partage la marmite » avec son frère cadet.

 

[Sous prétexte d’aller cueillir de la ciboulette sauvage au vieux cimetière, elle va au Vallon de l’ouest, endroit on ne peut plus enchanteur  (这地方好是再好不过了) mais où personne ne va car il a la fâcheuse réputation d’être hanté ; c’est aussi là que l’on va se pendre. Mais il fait beau, c’est l’heure de la sieste, et elle se déshabille au bord de l’eau :

断定四周不会有人,她解开了袄扣解开了裤带,脱下了鞋脱下了衣裳,把一个白白的光身子露给了阳婆露给了天,露给了雀雀们,露给了蝴蝶。

Persuadée qu’il n’y a personne dans les parages, elle déboutonne sa veste, dénoue la ceinture de son pantalon, enlève ses chaussures, enlève ses vêtements, dévoile un corps tout blanc, entièrement nu, et l’offre au soleil, au ciel, l’offre aux moineaux, aux papillons.

Et l’eau est décrite comme un poème en prose :

水温温的凉 shuǐ wēnwēn de liáng,凉凉的温。

       清粼粼shuǐ qīng línlín de,能看见池底。

       柱柱家的觉得很舒服,觉得浑身上下都很舒服。

               L’eau est d’une fraîcheur toute tiède ou d’une tiédeur toute fraîche.

                L’eau est si pure, si cristalline, que l’on en voit le fond.

                La femme de Vieux Pilier se sent bien, se sent merveilleusement bien, dans toutes ses fibres.

Mais ce bien-être n’est pas sans arrière-pensée… rien n’est gratuit au village.]

 

Catherine a même noté des touches d’humour dans ces récits. Mais un humour froid, factuel, sur les croyances et les superstitions, la roublardise de certains. Elle a bien aimé l’histoire du cercueil, au chapitre 22 (Bichon 2 狗子、狗子) qui se termine par une chute d’une phrase, et l’admiration de tout le village.

 

Ø  Gisèle a, dès l’abord, beaucoup aimé les noms de tous les personnages, car ils lui ont rappelé les surnoms qu’elle avait entendu sa grand-mère donner à des gens de son village, dont une femme qu’elle avait appelée « la femme pète-bas ». Ce qui l’a intimement rapprochée des récits de Cao Naiqian dont elle a goûté les mille subtilités, métaphores et autres.

 

Cela ne l’a pas empêchée d’en noter tout le tragique :

- tragique du sort des femmes que l’on échange et partage comme des objets qu’on ne peut pas se payer ; qui sont mariées très jeunes (à 13 ou 14 ans) quand on peut payer la dot ; qui doivent constamment subir les assauts des célibataires frustrés ; mais qui sont capables d’un grand dévouement et d’un amour maternel sans limite.

- tragique tout particulièrement du destin de la « Veuve 3P » (三寡妇), ancienne prostituée vendue par son père pour payer les funérailles de sa mère et restée solitaire au village après la mort de l’unique amour de sa vie ; ou celui d’Orchidée d’or (金兰) au chapitre 3, condamnée à passer sa vie à récupérer le coton de rembourrage des vêtements, au-delà de tout espoir…

- tragique qui tient aussi au manque de communication, et aux mentalités : tout est accepté comme étant normal, cette misère tant physique que morale étant considérée comme ayant existé de toute éternité. Avec une foule de dictons populaires pour en témoigner. Dont le leitmotiv annoncé dès le chapitre 3 :

 

也可以躺下来瞭望天上的那些闲逛着的白云和黑云,起初的味道是有些臭,可是臭臭臭的就不臭了。啥也是个这,只要一惯了就不觉得了。香也不香了臭也不臭了。甜也不甜了苦也不苦了。都就是个这。可就是有一条不在这里头。那就是,没女人的难熬永也难熬,永也惯不了。

                [Simplet part voir son frère à la mine, allongé sur une charrette qui transporte du purin]

On peut même s’y allonger et regarder les nuages blancs et les nuages noirs qui défilent dans le ciel. Au début, c’est vrai, ça pue pas mal, mais à force de puer un max, ça finit par plus puer. C’est toujours comme ça, faut juste s’habituer. On s’habitue aux bonnes odeurs comme aux mauvaises, et on finit par ne plus rien sentir. C’est pareil pour ce qui est doux et ce qui est amer. C’est pareil pour tout, sauf une chose : la souffrance d’un homme sans femme, qui reste insupportable, à jamais, ça, on ne peut pas s’y habituer. »

 

Gisèle a bien aimé tout ce qui est dit sans le dire, dans ces récits, dans un style allusif qui a aussi quelque chose de poétique dans sa concision et ses métaphores inattendues :

- la saleté ambiante opposée à la senteur qu’exhale le corps des femmes ;

- l’ « ombre voûtée sur le kang » du père de « Simplet », une « ombre » qui vit de son comprimé quotidien d’éphédrine et ne s’occupe de rien d’autre ;

- le père Wok, vieil alcoolique sympa, enterré avec la Veuve 3P, l’une des seules véritables histoires d’amour du roman, jusque dans la tombe ;

- la persistance des pratiques populaires, rebouteux contre médecin aux pieds nus ;

- les allusions très rapides aux politiques de la période (les années 1970, jamais expressément mentionnées), par exemple l’évocation des « cinq protections » accordées aux plus nécessiteux.

- et toujours les superstitions, en particulier autour des esprits des morts qui rôdent, dans le vieux cimetière ou la vallée de l’ouest. Le surnaturel n’est jamais loin, comme dans l’apothéose de l’histoire de la poule devenue coq de la « Femme noire » (黑女和她的二尾)…

 

Ø  Christiane a elle aussi été particulièrement touchée par la peinture des personnages, mais aussi par la description de la vie au village ainsi que par le style.

 

1/ Pour commencer par le style, elle en a aimé la simplicité (au moins apparente) et la poésie, ainsi que les dialogues. Elle a été frappée par les nombreuses répétitions, dès le début, par exemple dans la description de la mère de Simplet devenu fou (愣二疯了), angoissée à l’idée qu’il puisse tuer quelqu’un et s’essuyant les yeux :

愣二妈跨坐在锅台边,瞪着眼睛出神地想。想一会儿撩起大襟揉揉眼。想一会儿撩起大襟揉揉眼。

Assise de travers sur le bord du four, le regard fixe, elle est absorbée dans ses pensées. Elle réfléchit un moment puis s’essuie les yeux du pan de sa veste. Réfléchit encore un moment puis s’essuie de nouveau les yeux du pan de sa veste.

 

Certaines images reviennent plusieurs fois, comme celle de la barbe parsemée d’un vieillard que l’on retrouve à plusieurs reprises, par exemple dans La chasse aux écureuils des champs (灌黄鼠), un vieillard anonyme qui fait peur, même au comptable :

更不敢让脸上的皱纹像耕过没耙过的山坡儿地,下巴的胡子像让羊啃过没啃净的坟头草的那个老汉知道。

[personne n’ose rapporter d’écureuils chez eux de peur que « cela se sache »] mais celui qu’ils craignaient le plus, c’est ce vieillard au visage sillonné de rides comme un champ à flanc de colline labouré mais non hersé, et dont la barbe ressemblait à de l’herbe sur une tombe partiellement broutée par des chèvres.

 

Parfois, la répétition est plus subtile, comme dans le cas de « Bœuf-comblé » (福牛) dont la folie se traduit dans le fait qu’il chante : il chante, et comme tout le monde l’évite, il finit par chanter pour les poules et les chèvres, mais comme il leur fait peur, il « chante et danse pour les arbres », et les arbres lui répondent, en bruissant : 哗啦 哗啦huā lā… huā lā…

 

Oui, dit Lei, les répétitions sont courantes dans le dialecte du Shanxi, ce n’est pas toujours sensible dans la traduction, je vais y revenir.

 

Il y a aussi, continue Christiane, le style haché des dialogues, comme dans le chapitre « Le goût de l’avoine » (莜面味儿), effet de l’embarras des deux jeunes en présence : « ils aimeraient se dire quelque chose mais les mots leur manquent. » Et Cao Naiqian reproduit parfaitement ce dialogue de sourds ponctué de « hmmm » faute de mieux, la pauvreté des dialogues semblant aller de pair avec la pauvreté matérielle et psychologique.

 

Christiane a particulièrement apprécié les chutes de chacun de ces récits qui sont construits comme de courtes nouvelles à part entière, caractérisées par le caractère elliptique de la narration. C’est le cas par exemple de l’histoire de Petit-Œuf (chap. 15 蛋娃), récit tout entier bâti sur une attente déçue et une vengeance. Attente d’être invité à la fête de Vieux-Pilier célébrant la pose des portes et des fenêtres de ses trois nouvelles pièces et invitant ceux qui l’ont aidé. Certain que Vieux-Pilier l’a oublié, Petit-Œuf va saccager son potager, pour apprendre au retour que l’autre lui a envoyé une marmite de ces galettes qu’il aime tant.

 

La tonalité des récits est en général pathétique, avec des notes de merveilleux dans les relations hommes-animaux-nature, souvent relevées de touches d’anthropomorphisme. Sans oublier la poésie qui affleure à chaque instant.

 

2/ Quant au contenu, tous ces récits sont bâtis sur un double thème : la dureté de la vie où dominent les frustrations, rêves frustrés de nourriture nés de la faim endémique et frustrations sexuelles qui prennent souvent des aspects pathologiques. Dans ce contexte, Christiane a trouvé frappante l’opposition entre les hommes, fragiles et prônes au suicide, et les femmes, objets d’échanges mercantiles, dotées d’un statut précaire, avec une hiérarchie de devoirs, mais finalement capables de « s’en sortir ».

 

L’obsession pour la nourriture se traduit par un double leitmotiv : la hantise des beignets et de la farine d’avoine non coupée de farine de sorgho qui tourne à l’idée fixe, comme la frustration sexuelle. Et cela entraîne une totale absence de moralité : c’est la survie qui prime. Cela apparaît dès le début, dans la réaction de la mère de Simplet devenu fou, qui craint qu’il n’en vienne à tuer vraiment quelqu’un : ce n’est pas tant le meurtre en soi qui la préoccupe, mais les « ennuis » que cela pourrait leur attirer. Cette absence de moralité devient absence totale d’humanité et atteint des extrêmes de cruauté dans la scène de castration du bœuf, qui se solde… par des testicules à faire griller et déguster.

 

À travers les ellipses et les touches d’humour apparaissent entre les lignes des bribes de satire politique qui replongent dans le climat de l’époque :

- dans le récit du suicide raté de Vieux-Lingot (chap. 26 老银银), la pendaison est choisie plutôt que de se jeter dans le puits, pour éviter de contaminer l’eau – souci du collectif. En même temps, Vieux-Lingot regrette d’avoir oublier de demander à son copain de lui trouver un jour faste pour se pendre – persistance des superstitions.

Les inégalités sociales sont évoquées de manière humoristique dans la description des moutons que garde le dénommé « Affreux » (chap. 23 丑帮放羊) : les moutons bien en chair sont ceux de propriétaires privés, les moutons maigres ceux de la collectivité.

- le comptable, représentant du pouvoir local, est le personnage redouté de tout le monde, une peur qui va jusqu’à pousser Bichon au suicide pour lui échapper.

- de même on trouve des allusions aux discriminations contre les « propriétaires fonciers », culminant dans le récit tout en ellipse du chapitre 14 (贵举老汉) qui se termine par la « session de lutte » contre le fils du Vieil Auguste et la déclaration courageuse de son père pour le dédouaner.

- c’est aussi de manière elliptique que sont dénoncés les abus du système qui permettent à certains, sous prétexte de garder les champs, d’y voler impunément des épis. Là encore c’est la famine qui fait les larrons.

 

Christiane garde de ces récits l’impression d’un univers un peu sombre dont l’atmosphère lui a rappelé Nerval, ou plus précisément la « Nuit rhénane » d’Apollinaire [Écoutez la chanson lente d’un batelier /Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes / Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds]. Mais un univers touchant, plein d’humour et de poésie, où la débrouillardise seule permet de survivre, le tout dépeint sans pathos… jusqu’au dernier chapitre.

-          Ah oui, s’exclame Lei, c’est un récit d’un tragique difficilement supportable !!

 

Ø  MRC, pour sa part, n’a pas tout lu car, voulant lire le texte original chinois, il l’a trouvé très difficile, le caractère elliptique de la narration venant s’ajouter à la langue dialectale. Et pourtant, son dialecte – celui du Hubei – a des similitudes avec celui du Shanxi, pour des raisons historiques qui tiennent aux migrations de populations intervenues à la fin des Ming et au début des Qing [6].

 

En consultant les commentaires sur douban, il a constaté que le roman est bien noté [8.4], mais que les lecteurs qui ont aimé le livre sont en majeure partie des gens du Shanxi, capables d’apprécier pleinement les subtilités de la langue.

 

UB a lui aussi tenté de lire le roman en chinois, et s’est de même heurté aux difficultés lexicales et dialectales, alternant entre le chinois et la traduction française, si bien qu’il n’en a pas fini la lecture.

 

C’est sur ce sujet que s’est poursuivie la séance.

 

II. Difficultés de lecture et spécificités dialectales

 

Ø  Guochuan réagit aux propos précédents en disant (avec un sourire en coin) qu’elle pense avoir un bon niveau de chinois, mais qu’elle n’a rien compris à la lecture initiale du premier chapitre. Et comme elle lisait sur une liseuse, elle a pensé, au vu des nombreuses répétitions, qu’il y avait des erreurs dans le texte. Pour finir par se rendre compte qu’il s’agissait en fait d’une véritable figure de style, liée au dialecte local[7].

 

Elle a donné trois exemples qui lui semblent particulièrement représentatifs du style de Cao Naiqian, avec les traductions correspondantes du livre publié par Gallimard.

 

       Extrait 1 (extrait du 1er chapitre)

 

黑旦犹犹疑疑返转了身。亲家轮起大巴掌,照驴屁股就是一下。驴蹄子咯噔噔噔地踩起 了乱碎的点儿。

扭头再瞭瞭

黑旦瞭见女人那两只萝卜脚吊在驴肚下, 一地打悠悠。黑旦的心地跟着那两只萝卜脚 一地打悠悠。《亲家》

 

Œuf-noir fait demi-tour à contrecœur . Compère lève sa grosse main et assène un bon coup sur la croupe de l’âne, un bruit de galop saccadé se fait aussitôt entendre.

Œuf-noir se retourne et regarde à nouveau.

Il aperçoit les deux pieds de la femme semblables à des navets blancs qui se balancent de droite et de gauche sous le ventre de l’âne.

Le cœur d’ Œuf-noir balance lui aussi de droite et de gauche, comme les deux navets. (Compère)

 

       Extrait 2 (extrait du chapitre 2)

 

该咋着?

楔扁她要她

那能行?

你去问问你妈。 一个脸上的被纹像耕过没耙过的山坡儿地,下 巴的胡子像羊啃过没啃净的坟头草的人说。

温孩去问妈,妈说:“树得括打括打才直溜。女人都是个这。

温孩听 了妈的,回家就把女人楔了个灰,楔得女人脸上尽黑青。《女人》

 

-          Si tu veux pas qu’elle t’emmerde, faut la mater.

-          Tu crois que ça marcherait ?

-          D’mande donc à ta mère », réplique un homme dont le visage ridé ressemble à un champ sillonné à flanc de colline, et la barbe à des herbes à moitié broutées par les chèvres.

Fils Wen interroge sa mère. « Une peau devient souple quand on la tanne, c’est pareil avec une femme », lui répond-elle.

Il rentre chez lui et flanque une dérouillée à sa femme. Elle a le visage couvert de bleus. …   (La Femme)

 

       Extrait 3 (extrait du chapitre 10)

 

                鱼鱼鱼鱼下水了。红的辣椒段儿和绿的葱丝儿跟大鱼鱼鱼鱼鱼鱼鱼鱼在锅里翻腾着。

Dans la marmite l’eau commence à frémir. La bouillie de patates est prête. Les poissons sont descendus dans l’eau. Tout tourbillonne : le piment rouge, la ciboulette verte, les grands poissons, les petits, les gros, les maigres. (Le repas partagé)

 

Ces trois passages mettent en évidence plusieurs caractéristiques essentielles de l’écriture de l’auteur dont on voit bien qu’elles sont difficiles à rendre en français : la musicalité du texte, l’ancrage dialectal et l’usage très marqué d’expressions populaires

 

1/ La musicalité de la langue, l’un des traits les plus frappants chez Cao Naiqian.

Elle passe notamment par l’utilisation fréquente d’onomatopées, très courantes dans le registre oral chinois mais souvent difficiles à restituer en traduction. Dans l’extrait n° 1 tiré du premier chapitre, par exemple, l’onomatopée 咯噔噔噔 gē dēngdēngdēng imite le galop de l’âne et donne immédiatement un rythme sonore et vivant au récit. Ce genre d’effet, difficile à rendre, est donc souvent atténué, voire supprimé, dans la traduction en français.

 

Cette musicalité repose aussi sur les répétitions de mots ou de structures syntaxiques, parfois non nécessaires du point de vue du sens, mais employées à des fins purement stylistiques. Dans l’extrait 3, la répétition de 鱼鱼 yú yú (poisson) crée ainsi un rythme répétitif qui est en outre très visuel, comme si l’on voyait les nombreux poissons de pâte tomber un à un dans l’eau et y tourbillonner avec le piment et la ciboulette - effet imagé partiellement neutralisé dans la traduction.

 

Enfin, Cao Naiqian recourt fréquemment au redoublement de caractères, aussi bien pour les verbes que pour les qualificatifs, par exemple 瞭瞭 liào liào (regarder, observer de loin)、打悠悠 dǎ yōuyōu (se balancer légèrement) ou encore 犹犹疑疑 yóuyóu yíyí (à contrecœur, cad en hésitant 犹疑). Ce procédé renforce la dimension orale et musicale du texte. La traduction en conserve parfois une partie, mais tend souvent à simplifier ces nuances pour privilégier la fluidité : 打悠悠 est ainsi réduit à « se balancer »…

 

2/ L’usage de termes et tournures du dialecte du nord du Shanxi, expressions qui peuvent parfois être difficiles à comprendre, y compris pour des locuteurs chinois venant d’autres région, certaines phrases étant quasiment  incompréhensibles hors contexte. Cet usage dialectal contribue fortement à l’ancrage rural et local de l’œuvre. Sans compter les erreurs volontaires, soulignant l’inculture du paysan, par exemple le terme gōng () signifiant public/collectif dans le discours officiel, pris au sens de « mâle »…

 

3/ Ces tournures dialectales sont doublées d’idiomes et expressions populaires, abondants dans les dialogues, ce qui correspond à l’usage courant dans les campagnes chinoises, mais pose bien sûr des problèmes de traduction. Ainsi dans l’extrait 2, le conseil donné par la mère à son fils est une expression à valeur de dicton : « 树得括打括打才直溜 » (shù děi kuò dǎ kuò dǎ cái zhí liū  un arbre, il faut le battre et le battre encore pour en redresser les courbures [8] et qu’il finisse par pousser bien droit) ; elle est traduite de manière très libre par : « Une peau devient souple quand on la tanne, c’est pareil avec une femme ».

 

La phrase qui suit est difficile à comprendre hors contexte : « 把女人楔了个灰 », littéralement « il a fait éclater cette femme en la réduisant à l’état de cendre », où xiē désigne en chinois un coin (comme ceux utilisés pour fendre du bois). Ici aussi l’image est rendue par une autre expression populaire : « il a flanqué une dérouillée à sa femme ». Dans les deux cas, la traduction n’est pas littérale mais restitue l’idée générale ainsi que la tonalité populaire de l’original.

 

- Donc, commente Christiane, on peut admirer la qualité de la traduction française et sa fluidité, sachant qu’on ne peut pas tout rendre dans ces conditions [9].

 

Ø  Lei a elle aussi lu le texte en chinois et rencontré les mêmes difficultés de lecture. En outre, elle a commencé par lire la préface de Göran Malmqvist traduite en chinois au début de son livre, préface qui détaille toutes les avanies qui y sont décrites, ce qui lui a d’abord fait reposer le livre sans avoir envie de le lire. La lecture s’est ensuite révélée « profondément ambivalente et particulièrement complexe, marquée par de constants mouvements de malaise et d’émotions, et finalement de fascination esthétique ».

 

1/ Elle a donc commencé par un malaise … Comme Dorothée, le titre lui a paru trompeur. Avant d’ouvrir le livre, il lui laissait supposer une histoire romantique, certes douloureuse et mélancolique, mais relevant malgré tout d’une certaine forme de lyrisme sentimental. La lecture de la préface l’a immédiatement convaincue qu’il n’en était rien, car Malmqvist détaille par le menu les diverses pratiques sexuelles – y compris l’inceste -  décrites dans le roman, en citant les cas de Zhuzhu (Vieux-pilier) et de son frère Erzhu (Pilier-le-cadet) partageant la même épouse selon une pratique locale appelée pengguo (« 朋锅 »), soit « partager la marmite », etc etc. Dans l’univers ainsi décrit, les femmes apparaissent comme des marchandises à échanger, une main d’œuvre bon marché et des objets sexuels. De quoi susciter l’inconfort et le rejet du livre.

 

2/ Malgré tout, dans un deuxième temps, elle a repris la lecture pour « faire ses devoirs » en vue de la séance du club de lecture, et elle s’est progressivement laissée entraîner par l’écriture de Cao Naiqian. Elle s’est sentie gagner par un profond émoi, né du style, extrêmement simple, proche de l’oralité quotidienne, mais aussi d’une grande sobriété. Certes, l’inconfort est demeuré face à certaines scènes, mais il s’est trouvé régulièrement dépassé par l’émotion suscitée par les personnages et les récits.

- Ce sont d’abord les figures féminines qui l’ont profondément touchée : la femme de Vieux-Pilier, la Femme-noire, et bien d’autres. Malgré les humiliations, les violences et les souffrances qu’elles subissent, elles continuent à vivre avec énergie et résilience. Certaines vont même jusqu’à utiliser leur corps afin d’assurer la survie économique de leur famille ou le futur de leurs enfants, tandis que la Femme-noire répond volontairement aux besoins sexuels des célibataires du village, car elle les considère et les traite comme des êtres humains.

 

Si, à travers un regard contemporain, ces comportements peuvent apparaître comme les symptômes d’un ordre social archaïque et oppressif, ils prennent dans leur contexte historique et social une dimension profondément tragique. Comme l’écrit Göran Malmqvist dans sa préface :

我头⼀次读这个故事的时候流眼泪了, 感觉到⽟茭妈很像古希腊悲剧⾥头的⼀个⼥杰。我再 读,觉得她真是⼤慈⼤悲观世⾳菩萨的化身。

« La première fois que j’ai lu cette histoire, j’en ai pleuré. La mère de Yujiao [Maïs] m’a rappelé une héroïne de tragédie grecque. En relisant le texte, elle m’est apparue comme une incarnation du bodhisattva Guanyin, figure suprême de compassion. »

 

- Lei a également trouvé les histoires d’amour profondément émouvantes, à la fois discrètes et sincères, possédant une profondeur comparable à celle de la mer : une surface calme dissimulant une intensité émotionnelle considérable. Cette délicatesse contraste fortement avec la sexualité brutale qui traverse l’ensemble du roman.

 

- Enfin, elle a été sensible à la simplicité, à la ténacité et à l’optimisme des villageois. Malgré l’extrême pauvreté et l’enfermement social dans lesquels ils vivent, ils continuent à travailler pour assurer leur survie et celle de leur famille, en acceptant comme « normales » les formes d’anormalité imposées par leur environnement. Au travers de récits souvent absurdes et grotesques, Cao Naiqian parvient ainsi à restituer une vérité profondément humaine.

 

3/ Au fil de la lecture, c’est ainsi un sentiment inattendu qui s’est progressivement installé, celui d’une véritable jouissance esthétique : outre la beauté tragique des histoires d’amour, la sobriété expressive de l’écriture et les chutes surprenantes de chaque récit, l’auteur semble offrir au lecteur plusieurs « remèdes » servant à atténuer le malaise suscité par le contenu du roman.

- Comme Guochuan, c’est d’abord la musicalité de la langue qui l’a conquise, ainsi que son rythme : phrases extrêmement courtes, mais qui produisent fréquemment des effets de rimes ou de parallélismes rythmiques grâce à la répétition des mêmes structures syntaxiques – ainsi au chapitre 22  (Bichon 2 狗子、狗子)

会计活得真荣华。狗子想。

会计活得真他妈的荣华。狗子想。

狗日的会计活得比他妈的皇帝也他妈的荣华。狗子想。

会计活得真像个人。狗子想。

狗日的会计活得真他妈的像个人。狗子想。

狗日的会计活得比他妈的皇帝也他妈的像个人。狗子想。

« Le comptable mène vraiment une vie glorieuse, pensa Gouzi (Bichon).
Le comptable mène une putain de vie glorieuse, pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit plus glorieusement qu’un empereur, pensa Gouzi.

Le comptable vit vraiment comme un être humain, pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit vraiment comme un putain d’être humain, pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit même, putain de putain, plus comme un être humain que l’empereur lui-même, pensa Gouzi. »

 

Par ailleurs, l’auteur recourt abondamment au dialecte du Shanxi qui, outre les termes exprimant les insultes populaires, comporte également de nombreuses expressions affectives ou pittoresques, telles que yangpo (阳婆) pour le Soleil ou yuepo (月婆) pour la Lune.

 

Autre trait linguistique particulièrement frappant : l’usage récurrent des redoublements lexicaux. Ainsi les épaules « 肩膀 jiānbǎng » deviennent « 肩肩 jiān jiān », l’aveugle « 瞎子 xiāzi » ou « 盲人 mángrén » devient « 没眼眼 méi yǎn yǎn » [littéralement : qui n’a pas d’yeux], ou encore certains adjectifs comme « 麻麻亮 mámá liàng » pour décrire les premières lueurs de l’aube. Les surnoms masculins eux-mêmes prennent souvent une forme redoublée, tels « 官官 Guānguān » ou « 丑丑 Chǒuchǒu », alors que d’habitude ces formes familières sont surtout utilisées pour les enfants, les filles ou les femmes, en dénotant une certaine gentillesse.

 

Certaines structures grammaticales reposent également sur des répétitions rythmiques. Plusieurs redoublements peuvent ainsi coexister dans une même phrase, en produisant un effet sonore particulièrement harmonieux. Par exemple à la fin du chapitre 15, quand Petit-Œuf trouve en rentrant chez lui les galettes que le voisin lui a envoyées, d’autant plus appétissantes qu’il avait cru avoir été oublié :

                “红瓦盆里头有半盆香喷喷黄灿灿金闪闪的油炸糕。

                                        xiāng pēnpēn/ huáng càncàn / jīn shǎnshǎn

« La bassine en terre rouge était à moitié pleine de galettes frites, dorées, brillantes et délicieusement parfumées. »

 

Le plaisir musical atteint son sommet dans l’insertion de nombreuses chansons folkloriques du Shanxi pour lesquelles Lei a une véritable passion. Ces passages de chansons populaires dans le roman ont fait spontanément naître à la lecture des mélodies familières. Or elles utilisent elles aussi abondamment les redoublements. Par exemple, à la fin du chapitre 17 (Le bain de soleil 晒阳窝), le charretier passe en chantant :

妹妹你是哥哥心上的人,一阵阵不见满村村寻” 

                                      yí zhènzhèn bú jiàn mǎn cūncūn xún

« Petite sœur (ma bien-aimée), c’est toi qui es dans mon cœur ;

Dès que je ne te vois plus, dans le village je te cherche partout. »

 

Ou encore, à la fin du chapitre 18 (La femme de Vieux-Pilier 柱柱家的), un homme chante une « chanson de mendiant » :

黑牛牛白马马卧草滩,瞭妹妹瞭得我两腿酸。

                                    liào mèimèi liào de

Bœufs noirs, chevaux blancs sont couchés dans la prairie,

De guetter et guetter ma bien-aimée j’ai les pieds endoloris.

 

4/ Lei a fini par trouver une véritable grandeur épique dans certains de ces récits, dans les relations entre les personnages et leurs animaux (Auguste et son « Cou blanc » ou Femme-noire et son coq).  Cette dernière histoire, en particulier, tient de la fable, avec une envolée finale dans le merveilleux, comme a dit Christiane : l’animal, poule devenu coq, est source de soutien à la fois matériel et spirituel pour la Femme-noire. La scène finale, où l’animal se transforme symboliquement en phénix de feu et emporte la femme hors des flammes, atteint une intensité esthétique et tragique à la fois exceptionnelle et inattendue :

在熊熊的大火中,黑女一下子看见了她的二尾子。二尾子张开巨大的翅膀,从天空中飞下来,落在黑女的跟前,等黑女坐在它的背上,二尾子翅膀一扇,腾空飞起。越飞越高。越飞越远。把温家窑留在了下面。

« Au milieu des flammes ardentes, Hei Nü (Femme-noire) aperçoit soudain son Erweizi (son coq à deux queues). Déployant ses immenses ailes, il descend du ciel et se pose devant elle. Lorsqu’elle est bien installée sur son dos, il s’envole d’un coup d’ailes et s’élève dans les airs, toujours plus haut, toujours plus loin, laissant derrière eux Wenjiayao (le village des Wen). »

 

Il y a aussi tout un univers féérique dans certains récits : le vieux cimetière et surtout le Vallon de l’ouest (dans le récit de la femme de Vieux-Pilier) sont évoqués comme des endroits dangereux, pleins de revenants [comme dans un conte de Pu Songling]. Mais c’est surtout le récit d’ « Affreux gardant les moutons » qui prend une dimension quasi féerique. Le décor naturel, l’apparition soudaine d’une femme étrange, semblable à une fée,  dont le comportement s’explique à la fin parce qu’elle est somnambule ; la relation tout aussi étrange qui se noue entre elle et Affreux donne au récit l’atmosphère d’un conte fantastique.

 

Note complémentaire (BD)

 

Ces échanges ont bien montré la richesse d’un roman qui n’apparaît qu’en le « disséquant », littéralement, en fonction des goûts et intérêts de chacun.

 

En le relisant en profondeur, il m’est apparu qu’un poème est passé inaperçu, y compris des deux traductrices. C’est un poème qui figure au chapitre 24 (La femme d’Aimable 温善家的 ), mais qui n’est même pas présenté comme un poème. On comprend que cet « Aimable » (温善) est un ancien petit propriétaire foncier qui n’a pas compris qu’on lui enlève ses terres ancestrales au moment de la Réforme agraire, et qui est mort quelques années plus tard quand le village a adhéré à la coopérative agricole au moment des débuts de la collectivisation. Le vieil Auguste était son valet.

 

Le personnage est dépeint comme quelqu’un qui aimait lire. La salle de l’ouest de sa maison était sa bibliothèque et la lecture sa seule passion, mais il avait surtout la manie de déclamer à voix haute, et en particulier ce qui est présenté comme un texte en prose : « L’homme de vertu est comme le bambou…. » Mais il s’agit en fait d’un poème, tiré d’un recueil intitulé « Sentences parallèles pour instruire les ignorants » (Xùnméng piánjù訓蒙駢句), d’un lettré des Ming nommé Si Shouqian (司守謙) qui, mort très jeune, n’a laissé que ces poèmes.

 

C’est intéressant ici pour deux raisons : d’une part, ce n’est pas d’une haute teneur littéraire, c’est vraiment « pour instruire les ignorants », comme un jeu ; cela relativise donc le portrait du dénommé Aimable, qui n’était certainement pas un grand lettré, mais qui en imposait aux villageois. D’autre part, ces trois poèmes sont construits de la même manière, sur des parallélismes : chacun commence par des vers de trois syllabes, puis en ajoute une à chaque vers, avec un effet pyramidal, en quelque sorte – ce qui rappelle la construction de certaines descriptions de Cao Naiqian qui procède de la même manière en répétant une phrase, en ajoutant chaque fois un détail supplémentaire, de manière cumulative, comme dans la description du comptable du chapitre 22 citée par Lei.

 

Le poème cité par Cao Naiqian est le début du deuxième poème du recueil (Hiver ) et se lit donc ainsi dans sa forme d’origine :

君子竹,大夫松。

偷香粉蝶,采蜜黄蜂。

风走荷香细,日高花影重。

大庚岭头梅灿烂,姑苏台足草蒙茸。

跃马游人苑内观花夸景美,操豚野老田间拜社祝年丰。

L’homme de bien est comme le bambou, le haut dignitaire comme le pin,

Voleur d’arômes est le papillon, affairée à collecter du miel l’abeille.

Le vent en passant répand des lotus les délicates senteurs,

                le soleil au plus haut épaissit l’ombre des fleurs.

Sur les monts Dayu resplendissent les pruniers,

                au pied de la terrasse Gusu prolifèrent les herbes.

Les voyageurs à cheval admirant les fleurs du parc en louent les paysages,

                les paysans dans les champs priant le dieu du sol souhaitent une bonne récolte.

 

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Prochaine séance

Mercredi 17 juin  2026

 

Cette dernière séance avant l’été sera consacrée à  Shi Tiesheng (史铁生) avec deux textes au programme :

- Fatalité (《宿命》), recueil de six textes traduits du chinois par Annie Curien, Gallimard, 2004.

- La vie comme une corde de luth (Mìngruò qínxián《命若琴弦》), nouvelle qui figure dans l’Anthologie de nouvelles chinoises contemporaines, trad. Annie Curien, Gallimard, Du monde entier, 1994, pp. 123-151.

Cette nouvelle a été adaptée au cinéma en 1991 par Chen Kaige : intitulé « La vie sur un fil » (《边走边唱》), le film est sur YouTube, sous-titré en anglais.

 


 

[1] Aujourd’hui à la retraite, Fu Jie était alors chargée de collection à la BnF.

[2] 1/ Compère 亲家 2/ La femme 女人 3/ Simplet-le-cadet devient fou 愣二疯了 4/ Dans le nid de paille d’avoine 莜麦秸窝里. 5 / Père Wok 锅扣大爷 6/ L’homme 男人 7/ La voleuse   8/ Veuve Trois-P 三寡妇  9/ Bichon  狗子 10/ Le repas partagé 打平花  11/ Simplet-le-cadet (2) 愣二 愣二 12/ Bœuf-comblé 福牛  13/ Les petits pains frits 吃糕  14/ Le Vieil Auguste 贵举老汉 15/ Petit-Œuf 蛋娃  16/ Femme-noire et son A-deux-queues 黑女和她的二尾  17/ Le bain de soleil  晒阳窝  18/ La femme de Vieux Pilier 柱柱家的  19/ Bœuf-comblé (2)  福牛、福牛 20/ Le soleil du ciel 天日 21/ Gardien de nuit 下夜  22/ Bichon (2) 狗子、狗子  23/ Affreux garde les moutons 丑帮放羊  24/ La femme d’Aimable 温善家的  25/ Le goût de l’avoine 莜面味儿  26/ Vieux-Lingot  老银银  27/ Gardien de champs 看田  28/ Auguste et Cou-blanc 贵举和他的白脖儿 29/ La chasse à l’écureuil des champs 灌黄鼠   30/ Maïs yùjiāo 玉茭.

Dans l’édition chinoise, le roman est précédé d’une introduction, Un vrai cul terreux (一个真正的乡巴佬), non traduite en français.

[3] Étant partie dans le sud, Claire ne pourra plus assister aux réunions, mais elle continue à participer au club, en voyant un avis rédigé avant chaque séance. Pour cette séance, son avis constituait une parfaite introduction.

[4] Chapitre d’ailleurs médian (14 sur 30).

[5] Terme qui est simplement 日你妈 rì nǐ mā – une variante dialectale de l’expression 肏你妈 cào nǐ mā (je nique ta mère) popularisée par Ai Weiwei (艾未未) en en faisant une parodie.

[6] Migrations visant à repeupler le territoire du Sichuan ravagé à la fin des Ming par une rébellion et l’invasion mongole. Les populations venues essentiellement du Hubei et du Hunan ont apporté avec elle leurs coutumes mais aussi leurs dialectes.

Voir Les migrations de la fin des Ming visant à repeupler le Sichuan.

[7] Le dialecte du Shanxi (appelé Jinyu 晋语 ou langue de Jin d’après le nom de la principauté des Royaumes combattants qui se trouvait là où est aujourd’hui le Shanxi) est effectivement très particulier : c’est la seule langue sinitique du nord de la Chine qui n’est pas classée dans le groupe dit mandarin. C’est en 1985 que le linguiste Li Rong (李荣) a proposé de classer cette langue dans un groupe séparé, comme les langues de Wu et de Yue. Mais cette classification est contestée.

[8]  kuò a le sens de parenthèse. Le terme est donc utilisé ici pour l’image de la courbure liée à la parenthèse. Mais il y a aussi un phénomène d’onomatopée.

[9] D’autant plus qu’une rapide comparaison avec la traduction anglaise (parue deux ans auparavant*) est plutôt en faveur de la traduction française, sauf peut-être pour les noms propres. Le traducteur américain John Balcom a expliqué avoir demandé des explications à l’auteur et en avoir compilé une cinquantaine de pages de notes. Il a privilégié la transcription pinyin des noms, ce qui préserve les répétitions dialectales typiques et leur « musicalité » (Zhuzhu 柱柱 pour Vieux-Pilier) ou une traduction littérale qui sonne bien (Dog pour Bichon 狗子, Widow San pour la Veuve 3P 三寡妇). Mais la traduction française a de belles trouvailles, le père Wok, par exemple, ou le Vieil Auguste. Il faut en outre lui reconnaître sa fluidité et sa légèreté.

* “There's Nothing I Can Do When I Think of You Late at Night”, tr. John Balcom, Columbia University Press, 2009.


 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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