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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 13
mai 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte Duzan,
18
mai 2026
Au programme
de cette séance de mai du club de lecture était un roman
original de
Cao Naiqian (曹乃谦)
publié en Chine continentale en 2007 (après une première
publication à Taiwan en 2005) :
- La nuit
quand tu me manques, j’peux rien faire (《到黑夜想你没办法》),
trad.
Françoise Bottéro
et
Fu Jie
,
Gallimard/Bleu de Chine, octobre 2011.
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Publication originale
(édition de Chine
continentale),
janvier 2007 长江文艺出版社 |
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La
nuit quand tu me manques, j’peux rien faire,
Gallimard/Bleu de Chine. |
Reflétant dans
un style très personnel la vie des paysans de son Shanxi natal
dans les années 1970, ce « roman » de Cao Naiqian est en fait
constitué de trente courts récits
qui finissent par dresser un tableau caustique d’une communauté
paysanne réduite à une vie de misère et de frustrations ; c’est
le sens du sous-titre : « Panorama du village des Wen » (《温家窑风景》).
Mais les premiers récits ont été écrits à la fin des années
1980, à la suite d’un pari fait avec un ami en 1986 : pari qu’il
parviendrait à publier quelque chose dans l’année. Ce qu’il a
réussi à faire, mais en poursuivant l’écriture de manière
sporadique.
Les
personnages de ces récits sont inspirés de personnages réels et
d’histoires vraies. Le village lui-même est inspiré du village
où Cao Naiqian a passé un an pendant la Révolution culturelle,
non loin de la frontière avec la Mongolie intérieure. Mais cela
reste une œuvre de fiction où sont dépeints avec une austérité
digne du sujet des mentalités et des modes de vie qui semblent
immémoriaux.
C’est
l’écrivain
Wang Zengqi (汪曾祺) qui
a attiré l’attention sur l’auteur, en soulignant les deux
caractéristiques les plus frappantes de son œuvre :
“他的小说贯穿了一个痛苦的思想:无可奈何……他的语言带有莜麦味儿……”
« Ses
récits sont pénétrés d’une pensée douloureuse : celle d’une
totale impuissance … La langue qu’il utilise a la saveur de
l’avoine… »
La séance du
club de lecture s’est ainsi déroulée en deux temps, de manière
spontanée : une appréciation générale des récits tels qu’ils
nous sont contés, suivie d’une discussion sur cette langue « à
saveur d’avoine ».
I.
Appréciation générale
Ø
Claire
,
pour commencer, a trouvé l’entrée en matière très brutale :
l’auteur ne plante ni le décor ni ne présente les personnages,
le langage est grossier et le récit elliptique : on nous donne
des bribes très allusives de conversations et de comportements,
qui rendent difficile de définir qui/quoi et pourquoi.
Malgré les
premières zones d’ombre, on comprend toutefois rapidement les
principales thématiques mises en lumière, qui sont
développées ensuite: grande misère matérielle, et même famine,
si bien que même la vie en prison semble plus douce ; ratio
déséquilibré hommes-femmes impliquant « transactions »
humaines de toutes sortes, détresse des hommes allant jusqu’au
suicide et comportements obscènes avec des paroxysmes (zoophilie
et inceste). Mais ces comportements sont tolérés : le village
des Wen apparaît comme un microcosme où la misère sous toutes
ses formes est telle qu’elle entraîne des comportements où la
morale n’a plus lieu d’être.
Sur ce fond de
misère générale on voit se poursuivre des traditions et
superstitions ancestrales, avec recours aux rebouteux et objets
fétiches, tandis que plane l’omniprésence de la mort. Le village
des Wen semble être une cuvette claustrophobique d’où l’on ne
peut s’extraire, ni physiquement ni socialement : le statut de
paysan est immuable, sauf à aller travailler à la mine.
Ceci dit, elle
a trouvé les récits mieux développés à partir de celui du Père
Wok, avec des flash-backs au besoin et un suspense accrocheur
donnant envie de continuer la lecture. On passe de l’allusion à
plus de clarté au fur et à mesure que les chapitres se
succèdent : le récit s’étoffe, les personnages se
complexifient…et la charge dramatique devient de plus en plus
pesante. Cette manière non linéaire de structurer le récit
lui a beaucoup plu : le village des Wen dans son ensemble se
dessine avec une précision grandissante, tel un tableau dont les
touches de peinture successives viendraient peu à peu combler
les blancs, et il revient à nous lecteurs de reconstituer le
puzzle au fur et à mesure que les histoires des uns et des
autres s’imbriquent entre elles.
A partir du
chapitre « Le Vieil Auguste »
,
Claire a en outre trouvé que certains textes
s’apparentaient à la fable, au conte, voire à la parabole. Les
rêves et fantasmes (encore une fois dus au manque !)
qu’inspirent les personnages féminins donnent parfois au récit
des teintes fantastiques, surréalistes. Elles
apparaissent souvent nues, quasi-déifiées, telles des nymphes,
des spectres, des agents de salut ou de malédiction, des sources
de légendes et de superstitions (ex : dans « Affreux garde
les moutons », la fille dit « Ils sont convaincus que je suis un
génie malin de la montagne. […] cette année le chaman a prédit
que si l’on ne me brûlait pas, il y aurait des catastrophes »).
Les
figures féminines sont d’ailleurs des personnages à
part, tel un paramètre de la condition de l’homme, un levier sur
leur vie et peu de cas est fait de leurs états d’âme.
Paradoxalement, dans une société aussi patriarcale, elles
apparaissent plus fortes, résignées, ancrées, pragmatiques. Même
si elles restent des personnages secondaires, discrets, parfois
à peine palpables, elles sont en fait décisives, car, sans
elles, pas d’histoire(s).
Quant au
style, il est bien souvent cru et sans fioritures, mais
cette écriture renforce le caractère pictural du récit aussi
bien que le réalisme des personnages. L’auteur use beaucoup de
parallélismes, de répétitions, d’images souvent triviales mais
très parlantes, se référant à la nature et à la nourriture, dont
le manque est une obsession telle qu’elle inonde le langage
(chap. Bichon : « le chemin de terre […] est couvert d’une
épaisse couche de poussière fine et sèche, on dirait de la
farine de pomme de terre tamisée » ; « un tas de paille d’avoine
en forme de wotou »). Ce qui n’enlève rien à la poésie,
bien au contraire, avec de belles métaphores comme celle de
l’attraction des papillons par la flamme semblable à celle de
l’homme par la femme, ni au romantisme de certains des
personnages, comme la Voleuse qui vole pour que son bien-aimé
mange à sa faim. Dans ce cadre, le sexe est dénué de toute
sensualité, c’est un besoin comme les autres. Aucun sentiment.
Ø
Dorothée
a beaucoup
apprécié ce « panorama du village » avec ses personnages hauts
en couleur. On sent d’emblée que l’auteur lui-même fait partie
de ce monde. Il nous offre un tableau de la vie communautaire,
avec les repas partagés entre célibataires et toute une vie qui
souvent cache le drame latent.
Un personnage
concentre sur lui tout ce que ce monde peut avoir d’ignoble et
de détestable : le comptable, monstre de cupidité et de
méchanceté. Mais ce qui est très fort, a-t-elle trouvé, c’est
que l’important est dans ce qui n’est pas dit : tout un contexte
(historique et politique) que l’on ne comprend que par des
allusions détournées, en particulier dans le chapitre du Vieil
Auguste (chap. 14
贵举老汉).
Le Vieil Auguste qui a peur de rentrer chez lui : il s’y tient
une réunion, la pièce est bourrée de monde, une réunion –
comprend-on bientôt – de lutte contre « le propriétaire
foncier » qui se trouve être son fils, justement, et que
dédouane en quelques mots le Vieil Auguste : « La haine ? je
n’en ai pour personne. Quant à lui, ce n’est pas un propriétaire
foncier. À l’origine, c’est un pauvre paysan. C’est mon fils… »
Et depuis ce jour, conclut le bref chapitre, cet homme … « ose
tousser devant les autres et les regarder droit dans les yeux ».
En quelques
pages, tout est suggéré, bien plus que dit, entre les lignes.
C’est bien là la tonalité de l’ensemble de ces récits. En ce
sens, Dorothée trouve le titre mal choisi car il fait
attendre une histoire d’amour inconsolable. Or ce n’est pas le
cas : s’il y a histoires d’amour, ce sont des histoires de
frustrations, bien plus physiques que véritablement
sentimentales.
[Mais ce titre
vient d’une chanson que chante le père Wok au chapitre 5 (锅扣大爷),
un chanson qu’il fredonne quand il est ivre et qui traduit bien,
justement, les frustrations qui forment une trame du récit :
白天我想你墙头上爬
Le
jour quand j’pense à toi je saute la barrière
到黑夜我想你没办法
La nuit
quand
j’pense à toi y a rien à faire.]
Ø
Sylvie
a commencé le livre en lisant une brève histoire, puis une
autre ; ayant trouvé la traduction très fluide, d’une lecture
très agréable, elle a mis le livre sur sa table de chevet et a
continué à lire « entre deux cycles de sommeil », d’un chapitre
à l’autre.
Elle a ainsi
peu à peu découvert et suivi les relations et interactions entre
les personnages, qui se retrouvent d’un récit à l’autre.
Évidemment, les histoires sont très dures, surtout la dernière.
Mais il y a une alternance entre chapitres durs et chapitres qui
le sont moins, avec des passages drôles de temps à autre, et
cette alternance permet de ne pas être rebuté et de continuer…
jusqu’au dernier chapitre. Elle a même trouvé de belles
descriptions, poétiques comme l’a noté Claire.
De même que
Dorothée, elle a trouvé entre les lignes une subtile
évocation des inégalités sociales (sinon des différences de
classe). C’est le cas au chapitre 16 (Femme noire et son
A-deux-queues
黑女和她的二尾) :
les moutons qui rentrent au bercail sont marqués en rouge ou en
bleu, les marques indiquant à qui ils appartiennent ; ceux qui
ne sont pas marqués appartiennent « à la collectivité ». Ceux-ci
sont maigres et décharnés tandis que les autres sont gras et
forts… C’est l’image même des inégalités en quelques mots.
[mais aussi
satire des pratiques de gestion collective : on est sans le dire
dans une de ces communes rurales à bout de souffle qui vont
bientôt disparaître].
Ø
Catherine
a bien aimé la langue orale des dialogues, en
butant cependant sur les grossièretés en français (les
répétitions de « putain » ne semblant pas du même registre que
le terme chinois dialectal
).
Elle a été
frappée par la violence constante dans tous ces
récits, avec des passages où elle ressort dans toute sa force :
dans la description atroce de la castration du bœuf Cou-Blanc au
chapitre 28, ou encore, dans la « chasse à l’écureuil des
champs » au chapitre suivant, dans la réaction brutale et
sauvage de la « fille aux pieds nus » qui, d’un soudain coup de
dents, fait éclater la tête d’un écureuil qui mordait le doigt
d’un garçon sans le lâcher.
Frappée aussi
par la misère sexuelle qui forme le thème principal du roman :
on va travailler à l’usine pour pouvoir se payer une femme ; on
se les partage en famille (on « partage la marmite »), un mois
l’un, un mois l’autre ; les jeunes sont réduits au voyeurisme,
et châtiés quand ils dépassent les bornes, sous le coup d’une
soûlerie intempestive. Bornes qui sont difficiles à cerner :
seule est absolument tabou l’inceste, qu’il s’agisse d’une mère
ou d’une sœur – c’est d’ailleurs la femme qui en porte les
stigmates, jusqu’à se suicider.
Ce qui
n’empêche pas une grande douceur ni un rien de
sensualité par moments, avec chansons et poèmes
pour alléger un peu l’atmosphère.
[dont ces « chansons
de mendiants » qui reviennent de page en page car, au
village, nous dit Cao Naiqian, il y a tellement de gens qui
mendient depuis l’aube des temps que ces chansons se sont
transmises de génération en génération. Il l’explique en
quelques lignes au chapitre 20 sur « le soleil du ciel » (天日)
alors que le berger s’est mis à fredonner « comme c’est gênant
de mendier de la farine d’avoine » (嘴里哼唱着讨吃挖莜面麻烦调
– où
讨吃
tǎochī
signifie « mendier de la nourriture ») car ils mendient de la
farine qui se conserve mieux que la nourriture cuite].
La
sensualité est sensible dans le chapitre « La femme de
Vieux Pilier » (柱柱家的),
Vieux Pilier qui « partage la marmite » avec son frère cadet.
[Sous prétexte
d’aller cueillir de la ciboulette sauvage au vieux cimetière,
elle va au Vallon de l’ouest, endroit on ne peut plus
enchanteur (这地方好是再好不过了)
mais où personne ne va car il a la fâcheuse réputation d’être
hanté ; c’est aussi là que l’on va se pendre. Mais il fait beau,
c’est l’heure de la sieste, et elle se déshabille au bord de
l’eau :
断定四周不会有人,她解开了袄扣解开了裤带,脱下了鞋脱下了衣裳,把一个白白的光身子露给了阳婆露给了天,露给了雀雀们,露给了蝴蝶。
Persuadée
qu’il n’y a personne dans les parages, elle déboutonne sa veste,
dénoue la ceinture de son pantalon, enlève ses chaussures,
enlève ses vêtements, dévoile un corps tout blanc, entièrement
nu, et l’offre au soleil, au ciel, l’offre aux moineaux, aux
papillons.
Et l’eau est
décrite comme un poème en prose :
水温温的凉
shuǐ
wēnwēn de liáng,凉凉的温。
水清粼粼的
shuǐ
qīng
línlín de,能看见池底。
柱柱家的觉得很舒服,觉得浑身上下都很舒服。
L’eau est d’une fraîcheur toute tiède ou d’une tiédeur toute
fraîche.
L’eau est si pure, si cristalline, que l’on en
voit le fond.
La femme de Vieux Pilier se sent bien, se sent
merveilleusement bien, dans toutes ses fibres.
Mais ce
bien-être n’est pas sans arrière-pensée… rien n’est gratuit au
village.]
Catherine
a même noté des touches d’humour dans ces récits.
Mais un humour froid, factuel, sur les croyances et les
superstitions, la roublardise de certains. Elle a bien aimé
l’histoire du cercueil, au chapitre 22 (Bichon 2
狗子、狗子)
qui se termine par une chute d’une phrase, et l’admiration de
tout le village.
Ø
Gisèle
a, dès l’abord, beaucoup aimé les noms de tous les
personnages, car ils lui ont rappelé les surnoms qu’elle avait
entendu sa grand-mère donner à des gens de son village, dont une
femme qu’elle avait appelée « la femme pète-bas ». Ce qui l’a
intimement rapprochée des récits de Cao Naiqian dont elle a
goûté les mille subtilités, métaphores et autres.
Cela ne l’a
pas empêchée d’en noter tout le tragique :
- tragique du
sort des femmes que l’on échange et partage comme des objets
qu’on ne peut pas se payer ; qui sont mariées très jeunes (à 13
ou 14 ans) quand on peut payer la dot ; qui doivent constamment
subir les assauts des célibataires frustrés ; mais qui sont
capables d’un grand dévouement et d’un amour maternel sans
limite.
- tragique
tout particulièrement du destin de la « Veuve 3P » (三寡妇),
ancienne prostituée vendue par son père pour payer les
funérailles de sa mère et restée solitaire au village après la
mort de l’unique amour de sa vie ; ou celui d’Orchidée d’or (金兰)
au chapitre 3, condamnée à passer sa vie à récupérer le coton de
rembourrage des vêtements, au-delà de tout espoir…
- tragique qui
tient aussi au manque de communication, et aux mentalités : tout
est accepté comme étant normal, cette misère tant physique que
morale étant considérée comme ayant existé de toute éternité.
Avec une foule de dictons populaires pour en témoigner. Dont le
leitmotiv annoncé dès le chapitre 3 :
也可以躺下来瞭望天上的那些闲逛着的白云和黑云,起初的味道是有些臭,可是臭臭臭的就不臭了。啥也是个这,只要一惯了就不觉得了。香也不香了臭也不臭了。甜也不甜了苦也不苦了。都就是个这。可就是有一条不在这里头。那就是,没女人的难熬永也难熬,永也惯不了。
[Simplet part voir son frère à la mine, allongé
sur une charrette qui transporte du purin]
On peut même
s’y allonger et regarder les nuages blancs et les nuages noirs
qui défilent dans le ciel. Au début, c’est vrai, ça pue pas mal,
mais à force de puer un max, ça finit par plus puer. C’est
toujours comme ça, faut juste s’habituer. On s’habitue aux
bonnes odeurs comme aux mauvaises, et on finit par ne plus rien
sentir. C’est pareil pour ce qui est doux et ce qui est amer.
C’est pareil pour tout, sauf une chose : la souffrance d’un
homme sans femme, qui reste insupportable, à jamais, ça, on ne
peut pas s’y habituer. »
Gisèle
a
bien aimé tout ce qui est dit sans le dire, dans ces récits,
dans un style allusif qui a aussi quelque chose de
poétique dans sa concision et ses métaphores
inattendues :
- la saleté
ambiante opposée à la senteur qu’exhale le corps des femmes ;
- l’ « ombre
voûtée sur le kang » du père de « Simplet », une
« ombre » qui vit de son comprimé quotidien d’éphédrine et ne
s’occupe de rien d’autre ;
- le père Wok,
vieil alcoolique sympa, enterré avec la Veuve 3P, l’une des
seules véritables histoires d’amour du roman, jusque dans la
tombe ;
- la
persistance des pratiques populaires, rebouteux contre médecin
aux pieds nus ;
- les
allusions très rapides aux politiques de la période (les années
1970, jamais expressément mentionnées), par exemple l’évocation
des « cinq protections » accordées aux plus nécessiteux.
- et toujours
les superstitions, en particulier autour des esprits des morts
qui rôdent, dans le vieux cimetière ou la vallée de l’ouest. Le
surnaturel n’est jamais loin, comme dans l’apothéose de
l’histoire de la poule devenue coq de la « Femme noire » (黑女和她的二尾)…
Ø
Christiane
a elle aussi été particulièrement touchée par la peinture des
personnages, mais aussi par la description de la vie au village
ainsi que par le style.
1/
Pour commencer par le style, elle en a aimé la
simplicité (au moins apparente) et la poésie, ainsi que les
dialogues. Elle a été frappée par les nombreuses
répétitions, dès le début, par exemple dans la
description de la mère de Simplet devenu fou (愣二疯了),
angoissée à l’idée qu’il puisse tuer quelqu’un et s’essuyant les
yeux :
愣二妈跨坐在锅台边,瞪着眼睛出神地想。想一会儿撩起大襟揉揉眼。想一会儿撩起大襟揉揉眼。
Assise de
travers sur le bord du four, le regard fixe, elle est absorbée
dans ses pensées. Elle réfléchit un moment puis s’essuie les
yeux du pan de sa veste. Réfléchit encore un moment puis
s’essuie de nouveau les yeux du pan de sa veste.
Certaines
images reviennent plusieurs fois, comme celle de la barbe
parsemée d’un vieillard que l’on retrouve à plusieurs reprises,
par exemple dans La chasse aux écureuils des champs (灌黄鼠),
un vieillard anonyme qui fait peur, même au comptable :
更不敢让脸上的皱纹像耕过没耙过的山坡儿地,下巴的胡子像让羊啃过没啃净的坟头草的那个老汉知道。
[personne
n’ose rapporter d’écureuils chez eux de peur que « cela se
sache »] mais celui qu’ils craignaient le plus, c’est ce
vieillard au visage sillonné de rides comme un champ à flanc de
colline labouré mais non hersé, et dont la barbe ressemblait à
de l’herbe sur une tombe partiellement broutée par des chèvres.
Parfois, la
répétition est plus subtile, comme dans le cas de
« Bœuf-comblé » (福牛)
dont la folie se traduit dans le fait qu’il chante : il chante,
et comme tout le monde l’évite, il finit par chanter pour les
poules et les chèvres, mais comme il leur fait peur, il « chante
et danse pour les arbres », et les arbres lui répondent, en
bruissant :
哗啦…
哗啦…
huā
lā… huā
lā…
Oui, dit
Lei, les répétitions sont courantes dans le dialecte du
Shanxi, ce n’est pas toujours sensible dans la traduction, je
vais y revenir.
Il y a aussi,
continue Christiane, le style haché des dialogues,
comme dans le chapitre « Le goût de l’avoine » (莜面味儿),
effet de l’embarras des deux jeunes en présence : « ils
aimeraient se dire quelque chose mais les mots leur manquent. »
Et Cao Naiqian reproduit parfaitement ce dialogue de sourds
ponctué de « hmmm » faute de mieux, la pauvreté des dialogues
semblant aller de pair avec la pauvreté matérielle et
psychologique.
Christiane
a
particulièrement apprécié les chutes de chacun de
ces récits qui sont construits comme de courtes nouvelles à part
entière, caractérisées par le caractère elliptique de la
narration. C’est le cas par exemple de l’histoire de Petit-Œuf
(chap. 15
蛋娃),
récit tout entier bâti sur une attente déçue et une vengeance.
Attente d’être invité à la fête de Vieux-Pilier célébrant la
pose des portes et des fenêtres de ses trois nouvelles pièces et
invitant ceux qui l’ont aidé. Certain que Vieux-Pilier l’a
oublié, Petit-Œuf va saccager son potager, pour apprendre au
retour que l’autre lui a envoyé une marmite de ces galettes
qu’il aime tant.
La
tonalité des récits est en général pathétique, avec des
notes de merveilleux dans les relations hommes-animaux-nature,
souvent relevées de touches d’anthropomorphisme. Sans oublier la
poésie qui affleure à chaque instant.
2/
Quant au contenu, tous ces récits sont bâtis sur un double
thème : la dureté de la vie où dominent les
frustrations, rêves frustrés de nourriture nés de la faim
endémique et frustrations sexuelles qui prennent souvent des
aspects pathologiques. Dans ce contexte, Christiane a
trouvé frappante l’opposition entre les hommes, fragiles et
prônes au suicide, et les femmes, objets d’échanges mercantiles,
dotées d’un statut précaire, avec une hiérarchie de devoirs,
mais finalement capables de « s’en sortir ».
L’obsession
pour la nourriture se traduit par un double leitmotiv : la
hantise des beignets et de la farine d’avoine non coupée de
farine de sorgho qui tourne à l’idée fixe, comme la frustration
sexuelle. Et cela entraîne une totale absence de moralité :
c’est la survie qui prime. Cela apparaît dès le début, dans la
réaction de la mère de Simplet devenu fou, qui craint qu’il n’en
vienne à tuer vraiment quelqu’un : ce n’est pas tant le meurtre
en soi qui la préoccupe, mais les « ennuis » que cela pourrait
leur attirer. Cette absence de moralité devient absence totale
d’humanité et atteint des extrêmes de cruauté dans la scène de
castration du bœuf, qui se solde… par des testicules à faire
griller et déguster.
À travers les
ellipses et les touches d’humour
apparaissent entre les lignes des bribes de satire
politique qui replongent dans le climat de l’époque :
- dans le
récit du suicide raté de Vieux-Lingot (chap. 26
老银银),
la pendaison est choisie plutôt que de se jeter dans le puits,
pour éviter de contaminer l’eau – souci du collectif. En
même temps, Vieux-Lingot regrette d’avoir oublier de demander à
son copain de lui trouver un jour faste pour se pendre –
persistance des superstitions.
Les
inégalités sociales sont évoquées de manière humoristique
dans la description des moutons que garde le dénommé « Affreux »
(chap. 23
丑帮放羊) :
les moutons bien en chair sont ceux de propriétaires privés, les
moutons maigres ceux de la collectivité.
- le
comptable, représentant du pouvoir local, est le personnage
redouté de tout le monde, une peur qui va jusqu’à pousser Bichon
au suicide pour lui échapper.
- de même on
trouve des allusions aux discriminations contre les
« propriétaires fonciers », culminant dans le récit tout en
ellipse du chapitre 14 (贵举老汉)
qui se termine par la « session de lutte » contre le fils du
Vieil Auguste et la déclaration courageuse de son père pour le
dédouaner.
- c’est aussi
de manière elliptique que sont dénoncés les abus du système qui
permettent à certains, sous prétexte de garder les champs, d’y
voler impunément des épis. Là encore c’est la famine qui fait
les larrons.
Christiane
garde de ces récits l’impression d’un univers un peu sombre dont
l’atmosphère lui a rappelé Nerval, ou plus précisément la « Nuit
rhénane » d’Apollinaire [Écoutez la chanson lente d’un batelier
/Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes / Tordre leurs
cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds]. Mais un univers
touchant, plein d’humour et de poésie, où la débrouillardise
seule permet de survivre, le tout dépeint sans pathos… jusqu’au
dernier chapitre.
-
Ah oui,
s’exclame Lei, c’est un récit d’un tragique difficilement
supportable !!
Ø
MRC,
pour sa part, n’a pas tout lu car, voulant lire le texte
original chinois, il l’a trouvé très difficile, le caractère
elliptique de la narration venant s’ajouter à la langue
dialectale. Et pourtant, son dialecte – celui du Hubei – a des
similitudes avec celui du Shanxi, pour des raisons historiques
qui tiennent aux migrations de populations intervenues à la fin
des Ming et au début des Qing
.
En consultant
les
commentaires sur douban,
il a constaté que le roman est bien noté [8.4], mais que les
lecteurs qui ont aimé le livre sont en majeure partie des gens
du Shanxi, capables d’apprécier pleinement les subtilités de la
langue.
UB
a lui aussi tenté de lire le roman en chinois, et s’est de même
heurté aux difficultés lexicales et dialectales, alternant entre
le chinois et la traduction française, si bien qu’il n’en a pas
fini la lecture.
C’est sur ce
sujet que s’est poursuivie la séance.
II.
Difficultés de lecture et spécificités dialectales
Ø
Guochuan
réagit aux
propos précédents en disant (avec un sourire en coin) qu’elle
pense avoir un bon niveau de chinois, mais qu’elle n’a rien
compris à la lecture initiale du premier chapitre. Et comme elle
lisait sur une liseuse, elle a pensé, au vu des nombreuses
répétitions, qu’il y avait des erreurs dans le texte. Pour finir
par se rendre compte qu’il s’agissait en fait d’une véritable
figure de style, liée au dialecte local.
Elle a donné
trois exemples qui lui semblent particulièrement
représentatifs du style de Cao Naiqian, avec les traductions
correspondantes du livre publié par Gallimard.
Extrait 1 (extrait du 1er chapitre)
黑旦犹犹疑疑地返转了身。亲家轮起大巴掌,照驴屁股就是一下。驴蹄子咯噔噔噔地踩起
了乱碎的点儿。
扭头再瞭瞭。
黑旦瞭见女人那两只萝卜脚吊在驴肚下, 一悠 一悠地打悠悠。黑旦的心地跟着那两只萝卜脚
一悠 一悠地打悠悠。《亲家》
Œuf-noir fait
demi-tour à contrecœur .
Compère lève sa
grosse main et assène un bon coup sur la croupe de l’âne, un
bruit de galop saccadé se fait aussitôt entendre.
Œuf-noir se
retourne et regarde à nouveau.
Il aperçoit les
deux pieds de la femme semblables à des navets blancs qui se
balancent de droite et de gauche sous le ventre de l’âne.
Le cœur d’
Œuf-noir balance lui aussi de droite et de gauche, comme les
deux navets. (Compère)
Extrait 2 (extrait du chapitre 2)
“该咋着?〞
“
不楔扁她要她挠?”
“那能行?〞
“你去问问你妈。”
一个脸上的被纹像耕过没耙过的山坡儿地,下 巴的胡子像羊啃过没啃净的坟头草的人说。
温孩去问妈,妈说:“树得括打括打才直溜。女人都是个这。”
温孩听 了妈的,回家就把女人楔了个灰,楔得女人脸上尽黑青。《女人》
-
Si tu
veux pas qu’elle t’emmerde, faut la mater.
-
Tu
crois que ça marcherait ?
-
D’mande
donc à ta mère », réplique un homme dont le visage ridé
ressemble à un champ sillonné à flanc de colline, et la barbe à
des herbes à moitié broutées par les chèvres.
Fils Wen
interroge sa mère. « Une peau devient souple quand on la tanne,
c’est pareil avec une femme », lui répond-elle.
Il rentre chez
lui et flanque une dérouillée à sa femme. Elle a le visage
couvert de bleus. … (La Femme)
Extrait 3 (extrait du chapitre 10)
大鱼鱼小鱼鱼下水了。红的辣椒段儿和绿的葱丝儿跟大鱼鱼小鱼鱼胖鱼鱼瘦鱼鱼在锅里翻腾着。
Dans la marmite
l’eau commence à frémir. La bouillie de patates est prête. Les
poissons sont descendus dans l’eau. Tout tourbillonne : le
piment rouge, la ciboulette verte, les grands poissons, les
petits, les gros, les maigres. (Le repas partagé)
Ces trois
passages mettent en évidence plusieurs caractéristiques
essentielles de l’écriture de l’auteur dont on voit bien
qu’elles sont difficiles à rendre en français : la musicalité du
texte, l’ancrage dialectal et l’usage très marqué d’expressions
populaires
1/ La
musicalité de la langue, l’un des traits les plus
frappants chez Cao Naiqian.
Elle passe
notamment par l’utilisation fréquente d’onomatopées,
très courantes dans le registre oral chinois mais souvent
difficiles à restituer en traduction. Dans l’extrait n° 1 tiré
du premier chapitre, par exemple, l’onomatopée
咯噔噔噔
gē dēngdēngdēng
imite le galop de l’âne et donne immédiatement un rythme sonore
et vivant au récit. Ce genre d’effet, difficile à rendre, est
donc souvent atténué, voire supprimé, dans la traduction en
français.
Cette
musicalité repose aussi sur les répétitions de
mots ou de structures syntaxiques, parfois non nécessaires du
point de vue du sens, mais employées à des fins purement
stylistiques. Dans l’extrait 3, la répétition de
鱼鱼
yú yú
(poisson) crée ainsi un rythme répétitif qui est en outre très
visuel, comme si l’on voyait les nombreux poissons de pâte
tomber un à un dans l’eau et y tourbillonner avec le piment et
la ciboulette - effet imagé partiellement neutralisé dans la
traduction.
Enfin, Cao
Naiqian recourt fréquemment au redoublement de caractères,
aussi bien pour les verbes que pour les qualificatifs, par
exemple
瞭瞭
liào
liào
(regarder, observer de loin)、打悠悠
dǎ yōuyōu
(se balancer légèrement) ou encore
犹犹疑疑
yóuyóu yíyí
(à contrecœur, cad en hésitant
犹疑). Ce
procédé renforce la dimension orale et musicale du texte. La
traduction en conserve parfois une partie, mais tend souvent à
simplifier ces nuances pour privilégier la fluidité :
打悠悠
est ainsi réduit à « se
balancer »…
2/
L’usage de termes et
tournures du dialecte du nord du Shanxi,
expressions qui peuvent parfois être difficiles à
comprendre, y compris pour des locuteurs chinois venant d’autres
région, certaines phrases étant quasiment incompréhensibles
hors contexte. Cet usage dialectal contribue fortement à
l’ancrage rural et local de l’œuvre. Sans compter les erreurs
volontaires, soulignant l’inculture du paysan, par exemple le
terme gōng (公)
signifiant public/collectif dans le discours officiel, pris au
sens de « mâle »…
3/
Ces tournures dialectales sont
doublées d’idiomes et expressions populaires,
abondants dans les dialogues, ce qui correspond à l’usage
courant dans les campagnes chinoises, mais pose bien sûr des
problèmes de traduction. Ainsi dans l’extrait 2, le conseil
donné par la mère à son fils est une expression à valeur de
dicton : « 树得括打括打才直溜 »
(shù děi kuò dǎ kuò dǎ cái zhí liū un arbre, il faut le
battre et le battre encore pour en redresser les courbures
et qu’il finisse par pousser bien droit) ; elle est traduite de
manière très libre par : « Une peau devient souple quand on la
tanne, c’est pareil avec une femme ».
La phrase qui
suit est difficile à comprendre hors contexte : « 把女人楔了个灰 »,
littéralement « il a fait éclater cette femme en la réduisant à
l’état de cendre », où
楔
xiē
désigne en chinois un
coin (comme ceux utilisés pour fendre du bois). Ici aussi
l’image est rendue par une autre expression populaire : « il a
flanqué une dérouillée à sa femme ». Dans les deux cas, la
traduction n’est pas littérale mais restitue l’idée générale
ainsi que la tonalité populaire de l’original.
- Donc,
commente Christiane, on peut admirer la qualité de la
traduction française et sa fluidité, sachant qu’on ne peut pas
tout rendre dans ces conditions
.
Ø
Lei
a elle aussi lu le texte en chinois et rencontré les mêmes
difficultés de lecture. En outre, elle a commencé par lire la
préface de Göran Malmqvist traduite en chinois au début de son
livre, préface qui détaille toutes les avanies qui y sont
décrites, ce qui lui a d’abord fait reposer le livre sans avoir
envie de le lire. La lecture s’est ensuite révélée
« profondément ambivalente et particulièrement complexe, marquée
par de constants mouvements de malaise et d’émotions, et
finalement de fascination esthétique ».
1/
Elle a donc commencé par un malaise … Comme
Dorothée, le titre lui a paru trompeur. Avant d’ouvrir le
livre, il lui laissait supposer une histoire romantique, certes
douloureuse et mélancolique, mais relevant malgré tout d’une
certaine forme de lyrisme sentimental. La lecture de la préface
l’a immédiatement convaincue qu’il n’en était rien, car
Malmqvist détaille par le menu les diverses pratiques sexuelles
– y compris l’inceste - décrites dans le roman, en citant les
cas de Zhuzhu (Vieux-pilier) et de son frère Erzhu
(Pilier-le-cadet) partageant la même épouse selon une pratique
locale appelée pengguo (« 朋锅 »),
soit « partager la marmite », etc etc. Dans l’univers ainsi
décrit, les femmes apparaissent comme des marchandises à
échanger, une main d’œuvre bon marché et des objets sexuels. De
quoi susciter l’inconfort et le rejet du livre.
2/
Malgré tout, dans un deuxième temps, elle a repris la lecture
pour « faire ses devoirs » en vue de la séance du club de
lecture, et elle s’est progressivement laissée entraîner par
l’écriture de Cao Naiqian. Elle s’est sentie gagner par un
profond émoi, né du style,
extrêmement simple, proche de l’oralité quotidienne, mais aussi
d’une grande sobriété. Certes, l’inconfort est demeuré face à
certaines scènes, mais il s’est trouvé régulièrement dépassé par
l’émotion suscitée par les personnages et les récits.
- Ce sont
d’abord les figures féminines qui l’ont
profondément touchée : la femme de Vieux-Pilier, la Femme-noire,
et bien d’autres. Malgré les humiliations, les violences et les
souffrances qu’elles subissent, elles continuent à vivre avec
énergie et résilience. Certaines vont même jusqu’à utiliser leur
corps afin d’assurer la survie économique de leur famille ou le
futur de leurs enfants, tandis que la Femme-noire répond
volontairement aux besoins sexuels des célibataires du village,
car elle les considère et les traite comme des êtres humains.
Si, à travers
un regard contemporain, ces comportements peuvent apparaître
comme les symptômes d’un ordre social archaïque et oppressif,
ils prennent dans leur contexte historique et social une
dimension profondément tragique. Comme l’écrit Göran Malmqvist
dans sa préface :
“我头⼀次读这个故事的时候流眼泪了,
感觉到⽟茭妈很像古希腊悲剧⾥头的⼀个⼥杰。我再 读,觉得她真是⼤慈⼤悲观世⾳菩萨的化身。”
« La première
fois que j’ai lu cette histoire, j’en ai pleuré. La mère de
Yujiao [Maïs] m’a rappelé une héroïne de tragédie grecque. En
relisant le texte, elle m’est apparue comme une incarnation du
bodhisattva Guanyin, figure suprême de compassion. »
- Lei a
également trouvé les histoires d’amour
profondément émouvantes, à la fois discrètes et sincères,
possédant une profondeur comparable à celle de la mer : une
surface calme dissimulant une intensité émotionnelle
considérable. Cette délicatesse contraste fortement avec la
sexualité brutale qui traverse l’ensemble du roman.
- Enfin, elle
a été sensible à la simplicité, à la ténacité et à l’optimisme
des villageois. Malgré l’extrême pauvreté et l’enfermement
social dans lesquels ils vivent, ils continuent à travailler
pour assurer leur survie et celle de leur famille, en acceptant
comme « normales » les formes d’anormalité imposées par leur
environnement. Au travers de récits souvent absurdes et
grotesques, Cao Naiqian parvient ainsi à restituer une
vérité profondément humaine.
3/
Au fil de la lecture, c’est ainsi un sentiment inattendu qui
s’est progressivement installé, celui d’une véritable
jouissance esthétique : outre la beauté tragique des
histoires d’amour, la sobriété expressive de l’écriture et les
chutes surprenantes de chaque récit, l’auteur semble offrir au
lecteur plusieurs « remèdes » servant à atténuer le malaise
suscité par le contenu du roman.
-
Comme
Guochuan, c’est d’abord la musicalité de la langue
qui l’a conquise, ainsi que son rythme : phrases extrêmement
courtes, mais qui produisent fréquemment des effets de rimes ou
de parallélismes rythmiques grâce à la répétition des mêmes
structures syntaxiques – ainsi au chapitre 22 (Bichon 2
狗子、狗子)
“会计活得真荣华。狗子想。
会计活得真他妈的荣华。狗子想。
狗日的会计活得比他妈的皇帝也他妈的荣华。狗子想。
会计活得真像个人。狗子想。
狗日的会计活得真他妈的像个人。狗子想。
狗日的会计活得比他妈的皇帝也他妈的像个人。狗子想。”
« Le comptable
mène vraiment une vie glorieuse, pensa Gouzi (Bichon).
Le comptable mène une putain de vie glorieuse, pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit plus glorieusement qu’un empereur, pensa
Gouzi.
Le comptable
vit vraiment comme un être humain, pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit vraiment comme un putain d’être humain,
pensa Gouzi.
Ce foutu comptable vit même, putain de putain, plus comme un
être humain que l’empereur lui-même, pensa Gouzi. »
Par ailleurs,
l’auteur recourt abondamment au dialecte du Shanxi
qui, outre les termes exprimant les insultes populaires,
comporte également de nombreuses expressions affectives ou
pittoresques, telles que yangpo (阳婆)
pour le Soleil ou yuepo
(月婆)
pour la Lune.
Autre trait
linguistique particulièrement frappant : l’usage récurrent des
redoublements lexicaux. Ainsi les épaules « 肩膀 jiānbǎng
» deviennent «
肩肩
jiān jiān
», l’aveugle
« 瞎子 xiāzi
» ou « 盲人 mángrén
» devient «
没眼眼
méi yǎn
yǎn
» [littéralement : qui n’a pas d’yeux], ou encore certains
adjectifs comme « 麻麻亮
mámá
liàng
» pour décrire
les premières lueurs de l’aube. Les surnoms masculins eux-mêmes
prennent souvent une forme redoublée, tels «
官官
Guānguān
» ou «
丑丑
Chǒuchǒu
», alors que d’habitude ces formes familières sont surtout
utilisées pour les enfants, les filles ou les femmes, en
dénotant une certaine gentillesse.
Certaines
structures grammaticales reposent également sur des répétitions
rythmiques. Plusieurs redoublements peuvent ainsi coexister dans
une même phrase, en produisant un effet sonore particulièrement
harmonieux. Par exemple à la fin du chapitre 15, quand Petit-Œuf
trouve en rentrant chez lui les galettes que le voisin lui a
envoyées, d’autant plus appétissantes qu’il avait cru avoir été
oublié :
“红瓦盆里头有半盆香喷喷黄灿灿金闪闪的油炸糕。”
xiāng pēnpēn/
huáng càncàn / jīn shǎnshǎn
« La bassine
en terre rouge était à moitié pleine de galettes frites, dorées,
brillantes et délicieusement parfumées. »
Le plaisir
musical atteint son sommet dans l’insertion de nombreuses
chansons folkloriques du Shanxi pour lesquelles Lei a une
véritable passion. Ces passages de chansons populaires dans le
roman ont fait spontanément naître à la lecture des mélodies
familières. Or elles utilisent elles aussi abondamment les
redoublements. Par exemple, à la fin du chapitre 17 (Le bain de
soleil
晒阳窝),
le charretier passe en chantant :
“妹妹你是哥哥心上的人,一阵阵不见满村村寻。”
yí zhènzhèn bú
jiàn mǎn cūncūn xún
« Petite sœur
(ma bien-aimée), c’est toi qui es dans mon cœur ;
Dès que je ne
te vois plus, dans le village je te cherche partout. »
Ou encore, à
la fin du chapitre 18 (La femme de Vieux-Pilier
柱柱家的),
un homme chante une « chanson de mendiant » :
“黑牛牛白马马卧草滩,瞭妹妹瞭得我两腿酸。”
liào mèimèi
liào de
Bœufs noirs,
chevaux blancs sont couchés dans la prairie,
De guetter et
guetter ma bien-aimée j’ai les pieds endoloris.
4/ Lei a fini
par trouver une véritable grandeur épique dans
certains de ces récits, dans les relations entre les personnages
et leurs animaux (Auguste et son « Cou blanc » ou Femme-noire et
son coq). Cette dernière histoire, en particulier, tient de la
fable, avec une envolée finale dans le merveilleux, comme a dit
Christiane : l’animal, poule devenu coq, est source de
soutien à la fois matériel et spirituel pour la Femme-noire. La
scène finale, où l’animal se transforme symboliquement en phénix
de feu et emporte la femme hors des flammes, atteint une
intensité esthétique et tragique à la fois exceptionnelle et
inattendue :
“在熊熊的大火中,黑女一下子看见了她的二尾子。二尾子张开巨大的翅膀,从天空中飞下来,落在黑女的跟前,等黑女坐在它的背上,二尾子翅膀一扇,腾空飞起。越飞越高。越飞越远。把温家窑留在了下面。”
« Au milieu
des flammes ardentes, Hei Nü (Femme-noire) aperçoit
soudain son Erweizi (son coq à deux queues). Déployant
ses immenses ailes, il descend du ciel et se pose devant elle.
Lorsqu’elle est bien installée sur son dos, il s’envole d’un
coup d’ailes et s’élève dans les airs, toujours plus haut,
toujours plus loin, laissant derrière eux Wenjiayao (le
village des Wen). »
Il y a aussi
tout un univers féérique dans certains récits : le
vieux cimetière et surtout le Vallon de l’ouest (dans le récit
de la femme de Vieux-Pilier) sont évoqués comme des endroits
dangereux, pleins de revenants [comme dans un conte de
Pu Songling].
Mais
c’est surtout le récit d’ « Affreux gardant les moutons » qui
prend une dimension quasi féerique. Le décor naturel,
l’apparition soudaine d’une femme étrange, semblable à une fée,
dont le comportement s’explique à la fin parce qu’elle est
somnambule ; la relation tout aussi étrange qui se noue entre
elle et Affreux donne au récit l’atmosphère d’un conte
fantastique.
Note
complémentaire (BD)
Ces échanges
ont bien montré la richesse d’un roman qui n’apparaît qu’en le
« disséquant », littéralement, en fonction des goûts et intérêts
de chacun.
En le relisant
en profondeur, il m’est apparu qu’un poème est passé inaperçu, y
compris des deux traductrices. C’est un poème qui figure au
chapitre 24 (La femme d’Aimable
温善家的
), mais qui n’est même pas présenté comme un poème. On comprend
que cet « Aimable » (温善)
est un ancien petit propriétaire foncier qui n’a pas compris
qu’on lui enlève ses terres ancestrales au moment de la Réforme
agraire, et qui est mort quelques années plus tard quand le
village a adhéré à la coopérative agricole au moment des débuts
de la collectivisation. Le vieil Auguste était son valet.
Le personnage
est dépeint comme quelqu’un qui aimait lire. La salle de l’ouest
de sa maison était sa bibliothèque et la lecture sa seule
passion, mais il avait surtout la manie de déclamer à voix
haute, et en particulier ce qui est présenté comme un texte en
prose : « L’homme de vertu est comme le bambou…. » Mais il
s’agit en fait d’un poème, tiré d’un recueil intitulé
« Sentences parallèles pour instruire les ignorants » (Xùnméng
piánjù《訓蒙駢句》),
d’un lettré des Ming nommé Si Shouqian (司守謙)
qui, mort très jeune, n’a laissé que ces poèmes.
C’est
intéressant ici pour deux raisons : d’une part, ce n’est pas
d’une haute teneur littéraire, c’est vraiment « pour instruire
les ignorants », comme un jeu ; cela relativise donc le portrait
du dénommé Aimable, qui n’était certainement pas un grand
lettré, mais qui en imposait aux villageois. D’autre part, ces
trois poèmes sont construits de la même manière, sur des
parallélismes : chacun commence par des vers de trois syllabes,
puis en ajoute une à chaque vers, avec un effet pyramidal, en
quelque sorte – ce qui rappelle la construction de certaines
descriptions de Cao Naiqian qui procède de la même manière en
répétant une phrase, en ajoutant chaque fois un détail
supplémentaire, de manière cumulative, comme dans la description
du comptable du chapitre 22 citée par Lei.
Le poème cité
par Cao Naiqian est le début du deuxième poème du recueil (Hiver
冬)
et se lit donc ainsi dans sa forme d’origine :
君子竹,大夫松。
偷香粉蝶,采蜜黄蜂。
风走荷香细,日高花影重。
大庚岭头梅灿烂,姑苏台足草蒙茸。
跃马游人苑内观花夸景美,操豚野老田间拜社祝年丰。
L’homme de bien
est comme le bambou, le haut dignitaire comme le pin,
Voleur d’arômes
est le papillon, affairée à collecter du miel l’abeille.
Le vent en
passant répand des lotus les délicates senteurs,
le soleil au plus haut épaissit l’ombre des fleurs.
Sur les monts
Dayu resplendissent les pruniers,
au pied de la terrasse Gusu prolifèrent les herbes.
Les voyageurs à
cheval admirant les fleurs du parc en louent les paysages,
les paysans dans les champs priant le dieu du sol souhaitent une
bonne récolte.
________
Prochaine
séance
Mercredi 17
juin 2026
Cette dernière
séance avant l’été sera consacrée à Shi
Tiesheng (史铁生)
avec deux textes au programme :
- Fatalité (《宿命》),
recueil de six textes traduits du chinois par Annie Curien,
Gallimard, 2004.
- La vie comme
une corde de luth (Mìngruò qínxián《命若琴弦》),
nouvelle qui figure dans l’Anthologie de nouvelles chinoises
contemporaines, trad. Annie Curien, Gallimard, Du monde
entier, 1994, pp. 123-151.
Cette nouvelle
a été adaptée au cinéma en 1991 par Chen Kaige : intitulé « La
vie sur un fil » (《边走边唱》),
le film est
sur YouTube,
sous-titré en anglais.
Terme
qui est simplement
日你妈
rì nǐ
mā –
une
variante dialectale de l’expression
肏你妈
cào nǐ
mā
(je nique ta mère) popularisée par Ai Weiwei (艾未未)
en
en faisant une parodie.
Le dialecte du
Shanxi (appelé Jinyu
晋语
ou langue de Jin d’après le nom de la principauté des
Royaumes combattants qui se trouvait là où est
aujourd’hui le Shanxi) est effectivement très
particulier : c’est la seule langue sinitique du nord de
la Chine qui n’est pas classée dans le groupe dit
mandarin. C’est en 1985 que le linguiste Li Rong (李荣)
a proposé de classer cette langue dans un groupe séparé,
comme les langues de Wu et de Yue. Mais cette
classification est contestée.
* “There's Nothing I Can Do When I Think of You Late at
Night”, tr. John Balcom, Columbia University Press,
2009.
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