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Dialectes, révoltes et migrations : le cas du Sichuan

par Brigitte Duzan, 19 mai 2026

 

Certains dialectes chinois sont compréhensibles par des habitants de provinces relativement éloignées en raison de migrations intervenues à diverses périodes pour des raisons historiques qui tiennent essentiellement aux ravages causés par des rébellions ou des invasions, et parfois les deux.

 

On peut donc s’étonner que le dialecte du Shanxi, par exemple, qui est en lui-même un dialecte à part dans la classification des dialectes sinitiques, soit compréhensible d’habitants actuels du Hubei ou du Sichuan [1]. Mais c’est justement en raison de migrations importantes intervenues sous les Ming et les Qing, pour repeupler des territoires dévastés non tant par les invasions, mongole ou manchoue, que par une longue période de révoltes successives.

 

I. Les révoltes au Sichuan, des Tang aux Ming

 

1. Sous les Tang et les Song

 

- Sous les Tang, la révolte d’An Lushan (安史之乱755-763) est sans doute l’une des plus sanglantes de l’histoire chinoise ; on estime qu’elle a dû faire quelque 30 millions de morts (ce qui équivaut grosso modo aux estimations de victimes de la Grande Famine de la période maoïste, mais dans un territoire bien moins peuplé). Les attaques répétées des Tibétains à l’époque ont ajouté aux destructions, et ce n’est que sous les Song que le gouvernement central a réprimé ces attaques.

 

La révolte d’An Lushan a failli mettre fin à la dynastie des Tang qui s’en est difficilement remise, mais il y a eu d’autres rébellions au 10e siècle, la période dite des Cinq Dynasties et Dix Royaumes (五代十国 907-979) étant une période constante de chaos et de mutineries, jusqu’au tout début des Song. Ce dixième siècle a été comparé à la période des Royaumes combattants, avec des destructions et des pertes humaines considérables. Cela a contribué à affaiblir le pouvoir central au profit des gouverneurs militaires locaux, les jiedushi (节度使), dont l’un des plus puissants a été Wang Jian (王建 847-918), fondateur de la dynastie des Shu antérieurs (前蜀 907-925) sur le territoire actuel du Sichuan et de Chongqing.

 

 

Wang Jian, statue trouvée dans sa tombe, à Chengdu

 

 

- L’invasion mongole a eu une autre conséquence dévastatrice pour l’économie du Sichuan : aux 12e et 13e siècles, les Song du Sud ont monopolisé l’industrie sichuanaise du thé pour financer l’achat de chevaux de guerre afin de lutter contre les Mongols. Cette intervention étatique a ruiné l’économie locale.

 

2. Lutte contre les Mongols et rébellion contre les Yuan

 

- Les combats contre les Mongols ont particulièrement affecté le Sichuan. En 1271, Kubilai Khan se proclame empereur de Chine, l’empereur Song abdique en février 1276. Il aura fallu deux décennies de guerres ininterrompues pour que les armées mongoles parviennent à unifier à nouveau le pays. Les statistiques officielles globales (selon les Annales dynastiques) font état d’une nette croissance de la population chinoise aux 11e et 12e siècles, en raison de l’expansion et de l’amélioration de la culture du riz en Chine centrale et méridionale.  Mais la situation démographique est dramatique au Sichuan aux siècles suivants : entre le recensement de 1162 et celui de 1282, le nombre de familles du Sichuan est tombé de 2 640 000 à 120 000.

 

Cette chute de la population a diverses causes, outre l’imprécision du recensement : les morts dues à la guerre et l’évacuation de familles vers des zones hors combats. Les chiffres locaux sont éloquents. La bataille de Xiangyang (襄阳之战), achevée en 1273 au bout de six ans de siège a donné un avantage décisif aux forces mongoles. Les combats se sont concentrés autour du siège des deux villes jumelles de Xiangyang et de Fancheng (樊城), aujourd’hui dans le Hubei. Les deux villes ont été isolées par un blocus puis le siège mené à son terme grâce à l’utilisation de nouvelles armes de siège par les Mongols. La population a été décimée, mais en outre, après la chute de la ville, 80 000 prisonniers ont été déportés vers la Mongolie.

 

- Au début du 14e siècle, à la fin des Yuan, une autre rébellion ravage le Sichuan : la rébellion des Turbans rouges (Hóngjīn Qǐyì  紅巾起義 1351-1368) menée par Ming Yuzhen (明玉珍). En même temps, en 1358, il doit se défendre contre les attaques venues du Shaanxi, au nord, par l’armée des Turbans verts. En 1360 il se déclare roi de Longshu (隴蜀王), puis en 1362 empereur des Xia (大夏), contre  l’Etat rebelle de Tianwan (天完). Cette fugace dynastie des Xia est finalement conquise par la dynastie des Ming en 1371 et le jeune héritier Ming Sheng envoyé finir ses jours en Corée…  Mais, en 1475, une rébellion Miao au Guizhou se réclama encore de Ming Yuzhen.

 

 

La stèle Xuangong (玄宫之碑) du Mausolée Ruiling (叡陵),

découverte en 1982,épitaphe de Ming Yuzhen

 

 

3. Et rébellion sanglante à la fin des Ming

 

- En 1635, une dizaine d’années avant la fin des Ming, Zhang Xianzhong (张献忠 1606-1646), un paysan surnommé Tigre jaune (黄虎), se joint à une confédération de bandits dont l’un des rebelles est Li Zicheng (李自成) qui mettra fin à la dynastie des Ming en prenant Pékin. Zhang Xianzhong mène ses forces armées du Shaanxi vers le sud et conquiert le Sichuan. En 1640, il est vaincu et obligé de fuir dans les montagnes de l’est du Sichuan. Il en ressort un an plus tard après avoir refait ses forces et continue ses attaques ; après avoir pris Wuchang (aujourd’hui un district de Wuhan 武昌区), il part à la conquête du sud. En 1644, il mène une armée de 100 000 hommes assiéger Chongqing qui tombe le 25 juillet. Il fait couper les mains des défenseurs de la ville et massacre un grande partie de la population. Il prend Chengdu le 9 septembre, en fait sa « capitale de l’ouest » (Xijing 西京) et se proclame roi de la dynastie des Xi (大西王朝), puis se déclare empereur et entreprend d’établir une administration civile.

 

Mais Chongqing est reprise par des loyalistes Ming au printemps 1645. Zhang Xianzhong se lance alors dans une campagne de terreur pour mettre fin à la résistance – campagne qui s’intensifie jusqu’en octobre 1646 : alors que les Qing ont envoyé une armée contre lui, il décide d’abandonner le Sichuan. Il est tué en janvier 1647, sans doute trahi par l’un des ses officiers lassé de sa politique de terreur.

 

 

Sceau en or sensé avoir appartenu à Zhang Xianzhong trouvé

dans l’épave d’un bateau naufragé lors de sa retraite de Chengdu

– bateau retrouvé en 2017 après une campagne de fouilles de deux ans

 

 

II. Conséquences démographiques et corollaires

 

1. Dévastations et chute de la population

 

Cette rébellion sanglante a laissé le Sichuan dévasté. Les récits des massacres et des cruautés perpétrées abondent, dont le Shu Bi (蜀碧), écrit par un historien sichuanais au 18e siècle, sous le règne de l’empereur Qianlong. C’était une véritable politique de la terre brûlée, avec pour résultat des famines et des épidémies, et une dépopulation du Sichuan, les régions les plus affectées étant la plaine de Chengdu et les zones sur le passage de la retraite de Zhang Xianzhong de Chengdu vers le Shaanxi.

 

Les chiffres exacts de morts sont bien sûr contestés – et l’ont été tout particulièrement pendant la Révolution culturelle : la critique de la révolte a été condamnée comme un dénigrement de la Révolution, et les massacres ont été attribués aux troupes mandchoues. Mais ce qui est sûr c’est que les morts résultant des massacres et autres sources (famines et maladies [2]) ont entraîné une chute de la population estimée à environ 75 % : il serait resté moins de 1 million d’habitants au Sichuan, la plupart regroupés dans des zones périphériques [3]. Le recensement de la population du Sichuan de 1578 donne un peu plus de 3 millions d’habitants. Les combats se sont poursuivis dans l’est du Sichuan qu’en 1664 [4]. En 1661, seulement 16 096 adultes mâles sont recensés, et Chengdu est décrite comme une ville fantôme. Il est difficile de faire la part des exagérations, mais la réalité est indéniable.

 

2. Politique de repeuplement et migrations

 

Une politique de repeuplement des régions dévastées a été menée sous les Qing à partir de 1670-1671 et a duré plus de deux siècles. Des millions d’individus de diverses autres provinces (Hubei, Shaanxi, mais aussi Fujian, Jiangxi et Guangdong) ont été transférés au Sichuan. Certains, au début, étaient des anciens habitants qui avaient fui les combats, mais d’autres furent l’objet d’une politique coercitive. Un grand nombre de migrants sont partis de la région du Huguang (湖廣/湖广), une province créée par les Yuan qui correspond aujourd’hui en grande partie au Hubei/Hunan. Cette vaste migration a été décrite par un historien du 19e siècle comme « le Huguang allant remplir le Sichuan » (湖广填四川) [5].

 

C’est dans le cadre d’une série de mesures visant à rallier la paysannerie en stimulant l’agriculture que, au début de son règne, l’empereur Kangxi (康熙帝) a promulgué un édit impérial visant à « recruter des gens pour remplir le Sichuan » (《招民填川诏》), avec la promesse d’une exemption de taxes pendant plusieurs années. En l’espace d’un siècle, environ 6 millions de paysans sont allés s’installer au Sichuan, dont la moitié venant du Huguang.

 

 

Opéra du Sichuan (川剧) représentant les populations venant repeupler le Sichuan

 

 

Aujourd’hui, de nombreux résidents de l’est du Sichuan, comme à Guang’an (广安) et Linshui (邻水), se disent originaires de familles venant de Macheng (麻城) au Hubei. En fait, Macheng semble avoir été un centre de migration regroupant des migrants de tous horizons avant qu’ils repartent. La croissance du phénomène migratoire a entraîné la formation dans le Huguang de guildes visant à développer les relations et l’assistance mutuelle, vraisemblablement fondées par des marchands et des migrants d’un même lieu, avec des pratiques rituelles de vénération de divinités locales et le culte des ancêtres.

 

Les statistiques font état d’une population sichuanaise grimpant de 2,68 millions d’habitants en 1757 à 8.88 millions en 1790, mais en même temps d’autres groupes sont partis du Guangxi pour aller remplir les vides laissés au Huguang. Les habitants parlant mandarin du centre et du nord du Guizhou, comme des zones de l’ouest du Hubei et du Hunan adjacentes du Sichuan, sont pour la plupart issus des migrants des 17e et 18e siècles. On a ainsi au Sichuan une différence entre les zones à population originale, et celles dont la population a été remplacée par des immigrants, les routes d’immigration étant soit fluviales (le long du Yangtsé en passant par les Trois-Gorges) soit terrestres, selon d’anciennes routes reliant le Sichuan au Guizhou et au Hubei.

On considère qu’environ 70 % de la population actuelle du Sichuan descend de cette migration qui a engendré un brassage de populations avec des conséquences à la fois identitaires, culturelles et linguistiques.

 

3. Conséquences culturelles et linguistiques

 

La dynastie des Qin a détruit les deux royaumes de Shu () et de Ba () qui contrôlaient la région depuis le 9e siècle avant notre ère. Shu a été annexé par Qin en 316 avant J.C. En s’étendant vers l’ouest, le royaume a repoussé vers l’ouest les peuples Ba dont la capitale était Yicheng (宜城), l’actuelle ville de Enshi (恩施) dans le nord-ouest du Hubei.

 

La langue Ba-Shu (Bāshǔyǔ 巴蜀語) a aujourd’hui disparu. Elle a été décrite dans le dictionnaire Fangyan (方言) compilé par Yang Xiong () au 1er siècle, pendant la dynastie des Han de l’Ouest, comme l’une des premières langues à avoir divergé de l’ancien chinois. La langue a commencé à disparaître dès la fin des Song du Sud en raison des massacres perpétrés dans le bassin du Sichuan au moment de la conquête mongole. Elle a été remplacée par le mandarin du sud-ouest après le repeuplement de la région.

 

Le mandarin du sud-ouest (Xīnán Guānhuà 西南官话) ou mandarin du Yangtsé supérieur (Shàngjiāng Guānhuà 上江官话) est aujourd’hui parlé dans le Sichuan et à Chongqing, dans le Yunnan, le Guizhou, la plus grande partie du Hubei, le nord-ouest du Hunan et le nord du Guangxi. Il a été formé par les vagues de migration à la fin des Ming et pendant les Qing. Comme il est relativement récent, il est plus proche du mandarin standard moderne que le cantonais ou le hokkien. Il est divisé en douze groupes de dialectes.

 

Ce qu’on appelle « sichuanais » (四川话) est la branche du mandarin du sud-ouest parlée essentiellement au Sichuan et à Chongqing. Le plus important dialecte est celui de Chengdu-Chongqing ; c’est celui qui a le moins de caractéristiques de la langue originelle Ba-Shu. Mais il existe de nombreux dialectes locaux, dont beaucoup ne sont pas mutuellement intelligibles.

 

Ce paysage dialectal apparemment incohérent est le résultat des brassages de populations à la suite des ravages de siècles de combats et de révoltes.


 

[1] Comme l’a montré la séance du club de lecture consacrée au roman de Cao Naiqian (曹乃谦) « La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire » (《到黑夜想你没办法》), écrit en grande partie en dialecte du Shanxi.

[2] La dynastie des Ming a dû faire face à 19 grands épisodes épidémiques dont deux majeurs en 1586-1589 et 1639-1644.

[3] Voir : The Cambridge History of China, vol. 9,  Willard J. Peterson (ed.). Cambridge University Press, 2002, pp. 481-482.

[4] The Sichuan Frontier and Tibet: Imperial Strategy in the Early Qing, Yingcong Dai, University of Washington Press, 2009, p. 16-22. Pour le repeuplement du Sichuan : pp. 22-27.

[5] Tián étant le verbe utilisé au sens de « remplir une case vide », dans un formulaire par exemple.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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