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鯨鯢 jīngní : histoires de baleines, monstres marins passés criminels !  

par Brigitte Duzan, 30 octobre 2026

 

L’an 12 du duc Xuan  [1] (soit 597 avant J.C.) est l’année de la fameuse bataille de Bi (邲之戰) où le duc Zhuang de Chu (楚庄王) a écrasé l’État de Jin, comme une revanche sur l’autre célèbre bataille des Printemps et Automnes, celle de Chengpu (城濮之戰), en 632 avant J.C., qui avait au contraire été une sanglante défaite pour Chu.

 

 

Le roi Zhuang de Chu

 

  

1.   Après la bataille de Bi, pour célébrer la victoire, le ministre Pan Dang (潘黨) propose au duc Zhuang d’ériger un monticule de cadavres avec ceux des soldats de Jin laissés sur le champ de bataille. Le duc s’y oppose en lui disant qu’il n’y comprend rien, que l’heure est maintenant à la célébration en déposant les armes, que c’est là le sens véritable de la valeur martiale, ou de l’art de la guerre désigné par wǔ (武) [2].

 

Cependant, selon le Zuo Zhuan, après avoir brillamment développé l’idée du wǔ comme poursuite de la paix (après la guerre), la réplique cinglante du duc s’adresse ensuite plus précisément à la proposition de faire un monticule des cadavres des soldats morts sur le champ de bataille pour les exposer en célébration de la victoire.

 

…武有七德,我無一焉,何以示子孫其為先君宮,告成事而已。武非吾功也。古者明王,伐不敬,取其鯨鯢*而封之,以為大戮,於是乎有京觀**,以懲淫慝,今罪無所,而民皆盡忠以死君命,又何以為京觀乎?」祀于河,作先君宮,告成事而還。

… le wu a sept vertus, et je n’en possède aucune, alors comment pourrais-je me poser en exemple à mes descendants ? Ériger un palais pour ses ancêtres n’est que la marque d’exploits méritoires. Moi, la valeur martiale n’est pas l’un de mes attributs. Jadis, les rois éclairés faisaient la guerre à ceux qui leur manquaient de respect, et, après les avoir exterminés, ce sont les têtes de ces bandits, petits et grands, dont ils faisaient des monticules pour les exposer en guise de châtiment. Ainsi naquirent ces plateformes funéraires destinées, en les exposant, à punir les crimes les plus odieux, dépravation ou malignité. Mais, à l’heure actuelle, il n’y a pas de crime avéré, tous sont morts en parfaite loyauté à leur seigneur, alors quel sens aurait le monticule [que vous proposez] ? » Il offrit des sacrifices au Fleuve [jaune], érigea un palais pour les ancêtres, annonça l’achèvement de son entreprise, puis s’en retourna.

 

* Le vocabulaire, ici, est intéressant : les bandits et autres malfrats sont assimilés à des baleines, mâles (jīng 鯨), ou femelles (ní 鯢) qui est le terme aujourd’hui couramment utilisé pour désigner une salamandre.

 

« Exterminer les baleines » est resté une expression consacrée dans la littérature chinoise pour désigner l’éradication des bandits et criminels de tout poil. Les baleines sont en effet des prédateurs, et en outre des monstres marins des profondeurs, peu connus dans l’antiquité chinoise, donc excitant l’imagination et suscitant les images.

 

 

La nymphe de la rivière Luo Luoshen fu tu 《洛神赋图》entourée de monstres marins

Rhapsodie de Cao Zhi 曹植, peinture de Gu Kaizhi 顾恺之

 

  

L’expression a aussi été utilisée pour signifier le retour à l’ordre et à la paix après une rébellion. On disait qu’on avait « exterminé les baleines » :

-          戮盡鯨鯢  lùjìn jīngní  (戮 lù tuer, massacrer /  盡/尽 jìn jusqu’au dernier)

-          掃除鯨鯢  sǎochú jīngní (掃除 sǎochú balayer, se débarrasser de)

 

Sous les Ming, les baleines jīngní sont devenues synonymes de pirates (海盜) sur la côte sud-est de la Chine. On trouve l’expression : « décapiter les baleines pour calmer les vagues » (hézhǎn jīngní jìng hǎibō盍斬鯨鯢靖海波). Puis, sous les Qing, Zheng Chenggong (鄭成功), plus connu sous le nom de Koxinga, qui avait pour ambition de restaurer les Ming, a été appelé « la longue baleine de la mer de Chine orientale » (dōnghǎi cháng jīng 東海長鯨). Il était né au Japon d’une mère japonaise et d’un père marchand-pirate chinois.

 

2.   Le terme a fait florès à Taiwan qui possède une riche culture maritime. Qui plus est, dans son édition révisée de 1994, le Dictionnaire national de guoyu édité par le Ministère de l’éducation taïwanais (教育部重編國語辭典修訂本) indique un deuxième sens du terme 鯨鯢 jīngní  : des êtres tués injustement (無罪而被殺戮的人).

 

Le dictionnaire donne un exemple tiré du « Wenxuan » (《文選》), ou « Sélection d’œuvres littéraires », l’une des plus anciennes anthologies de poésie et de littérature chinoises, compilée au début du 6e siècle par Xiao Tong (蕭統/萧统 ), fils aîné de l’empereur Wudi des Liang (梁武帝). La citation vient de la célèbre « Lettre en réponse à Su Wu » de Li Ling (《文選.李陵.答蘇武書》).

 

 

Su Wu gardant les moutons chez les Xiongnu, un œil sur les vols d’oiseaux migrateurs…

 

  

Li Ling est un général qui, en 99 avant J.C. (sous les Han), s’est rendu aux Xiongnu après avoir vu son armée assiégée par des forces bien supérieures et abandonnée sans renforts. En représailles, l’empereur Han Wudi fit exécuter toute sa famille, mère, femme et enfants. Quant à Su Wu, envoyé en mission chez les Xiongnu et gardé en otage, après 19 années passées à garder des moutons dans les steppes du nord, il fut finalement libéré lorsque les Xiongnu firent la paix avec l’empereur Zhaodi et il revint en héros à la cour des Han. C’est alors que Li Ling écrivit cette « lettre à Su Wu » [3] expliquant pourquoi il avait choisi de rester vivre en exil chez les nomades plutôt que de revenir à la cour des Han qui avait massacré sa famille.

 

                妻子無辜,並為鯨鯢。

                Bien qu’innocents, femmes et enfants furent pourtant massacrés comme des baleines.

 

On garde malgré tout, sous entendu, le sens initial de 鯨鯢 : ils furent massacrés « comme des criminels ».

                 

** À noter par ailleurs :

 

Le terme de 京觀/京观  jīngguàn pour désigner les monticules faits de cadavres ou de têtes de soldats ennemis morts au combat est apparu dans ce texte du Zuo Zhuan, après la bataille de Bi. Mais, en Chine, ils ont disparu à partir des Ming, tandis que la coutume a continué dans l’Empire ottoman : un jingguan a été élevé à Niš en Serbie au 19e siècle lors d’une campagne pour réprimer le soulèvement serbe.

 

 

Le jingguan ou « tour des crânes » de Niš en Serbie (19e siècle)

 

 

[1] Texte lu lors du séminaire de lecture du Zuozhuan animé par Damien Chaussende, dans la cadre du programme de recherche "Histoires et historiens de la Chine ancienne et médiévale" du Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale (https://www.crcao.fr/recherche/histoires-et-historiens-de-la-chine-classique/).
[2] Voir « 武 wǔ : étymologie contrastée, faire la guerre ou baisser les armes ? »

[3] Qui est sans doute un faux, écrit sous couvert d’anonymat pour explorer les thèmes d’honneur et de trahison politique, en défendant l’exil par choix personnel. Ce qui a toujours valeur actuelle.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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